Royaume vandale, principautés maures et reconquête byzantine

Repères de lecture : Saint-Augustin meurt en 430 alors que l’invasion de l’Afrique du Nord par les Germains nommés Vandales a à peine commencé. Ce peuple originaire de la Baltique instaurera en quelques décennies un royaume comprenant la Numidie, la Proconsulaire, la Byzacène, ainsi que les îles de la  Méditerranée occidentale (Sardaigne, Corse, Sicile et Baléares). Prenant place dans une petite période du calendrier historique de l’Algérie, ce royaume tiendra à peine plus d’un siècle et ne laissera que très peu de traces. Sa disparition en 533 marque la reconquête byzantine du Maghreb, avec l’influence artistique et culturelle que l’on sait. Entre temps, les Berbères s’affranchissent peu à peu des différents occupants, formant ici et là des royaumes (ou principautés) indépendants. La célèbre expédition de Oqba Ibn Nafâ mettra fin à la présence byzantine vers 670. Une aube nouvelle se lèvera qui fera passer le pays de l’Antiquité au Moyen-âge, du christianisme à l’islam, mais c’est une autre grande histoire.

Le royaume vandale d’Afrique du Nord (429- 533)

Bien installés en Bétique (la future Andalousie – (V)andalousie ?) depuis 419 (et même avant puisque, depuis  407, ils commettent des incartades ravageuses en Tingitane), les Vandales commencèrent à lorgner sérieusement du côté oriental de l’Afrique du Nord, réputée pour ses richesses, en 428. Genséric, leur roi, décida donc de passer à l’action – une invasion de plus – en entraînant avec lui environ 80000 hommes et femmes de tous âges, dont 15000 à 20000 guerriers, la plupart Vandales, d’autres étant Suèves ou Alains (autres peuples germaniques envahisseurs). Les Colonnes d’Hercule, plus tard renommées “Détroit de Gibraltar (Djabal Tariq)”, furent franchies en 429, et le débarquement dut avoir lieu sur les plages de Tanger. De là, la troupe de Germains entreprit sa longue marche vers la Proconsulaire, région des plus riches s’il en est une. L’histoire dit que Genséric aurait été auparavant mandé, afin de lui venir militairement en aide, dès 427, par Boniface, le dernier général romain d’Afrique, pressé de s’affranchir de Rome (cour de Ravenne) et de créer une principauté indépendante dont il aurait été le monarque. Toujours est-il qu’il n’y aurait eu aucune suite à cette demande. En fait, Genséric pensait déjà fortement – son ambition devait être grande – à s’emparer du grenier à blé des Romains, soit la partie orientale comprenant la Numidie et la Proconsulaire. Au cours de l’année 429, La horde des Barbares avait déjà atteint Altava (Ouled Mimoun, entre Tlemcen et Sidi Bel Abbes) ; elle ne rencontra quasiment pas de résistance, l’armée romaine était divisée par des querelles internes. De plus, le gros des troupes romaines se trouvait sur le lime méridional, il leur était donc difficile de venir immédiatement contrer l’invasion qui se faisait plus au Nord. Du côté des ruraux, peu ou prou de résistance, peut-être bien le contraire tant Maures et Numides désiraient voir mettre un terme à l’occupation romaine qui n’avait que trop duré. Seuls les notables avaient quelque chose à perdre dans cette invasion soudaine. Lorsque l’armée de Boniface arriva enfin au contact des Vandales en 430, elle perdit la bataille entre Calama (Guelma) et Hippone (Annaba), Boniface pourra trouver refuge dans cette dernière. Il y vit un Augustin bien malade, mais haranguant tant bien que mal les citadins pour organiser la défense de la cité.  Jusque-là, toute ville s’étant trouvée sur le chemin des envahisseurs était tombée facilement, ou contournée. Le siège que firent les Germains à Hippone dura plusieurs mois, mais Augustin n’en connaîtra pas l’issue puisqu’il mourra peu de temps après son début, vers la fin du mois d’août 430. Selon Mahfoud Kaddache, ce siège aurait duré jusqu’à quatorze mois avant que la ville ne tombe entre les mains de Genséric. La réputation de ce peuple du Nord de l’Europe, qui a laissé son nom pour qualifier la destruction et le pillage, systématiques, allait marquer toute la région ; nombreux sont les écrits décrivant les méthodes employées par ces avides guerriers. Ceux de Possidius Calama relatent en effets des actes d’une infâme cruauté (pillages, massacres, torture, viols…). Mais quelle invasion n’a pas commis de violence ? Villes en ruine, chasse aux prêtres catholiques autant que donatistes, meurtres en séries… les Romains en avaient fait autant ! Lorsque Genséric s’imposera enfin, «il ne touchera pas aux paysans, source de labeur, de richesse et d’impôt», comme le souligne Mahfoud Kaddache. Par contre, terres et trésors, appartenant aux notables ou aux catholiques aisés, seront confisqués. Des églises, en Tunisie surtout, se convertiront par la force des choses à la religion des Vandales : l’arianisme, quand la plupart entrera en résistance, souvent vainement ou au prix de souffrances infligées par les nouveaux maîtres. Rome, vaincue une première fois en 435, proposa à Genséric et sous l’autorité de Valentinien III, de signer un traité de paix (Traité de Ravenne ou d’Hippone) qui lui accordait la Maurétanie sitifienne ainsi que la majeure partie de la Numidie (Nord). Les Vandales acceptèrent de se mettre au service de l’Empire alors en pleine décadence, ils le firent même au titre de “fédérés”. Ne perdant pas le sens des affaires, Rome avait en tête de leur faire payer un impôt pour l’exploitation de ce premier territoire royal.

