Vers la fin de l’indépendance des Numidies

Du premier coup d’Etat fomenté par Jugurtha jusqu’à sa mort, la Numidie indépendante a tout perdu de sa superbe ; si l’on se réfère à Serge Lancel, il ne reste plus grand chose du territoire. Il est possible que Bocchus (roi des Maures) ait hérité, en récompense à sa trahison, la partie ouest allant, au pire, de l’oued el Kebir à la Moulouya. On en était alors revenu à la frontière du temps des premiers royaumes numides quand Massyles et Masaesyles s’affrontaient. Dès cet instant, le royaume maure va prendre en partie le relais de l’histoire des Algériens et Bocchus Ier, Maure et nouveau grand Aguellid des Numides, sera loyal et fidèle à Rome durant toute la fin de son règne. On pense qu’en 82 av. J.-C. il n’était plus de ce monde. Son fils Sosus-Mastanesosus (?), dont le règne reste totalement mystérieux, eut deux fils, le futur roi de la Maurétanie orientale, Bocchus II (dit le Jeune), et Bogud, futur roi de la partie occidentale (Maroc actuel). Notons que l’influence numide restera forte dans toute la partie qui lui aura été retirée.

Du côté numide, Gauda eut deux fils lui aussi, Hiempsal et Masteabar (= Mastanabal II ?). Rien n’est sûr pour le second. A sa mort, vers -88, ils devront se partager le minuscule royaume. On sait tracer approximativement sur une carte de l’Afrique du nord les frontières de la plus belle part dont héritera Hiempsal (= Hiempsal II), avec pour capitale Cirta, mais on ignore ce qu’a bien pu obtenir le frère. J’ouvre une parenthèse pour faire remarquer qu’il est regrettable de l’historien occidental, subjugué par l’histoire de Rome dont il se sent inévitablement l’héritier, qu’il n’ait mis qu’en toile de fond l’histoire de la Numidie, tout comme il l’a fait pour d’autres théâtres d’opérations, déterminantes pour l’avenir du grand Empire. La pauvreté de mes atlas de l’histoire du monde et les lacunes d’Internet le démonstrent ; on ne trouve pas de cartes officielles -donc à peu près fiables- se rapportant à la période située entre le Ier siècle av. J.-C. et le Ier siècle de notre ère. Fermons cette parenthèse. Hiempsal aura un héritier, Juba Ier ; Mastanabal aussi, il s’appellera Massinissa et régnera (Massinissa II) jusqu’à l’annexion de son minuscule royaume (?) par Bocchus le Jeune en -46.

En 49 av. J. -C., une énième guerre civile éclate dans la république romaine et l’Afrique du nord n’est pas en reste puisque, dorénavant, son histoire se lie à celle de Rome. C’est celle de Pompée contre César. Bocchus II avait pris très tôt le parti de César alors que les deux Numidie, dont celle de Juba Ier, se rangèrent du côté de Pompée qui, finalement (-48), sera vaincu en Grèce par les troupes césariennes et tué dans sa fuite pour l’Egypte. Les forces pompéiennes n’avaient pas pour autant plié, elles prirent la province d’Afrique pour bastion de résistance sous la houlette de Caton le jeune. Les guerres qui se poursuivaient pour le pouvoir en Afrique / Numidie incitèrent César à débarquer l’année suivante dans la province romaine d’Afrique. Son allié Bocchus, parti de Maurétanie orientale avec le concours armé d’un condottiere romain, Sittius, envahit facilement le confetti que représentait la Numidie occidentale, marcha sur Cirta qu’il prit aisément, cependant que César écrasait les dernières troupes pompéiennes auxquelles s’étaient associée l’armée de Juba Ier. C’en était fini des royaumes numides, César n’en référa même pas au Sénat. Juba Ier, comme Caton l’avait fait après la défaite d’Utique, dut se suicider.

Le royaume de Juba Ier (Numidie massyle), exceptée la région enveloppant Cirta, fut assez rapidement annexé et joint à la province acquise auparavant sur Carthage, pour former la province romaine d’Afrique proconsulaire ou Afrique proconsulaire tout court. Salluste, qui en fut le premier gouverneur (proconsul), s’ingéniera à la piller avec méthode pendant toute l’année de sa charge. L’autre Numidie, ce qui restait coincé entre le royaume de Bocchus II et  la région immédiate de Cirta, devint une sorte de principauté, remise en remerciement aux mains de Sittius, le condottiere qui avait épaulé le roi maure dans sa précieuse aide apportée à César. Il n’en profitera pas longtemps car il sera assassiné plus tard par Arabion revenu de sa fuite en Espagne pour revendiquer le royaume de son père Massinissa II. Quatre villes, Cirta (Constantine), Rusicade (Skikda), Chullu (Collo) et Milev (Mila) jouirent tout de même et longtemps d’un statut administratif particulier au sein de la future province romaine de Numidie. A partir du fleuve Ampçaga (oued el Kebir), tout devint propriété du royaume de Bocchus le jeune qui, Maurétanie orientale qui prendra le nom de Maurétanie césaréenne bien plus tard.

 

Quand César en eut terminé avec le problème Numide, c’était peu de temps avant sa mort, le royaume déchiqueté avait repris ses marques protohistoriques, celles où le fleuve Ampçaga faisait frontière naturelle et culturelle entre le monde des dolmens, à l’ouest, et celui des tumulus, à l’est. Au sud, le pays des Gétules restait complètement coupé du champ des opérations, ils avaient su préserver leur indépendance et leur liberté avec un penchant nettement affiché pour César dès le début des hostilités. Ils n’avaient pas accepté que le dictateur Sylla leur impose la souveraineté numide. 44 av.J.-C. est l’année où Arabion est tué après avoir tenté de repousser Bocchus plus à l’ouest, en vain ; Brutus, franc républicain qui refusait que Rome devienne empire, donne la mort à son père adoptif Jules César. C’est Octave, futur Auguste, qui fera aboutir le projet de César et qui sera intronisé premier empereur des Romains, en -27.

Les guerres internes se poursuivaient tant à Rome qu’en Afrique du nord quand le dernier prince de la Numidie indépendante est tué. Je parle d’Arabion qui a payé lourdement sa volonté de restaurer l’indépendance de son pays. Dans la lutte de pouvoir qui opposaient, à Rome, les partisans d’Octave et ceux de Marc Antoine, les « maghrébins » qui restaient dans la course, c’est à dire Bocchus, le Maure numidisé, et Bogud, le Maure Marocain, avaient pris respectivement parti pour le futur Auguste et pour Antoine. Erreur de la part de Bogud puisque Marc Antoine se suicida. Une bataille sera décisive qui rendra maître d’une Maurétanie réunifiée et largement agrandie, puisqu’elle s’étend désormais de l’oued el Kebir à l’Atlantique, Bocchus II dont le règne courra jusqu’en 33 av.J.-C.. Rome commençait une invasion lente mais méthodique et, si la Maurétanie n’était considérée comme pas encore vassal mais plus indépendante non plus, elle devenait peu à peu une sorte de protectorat. L’urbanisme se développa de la Tunisie au Maroc grâce à l’arrivée de colons romains qui s’installaient partout, autant de jalons posés pour l’avenir qui se profile. Le commerce connut une formidable expansion, on a retrouvé des pièces en argent, inconnues jusqu’alors des Berbères.

