La Numidie entre deux mondes

Repères de lecture :

Le grand aguellid Massinissa va mourir ; Carthage sera détruite peu après ; la paix règnera encore entre la Numidie -déjà moins indépendante- et Rome jusqu’en 111 av. J.-C. ; Après la résistance musclée que Jugurtha opposera, pendant six ans, aux ambitieux romains, le royaume numide sera vassalisé mais pas encore soumis à une vraie domination de la part du futur grand empire…

 

Longtemps après la fin de Carthage, l’influence punique (grecque également) jouera un role important sur la vie des Numides. Le demi-siècle de règne du Grand Aguellid Massinissa, commencé par l’annexion de la Numidie masaesyle du roi Siphax, avait abouti à l’extension du pays à l’Est (petite Syrte et quelques ports de la grande Syrte) et au Sud, aux limites du pays des Gétules ; toutes régions orientales gagnées l’étaient sur la puissance carthaginoise soumise depuis la deuxième guerre punique à un interdit absolu de conduire des opérations militaires, même défensives. C’est au cours d’une des nombreuses agressions commises par les Berbères de l’aguellid que le déclenchement de la troisième et dernières guerre entre Rome et Carthage eut lieu, il faut dire que les Carthaginois, excédés, avaient osé se rebiffer. Mais, si Carthage connaîtra la destruction et la ruine en -146, le roi numide mourra deux ans plus tôt, laissant trois héritiers légitimes. N’ayant pas eu le temps de régler le problême de sa succession, c’est le général romain Scipion Emilien qui s’en chargera. Plutôt qu’introniser l’aîné, Miscipsa, il préfèrera partager (donc démembrer) le pouvoir royal en trois domaines ; Miscipsa à l’administration, Gulussa aux armées et Mastanabal à la justice.

Jusque-là, ces ancêtres des Algériens qu’étaient les Numides avaient préservé leur indépendance, mais sous surveillance de Rome (Gilbert Meynier). Cependant, bien après la fin de Carthage l’influence punique restera culturellement forte. Le royaume numide avait symboliquement reçu des Romains ce qui restait des riches bibliothèques puniques ayant échappé à l’incendie final de la ville. Par contre, Rome qui s’était toujours méfiée d’une montée en puissance des Berbères, Maures compris, se devait de contrôler le détroit de Sicile, si bien que le sénat vota pour l’occupation des territoires perdus par Carthage et légèrement au-delà. Rappelons aussi que les agronomes puniques avaient, grâce à un talent remarquable, mis en valeur les terres arides de la future Tunisie. Ce qui devient alors la province romaine d’Afrique sera délimité par la Fossa regia, établie un peu plus à l’Ouest que les anciennes fosses phéniciennes. La ligne de démarquation partait, on pense, de l’embouchure de l’oued el Kebir et s’enfonçait vers le Sud pour terminer quelque part  à l’Est.

Depuis 123 av. J.-C., Rome avait tenté, en vain, d’installer une colonie de citoyens romains dans la nouvelle ville qu’elle venait de faire bâtir aux abords de l’ancienne cité rasée. La Colonia Juniona Carthago périclitera rapidement par désolidarisation de ses membres et sera abandonnée. Tous avaient réussi à capter les terres environnantes dans une spéculation effrénée et avaient fini par monter leurs propres domaines agricoles. Il faudra attendre l’avènement de Iulius Caïus Caesar (Jules pour les intimes) pour en voir une autre reconstruite à la romaine cette fois-ci. Sa Colonia Iulia Carthago ne changera de nom pour s’appeler Tunis (Tounous) qu’à partir de la conquête arabe, au VIIème siècle ap. J.-C.