Saldæ (Bejaïa), qui était provisoirement devenue capitale du royaume vandale, céda la place à Hippone (Annaba) dès 437. A en croire la suite de l’histoire, Genséric ne se satisfit pas de cette maigre conquête. En 439, il rompait la paix pour s’attaquer à la Proconsulaire, encore tenue par les Romains. Ceux-ci subirent alors de nombreux revers militaires et, dès les premiers assauts, Carthage fut occupée. Mais c’est seulement plusieurs années plus tard, en 442, que sera signé un second traité, inversant quelque peu les territoires respectifs des Romains et des Vandales de Genséric. En effet, Ces derniers s’accaparaient la majeure partie de la Numidie, la Proconsulaire, la Byzacène ainsi que la Tripolitaine, alors que les Romains étaient renvoyés vers les Maurétanies qui, visiblement, n’intéressaient pas vraiment les Germains. Mais attendons pour voir.

En cette période où l’Empire d’Occident était en train de vaciller, Genséric ne mit pas longtemps à contrôler, au moins partiellement, les Maurétanies, sitifienne et Césaréenne. Des groupes armés y commirent d’abord des raids meurtriers, avant d’en chasser les Romains encore plus vers l’Ouest et vers le Sud. En 455 (mort de Valentinien III), après avoir saccagé Rome et envahi l’ensemble des îles méditerranéennes occidentales, les Vandales occupaient un vaste territoire en Afrique. En 468, une première tentative byzantine de récupération des territoires perdus par les Romains d’Occident échoua devant la puissante flotte vandale. Signalons aussi qu’en 476, Odoacre, chef des Skires et des Hérules, mettait fin à 1229 années d’Empire romain sur l’Occident, en déposant son dernier empereur, le jeune Romulus Augustus qui n’aura régné que dix mois. Genséric  meurt en 477,  son fils aîné Hunéric héritera de la couronne. Cette année marque la fin de l’expansion vandale et le début de dissensions internes. Ce début de règne sera entaché (de 477 à 484) par une terrible répression à l’endroit de ceux qui osèrent se rebeller contre le pouvoir. D’après les chroniques de l’évêque Victor de Vita, des milliers de clercs catholiques furent déportés dans le Hodna. Il faut savoir qu’en 454, Genséric s’était montré plus tolérant puisqu’il avait fait élire Deogratias, évêque catholique, comme prélat de Carthage ; à la mort du roi, les persécutions avaient repris de plus belle.

Les Vandales n’entretenaient que quelques garnisons et avaient peu de relations avec les autochtones. Le pays s’organisa en conservant une part de la législation romaine en cours, de nouvelles règles, propres aux Germains, s’y ajoutant. Les juridictions étaient séparées, les Romains devant respecter leurs propres lois tandis que les Vandales ne pouvaient être jugés que par des juges vandales, devant des tribunaux spéciaux. Notons au passage ce qu’il faut prendre pour un signe de puissance montante, les Vandales ont battu monnaie. L’exploitation des domaines impériaux, rapidement confisqués, avaient été confiés à des fermiers ; des intendants les administraient pour le compte du roi. L’aristocratie romaine s’est ainsi vue privée de tous ses biens, les nobles ayant été déchus au rang de simples quidam. L’impôt était levé sur les terres privées et conservées par des Romano-africains. En se qui concerne l’Église, elle subissait les foudres des ariens (disciples d’Arius, violents prosélytes) et ne pouvait que tenter de résister. La chasse aux évêques récalcitrants était rude (90 morts chez les catholiques en 2 ans), et c’est en 484 que Hunéric décida de mettre un terme à la présence des catholiques et des donatistes en imposant un grand concile unificateur à Carthage. 406 prélats répondirent à l’appel, accourant des Maurétanies, de Numidie, de Proconsulaire et d’ailleurs, pensant pouvoir faire entendre leur cause. Peine perdue puisque il leur était donné ordre de se convertir à l’arianisme, pour éviter l’exil (cas des Numides), ou bien pire (cas des Proconsulaires). On sévit par une série de confiscation des biens ecclésiastiques. Quelques temps au moins, des catholiques ont abjuré pour épouser, en apparence, la doctrine des Germains. Le temps des Vandales terminé, le catholicisme retrouvera son rang de religion principale, ce jusqu’à l’arrivée des Arabes. De toutes façons, la grande majorité des citadins n’avait jamais abandonné la foi catholique romaine et apostolique. C’est aussi en 484 que quelques petites tribus berbères résiduelles de l’Aurès et des Némenchas, sans doute converties partiellement au christianisme, se soulevèrent de manière mémorable. Les Vandales eurent beaucoup de mal à en contenir les assauts, conduits sur les grandes exploitations et les anciennes cités romanisées. De succès en succès, les Maures installaient de grandes principautés dégagées de l’emprise romaine ou vandale. La mieux connue, et sans doute aussi la plus puissante d’entre-elles, était celle des Aurès que Mastiès dirigeait au titre d’Imperator chrétien local. Lorsque les Byzantins débarquèrent en Afrique du Nord, les Vandales n’exerçaient déjà plus aucune influence en Numidie occidentale, d’autant moins dans les Maurétanies. De 523 à 530 sous Hildéric, le royaume connut une plus grande tolérance, la vie avait pris un autre cours, même pour les derniers Vandales. Voici ce que dit d’eux Procope, une fois qu’ils eurent goûté à la civilisation : « De toutes les nations que je connais, celle des Vandales est la plus efféminée ; du jour où ils ont occupé l’Afrique, ils ont pris l’habitude de bains journaliers et ont fourni leur table de tout ce que la terre et la mer offrent de plus délicat. Ils sont couverts de bijoux d’or et de vêtements de soie, ils ont fait leurs délices du théâtre, de l’hippodrome, des autres plaisirs de même sorte, et surtout de la chasse ; ils se sont complus aux danses et aux mimes, à la musique et aux spectacles, à tout ce qui peut charmer les yeux ou les oreilles. Ils habitaient pour la plupart de magnifiques villas toutes environnées d’arbres et d’eau courante ; ils passaient le temps en grands festins et se passionnaient pour le plaisir de l’amour ». C’est bien connu, le civilisé n’aime plus faire la guerre.