 

 

Losqu’Octave se saisit du pouvoir impérial, il annexe l’Egypte et la Numidie pour en faire des provinces romaines à part entière. La grande Africa vient de naître, sans qu’on puisse en définir de réels statuts. A partir de la mort de Bocchus II (-33), Octave-Auguste dispose d’un immense territoire qu’il peut parcourir à sa guise avec ses armées, mais ne passe pas à la phase finale d’annexion totale de l’Afrique du nord, cela entraînerait de nouveaux soulèvements de tribus berbères, il préfère alors placer sur le trône vacant le fils de Juba Ier, Juba II. Son règne, calqué sur la mode hellénistique de l’époque, prolongera d’un demi-siècle l’histoire prestigieuse de l’Algérie antique (orientale). Bon roi pour ses sujets, il n’en sera pas moins le premier vrai vassal de Rome depuis les débuts de l’histoire algérienne.

 

 

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Les travaux récents de Michèle Costelloni-Trannoy, chercheuse au CNRS, renouvelle la perspective d’ensemble que nous avons de l’histoire de la Maurétanie depuis les synthèses faites par Stéphane Gsell. La mutation fondamentale a eu lieu plus tôt que l’on ne pensait alors. Il y a eu la période durant laquelle les royaumes berbères se déterminaient en toute indépendance, et celle qui connu la main-mise de Rome administrativement. Les temps de Juba II et de Ptolémée (son fils) en sont la charnière. La carte montre des parties laissées à disposition des armées d’Octave-Auguste, zones qui dessinent déjà les limites des futures provinces césarienne et tingitane. Iol (Cherchel) sera bientôt reconstruite en une Iol-Caesarea fortement hellénisée, possédant la quadrature romaine. Quant à la partie occidentale (Maroc), elle est déjà romanisée, l’urbanisme y est florissant et précipitera le contrôle direct de Rome.

Les Berbères seront tiraillés entre la nouvelle amicitia romana et le souvenir d’un glorieux passé, entre la civilisation occidentale et le tribalisme oriental traditionnel. L’histoire a mal tourné le jour où Siphax fût battu en -206 par Massinissa. D’après M. C-Trannoy, seul le monarque masaesyles aurait pu contrecarrer, voire stopper, l’aventure romaine. La descente vers la féodalité était consommée. Même si Massinissa passe pour le grand unificateur de la Numidie, ni lui ni Jugurtha n’auront vraiment mis un terme aux luttes inter-tribales et dont Rome aura su profiter. La diplomatie et la stratégie auront finalement manqué à nos deux héros. Toujours est-il que la période à venir sera une ère de culture, dans les centres urbains au début, dans les zones intérieures et rurales bien plus tardivement et difficilement.

ANNEXES

Juba I parle en maître :

LVII – Juba dépêcha à son tour un appariteur pour dire à Aquinius, devant Saserna : Par ordre du roi, cesse cet entretien. Cet ordre fit peur à Aquinius qui s’en alla, obéissant au roi sans résistance. Un citoyen romain en arriva là ! Un homme à qui le peuple romain avait confié des magistratures ! Faire passer, quand on a encore sa patrie et tous ses biens, l’obéissance à Juba, un barbare, avant la déférence à un ordre venu de Scipion, ou même le désir d’échapper au massacre de ses partisans et rentrer chez soi amnistié ! Et Juba usa de plus de superbe encore, non plus à l’égard de M. Aquinius, simple sénateur d’élévation récente, mais de Scipion que sa famille, son rang, ses titres officiels mettaient hors de pair. Comme Scipion portait le manteau de pourpre, avant l’arrivée du roi, Juba, dit-on, l’entreprit à ce sujet, prétendant que Scipion ne devait pas porter le même vêtement que lui-même. Et il advint que Scipion se rabattit au vêtement blanc, et déféra aux ordres de Juba, ce monstre d’orgueil et de stupidité. Jules César (?), in La guerre d’Afrique, Paris, collection Guillaume Budé, 1949, pp. 53 et 54.

La mort de Juba I :

XCIV – Cependant, le roi, à qui toutes les cité fermaient leurs porte, désespère de se sauver ; à bout d’expédients, il décide avec Petreius qu’ils se battront à l’épée pour se donner l’apparence d’une mort généreuse, et l’épée du robuste Petreius vint aisément à bout du faible Juba. Ensuite, Petreius essaya de s’enfoncer son épée dans la poitrine ; n’y arrivant pas, il obtînt qu’un de ses esclaves le tuât, et cette fois eut satisfaction. Jules César (?), in La guerre d’Afrique, Paris, collection Guillaume Budé, 1949, p. 87.

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Jugurtha : comploteur, rebelle et insoumis

Repères de lecture : Le grand Massinissa est mort et la Carthage punique n’est plus ; Miscipsa va régner et il a deux fils, Adherbal et Hiempsal, héritiers légitimes du pouvoir. Jugurtha, son neveu, va commettre un coup d’Etat contre ses cousins puis déclencher la première guerre entre les Numides et les Romains…

Jugurtha avait neuf ans lorsque Carthage fut détruite. Depuis, Rome occupait une partie du territoire qui deviendra plus tard la Tunisie. Le contexte dans lequel a grandi Jugurtha restait helléno-punique même si cette influence culturelle et linguistique s’atténuait pour disparaître en pays maure ou chez les Gétules (grands nomades des terres intérieures). Grâce à Carthage, la Grèce avait trouvé sa place dans les domaines de l’art, de la musique, de la philosophie et du sport en Berbérie, dans les palais essentiellement et auprès de la noblesse, mais aussi chez quelque élite bourgeoise cultivée. Les habitants des grandes cités numides fortifiées parlaient encore tous couramment le punique ; en général, les ruraux ne s’exprimaient qu’en lybico-berbère. Punique et lybico-berbère partagent une origine sémitique commune et les voyelles écrites font défaut à ces deux langues relativement proches.