Revenons à la mort de Massinissa (-148) dont je rappelle le lien fort qu’il avait avec Rome par le biais de Scipion Emilien. La Capitale romaine envoie donc le général (qui n’a rien à voir avec Scipion l’Africain) pour imposer non pas le partage du royaume en trois ni pour désigner l’aîné comme nouvel aguellid, mais, de préférence, pour entraîner une scission du pouvoir et ainsi le contrôler plus aisément. On devine parfaitement les arrières pensées qu’entretient Rome pour garder une forme de suprématie sur la Méditerranée -car il ne s’agit pas encore de domination. Le temps va passer sans anicroches entre les deux civilisations ; la Numidie est en pleine expansion économique et son agriculture, érigée en système de domaines coopératifs, produit du blé pour Rome, de grandes quantités en fait. Pour la cité romaine, en pleine explosion démographique, les terres de Sicile qu’elle a annexé auparavant et celles de la provine d’Afrique ne suffisent plus à assurer des besoins toujours croissants pour sa population. Lorsque Miscipsa se retrouve seul après la mort de Mastanabal et de Gulussa, il devient le nouvel aguellid des Numides. Le royaume lui appartient mais il est fort âgé et n’a pas connu la gloire des anciens dynastes, la paix ayant régné durant plus de trente ans. Il aurait pu nourrir des ambitions d’hégémonie pour sa nation, la rendre plus célèbre dans le lointain futur, mais il préfèrera fidéliser son alliance avec Rome qui se répend un peu partout. Installé paisiblement dans sa capitale Cirta, il se consacrera entièrement à l’art et à la culture – l’héllènisme et le punique l’ont largement inspiré – mais de ce point de vue là, Rome se fait déjà sentir.

A l’inverse, pourquoi Rome n’a t-elle pas commis sa conquête du Maghreb tout de suite plutôt qu’après ? En vérité, rien ne pressait pour elle au sud de la botte italienne, militairement parlant tout au moins. Pas de menace flagrante a priori ; bien au contraire nous l’avons vu. Les trois frères, puis Miscipsa seul, fournissaient même des contingents militaires legers et lourds pour assister les Romains dans leurs guerres de conquête de l’Hispanie et d’ailleurs (Ilyrie, Macédoine et Grèce). Au Nord, dans la vallée du Rhône, Cimbres, Teutons, Celtes compris, agressaient fréquemment la Gaule narbonnaise que Rome occupait déjà. Il fallait aussi défendre la frontière Nord de la Gaule cisalpine (Nord de l’Italie) également soumise par Rome. La république ne disposait pas encore de suffisamment de troupes pour lever de nouvelles légions et se trouvait contrainte de recruter des mercenaires italiques ou parmi les étrangers. Le coût était un frein à toute ambition. Même la guerre que menera Jugurtha durant six ans contre les cohortes romaines ne déclanchera pas l’invasion de toute l’Afrique du Nord. Par contre, parce que Jugurtha fut le funeste perdant, la Numidie, pas encore sous domination stricto sensu, devint pour la première fois la vassale des Latins.

Jugurtha, que nous retrouverons au prochain article, est un héros de légende pour nombre d’Algériens. Si Massinissa passe aujourd’hui pour le grand unificateur et initiateur de progrès de la future Algérie, Jugurtha fait figure de résistant contre l’étranger conquérant et envahisseur. On retrouvera ce caractère fort trempé chez le Berbère en général, bientôt avec Tafarinas, bien plus tard avec la Kahena, reine des reines pour tous les Algériens. Mais comme Jugurtha, cette diva de l’Antiquité berbère ne saura pas empêcher la domination arabe d’abord, islamique à partir du Xème siècle quand la tolérance au christianisme autochtone s’éteindra peu à peu. Son histoire, bien qu’on n’en sache rien d’officiel, plutôt nourrie par divers romans aux points de vue polémiques, clôturera mon histoire sur la jahiliyya algérienne. Mais attendons encore quelques siècles…