Lorsque les Grecs de Byzance s’attaquèrent aux Vandales pour les déloger complètement des lieux, ils ne mirent pas longtemps à détruire leur royaume (534), mais ils ne purent reconquérir les Maurétanies, sinon à occuper quelques villes côtières comme Cherchell ou Rusguniae (Tamensouft), l’ensemble du territoire ayant été regagné par les Maures indépendantistes. Quant à eux, les Vandales furent en partie exilés, en partie éliminés, les quelques rescapés s’étant ensuite fondus dans la population locale, notamment en Kabylie. L’occupation vandale en Afrique du Nord n’aura duré qu’un tout petit siècle ; elle n’aura en rien marqué les Maurétanies, leur influence sera minime en Numidie, où l’on ne retrouve que peu de traces de leur passage. Les Tunisiens ont eu plus de chance, car l’empreinte germanique aura été bien plus forte dans l’ancienne Proconsulaire. Cependant, les Vandales n’ont rien bâti et on ne retrouve aucune construction religieuse ou civile à leur attribuer. Des épitaphes ainsi que des funéraires  à noms germaniques subsistent tout de même (Tipasa, Tebessa) ; des tablettes de bois portant des inscriptions concernant des actes de propriété (tablettes d’Albertini) ont également été retrouvées. Il n’y aurait pas eu, d’après Serge Lancel, de véritable peuplement vandale dans la partie algérienne de leur royaume, mais seulement sur la frange qui borde la Tunisie.

Les principautés (ou royaumes) maures indépendantes

C’est à partir du milieu du Ve siècle que les premières principautés maures, affranchies du pouvoir romain, virent le jour.  Chacune était administrée par un chef, héritier d’une aristocratie berbère romanisée, voire christianisée. On n’en était pas aux premières rébellions ; bien plus avant si l’on s’en souvient, deuxième moitié du IVe siècle, la révolte des fils de Nubel contre Rome, qui avait semblé donner le La d’une reconquête au moins partielle du territoire Nord-africain, s’était terminée par un fiasco. Mais, peu à peu, la quarantaine de tribus maures qu’avait cité Ptolémée au IIe siècle saurait se fédérer pour ne former, avant que les Arabes n’arrivent, qu’une petite huitaine de royaumes indépendants, sept pour ce qui concerne le territoire de l’actuelle Algérie. En ce qui concerne les Vandales, les Maures, qui au début en avaient eu bonne impression parce qu’ils les voyaient comme des libérateurs potentiels, ne soutinrent plus, à partir de 485, les Germains d’Hunéric, bien au contraire. L’histoire de ces royaumes indépendants est fort mal connue et nous n’avons que peu de vestiges de ce monde-là : quelques inscriptions, peu de récits et d’écrits rapportés par les historiens ou les géographes de l’époque, mais quand même plusieurs mausolées (Djeddars) typiquement berbères, malheureusement pillés et quelque peu saccagés ; des preuves, aussi, de différents bâtis effectués par les autochtones déjà affranchis depuis 455 (nouvelles églises d’Ala Miliaria – lieu-dit Benian au Sud-Est de Mascara -, de Castellum Tingitanum – El Asnam – ; basilique de Rusguniæ – Bordj Tamenfoust, ex-Cap Matifou – restaurée…).