De même, les différences cultuelles faisaient contraste entre les villes, où l’on pratiquait le culte punique de Baal Hammon (le maître des brasiers) et de Tanit Péné Baal (Tanit face de Baal), et les villages de campagne, qui passèrent de l’animisme (énergies surhumaines dans les pierres, les eaux, les plantes, les animaux, surnaturel) au culte égyptien d’Ammon. Cette transformation religieuse des campagnes berbères fut traversée par des phases intermédiaires : adoration de petits génies (eaux, sources, montagne…) ; panthéisme à petites divinités locales qui prennent toujours plus d’importance, éliminant peu à peu les moins puissantes ; croyance en un nombre plus limité de dieux (soleil, lune) mais devenus, du coup, omnipotents. Précisons que campagnes et cités divinisaient depuis peu leurs grands aguellids auxquels ils faisaient ériger de grands mausolées.

Jugurtha a précocement perdu son père Mastanabal, frère de Miscipsa qui règne depuis le décès du sien. Miscipsa, à contre-coeur, le recueille à sa cour et lui fait donner une éducation gréco-punique améliorée, de luxe. L’adolescent, passionné de chasse, révèle immédiatement les qualités idoines pour faire un bon guerrier ; mieux, un grand aguellid – qui sait ? En tout cas, son extrême charisme le fait remarquer de tous. Son principal défaut va, lui aussi, très rapidement se signaler : il est profondément jaloux de ses cousins, Adherbal et Hiempsal, héritiers légitimes du trône. Jugurtha possède un beau physique, il est fort, brave… mais il fera un piètre politique et un médiocre stratège. Lorsque, comme nous le verrons plus loin, il provoquera la grande Rome, son armée fera face à celles des Romains, innombrables, bien mieux organisées, fameusement disciplinées et menées par des hommes riches en expérience tactique et stratégique. Pourtant, il tire une partie de son savoir militaire de ces mêmes Romains.

En 134 av. J.-C., Scipion Emilien, que j’ai évoqué dans l’article précédent, est nommé Proconsul de la province romaine d’Hispanie citérieure. Il a pour mission de soumettre les dernières tribus celtibères encore rebelles à la puissance des nouveaux dominateurs. Quand il débarque à Tarraco (Tarragone), il découvre à sa grande stupeur une armée déconfite. Cet état lamentable est lié à la paresse qui s’est installée depuis qu’il n’y a plus de Carthaginois menaçants, à l’indiscipline qui a gagné l’ensemble des troupes subalternes et à la lâcheté qui explique la mission de Scipion. C’est en chef spartiate qu’il recompose ses troupes (limogeage et exclusion, marches et travaux forcés, humiliations et rabaissement…) et leur rend les qualités qu’elles avaient perdues. Il les renforce en recrutant des mercenaires parmi les populations éloignées de Numance, ville-clé qu’il compte bientôt attaquer et prendre à ces Numanciens qui humilient depuis trop longtemps les meilleurs généraux que Rome envoie. La ville est d’abord coupée de tout ravitaillement et, au besoin, les Romains pratiquent des razzia en basse campagne, détruisant les champs de céréales, environnants. Scipion instaure un blocus total ; encerclement complet de la cité espagnole par un réseau de sept fortins, possédant fossés et palissades de protection, catapultes, balistes… les Numanciens résistent quinze mois puis faiblissent enfin ; plutôt que souffrir toutes les humiliations, l’asservissement et les mises à mort que leur infligerait le vainqueur, ils s’immolent en un gigantesque incendie qu’ils répandent dans la ville.

Pour en revenir à Jugurtha, il fut envoyé par son oncle Miscipsa à la tête d’un petit corps d’armée, venu rejoindre Scipion pour l’assister dans cette guerre. Son armée n’est pas grande mais elle possède des atoût que les Romains n’ont pas ; elle est légère, rapide au déplacement, composée de soldats vaillants et habiles au combat. Douze éléphants, trois-cents cavaliers (cavalerie légère et d’élite), des archers ainsi que des frondeurs la constituent. Si l’histoire n’a pas retenu le rôle qu’a joué Jugurtha dans cette guerre romaine, retenons que cette période lui a été militairement profitable. Durant toutes les préparations au combat et au siège, il observe, examine, s’informe et apprend énormément. Scipion le remarque pour ses qualités de chef et de combattant, ils sympathisent rapidement et deviennent amis. C’est à peu près à ce moment-là que le général romain lui insuffla l’idée d’assassiner Miscipsa et de devenir aguellid à sa place.

L’occasion du régicide ne se présentera pas et, à la mort de Miscipsa (-121), Adherbal, Hiempsal et… Jugurtha -car Rome le veut pour ce dernier- héritent du royaume. Même tactique qu’à la mort de Massinissa, je ferais remarquer ; le pouvoir est divisé pour mieux le contrôler, à défaut d’imposer une entière domination. Fait important aussi, Rome ne tient pas à ce que Jugurtha s’érige en chef suprême ainsi que l’aurait souhaité feu Scipion Emilien. Mais, celui qui désire depuis une éternité la souveraineté de la Numidie va commencer par faire assassiner Hiempsal puis devoir affronter la réaction d’Adherbal qui s’est immédiatement plaint auprès du Sénat romain. Celui-ci vote la partition de la Numidie en deux : Adherbal garde l’Est et Jugurtha doit migrer à l’Ouest du pays. Mais en 112 av. J.-C. les hostilités reprennent entre les protagonistes. Jugurtha est l’agresseur… ses hommes contraignent Adherbal à se réfugier dans sa capitale, Cirta. Le siège de la ville va durer des mois et, malgré une nouvelle intervention du sénat romain, Adherbal devra capituler. Il meurt sous la torture, Jugurtha est impitoyable. Ce crime ne va pas rester impuni, Rome est outragée.

Le Sénat vote la guerre contre Jugurtha -il en est abasourdi- au début de l’année 111. Le général Calpurnius Bestia embarque pour la province d’Afrique, à la tête d’une armée de quarante mille hommes mais il est très vite séduit par les présents somptueux que lui fait Jugurtha. C’est par le bakchichs que ce dernier comptait installer la paix, après avoir ouvert une terrible boite de Pandore. Le Sénat, pas dupe, convoque sur le champ le trublion à Rome, ce qu’il exécute en donnant l’impression d’être soumis. L’intéressé reste plusieurs mois dans la capitale italienne, le temps de soudoyer une partie des sénateurs en profitant des querelles qui sévissaient entre Optimates, patriciens et populares. Puis il retourne en Numidie après avoir fait de nombreuses promesses pour un changement d’attitude de sa part. La question numide n’était pas pour autant réglée.