ANNEXE

Massinissa contre Carthage

En Afrique, Massinissa, voyant les nombreuses villes établies sur les rives de la Petite Syrte, aini que l’opulence de la contrée appelée les Emporia, convoitait depuis longtemps les importants revenus que procuraient ces pays. Il avait entrepris, peu avant l’époque qui nous occupe ici, de les enlever aux Carthaginois. Il se fut rendu maître du plat pays, car, en rase campagne, il était le plus fort, du fait que les Carthaginois, qui avaient toujours répugné à faire la guerre sur terre, étaient complètement amollis par de longues années de paix. Mais il ne parvint pas à s’emparer des villes qui étaient bien gardées. Les deux partis portèrent leur querelle devant le Sénat, auquel ils envoyèrent à plusieurs reprises des ambassadeurs. Chaque fois, les Carthaginois voyaient leur thèse rejetée par les Romains, non pas qu’ils fussent dans leur tort, mais parce que leurs juges étaient persuadés qu’il était de leur intérêt de se pronomcer contre eux. Pourtant, quand Massinissa lui-même, peu d’années avant, poursuivaient avec des troupes le rebelle Aphter, il avait demandé aux Carthaginois l’autorisation de traverser le pays en question, mais ceux-ci, estimant qu’il n’en avait aucunement le droit, la lui avaient refusée. Néanmoins, à l’époque où nous sommes arrivés, les Carthaginois ne purent plus faire autrement que de s’incliner devant les sentences rendues à Rome. Ils durent non seulement abandonner le pays et les villes qui s’y trouvaient, mais encore verser une somme de cinq cent talents, correspondant aux revenus qu’ils en avaient tirés depuis le début du conflit.

Polybe, Histoire, XXXI, 21. Collection de la pléïade, Paris, 1970, pp 1098-1099.

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Royaumes massyles et masaesyles

Oued el Kebir (Antique Ampsaga)

On fait débuter l’Antiquité de l’Algérie vers le milieu du Ier millénaire en se basant sur les textes d’Hérodote (environ 450 av. J.-C.). Hérodote est considéré comme le père de l’Histoire mais, n’ayant jamais mis les pieds en Afrique du Nord, tout juste à Cyrène (Libye orientale), on est en droit de se réserver quant à l’exactitude des faits mis en valeur. Toujours est-il que cet historien, conformément à d’anciens textes égyptiens, nommait Libyens, ou Lebous, tous les hommes blancs non grecs et non phéniciens vivant à l’Ouest du delta du Nil. Il distinguait simplement les nomades des sédentaires.

HomèreAvant Hérodote, nous disposons des récits d’Homère (poète du VIIIème siècle avant notre ère) qui donnait du Maghreb une vision pastorale carrément idyllique et paradisiaque : les brebis mettaient bas trois fois l’an et les agneaux naissaient prêts à être mangés (avaient des cornes dès la naissance). Nul ne manquait de viande, de fromage et de lait. Pourtant, Salluste, historien romain du Ier siècle avant notre ère, n’en dit pas tant de bien ; pour lui, la Libye est une terre de sauvagerie. Homère racontait non pas l’Histoire mais des histoires et il est difficile d’en distinguer le vrai du faux. Cependant, on ne saurait le rejeter complètement, la guerre de Troie ayant bien eu lieu.

Pour Ménandre d’Ephèse (Grec du IIème siècle av. J.-C.), le pays libyen s’étendait du Golfe des Syrtes jusqu’aux colonnes d’Hercule ( futur Gibraltar), sans précision, mais depuis le Vème siècle, on entendait par Libyens seulement les autochtones au contact des comptoirs carthaginois, c’est-à-dire ceux qui étaient sous contrôle punique ; les autres, plus à l‘ouest, sont des Numides. Les Romains, quant à eux, préféraient employer le terme d’Afri pour désigner ces mêmes Libyens. On ne sais toujours pas, au juste, d’où provient ce nom, sans doute berbère, peut-être celui que se donnait une tribu ou bien une communauté de plusieurs d’entre-elles installées au Nord-Ouest du Maghreb. En tout cas, le continent africain lui doit son nom.