Les théories s’affrontent et il est difficile d’en rendre une plus crédible qu’une ‘autre. En gros, il y a la version de Mahfoud Kaddache (historien algérien) contre celles des autres (historiens occidentaux). D’après Kaddache, il n’y aurait eu que deux sortes d’habitants dans cette Algérie de fin d’Antiquité : les Romani et les Mauri, les Romains et les Maures. Je le cite : «le Maure est le Berbère identifié à la vie tribale et resté Africain ; ni le bilinguisme, ni même la conversion n’avaient réussi à faire de lui un Romain». On pourrait donc penser qu’aucun mélange ethnique se soit fait. Pour Gilbert Meynier et Serge Lancel, il est vrai qu’à l’arrivée des Vandales, on commença à échapper à la romanité. Dans les villes reconquises par le Maures, cités dont la vie s’est poursuivie – jusqu’à l’arrivée des Arabes – malgré la dé-romanisation, le latin avait évolué en se créolisant (il s’est vu truffé de mots berbères), l’écriture est devenue cursive comme elle le sera dans le Moyen-Âge européen ; ce latin dénaturé préfigurait alors les futures langues romanes qui allaient émerger ensuite au Moyen-Âge, un peu partout en Occident. Les noms employés redeviennent typiquement berbères, des inscriptions en témoignent (Ingmena, Masviginus, Iider…). C’est l’avènement de l’islam qui, finalement, bloquera l’évolution de la vie urbaine vers la modernité, et qui empêchera de s’épanouir cette civilisation berbéro-romaine originale. M. Kaddache reconnaît cependant que la tradition romaine était encore d’usage pour ce qui était de régir et d’administrer de tels royaumes (procurateur, préfet, rex, imperator), et que le christianisme y avait été fidèlement conservé en de nombreux endroits (beaucoup de rois maures furent chrétiens, et des textes mentionnent plusieurs conciles maurétaniens, en 425 et 646). A cette époque tardive, il semblerait que la paix religieuse et la tolérance régnaient entre païens des origines, juifs et chrétiens. Durant donc environ deux siècles, la Maurétanie césaréenne, qui a en grande partie échappée à la domination vandale et, plus tard, à celle des Byzantins, connut une ère de symbiose réussie entre Mauri et Romani ; Il n’y eut par contre pratiquement aucun contact entre les Maures et les Byzantins, pas plus qu’avec les Vandales. Les rapports entre les plaines et les montagnes furent petit à petit restaurés, l’insécurité ne pouvait que reculer. M. Kaddache aurait une vision trop favorable à l’identité nationale que les Algériens se font d’eux-mêmes : la fin de Rome en Algérie signifie pour lui le retour à la pure tradition des ancêtres, comme nous en ont donné l’exemple, Massinissa et Jugurtha. Je le cite une fois de plus : «l’Afrique romaine finissait, l’Afrique berbère commençait». Pour répondre à Kaddache, on peut se fier à l’historien et archéologue Paul-Albert Février lorsqu’il estime que «les Romani étaient peut-être des Romano-africains de la région, intégrés dans l’Empire depuis l’an 39 ; que les Mauri représentaient des populations tribales d’en deçà du lime, qui n’avaient jamais été intégrées dans l’Empire», ce qui me semble plus vraisemblable.

L’histoire de ces royaumes maures indépendants reste purement hypothétique et plusieurs versions nous ont été données. Il semble certain que la reconquête s’est faite en tache d’huile, de Tanger à Cherchell. On s’en tiendra à quelques éléments en notre possession :

♦ Inscription datant de 508, retrouvée à Altava (Ouled Mimoun), ville fortifiée par les Berbères de l’époque, dans l’Ouest algérien. Elle rend hommage à un roi maure nommé Masuna, qui aurait régné sur une petite région proche de la frontière entre les actuels Maroc et Algérie. Cette épigraphe fait de ce personnage le “roi des peuples maures et des Romains”, en latin dégradé : “Rex gent(ium) Maur(orum) et Roman(orum)”. On retrouve, dans la région, des inscriptions latines tardives (599 pour Altava, 651 pour Tlemcen). Le royaume d’Altava serait le plus ancien de tous.

Cette inscription complète disait à peu près cela : « Pour le salut et la sauvegarde de Masuna, roi de la nation des Maures et des Romains, forteresse édifiée par Masgivin, préfet de Safar, et Iider, procurateur de Castra Severiana, établie à Altava par Masuna »

♦ Soupçons concernant un éventuel royaume de l’Ouarsenis, avec les fameux Djeddars (mausolées princiers ou royaux) de la région de Tiaret (fouilles entreprises par Fatima Kadra). Deux brefs passages en parlent dans les écrits de Procope, citant un grand roi nommé Mastigas (ou Mastinas), qui aurait régné sur la Maurétanie Césaréenne, toute entière si l’on excepte Cesarea (Cherchell) et d’autres villes portuaires.

Situés à 200 km au Sud-Ouest de Tipasa, dans la région de Frenda, les treize djeddars, dont on ne sait s’ils étaient uniquement réservés aux rois défunts ou aussi à d’autres dignitaires berbères, tous en partie christianisés, font penser aux anciennes bazinas d’autrefois. Cependant, alors que les anciennes sépultures étaient de base circulaire, celles-ci ont des fondations quadrangulaires. Serge Lancel distingue deux nécropoles, l’une datant de la fin du Ve siècle, l’autre, du début du VIIe siècle. Elles sont surmontées d’un dôme pyramidal et entouré d’une ou de plusieurs enceintes faites de pierres. En leur noyau central se trouve une fosse funéraire entourée de galeries et de sortes de chambres (chapelles, sépultures associées, déambulatoires). Les décors en bas-reliefs sont rares et représentent des scènes de chasse, des animaux, ainsi que des symboles chrétiens dans le plus ancien des mausolées (rosaces à six pétales, étoiles, chevrons et colombes entourant un calice…) ; certaines représentations rappellent l’esthétique berbère de la préhistoire (bovins, chevaux, antilopes bubales, lions, autruches…). Malheureusement, pas un seul djeddar n’a échappé aux pillards, ce qui laisse peu d’indices aux archéologues pour pouvoir les dater avec précision et en connaître l’occupant ; l’on sait qu’ils ont été construit dans une fourchette de deux siècles à peu près. Les fouilles ont été effectuées par Fatima Kadra, mais on n’a pas réussi à prouver que la dépouille de Masuna a bien été placé dans une de ces imposantes tombes.

♦ Procope mentionne également l’existence d’un royaume contemporain à celui du précédent, dans l’Hodna, au Sud de la Maurétanie sitifienne, et administré par Ortaïas, ennemi juré de Mastigas, qui (selon Kaddache), en s’alliant au roi des Aurès, Iaudas, aurait réussi à s’emparer de l’Hodna. Mentionnons Vartaia, prince maure du Hodna, vers le milieu du VIe siècle.