Sur le terrain, en Afrique, le conflit est bien réel, il y a quelques combats ou plutôt des escarmouches. Une guérilla qui ne peut convenir à n’importe lequel des tacticiens romains. Chaque fois qu’il est en mauvaise posture, Jugurtha envoie des promesses de soumission puis se rétracte, ré-attaque. Sa technique est simple : refus du combat suivi d’une attaque générale et surprise, puis retrait total et dispersion de ses soldats. A l’automne, le général Spurius Postumius Albinus (Consul en -110), qui avait promis une victoire en quelques mois seulement, revient à Rome pour s’installer dans ses quartiers d’hiver sans avoir pu mener une véritable bataille.

Pour l’aguellid, la guerre continue, pas de trêve hivernale. Il aurait tort d’ailleurs puisqu’il va gagner sur Aulus, frère de Spurius, une petite bataille à l’issue de laquelle le Romain doit capituler et se soumettre aux conditions de Jugurtha. N’oublions pas qu’en termes de pitié, il n’est pas fervent. Une requête de paix, via un traité, doit être transmise à Rome mais la condition la plus terrible pour l’ensemble des troupes romaines est d’ordre psychologique ; obligation au passage sous le joug. Ce rite militaire de l’Antiquité (2 javelots fichés en terre, un autre faisant portique) nous paraîtra insignifiant mais, pour le soldat romain, supérieurs compris, il s’agit de l’ultime humiliation, du déshonneur absolu, une malédiction en fait. Elle rend tout simplement inapte à la guerre celui qui passe dessous !

Fortement blessés dans leur orgueil, les sénateurs romains nomment le remplaçant de Spurius et d’Aulus ; il s’agit de Quintus Caecilius Metellus qui sera assisté par le général Caïus Marius. Quand le consul débarque dans la province d’Afrique, il doit partir de zéro. L’armée qu’il découvre est à peu près dans l’état où se trouvait celle d’Espagne avant l’arrivée de Scipion Emilien à Tarraco ; paresse, désordre… Une fois ses légions refaites, il est prêt pour engager les futures batailles et, surtout, il reste fermé à toutes propositions que lui fait Jugurtha, même quand il s’agit de colossales fortunes. Metellus restera jusqu’au bout inflexible, incorruptible et Jugurtha s’en inquiétera vite. Contrairement à Miscipsa le pacifique, l’aguellid possède une armée régulière composée de fantassins munis de trois javelots et d’un poignard tranchant, d’archers, de frondeurs et d’une cavalerie légère, une autre d’élite pour sa garde rapprochée. Salluste dit des cavaliers numides qu’ils sont braves, agiles, rapides, sobres, endurants. Les soldats numides ne connaissent pas le confort et ne possèdent aucune cuirasse qui pourrait les ralentir ; leur équipement est sommaire. Seul l’aguellid et ses lieutenants portent une bonne protection (casque, cotte de mailles) et ils sont pourvus du célèbre glaive ibérique. Les Romains ayant appris leurs points faibles du temps des guerres puniques, Jugurtha n’utilise plus beaucoup les éléphants. La rencontre aura lieu près du fleuve Muthul, non officiellement identifié (oued Tessa, oued Mellègue ?), mais Metellus ne le sait pas encore ; la première grande bataille entre des Numides et des Romains va avoir lieu. Engagés dans la montagne, les Romains doivent encore gagner la plaine avant d’atteindre le fleuve. Salluste rapporte le discours qu’aurait prononcé Jugurtha pour haranguer ses hommes, qu’il avait installés stratégiquement sur une des collines : Souvenez-vous de votre antique valeur, de votre victoire passée (sur Aulus). Défendez votre royaume et votre roi contre la cupidité des Romains. Vous allez affronter un ennemi que vous avez déjà vaincu et fait passer sous le joug. Il a changé de chef, mais non de coeur. Pour ma part, en général soucieux de l’intérêt des siens, j’ai pris toutes les dispositions nécessaires. Vous avez l’avantage du terrain, vous savez que vous allez combattre, ce que l’ennemi ignore. Dans le combat qui va s’engager, vous n’êtes défavorisés ni par le nombre (les tribus renforçaient l’armée régulière en fournissant des contingents), ni par l’expérience militaire.Soyez donc prêts et résolus à assaillir les Romains au signal donné. Ce jour verra la consécration de tous vos efforts et de vos victoires, ou le commencement des pires épreuves.

Quand il comprend qu’il est pris dans une embuscade, Metellus n’a plus le choix, il est obligé d’accepter le combat. De la colline, les Numides fondent sur ses soldats en poussant d’effroyables clameurs. La stupeur s’empare des Romains qui tentent de s’organiser en trois lignes, mais les javelots fusent de partout. Les Numides sont insaisissable,s car, dès qu’ils ont tiré, ils se replient rapidement. Metellus est déconcerté par la tactique ; jamais il n’a reçu de coups sans pouvoir les rendre. Sous ces charges répétées, une aile cède et les rangs sont rompus. La situation est critique pour les Latins, leur cavalerie est bien trop lourde, trop lente pour contrer celle des Berbères, plus légère et furtive. En fin de journée, les Numides sont fatigués et ont épuisés leurs javelots. Il leur faut se ré-approvisionner en munitions et se mettre en position défensive pour la nuit, sur la colline. Finalement, le sort de la bataille reste incertain. Metullus a pu ré-organiser quatre cohortes avec deux mille de ses soldats encore assez vaillants, il reprend la colline et en chasse l’ennemi en une belle débandade. La bataille est terminée et les pertes romaines sont considérables, ce qui n’est pas le cas des guerriers numides plus récalcitrants au corps à corps. Pour la seconde fois, Rome est rabaissée par plus petit qu’elle, mais cette fois-ci, elle feindra une victoire pour une démonstration populiste.

Pendant les liesses latines qui durent, Jugurtha recompose une armée plus importante que la précédente. La guérilla par harcèlement est totale mais la tactique exaspère les Romains qui, en contre-partie, pratique la politique de la terreur. Partout, ils conduisent des razzias sensées affamer le peuple, afin de le soumettre, ce qu’ils réussissent partiellement. Aucune des entreprises romaines -entre autres, le siège de Zama– ne réussiront avant l’automne, période de repli au quartier d’hiver pour les légions. Au printemps -108, Metullus décide d’utiliser la ruse, à l’instar de son grand ennemi. Il prévoit d’organiser une trahison qu’il fera partir du camp adverse ; ainsi, il capturerait le fugace rebelle. Peine perdue, car la première tentative échouera. Peut-être qu’en traitant avec Gauda, fils de Mastanabal et demi-frère de Jugurtha ? on l’instituerait Grand Aguellid… Au même moment, Jugurtha réussit à convaincre les habitants de Vaga, une citadelle occupée par une garnison romaine, de se révolter pendant la nuit du culte de Cereres. A l’instant où tous les officiers romains dînent chez les notables locaux et que les soldats vaquent à ne rien faire, le signal est donné. C’est une boucherie innommable qui restera dans les annales de l’histoire…