Libye d'Hérodote

Au fur et à mesure des incursions -rares- des armées grecques et romaines ou de voyageurs étrangers, les Grecs puis les Romains ont fini par distinguer trois types de Libyens (ou plutôt Berbères), selon qu’ils sont au Nord-Ouest du Maghreb et jusqu‘à son centre pour certains, les Maures (sédentaires) ; au Nord-Est, les Numides (semi-sédentaires) ; au Sud-Est, les Gétules et les Garamantes (nomades rencontrés plus tardivement). L’ensemble trouvant sa cohérence, à défaut d’unité, dans le commun apport anthropo-génétique fait à l’Homme de Mechta el Arbi pendant des milliers d‘années.Comptoirs phéniciens et Carthage

L’histoire des Berbères ne commence vraiment à être connue qu’à partir du moment où ils entrent en contact avec les Phéniciens, c’est-à-dire lors de la Seconde Guerre punique (-219 à -201). Entre la fondation de Carthage (IXème – VIIIème siècle av. J.-C. selon des historiens ou en -814 selon la légende) et ce moment, le flou persiste, si bien qu’on ne peut voir dans ses débuts qu’un prolongement de la protohistoire. Les sources anciennes sont trop imprécises, comportent de graves lacunes et la documentation archéologique fait défaut. Nonobstant, nous en savons suffisamment pour affirmer que les Berbères d’Afrique du Nord avaient développé une culture évoluée et qui leur était propre, notamment une langue originale parlée encore dans certaines contrées reculées de l’ensemble du Maghreb. Nous déduisons une structure sociale dans laquelle prévalaient les tribus (du latin tributes) fondées sur le patriarcat (comme sur tout le pourtour méditerranéen) et l’endogamie (encore très actuelle au Maghreb, contrairement à la France devenue exogamique).

Par contre, il est difficile d’affirmer quoi que ce soit sur l’organisation politique de ces tribus. Sans doute y eut-il très tôt des Etats pour administrer des groupements de communautés agricoles mais l’on ne sait rien de tel qui soit avéré avant le IVème siècle av. J.-C.. Dès le IIIème siècle, l’histoire est formelle : trois royaumes existent bel et bien ; à l’Ouest de l‘oued Moulouya (Maroc), celui des Maures dont on ne sait pas grand-chose avant Bocchus ; à l’Est de l’oued el Kebir et au contact de Carthage, celui des Numides massyles ; entre les deux, le royaume des Numides masaesyles.

LE ROYAUME DES MAURES :

A l’époque d’Hannibal, le royaume des Maures – Ce nom étant déjà mentionné lors des guerres puniques – s’étendait donc de l’Atlantique à la Mulucha (Oued Moulouya). Beaucoup plus tard, la Maurétanie empiètera sur l’Algérie jusqu’à l’Ampsaga (oued el Kebir). Cependant, il n’est pas rare de voir s’appliquer la définition latine, à savoir que nos Numides occidentaux deviennent d’un coup d’authentiques Maures. Encore bien plus tard, avec l’avènement de l’islam, le terme Maures englobera l’ensemble des Berbères et des Arabes, souvent confondus avec les Sarrasins (venus de Syrie, donc absolument pas arabes ?) dont-ils ne sont pourtant pas le synonyme.

LES ROYAUMES NUMIDES :

Medracen entre Batna et Aïn Kercha

Si vous cherchez dans une bonne encyclopédie ou dans un bon dictionnaire des explications sur les Berbères, les Numides, les Maures, les Gétules (un peu les oubliés de l’histoire) ou les Garamantes (totalement disparus ou Touaregs ?), vous ne trouverez pas grand-chose pour vous éclairer. Nous leur donnerons une origine libyenne mais sans plus.

 

Certains sites Internet donnent une image flouée en rejetant presque les Maures à l’océan, la Numidie couvrant l’intégralité de l’Afrique du Nord. En fait, le véritable cœur de la Numidie serait le territoire des Massyles mais je ne sais si c’est par pure convention. En tout cas, les frontières entre royaumes Masaesyles et Massyles ne cesseront de changer, tantôt à l’avantage des premiers (fin du IIIème siècle av. J.-C.), tantôt en faveur des seconds (première moitié du IIème siècle avant notre ère).