♦ Le royaume des Aurès aurait été dirigé, avant Iaudas, par un autre grand chef, Masties, qui s’était lui-même qualifié de dux puis d’imperator. Il avait régné lui aussi sur les Maures et les Romains, et était chrétien.

♦ Non loin de Bechar, sur les bords de l’oued Guir, marquant la frontière avec le Maroc, les fouilles menées par Gabriel Camps attestent de l’impact du christianisme dans le désert du Sahara (stèle de Djorf Torba, VIe siècle).

♦ Plus au Sud encore, à Abalessa située sur les contreforts du Hoggar, se trouve un tombeau étonnant ; serait-ce celui de la princesse saharienne Tin Hinan ? Nul ne le sait encore. Le squelette, parfaitement conservé, est celui d’une femme de haute stature, au bassin étroit, et affligée d’une remarquable arthrose. Associé à la défunte, on a retrouvé un véritable trésor d’or et d’argent qui, par chance, avait échappé aux habituels pillards de tombes. Il est exposé au musée du Bardo à Alger. La sépulture est contemporaine d’Augustin de Thagaste et de Nubel (IVe siècle); vu le mobilier et le décor, elle se situe au carrefour des arts nigérien et gréco-romain ! S’il s’agit de Tin Hinan, on pense d’elle qu’elle n’était pas chrétienne, contrairement à ce qui a été dit un peu partout.

La reconquête byzantine

Cela faisait longtemps déjà que les Byzantins cherchaient à déloger les Vandales des anciens territoires que ces derniers avaient peu à peu soufflé à Rome, sur la Méditerranée occidentale. Plusieurs tentatives de reconquête avaient échoué : en 648 et en 470 notamment (expéditions envoyées sous Léon 1er), deux défaites mémorables que  les Germains infligèrent aux généraux de l’Empire d’Orient, grâce à leur puissante flotte et à leurs guerriers encore unis. En réalité, le gros de l’armée byzantine était occupée, en Asie mineure, dans sa résistance contre les Perses sassanides, en guerre contre l’Empire depuis le début du Ve siècle. Un traité de paix fut alors signé entre Khosro Ier, le roi perse du moment, et Justinien, l’empereur de Byzance de 527 à 565 ; ce dernier, bien décidé à en découdre avec les barbares, du côté de l’Afrique et de la Sicile, organisait déjà sa future campagne militaire. La trêve, de brève durée en réalité, allait enfin permettre un engagement militaire sans pareil contre les occupants Vandales, en 533, au prétexte que leur roi, Gélimer, venait de déposer Hunéric à qui étaient reprochées ses défaites contre les Maures, sa trop grande tolérance envers les catholiques, ainsi que son alliance avec l’empereur. Les meilleurs généraux byzantins, Bélisaire et Solomon, épaulés plus tard par un excellent lieutenant, Jean Troglita, furent envoyés vers l’Afrique du Nord. Quand la flotte byzantine – un important corps expéditionnaire de 16000 hommes -, dotée de 500 navires de guerre et convoyée par 92 croisières, approcha les côtes tunisiennes, elle ne rencontra quasiment pas de résistance ; on allait même trouver des soldats vandales mal préparés, une armée très réduite en nombre et une marine complètement inefficace. C’était l’été 533. Les 200000 Germains, un peu amollis depuis qu’ils avaient goûté aux plaisirs de la civilisation, avaient perdu en partie leurs vertus guerrières, mais, surtout, étaient divisés en deux groupes qui s’opposaient, notamment en Sardaigne, les uns étant restés loyaux envers Hunéric, les autres ayant pris parti pour Gélimer. Byzance en profita donc. Le débarquement eut lieu près de Sousse, au Sud d’Hadrumetum, en Byzacène. Première victoire byzantine, les troupes vandales furent défaites. La longue marche sur Carthage fut immédiatement entreprise, rendue aisée par le laisser-faire des tribus maures, qui voyaient dans les militaires byzantins des bienfaiteurs, et l’espoir suscité chez les catholiques et les aristocrates romains, encore sous emprise vandale. Le pillage fut d’ailleurs interdit tout au long du parcours, afin de rassurer les populations autochtones. Une seconde victoire sur les troupes vandales de Gélimer eut lieu à l’Ad Decimum (13 septembre 533), la suivante et dernière (bataille de Tricameron du 15 décembre 533) précipitera le royaume germain vers sa fin. C’est seulement en mars 434 que Gélimer se rendit ; il sera fait prisonnier, puis envoyé en exil en Asie mineure. Bélisaire ne se gênera pas pour spolier immédiatement les barbares de tous leurs biens. Le royaume de Genséric à jamais perdu, les Vandales survivants de l’hécatombe s’éparpillèrent en partie dans les campagnes de Numidie, d’autres furent tout simplement déportés et vendus comme esclaves.