On peut comprendre la réaction de Metellus ; d’abord profondément attristé puis, saisi d’un furieux désir de vengeance, il met à sac Vaga, loi du Talion oblige. Jugurtha, de trahisons en tentatives d’assassinat qui échouent, est très affaibli militairement et politiquement ; ces lieutenants l’ont abandonné, son armée complètement démobilisée, il n’est plus crédible. D’ailleurs, Metellus en profite pour prendre ville sur ville, de gré (Cirta) ou de force (Thala) , obligeant Jugurtha à chercher ses ressources toujours plus loin. Il ira même trouver refuge en Maurétanie, auprès du roi Bocchus Ier (Bocchus le Vieux), son beau-père par alliance. Salluste décrit ce dernier comme un homme cruel, perfide, dissimulateur et versatile. Après maintes tentatives de persuasion de la part de Jugurtha, les deux monarques font alliance et marche sur Cirta afin de la libérer du joug romain. Metellus a été relevé mais élevé au rang des plus grands, il est dorénavant Quintus Caecilius Metellus Numidicus, le vainqueur des Numides. C’est maintenant au tour du général Caïus Marius de prendre la main en Afrique.

Pour commencer, Marius renouvelle entièrement ses cohortes de légionnaires. Celles-ci débarquent fraîches en Afrique, prêtes pour de nouvelles batailles. Pendant que Jugurtha s’épuise à trouver de nouvelles recrues jusque chez les Gétules, une correspondance secrète s’est établie entre Marius et Bocchus. Une entente mutuelle serait-elle possible ? les numides semblent tellement versatiles, si peu fiables… est-ce de même avec un Maure ? Au vu des victoires que remporte le général romain -il regagne les villes perdues par son prédécesseur et en conquiert d’autres comme Capsa (Gafsa), le Maure aurait dû sans doute trahir le Numide, mais c’est son gendre…

D’autres cités moins chanceuses sont pillées, incendiées, ce en fonction du degré de résistance qu’auront opposé les habitants. Les plus terrorisés se rendent les premiers. Jugurtha ne peut se permettre d’attaquer ni même de défendre quoi que ce soit, il ne dispose pas d’assez d’hommes et c’est pourquoi il re-sollicite le roi des Maures, qu’il réussit encore à convaincre. Octobre -106, les deux armées soeurs surprennent les lignes romaines à l’Ouest de Sétif (rien n’est moins sûr) ; l’effet de nombre oblige les Latins au repli sur deux collines toutes proches ; les Berbères, parfaitement synchronisés, encerclent l’ennemi qu’ils bloquent pour la nuit. C’est la liesse, toute la nuit. Dans l’esprit des autochtones la victoire est certaine… Cependant, dès l’aube, les Romains n’ont plus qu’à sonner du cor, tomber de leurs collines et fondre sur l’adversaire qui dort à poings fermés ; l’historique carnage avait entraîné des pertes considérables parmi les Gétules, les Maures et les Numides. Une seconde bataille a lieu trois jours plus tard. Les quatre corps militaires berbères sont mis en déroute ; Bocchus le Vieux et Jugurtha s’enfuient, chacun de son côté, ; le premier retourne dans son royaume, le second se réfugie en Gétulie. C’en est fini de l’insatiable rebelle, il n’y a plus qu’à le cueillir.

De peur d’être frappé d’anathème pour avoir défié la grande Rome, Bocchus ne rejoindra plus jamais Jugurtha. Au contraire, il pactisera immédiatement avec le général romain Lucius Cornelius Sylla et s’engagera à trahir son gendre. C’est donc lui, le souverain de ce tout petit royaume qu’est la Maurétanie, qui remettra le roi Numide au Romain car, effectivement, il réussira un guet-apens, couvrira de chaîne le malheureux perdant et le livrera à Sylla. Nous sommes à la fin de l’été 105, dans quatre ans seulement, le plus illustre des empereurs romains va naître. Quant à Jugurtha, il sera exhibé ainsi que ses fils le jour de la célébration du triomphe de Marius, à Rome. La foule était ivre de joie, car cette guerre longue et difficile, sans honneur pour les Romains (Stéphane Gsell), venait de s’achever après six ans de grande incertitude. L’aguellid qui refusait de fléchir devant plus fort que lui termina tristement dans le trou crasseux du Tullianum, étranglé par le bourreau, puis jeté dans le Tibre.

Pour remercier Bocchus Ier de son engagement pour Rome, le Sénat le fit ami et allié du peuple romain ; il reçut également une partie de la Numidie allant au moins jusqu’à l’embouchure du Chelif, selon Houaria Kadra qui a travaillé à partir de l’oeuvre de Salluste (Jugurtha : Un Berbère contre Rome), peut-être davantage d’après Serge Lancel (jusqu’à l’oued Soummam ou plus encore, jusqu’à l’oued Ampçaga). L’aire restante, bien réduite dans tous les cas, revenant à Gauda, demi-frère de celui qui fut un véritable cauchemard pour Rome mais qui deviendra l’emblème de la résistance pour tous les Algériens contemporains. Dès lors, Rome contrôle dans sa quasi intégralité l’actuelle Tunisie, et se dessinent, dans la tête d’Octave, les futures frontières africaines du Nord : en partant d’Est en Ouest, la zone du Constantinois, par la présence du fleuve Ampsaga qui représentait déjà une frontière naturelle dans la préhistoire (Capsien et Ibéromaurusien), marquera la limite de l’Africa romana (Africa vetus ou proconsulaire et Africa nova) avec la Césaréenne et, plus à l’Ouest, le fleuve de la Moulouya séparera cette dernière de la Tingitane. Mais cela ne se réalisera qu’après la disparition du dernier des rois numides ; l’Afrique du Nord sera alors rendue punico-gréco-romaine, tout en conservant un fond ancestral qui fait encore de nos jours la véritable identité amazigh ou berbère.

ANNEXES

La capture par traîtrise de Jugurtha par Salluste :

Au point du jour, à l’annonce de l’approche de Jugurtha, Bocchus, accompagné de quelques amis et de Sylla, s’avance à sa rencontre comme pour lui faire honneur et gagne un monticule bien en vue de ceux qu’il avait apostés. Le Numide, entouré d’un grand nombre de ses familiers, s’y rend également sans armes, comme convenu et, sitôt le signal donné, il est assailli de tous les côtés à la fois par les hommes en embuscade. Tous ses compagnons massacrés, lui-même est livré, chargé de chaînes, à Sylla, qui le conduit à Marius.

La Guerre de Jugurtha, p. 113.