Par ailleurs, en tombant sur des sites prosélytes, vous risquez d’être très mal informés, l’idole Massinissa – Puissant roi berbère sur lequel je reviendrai plus tard – apportant la modernité à un peuple inculte ; car ce qu’a écrit Polybe, historien grec du IIème siècle av. J.-C., n’est pas totalement vrai, l’agriculture existait déjà dès la fin du néolithique. Tout au plus, les Phéniciens auraient introduit la charrue en métal qui remplaça plus tard la charrue de bois rudimentaire. L’ère Massinisenne créera toutefois un essor très significatif de l’agriculture numide. On sait l’élevage encore plus précoce (ovins, bovins, caprins) mais la culture du blé, de la fève, du pois chiche, des figues et des dattes, est attestée, est donc bien berbère avant Massinissa. Les Phéniciens auraient très certainement apporté l’olivier du Moyen-Orient.

Le royaume des Masaesyles :

Royaumes Maures et Numides

L’immense royaume du roi Syphax était-il totalement unifié ? Allait-il de l’oued Moulouya jusqu’au cap Bougaroun (à l’ouest de Skikda) comme l’écrivit Strabon ? Toujours est-il que nous ne connaissons bien qu’un seul roi, Siphax qu‘ont décrit grecs et latins (Polybe, Tite-Live, Appien d’Alexandrie surtout), ignorant par-là même son ascendance généalogique, contrairement à celle des dynasties massyles. Monnaie SyphaxDe la période précédant Syphax, il reste peut-être le fameux Medracen (IIIème siècle av. J.-C) situé entre Batna et Aïn M‘lila, aux confins du pays Gétule. Le territoire couvrait, c’est sûr, les deux tiers de l’Algérie actuelle ainsi qu’un frange marocaine et possédait deux capitales : Siga (Takembrit), capitale originelle et administrative située à l’Ouest d’Oran, près de l’embouchure de la Tafna, et Cirta (Constantine), à l’extrême Est de son royaume quand il eût conquis une partie du territoire des Massyles.

Car c’est en profitant d’une querelle entre princes massyles pour la succession du roi Capussa qu’il aurait écarté du pouvoir le jeune Massinissa (-205) et aurait annexé une bonne frange de son royaume, en faisant son ennemi juré. Nous y reviendrons car cela a orienté la Berbérie vers une progressive vassalisation, l’union des Numidies auraient été préférables…

Monnaie en bronze représentant SiphaxEn nous replaçant dans le contexte, les comptoirs phéniciens sis en bord de mer (Portus Divinis / Mers el Kebir, Yol / Cherchel et Saldae / Bejaïa) mais aussi à l’intérieur, comme le confirme la présence de ruines d’un centre commercial, près de Tiaret, indiquent des échanges importants avec l’Italie et l’Espagne. On pense que ces pôles commerciaux bénéficiaiten d’un statut d’extraterritorialité mais les sources textuelles font cruellement défaut. Monnaie à l'effigie de Vermina (Masaesyles)Les vestiges révèlent des importations d’amphores et de céramiques italiques, et de l’export de blé sans aucun doute, d’ivoire et de coquilles d’œufs d’autruches.

Les quelques fouilles faites autour de l’ancienne Siga (Takembrit) révèlent d’innombrables pièces de monnaie, de bronze et d’argent, à l’effigie de Siphax (barbu) et de son fils Vermina (imberbe) ; ce qui laisse supposer qu’on y battait monnaie et que Siga était bien la véritable capitale du royaume. Notons au passage que le revers des pièces montre toujours un cavalier sur une monture au galop. La cavalerie massaessyles était le point fort des armées de Siphax.