Mais, comme le dit Gilbert Meynier : « le byzantin n’était pas, aux yeux des (Nord-)Africains, une autorité bienfaisante et populaire », ce qui fait qu’en 534, les Berbères attaquèrent les postes-frontière du Sud-Est, en Byzacène, la révolte s’étendant jusqu’en Numidie. En Byzacène, les armées grecques, bien qu’en nombre réduit et peu mobiles à cause leur matériel lourd, l’emportèrent facilement. Ailleurs et pour cette même raison, la tactique berbère de type guérilla obligea Solomon à battre en retraite dans les Aurès. En 536, profitant de mutineries au sein du corps expéditionnaire byzantin, les Maures firent encore reculer le grand général. En 539, une deuxième expédition romaine s’aventura à nouveau dans les Aurès. Le roi maure, Iaudas, blessé, dut se réfugier en Maurétanie. C’était une grande victoire pour Solomon qui soumettait enfin des tribus de l’Hodna et de la région de Sitif (Sétif) ; mais, en 544, il fut battu lors d’une nouvelle bataille, fatidique puisqu’il y perdit la vie, près de Théveste (Tebessa). Byzance, qui cherchait coûte que coûte à refouler les Maures vers le Sud et vers les Maurétanies, entretint cette guerre jusqu’à ce qu’un compromis soit trouvé entre Byzantins et Maures, en 548. De nombreuses forteresses et des petits fortins virent le jour, côté byzantin, qui tentaient de séparer les deux peuples et de protéger ce qui pouvait encore l’être (Aurès, Nemenchas, Sitifienne, Proconsulaire…). Des révoltes maures eurent bien lieu, de 563 à 565 et de  569 à 578, mais, si elles l’entravaient certainement, elles n’empêchèrent pas l’épanouissement de la civilisation byzantine en Algérie orientale, civilisation que Justinien 1er allait porter à son apogée. Il n’y eut pas cependant de continuum entre l’Empire romain d’Occident et celui d’Orient. Ce n’est qu’en théorie que Justinien restaura l’ordre ancien, avec ses divisions territoriales d’avant l’invasion vandale.

Le compromis de 548 redonnait un semblant de pouvoir aux Byzantins qui rétablissaient les normes en vigueur du temps de la grande Rome. Les cadres administratifs et législatifs anciens furent ainsi restaurés. L’Église catholique, largement favorisée et même privilégiée sous Justinien, vit aussi le diocèse d’Afrique réorganisé en sept provinces. Les arianistes furent tout simplement persécutés, tout comme les donatistes qui n’avaient pas complètement disparu de la scène religieuse, et les juifs, contraints à leur conversion au catholicisme ; cela alla de paire avec la reprise forcenée de l’évangélisation dans les terroirs. Le pouvoir militaire fut rendu à des chefs de province, les duxnommés par les autorités byzantines. Côté future Algérie, ces chefs, commandant chacun une armée d’Afrique, étaient intallés, l’un à Cæsarea (Cæsarea/Cherchell pour la Césaréenne), l’autre à Contantine (ancienne Cirta pour la Numidie). Ils nommaient eux-mêmes de plus petits chefs qui agissaient comme des præsides, à la romaine, dans les tribus fédérées. En devenant vassal, le dux recevait comme insignes le bâton et le diadème d’argent, un manteau blanc et des chaussures relevées d’ornement en or. Ils recevaient également de l’Empire un subside en échange d’un service militaire obligatoire pour leurs sujets mâles. Chaque tribu envoyait donc, sans sourciller, ses foederati ou ses gentilles. En Maurétanie sitifienne, Sitif (Sétif) fut seulement occupée en place forte. Mais, loin de faire confiance entièrement à ces futurs chefs déjà programmés, qui seront – s’ils ne l’étaient pas déjà – en partie vassalisés et christianisés, et comme pour faire barrage aux Berbères non fédérés – ceux qui refuseraient de faire à nouveau allégeance aux Rûms -, Solomon avait pris les devants en faisant lever de puissantes murailles autour des cités bordant le nouveau lime (Théveste/Tebessa, Thelepte/Feriana, Madauros/M’daourouch, Thamugadi/Timgad, Tipasa/Tiffech, Tigisis/Aïn el Bordj), et en faisant bâtir ou renforcer de nombreuses autres citadelles (Thagora/Thagora, Gadiaufala/Ksar Sbahi, Ad Centenarium, Tigisis/Teghzeh, Vegesala/Ksar el Kelb, Cedia/Oum Kif, Masula/Khenchella…). D’autres places avaient été munies de fortins (Choba/Ziama, Milev/Mila…). Il faut bien comprendre que la frontière nouvellement établie par les Byzantins avait bien rétréci depuis la chute de Rome, surtout depuis que les Maures avaient osé attaquer certaines cités, en faisant intervenir au moins trente mille cavaliers (Lambæsis/Lambèse-Tazoult, Diana veteranorum/Aïn Zana, Timgad et Bagaï/Ksar Baghaï…). Jamais le faste romain de l’apogée impérial ne fut retrouvé, tous les moyens allaient maintenant à l’action militaire. De la Sitifienne à la Tingitane, les Byzantins occupèrent quand même quelques ports (Iomnium/Tigzirt, Igilgili/Djidjelli, Saldæ/Bejaïa, Rusippisir/Azeffoun, Russucuru/Dellys, Rusguniæ/Bordj el Bahri, Tipasa/Tifech, Gunugu/Gouraya, Cæsarea/Cherchell). Les années passèrent qui usèrent le pouvoir, à force de luttes épuisantes et coûteuses contre les tribus indigènes non soumises, et qui le minèrent peu à peu de l’intérieur, à cause de querelles religieuses et théologiques interminables, comme par exemple dans l’affaire des Trois chapitres, lors du grand schisme monophysite. Un terrible malaise s’était installé et persistait, malgré les règlements de compte qui avaient eu lieu lors du deuxième concile de Constantinople. Les persécutions étaient souvent plutôt contre-productives, les fuyards arrivaient à s’échapper et se réfugiaient parmi les Maures eux-mêmes : de nombreuses conversions au judaïsme ont certainement eu cours, comme dans le Sud tunisien par exemple.