Le message de Jugurtha par Mohammed Cherif Sahli :

Malgré son génie et son dévouement, Jugurtha n’avait pu assurer à son peuple une existence libre et heureuse. Mais son épopée ne fut pas vaine. Tombé en pleine lutte, il reste pour nous l’émouvant messager de cette grande espérance du coeur humain, qui se nomme liberté. De génération en génération, de siècle en siècle, son message a été le credo du peuple, le mot des patriotes.

Avaient-ils renoncé à la liberté, ces hommes du sud ou de la montagne, qui jamais ne connurent le joug romain ? Et les rudes compagnons de Mazippa et de Tacfarinas, qui au début de l’ère chrétienne, tinrent si longtemps en échec les forces de l’occupant ? Et le donatistes ? Et les circoncellions ? Derrière les schismes religieux, il y avait une révolte nationale.

Jamais le souvenir du grand chef ne s’effaça de la mémoire de ses compatriotes. Dans le jardin public de Sétif, on peut voir encore, gravé sur une stèle de l’époque romaine, le nom de Jugurtha donné à un enfant. Exemple touchant de la piété populaire. Et, de nos jours, ce nom mêlé à Massinissa, et à celui de tant d’autres serviteurs du pays, se retrouve sur toutes les lèvres. Si Jugurtha revenait au monde, il se réjouirait de constater l’étonnante jeunesse de son peuple et de voir, comme jadis, le fellah tracer son sillon et semer la vie, en écartant avec dédain les inertes prestiges de l’orgueil romain. Et dans l’âme des nôtres, il ne reste de ce douloureux passé qu’un mot vide de substance, une épave roumane.

Le message de Jugurtha, Alger, Editions en-nahdha, 1947, p. 100.

La protohistoire algérienne

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Amphores actuelles Kabylie

QUAND SE FAÇONNE UNE IDENTITE

En Algérie, il n’y a pas de rupture franche entre le néolithique et la protohistoire. La désertification du Sahara se poursuit inéluctablement, entraînant de significatifs changements dans l’écologie du Maghreb et dans la répartition des populations. Le cheval et le bateau contribueront à l’essor des échanges commerciaux et culturels, tournés bientôt sur le monde méditerranéen essentiellement. La pierre continuera longtemps à être utilisée et les métaux ne marqueront pas autant qu’ils ne l’ont fait ailleurs un âge particulier. Le chalcolithique ou Âge du Cuivre précède sans aucun doute ceux du bronze et du fer mais les reliques laissées par le temps sont rares. Le sac à outils du protohistorique algérien a peu évolué, les progrès majeurs ayant été faits au néolithique en ce qui concerne la fabrication d’outils miniaturisés et de précision. On y trouve quelques objets nouveaux en cuivre, en bronze ou en fer. La poterie connaîtra toutefois des changements remarquables, dans la forme et l’esthétique. La sépulture subira des apports extérieurs.

Stèle libyque écriture néolithique supérieurL’écriture, dont les débuts remontent au lointain néolithique avec l’invention de signes encore indéchiffrés à l’heure actuelle, se met en place et l’histoire transmise oralement pourra bientôt s’écrire. Si au départ elle permet une bonne gestion économique des biens de la communauté, elle servira un jour à magnifier des chefs, sans doute des rois, et à raconter des histoires légendaires et mythiques avant de devenir l’Histoire officielle. La protohistoire, c’est la naissance des civilisations et la volonté d’étendre sa culture, d’accueillir celle des autres ; l’anthropisation et l’artificialisation de la nature, commencées au néolithique, poursuivent en parallèle la dénaturation de l’homme. L’Algérie entrera dans l’histoire au moment de la construction (légendaire) de Carthage par la reine phénicienne Didon, au IXème siècle avant J.-C., alors que l’Egypte possède un Etat depuis le IIIème millénaire !

DES ORIGINES INCERTAINES

C’est dans la protohistoire que les Imazighen (pluriel d’Amazigh, nom que se donne les Berbères aujourd’hui) cherchent leurs origines. Cependant, les sources écrites que nous étudions ne proviennent que d’historiens qui, dans le temps, restent très éloignés des faits qui se sont déroulés.

Carte Hérodote Vème siècle av JCLe père de l’histoire, Hérodote, n’écrit ses récits qu’au Vème siècle av. J.-C. et se base sur les légendes rapportées ici et là. Il enquête comme le fait un journaliste mais rien n’atteste d’un voyage qu’il aurait effectué dans la partie occidentale de la Méditerranée. Il ne nous apprend qu’une chose bien imprécise : le Nord de l’Afrique est peuplé de Libyens (Lebous), nomades au sud, plus sédentaires au nord. Il assimile ainsi plusieurs populations à celles des Lebou qui habitent entre le golfe des deux Syrtes et le Nil. Peut-être le fait qu’elles parlent déjà une même langue, le tifinagh ou alphabet libyco-berbère était à peu près le même d’Ouest en Est et du Nord au Sud.

Au 1er siècle avant J.-C., Salluste, historien et premier gouverneur de la future Province romaine de Numidie, distinguera les Libyens sédentaires, du Nord et du Nord-Est, des Gétules nomades peuplant le Sud et l’Ouest. La description qu’il donne des peuples autochtones est nettement péjorative : « …peuplades grossières errantes se repaissant de la chair des bêtes sauvages… », Berbères, barbares…
HerculeSalluste dit tirer ses connaissances de livres puniques attribués au roi numide Hiempsal (IIème siècle av. J. -C.) qui font intervenir le mythique Hercule (Héraclès) dans l’histoire des Berbères. Chargé de rapporter les pommes d’or gardées par les Hespérides (filles d’Atlas) dans un jardin qu’on localisera au Maroc ou au Sud de l’Espagne (future Bétique), peu importe ; Hercule est accompagné de guerriers Mèdes, Arméniens et Perses. A sa mort, les Mèdes et les Arméniens se fondirent dans la population libyenne sédentaire pour donner les Maures alors que les Perses le faisaient avec les Gétules non sédentaires, nomades donc ; le noms des Numides vient de la racine grecque nomos, la prairie, et qui donne nomas, le voyageur. Toujours est-il que les Numides eurent un jour la suprématie sur l’ensemble des villes bâties par les Maures.
Il peut paraître étrange qu’Hercule fasse partie des légendes libyco-berbères, mais précisons que les Achéens (Indo-européens et futurs Mycéniens) avaient colonisé la Cyrénaïque vers le XVIIème. La Grèce est donc présente dans la culture locale depuis longtemps. D’autre part, Hercule est le prototype de l’homme idéal construit spécialement pour enjoliver une époque que l’on associait à l’ignorance et à l’absence de vertus morales. Pour finir, Hercule est universelle puisqu’il serait inspiré d’un personnage central de l’Epopée de Gilgamesh.