La seconde guerre punique se déroulait non loin de Siga puisque c’est en Ibérie méridionale toute proche que Romains et Carthaginois étaient à l’affrontement. Siphax ne pouvait facilement rester neutre dans ce conflit et il était conscient qu‘un déséquilibre des forces entre Rome et Carthage pourrait bien être fatal à son royaume. En -210 et bien qu‘engagé dans l‘alliance carthaginoise, il proposa de s’allier avec Rome afin de se défaire de la tutelle punique. Mais en -206, il était toujours allié de Carthage qu’il craignait plus que tout. Vae victis

SophonisbéC’est dans le but de s’assurer définitivement cette alliance que Carthage proposa à Siphax, déjà plusieurs fois père, un mariage avec la jeune et très belle Sophonisbé, fille d’Hasdrubal, un général carthaginois. La belle avait été promise à Massinissa avant que celui-ci ne soit évincé du pouvoir par Syphax. Allié de Carthage pour le meilleur et pour le pire, ce dernier choisit en définitive le mauvais côté : Scipion l’Africain sera supérieur aux armées alliées qu’il vainquit en -203 près de Cirta. Siphax, fait prisonnier par Masinissa qui tint enfin sa revanche, fut remis à Scipion qui venait de gagner la seconde guerre punique, et termina ses jours en exil en Italie. S’en sera quasiment fini du prestigieux royaume des Masaesyles… et d’une possibilité de freiner le rouleau compresseur romain.

La mort de SophonisbéMassinissa le Massyles entra en vainqueur dans Cirta, pardonna à Sophonisbé en l’épousant et après lui avoir promis de ne point la remettre aux Romains. Mais Scipion, pas d’accord, lui intima de lui la livrer comme prisonnière politique ; préférant la mort à la captivité, c’est en reine qu’elle mourut , une coupe de poison à la main ; scène reprise maintes fois par les peintres occidentaux.

Vestiges du tombeau de Beni Rhenane (Siga-Tachembrit)

Non loin de Takembrit (Siga), à Beni Rhenane, deux séries de fouilles (en 1960 et en 1977) ont permis de mettre à jour Tête sculptée portant diadème (tombeau de Ben Renane)le soubassement ainsi qu’une partie du premier niveau d’un monument qui ne pouvait être qu’un mausolée (dit mausolée-tour) destinée à une personnalité des plus importante (Siphax ou Vermina ?). Les pierres taillées qui jonchent le sol montrent que le bâtiment faisait trois étages, sans doute surmonté d’un pyramidion ou d’une sculpture magistrale selon quelques uns. On se réfère en partie au mausolée d’époque punique découvert à Sabratha en Libye. Si la politique archéologique s’améliore dans un proche futur, il est fort probable qu’un progrès considérable peut être fait pour reconstituer le puzzle de l’histoire des Masaesyles.

Syphax n’entrevoyait pas le rôle qu’aurait pu jouer son royaume en Stèle menhir d'Aïn Khanga (Sila - sud Constantine)Méditerranée occidentale, la partie était serrée : dans le cas où Rome perdait, Carthage l’aurait soumis un peu plus, ce qu’il ne supportait pas ; si Rome l’emportait, il devinait très bien le futur qui en découlerait, c’est-à-dire celui qui aura bien lieu avec la fin des guerres puniques. Le jeu des alliances avec les belligérants romains et/ou carthaginois, défavorable à Siphax, arrangera pour un bon moment son concurrent Massyles ; durant un demi-siècle, Massinissa le Berbère régnera en bon roi, apportant paix, progrès agricole et économique, de la Moulaya (au Maroc) aux frontières de ce qui reste alors de la colonie carthaginoise.

Pour mémoire, en -202, la victoire romaine à l’issue de la célèbre bataille de Zama (au Sud d’el Kef en Tunisie) entraîne pour l’ennemi (Hannibal) la perte de nombreux comptoirs puniques, notamment ceux d’Espagne, et une démilitarisation imposée par Rome.

Le royaume des Massyles :

On peut dire qu’en comparaison à l’histoire de la Numidie occidentale mal connue, celle de sa cousine orientale nous serait presque familière. Il faut tenir compte du fait qu’elle est plus proche du théâtre des opérations impérialiste de Rome et néanmoins en contact direct avec Carthage, dont le cœur économique et culturel bat encore pour quelques temps. L’influence hellénistique, on le verra, y était également encore plus forte qu’à l’Ouest.