L’Empire, devenu instable, est fatigué et fragilisé ; le pouvoir central n’a plus d’effet sur les fonctionnaires qui n’obéissent plus ; les subsides ne sont plus versés. Les armées byzantines du VIIe siècle ne sauront contenir l’invasion arabe qui aura lieu en 642, par la Lybie pentapole ; elles ne pourront faire mieux quand les nouveaux venus arriveront, à peine un an plus tard, en Tripolitaine (643) ; après une résistance marquée jusqu’en 647, elles n’empêcheront pas leur avancée en Byzacène. Au final, Carthage tombera en 698 et les Byzantins devront se replier sur la Maurétanie tingitane (Maroc actuel), notamment à Septem (Ceuta), qui sera prise à son tour en 709. Si, au VIIe siècle, le christianisme était la religion adoptée par de nombreuses tribus, sur la côte comme à l’intérieur, la romanité de l’Afrique du Nord, “l’Occidentale”, cèdera définitivement sa place à l’islam venu d’Orient. Les Arabes découvrirent alors des tribus maures indépendantes (Djeroua, Ifren, Magraoua, Auraba, Zenata…), qui avaient fait émergence pendant le lent déclin des Grecs ; une résistance les opposèrent, un temps seulement. On retiendra au final une faible influence byzantine en Algérie, la majeure partie du pays avait fini par échapper en réalité à leur contrôle, seul un tiers de la Numidie leur avait été finalement échu ; leur empreinte ne fut réel qu’ailleurs, en Byzacène et en Proconsulaire, où, à Carthage, siégeaient les véritables décideurs (préfet du prétoire et prélat catholique), et où la culture gréco-latine s’était un peu maintenue. Mais cela fait davantage partie de l’histoire des Tunisiens.

Selon l’historien Yves Modéran (décédé en 2010), les royaumes maures auraient pu, s’ils n’avaient été gênés par la reconquête byzantine, former à l’instar de ce qui s’est fait en Gaule sous Clovis, la matrice d’entités étatiques nouvelles. L’idée même sera enterrée définitivement avec l’arrivée des Arabes. Les villes cesseront de se développer, le nomadisme reprendra le dessus, l’enfermement tribal empêchera un État d’émerger. Le mariage romano-arabe ne se fera pas, jamais quand bien même l’occupation française en aurait, plus tard, fait rêver certains.

Publicités

Des morts et des dieux romano-africains

Repère de lecture :

Le caractère des Numides (de Numidie au sens large, j’y englobe la Maurétanie césaréenne – ancienne Masaesylie) se prêtait assez bien à la philosophie gréco-romaine classique, notamment à l’épicurisme et au stoïcisme, deux concepts qui souvent s’accordent, mais parfois s’affrontent. Le petit peuple en prendra peu à peu connaissance, ce dès la période pré-romaine située entre la gouvernance de Juba II et celle de son fils, Ptolémée de Maurétanie. Quant à l’élite, elle est imprégnée de culture hellénique depuis déjà fort longtemps. Des postures de vie seront prises par tout un chacun qui rendront plus acceptables les conditions sociales difficiles. La devise «Carpe diem (quam minimum credula postero)» réussira formidablement en Afrique du Nord : dès le début du Ier siècle, le divertissement commencera à faire partie du quotidien ordinaire ; toutes les bourses auront très vite accès aux thermes (intérêt sanitaire), aux plaisirs des jeux d’eau et de fontaines publiques (adduction cruciale), aux jeux du cirque (canaliser la violence et stratégie du détournement des esprits), au théâtre et aux amphithéâtres… (intérêt éducatif et culturel) ; tout cela,  qui ralentit et adoucit un peu le temps, étant pris en charge par de riches et puissants évergètes locaux. On fera aussi bonne chère aussi souvent que faire ce peut ; trouver à manger ne devait poser aucun problème tant l’agriculture est florissante. Cependant,  on pense beaucoup à la mort qui se rapproche sans cesse. On commencera de son vivant et le plus tôt possible à préparer sa dernière demeure : une sépulture dont le type, la taille, l’esthétique et l’aménagement varieront en fonction de l’époque, mais surtout suivant la fortune des familles.

 

Un rapport à la mort serein et joyeux

Dans l’Antiquité – et l’on peut remonter aux premières grandes civilisations – , chacun se souciait – plus qu’il ne redoutait le moment du trépas – de bien organiser ses funérailles ; on s’y prenait sitôt l’âge adulte atteint. Tout devait être réglé dans le moindre détail avant qu’ait sonné l’heure du passage de ce monde à celui de l’au-delà. La sépulture devait être prête à accueillir le défunt le moment venu, mais aussi ses futurs visiteurs ; pour un païen, les membres de la famille et les amis observaient, près de lui, un rituel à sa mémoire : libations (onction de la sépulture avec une huile sanctifiée et, éventuellement, consommation de vin) sur les tombes, offrandes de nourriture, suivies d’un repas-communion en l’honneur des mânes du défunt (esprit du mort) ; les chrétiens, quant à eux, mais beaucoup plus tardivement (époque d’Augustin), finirent par prier simplement pour le salut des âmes. Au sein du peuple ordinaire, le rituel païen a, avant de se perdre complètement, perduré encore, longtemps après l’avènement des deux monothéismes (christianisme et islam).