Un siècle plus tard, le géographe Strabon fait intervenir des Indiens dans l’histoire d’Hercule. Il est clair que l’arrivée par l’Ouest de nouveaux arrivants paraît plutôt illogique et la tentation est grande de chercher les origines des Maghrébins vers l’Est.

Cette origine orientale perçue par les Numides qui se disent volontiers chanani, ou cananéens, est rapportée par le proto-Algérien Augustin de Thagaste (saint Augustin).

Le temps passant, la légende se fait plus forte et l’historien byzantin Procope précisera que les Maures sont les descendants de Cananéens chassés de Palestine au XIIIème siècle par le roi hébreu Josué, soit quatre siècles avant la fondation de Carthage.

De fil en aiguille, les Berbères seront déclarés enfants de Canaan, fils de Cham, fils de Noé, descendants des Philistins, par Ibn Khaldoun au XVIème siècle de notre ère.

Les Berbères selon Ibn Khaldoun :

 » Les Berbères sont les enfants de Canaan, fils de Cham, fils de Noé, ainsi que nous l’avons déjà énoncé en traitant des grandes divisions de l’espèce humaine. Leur aïeul se nommait Mazigh ; leurs frères étaient les Gergéséens ; les Philistins, enfants de Casluhim, fils de Misraïm, fils de Cham, étaient leurs parents. Le roi chez eux portait le titre de Goliath (Djalout). Il y eut en Syrie, entre les Philistins et les Israélistes, des guerres rapportées par l’histoire et pendant lesquelles les descendants de Canaan et les Gergéséens soutinrent les Philistins contre les enfants d’Israël. Cette dernière circonstance aura probablement induit en erreur celui qui présenta Goliath comme Berbère, alors qu’il faisait partie des Philistins, parents des Berbères. On ne doit admettre aucune autre opinion que la nôtre ; elle est la seule qui soit vraie et de laquelle on ne puisse s’écarter.  » Ibn Khaldoun, l’Histoire des Berbères, traduction De Slane, Alger.

David et Goliath Le TitienIl faut attendre le XVIIème siècle pour que l’historien égyptien Mohamed al-Bakri rapporte des légendes locales selon lesquelles les Berbères, chassés par les Hébreux, l’avaient été lors de la défaite de Goliath (Djalout) contre David (XIème -Xème siècle av. J.-C.). Les Berbères se trouvent là des origines philistines. C’est Ifriqos, le fils de Goliath, qui auraient conduit ces groupes venus d’Orient et qui aurait, on le devine, laissé son nom à l’Afrique. Précisons que si la Bible ne fait pas de Goliath un roi mais un guerrier, les chefs de tribus portaient le titre d’Aguellid chez les Berbères, La racine GLD étant la même. On pourrait aller plus loin mais nous nous égarerions en disant que cette racine se retrouve dans les mots latins « GLaDius », le glaive et « GLaDiateur », celui qui le porte. Simple hasard ?
L’étymologie des mots nous aident parfois à avancer, à petits pas incertains, et Mèdes, qui se dit Mazices en latin, préfigure le nom que se donnent certains habitants de l’Algérie : Amazigh au masculin singulier, tamazight au féminin et Imazighen au pluriel.

La quête des origines orientales ne s’arrête pas là puisque les Algériens se trouvent être maintenant et, contre toute évidence scientifique, d’authentiques descendants de Yéménites.

Les archéologues s’accordent aujourd’hui à penser que quelques groupes peu nombreux ont probablement migré d’Est en Ouest vers la fin du IIème millénaire. Mais comme le dit G. Aumassip, le fond biologique du Maghrébin est l’homme de Mechta el-Arbi, très probable descendant de l’Atlanthrope, et qui a subit les apports génétiques des Capsiens et des proto-méditéranéens d’abord, de quelques orientaux ensuite ; fait qui passerait comme mineur aujourd’hui, les Vandales dont on ne parle pratiquement jamais ayant laissé autant leurs marques dans les populations de l’Est algérien que dans celles de Tunisie.

DES CHANGEMENTS PERCEPTIBLES

Aurès algérienLe changement climatique opéré depuis les temps les plus reculés fait du Sahara le plus grand des déserts. Dans la protohistoire, l’aridité est devenue telle qu’elle entraîne la formation d’une barrière écologique qui séparera plus ou moins le Nord du Sud. L’ouverture au monde méditerranéen est dorénavant consommée.

Sahara algérienLa domestication du cheval, monté depuis la fin du néolithique par des cavaliers, et les progrès effectués dans la construction navale vont permettre une pénétration des cultures civilisatrices environnantes (Egyptienne, phénicienne, grecque, romaine puis byzantine) mais aussi un brassage des populations. Cheval au Nord, période caméline au Sud plus tourné vers l‘Afrique Noire. On notera dès ce moment des changements significatifs dans les formes prises par les sépultures et en ce qui concerne la poterie.

L’Âge du cuivre n’est marqué en Algérie que par la présence d’un foyer métallurgique près de Bejaia, au Pic des Singes. On retrouve peu d’objets métalliques, soit qu’il n’y en avait presque pas, soit qu’ils aient été refondus successivement pour d’autres utilisations. C’est dans les tombes qu’il y en a le plus (bracelets et bagues en bronze) alors que les armes sont exceptionnelles (Hache de Karouba près de Mostaganem et poignard de Chénoua près de Tipaza).

LES SEPULTURES

Nécropole occidentale (Tipasa)

Le tumulus, tas de pierres sèches constituant le tombeau en forme de dôme circulaire plus ou moins aplati, est la sépulture traditionnelle de l’Afrique du Nord. On en trouve partout, dans le Sahara, le Tell et l’Atlas.

Bazinas (Tiddis)Le tumulus évoluera en bazina avec un bâti d’enceintes extérieures concentriques. Ainsi, le tumulus néolithique sera pourvu d’un caisson (Aïn Sefra), d’une plate-forme (Djebel Merah), d’une fosse (Boghar). Cette évolution du tumulus conduira aux constructions emblématiques des royaumes numides et mauritaniens (Medracen, Tombeau de Jugurtha…).

Maquette intérieur bazinasSi ces structures sont berbères, il n’en va pas de même avec d’autres sortes de monuments funéraires venus d‘ailleurs durant la protohistoire.
Tout d’abord, les haouanet, caveaux sépulcraux mégalithiques aménagés à flanc de rocher, sortes de grottes artificielles qui seront utilisées encore du IIIème au VIIème siècle chrétiens. On y plaçait le mort et y déposait des offrandes, parfois sur des dalles rajoutées. Elles sont nombreuses en Tunisie du Nord-Ouest et leur nombre diminue en allant à l’Ouest. Leur origine, incertaine quant à la chronologie, est sicilienne.