Dynastie massyles

C’est vers -212 que Massinissa, le fils du roi massyles Gaïa, avait fait ses preuves d’excellent guerrier au côté des armées carthaginoises engagées contre Rome en Espagne. Il avait même joué un rôle dans la mort du père de Scipion l’Africain. Si vers -206/-205 Siphax penchait vers Carthage, Massinissa proposait déjà son aide à Rome au cas où celle-ci s’engageait sur le sol africain. A la mort de Gaïa, les rivalités entre prétendants au trône – Capussa, Lacumazes et Massinissa – avaient fini par pencher en faveur du dernier. Malheureusement, comme nous l’avons vu plus haut, Siphax avait profité de ce moment de vacance du pouvoir massyles pour en écarter Massinissa et, cela est moins sûr, pour annexer la région de Cirta (Constantine) qu’il aurait alors pris comme deuxième capitale.

Comprendre les guerres puniques

Toujours est-il que l’année -204 fût celle du débarquement romain sur les côtes tunisiennes -à Utique non loin de Carthage- mais aussi le moment de la conquête ou de la reconquête (?) de Cirta occupée par Siphax. Chose faite en -203. Pour avoir participé bravement à la bataille de Zama contre Hannibal (-202), Massinissa reçut de Scipion l’ensemble du royaume de son père Gaïa, ainsi que toutes les villes prises par Rome sur les terres carthaginoises ou masaesyles, ce qui agrandissait pas mal le minuscule territoire originel en doublant au minimum sa superficie.

Une petite précision quand même : avant que Carthage n’étendent, au IIIème siècle av. J.-C, son territoire en actuelle Tunisie, il est probable que celui-ci comprenait un des berceaux de la dynastie massyles. Dans tous les cas, les limites sud de la Massylie ne dépassaient pas la ligne Constantine – M’daourouch (Madaure).

Le règne du Grand Massinissa :

Après la défaite du général carthaginois Hasdrubal à Zama, Massinissa voyait donc son royaume s’agrandir à l’ouest et au sud. Tout son règne a consisté ensuite à reprendre à l’Est et au Sud-Est des territoires sur les Carthaginois qui ne pouvaient intervenir sans l’aval de Rome. Ce n’est qu’en -150 que Carthage, ne recevant jamais l’autorisation de se défendre, intervint, en vain puisque les Caryhaginois perdirent l’ultime bataille contre le Numide déjà âgé de Quatre-vingt-huit ans.

Guerres puniques

La troisième et dernière guerre punique allait éclater l’année suivante, qui allait voir se réaliser le célèbre citation delenda Carthago est de Caton l’Ancien. Est-ce à croire que Rome désirait couper l’herbe sous les pied de Massinissa qui rêvait d’unifier la quasi-totalité du Maghreb (Maurétanie exceptée) ? En aurait-il eu les moyens d’ailleurs ? le temps ? Il s’éteint à quatre-vingt-dix ans alors que la destruction de Carthage n’a pas encore eu lieu. Rome partagea le pouvoir royal entre ses trois fils légitimes ; à Micipsa l’administration et la capitale du royaume ; à Mastanabal la juridiction ; à Gulussa le commandement des armées.

Monnaie à l'effigie de MassinissaTous les écrits qui nous sont parvenus sur ces événements décrivent un roi charismatique. De haute taille, infatigable guerrier, exceptionnellement fort et vigoureux. Nous disposons de nombreuses pièces de monnaie frappées à son effigie qui le montrent fier, au port altier. Tout porte à croire qu’il disposait d’une grande autorité naturelle. A un point que ces pièces ont même été retrouvées hors Numidie, deux siècles après qu‘elles n‘aient plus cours et tellement usées par les manipulations qu’on pense qu’elles servaient à faire des vœux sur le compte du grand aguellid.

Massinissa selon Appien :

« Massinissa fut un homme à tous égards favorisé par la fortune, qui lui accorda de recouvrer le royaume de ses pères, dont les Carthaginois et Syphax l’avaient dépouillé, et de lui donner une très grande extension, depuis la Maurétanie, voisine de l’océan, jusqu’au royaume de Cyrène, vers le milieu du continent. Grand bronze à l'effigie de Massinissa (éléphant au revers)Elle lui permit aussi de mettre en culture un immense territoire alors que, dans l’ensemble, les Numides se nourrissaient de plantes sauvages, faute de pratiquer l’agriculture, de laisser à ses héritiers de grands trésors ainsi qu’une nombreuse armée bien entraînée et de régler leur compte à ses ennemis : de sa propre main il captura Syphax et il provoqua la ruine de Carthage, à bout de forces quand il l’abandonna aux Romains. Physiquement, c’était un homme de haute taille, plein d’une grande vigueur, même dans son extrême vieillesse, et qui jusqu’à sa mort prit part aux combats, montant à cheval sans l’aide d’un écuyer. Voici la meilleure preuve que je donnerais de sa vigueur : alors que des enfants lui naissaient et lui mouraient en grand nombre, il n’en avait jamais moins de dix en vie et il laissa, à quatre-vingt-dix ans, un enfant de quatre ans ! » Appien, Histoire romaine, VIII, Le livre africain.

Amphore de Rhodes trouvée dans la Souma el KhroubLes cinquante années de règne de Massinissa ont été marquées par un développement inouï de l’agriculture, il faut le reconnaitre. Massinissa avait mis au point un système de grands domaines royaux produisant à grande échelle le blé traditionnel des Berbères ainsi que la vigne actuelle que les Phéniciens avaient implanté au détriment de la vigne sauvage. A notre connaissance, point d’interdit strict sur la consommation de vin en Numidie ; seule Carthage semblait devoir se restreindre. Cette économie florissante enrichit notablement l’Afrique du Nord dont le vaste territoire recèle quantité de cette monnaie massyles ; le troc a sans doute reculé et les villes se sont agrandies (Cirta/Constantine, Madauros/M’daourouch, Thubursicum/Khamissa, Thibilis/Announa, Thagaste/Souk Ahras…) et certainement multipliées. La Numidie s’est peu à peu transformée en grenier à blé de Rome en pleine expansion, blé exporté jusqu’en Grèce et ses îles. L’ivoire de Gétulie était célèbre dans l’Antiquité.

Médaillon en argent doré représentant Poseïdon (Souma el Khroub)Les relations entre la Numidie et le monde helléniste apparaissent comme une sorte de jumelage culturel, économique, artistique… au point qu’une importante colonie grecque s’installa très tôt à Cirta. Les successeurs de Massinissa ont poursuivi l’œuvre du grand homme et, comme le disait l’historien Stéphane Gsell : au second siècle et même au milieu du premier, la Numidie fit plus de progrès sous ses rois que la province sous le gouvernement de la République romaine.

Souma (la tour) du KhroubNous ne savons pas où fut enterrée la dépouille de Massinissa. Il existe bien un mausolée-tour, la Souma, en très mauvais état près du Khroub, à une quinzaine de kilomètres au Sud de Constantine, et qui était autrefois attribué à Massinissa ; cependant, les datations restant incertaines, un dépôt de vin contenu dans des amphores oblige à reculer la date jusqu’à Micipsa son fils. Mausolée-tour théorique (Souma d'el Khroub et alter)On le compare au mausolée de Dougga en Tunisie et, comme lui, il a été bâti par des artisans locaux sous la férule d’un architecte numide. Mausolée lybico-punique à DouggaLes restes, parsemés tout autour, trahissent encore l’influence grecque. Une fouille bâclée et datant de la première guerre mondiale avait vaguement mis à jour du mobilier funéraire sans pousser au-delà les investigations. Une équipe d’archéologues allemands a repris les travaux et a révélé un véritable trésor archéologique : des armes, les fragments d’une côte de maille, un heaume conique de tradition anatolienne, un écusson figurant le dieu Poséidon…

Mausolée tour La Souma d'el Khroub

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