Dolmens de Roknia (Guelma)Les dolmens sont également présents au Nord de l’Atlas, sur les parties orientale et occidentale de la côte méditerranéenne ; ils sont absents entre Oran et Alger. A l’est, l’influence est ibérique et la forme est simple; alors qu’à l’Est ils sembleraient être en association avec l’évolution des tumulus en bazinas. Il existe en effet une forme intermédiaire entre le dolmen et la bazina comme à Bou Nouara dans le Constantinois. A Rahouna ou à Ibarissen, une allée couverte mène à la chambre mortuaire.
Allée couverte funéraire (Ibarissen)Aucune datation ne permet d’établir la chronologie exacte d’une telle évolution dans les mœurs relatifs à la mort. Tardivement, certainement, la Grèce marquera de ses styles les tombeaux les plus élaborés et les phéniciens qui arrivent apporteront leur décorations qu’on retrouvera dans certains haouanets de la Kabylie orientale.

LA POTERIE

Poterie funéraire décorée (Tiddis)Au Maghreb, la poterie continuera pendant longtemps d’être modelée par colombins mais la céramique protohistorique gagnera en finesse. Le tour ne fera son apparition que très tardivement. Les changements qui s’opèrent semblent montrer à nouveau une influence étrangère. Le fond des pots n’est plus conique mais plat. On pense que le style vient d’un emprunt fait au Mezzogiorno du Sud de l’Italie et de Sicile. Vase à anse (Tiddis)De nouvelles décorations voient le jour avec cette géométrie typique qu’on retrouve encore aujourd’hui utilisée en Kabylie ainsi qu’un vernis résineux qui couvre les récipients de l‘époque comme ceux d’aujourd‘hui. L’usage qui en est fait n’a pas réellement changé depuis 3000 ans ! On trouve les mêmes plats en terre accrochés aux murs des cuisines par un procédé rudimentaire identique : un trou percé latéralement. Il apparaît donc que, sans âge fixé par une datation au carbone 14, toutes les poteries dont l’origine est incertaine sont au sens large protohistoriques.

Ces ustensiles nous renseignent sur le type d’alimentation de l’époque ; Tadjin kabyle actuelon les retrouve répartis sur toute l’aire de culture sèche des céréales, mil à l’extrême sud, blé au nord. Les Algériens mangeaient du couscous (seksou en tamazight) bien avant l’arrivée des Arabes et, comme l’écrit Gilbert Meynier, « déjà leur vie ressemblait à celle qui allait être la leur pendant des siècles, et au moins pendant toute l’Antiquité, voire au-delà. »

L’IDENTITE PALEOBERBERE

Contrairement à une certaine homogénéité des faciès archéologiques paléolithiques et néolithiques, la protohistoire algérienne montre un développement multi- et pluriculturel en fonction de la géographie, du climat donc et des écosystèmes.

Grâce à la domestication des animaux, comme le cheval surtout (emblème national de l’Algérie d’hier comme d’aujourd’hui), et à la navigation maritime qui permet les échanges sur tout le pourtour méditerranéen, des Algériens vont pouvoir s’expatrier et mêler leur gènes aux populations tant européennes qu’orientales. De même et réciproquement, des apports étrangers se feront au cours des siècles sur le sol berbère. Les brassages biologiques vont tendre à uniformiser un peu plus cette population des plus originale.

La coupure Nord-Sud se manifestera par l’existence de deux peuples très différents au premier abord, les Kabyles au Nord (= Maures à l’extrême ouest) et les Touaregs dans le sud saharien. Pourtant, et bien que rien ne démontre une unité nationale berbère dans la période protohistorique, leur langue et leur écriture seront les mêmes durant des siècles et elles perdurent ici ou là malgré les efforts menés pour une arabisation contrainte. Bien sûr, cette langue a divergé de façon endémique en une multitude de dialectes qui ne permettent plus de bien se comprendre selon qu’on est de l’Est, de l’Ouest ou bien du Sud ; du Punique et du Latin sont venus se rajouter, du Vandale pourquoi pas, au Nord-Est, puis un peu d’Arabe et d’Espagnol… du Turc avec parcimonie mais le Français, fort déformé par ailleurs, beaucoup à vrai dire.

On peut comprendre le casse-tête du choix de la langue nationale qui a pu se poser en vue de l’indépendance. Quelque fut le cas de figure, il me semble qu’il fallait une langue nouvelle pour unifier le pays. Après tout, pourquoi prendre plus le Berbère qui n’existe à vrai dire plus ; l’Arabe, langue magnifique, est un bon véhicule à la fois géographique et culturel. Le tout étant de ne pas oublier ses réelles origines. Je m’inscris donc en faux par rapport à la pensée de Lucien Oulahbib qui, dans Le monde arabe existe-t-il ? dénigre d’une part l’apport de l’islam et de la culture arabo-yéménite (il propose carrément de revenir au christianisme Antique !), et d’autre part, pense que l’Algérien aurait dû être l’idiome national. Or, il n’y a même pas de langue unique en Algérie, les influences de l’histoire n’ont pas été les mêmes sur l’ensemble du pays. Que dire alors de l’ensemble du Maghreb ex-Berbérie ?
Reconstitution d'une carte d'Hérodote
Certes, il y a un parallèle entre nous, Français, et les Algériens. En terme de position propice aux passages migratoires, la géographie permet le transit ; en ce qui concerne les apports linguistiques, culturels et cultuels. Si nous nous référons à nos origines civilisationnelles les plus lointaines, nous aurions tendance à nous sentir Gaulois, Celtes donc. Le Français est une langue qui nous serait étrangère car ni gauloise, ni latine, ni wisigothe, ni franque… Que dire du christianisme qui nous vient d’Orient même s’il est empreint de grec ? Le Français est bien plus que tout cela et pourtant l’on sait à quel point il a été difficile de le recevoir, sachant qu’il fallut attendre François 1er pour qu’il devienne la langue en usage dans l’administration. Qui aurait l’idée saugrenue de nous imposer le Gaulois de la protohistoire ou le franc que les Francs ne parlaient déjà plus avant l’invasion du Vème siècle ? Pour l’Algérien, chez qui l’imaginaire fonctionne en partant de la protohistoire, revenir au Berbère comme langue unificatrice serait pur snobisme et temps perdu. Dès lors, il ne reste plus que l’Arabe qui a conquis la majeure partie de l’Afrique du Nord. Le problème qui se pose alors est  » quel Arabe ?  » puisqu’aucun pays du monde, à part l’Algérie qui en rêve, ne parle celui qu’on dit littéraire ou classique. Pas même l’Arabie heureuse ! Décidément, il n’y a que les Algériens pour s’entêter à être plus royalistes que le roi.

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