Sur les tombes, on peut lire des épitaphes de plus ou moins mauvais goût ; quelques-unes, empruntant au grec ou au latin, décrivent en quelques mots le bref passage d’un inconnu sur cette terre : «Je n’étais pas, je suis né, je ne suis plus, ça m’est égal», comme pour dire que la mort n’est rien, qu’il est insensé de la craindre, ou qu’il n’y a tout simplement rien après la vie. D’autres appellent le passant à s’arrêter un moment : «Passant, qui que tu sois, suspends ton pas et lis», une façon de croire au pouvoir de se prolonger dans le temps de l’existence au moyen d’un autre individu, vivant, lui. Les épitaphes chrétiennes parlent de paix en Dieu et en Christ (photo ci-dessous, «En Christ Dieu, que la concorde préside à notre repas)». Chacun trouvait intérêt à s’approprier le meilleur emplacement, ceux des plus remarquables là où le quidam passait. De toute évidence, cela était organisé en marché à prendre, les places se monnayaient chèrement. Les plus riches gisaient dans de belles sépultures, en bordure de route et le plus près possible de l’enceinte de la cité.

 

Les nécropoles romano-africaines

Jusqu’à Juba II, les tombes pré-romaines étaient constituées de fosses assez profondes, recouvertes d’une lourde dalle. Dès le début de l’ère romano-africaine et jusqu’au milieu du IIIème siècle, on s’est mis à pratiquer l’incinération des défunts adultes, les enfants étaient déposés tels quels dans une jarre. Lorsqu’on mettait le mort sur le bûcher d’incinération, il devait avoir la tête tournée vers le Levant : dans l’Antiquité, le lever du soleil représentait la vie, la mort résidait au Ponant ; c’est pourquoi de nombreuses nécropoles se trouvaient à proximité des villes, côté occidental. Les cendres crématoires étaient ensuite déposées dans une urne qui pouvait aller du simple pot conservé à la maison, quand on manquait le sou, à une maçonnerie moins modeste, en forme de demi-cylindre (cupula) et couchée à même le sol dans la nécropole, toujours extra-muros. De nombreux caveaux sous-terrains en colombaires (columbariumcolumbaria, niches destinées à abriter les urnes) virent le jour au Ier siècle. Un siècle plus tard, les nécropoles vont devenir des cimetières à ciel ouvert, d’abord réservés aux plus aisés et aux confréries, ensuite mis à la disposition des plus modestes, mais aux endroits que les riches n’achèteraient jamais, car moins ostensibles. Il fallait se regrouper à plusieurs pour pouvoir payer l’emplacement, et l’on reposait alors dans de grands caveaux collectifs en colombaires et construits en plein air. Les plus aisés se faisaient bâtir de tous petits mausolées typiquement berbères (voir plus bas, mais en plus modeste).  On abandonnera peu à peu la crémation pour revenir progressivement, vers la fin du IIIème siècle, à l’inhumation.

A partir du IVème siècle donc, l’enterrement fait à nouveau l’unanimité. Les caveaux, dans lesquels sont placés les sarcophages – parfois en marbre -, se couvrent d’une voûte en berceau. Leurs parois sont le plus souvent décorées de fresques qui représentent le paradis dont on espère qu’il recevra l’âme du défunt. Un peu plus tardivement au cours du IVème siècle, les sépultures vont être aménagées en vastes enclos  (refrigerium) pouvant accueillir plusieurs visiteurs. Les familles y trouvaient un lieu propice au délassement ; une fontaine n’était jamais bien loin – les riches avaient la leur propre – qui servait au rafraîchissement mais aussi à l’entretien des lieux. Ces refrigaria permettaient de banqueter en l’honneur et à la mémoire des morts, amis ou parents. Pour cela, les vivants disposaient d’une table plus ou moins richement décorée et de trois banquettes pour manger à la romaine : en triclinium et couché sur le côté gauche.

Les riches propriétaires domaniaux, eux, se faisaient construire, à la campagne, des mausolées familiaux ou individuels remarquables, à la manière des anciens seigneurs numides : un large socle de plan carré  portait une tour polyédrique dont on suppose qu’elle était surmontée d’un pyramidion (Sétif, Madaure, Ksar el Ahmar) ; ou bien, un ensemble de colonnes formait soit un cercle, soit un hexagone, surmonté d’un cône à gradins.

L’amoureux d’archéologie n’oubliera pas de visiter la Tour de la chrétienne (photo ci-dessus) – ce qu’il en reste – à Rusipisir (Taksebt, près de Tigzirt), la ruine de Henchir Oum Kif près de Kenchala, ou encore le mausolée cylindrique – diamètre supérieur à 10 m – de la famille des Lollii près de Tiddis (photo ci-dessous). Quelques vestiges ont également été mis à jour à Lambèse (Tazoult), à Morsott et à Akbou. Tous, ou presque, disposent d’une loge funéraire assez vaste pour recevoir plusieurs sarcophages. Malheureusement, leur pillage ne laisse plus assez de traces qui permettraient de les dater avec précision.

 

Des dieux anthropomorphiques au Dieu unique sans forme

Il faut remonter à la protohistoire pour comprendre l’évolution cultuelle des Berbères. Les ancêtres des Algériens craignez, plus qu’ils ne priaient, des divinités élémentaires comme le génie de l’eau, ceux de la pluie, du tonnerre, de la fécondité, de la prospérité… Très vite, il semblerait qu’ils aient petit à petit simplifié leur  gigantesque panthéon – certaines inscriptions de la période romane portent encore des noms de divinités comme Bacax, Ifru ou Ieru, Masiden, Thililva, Suggan, Iesdan, Masiddica – et se soient mis à ne louer pratiquement – au moins dans les cités – que deux divinités, plus puissantes que les précédentes : ils sacrifiaient au dieu solaire et à la Lune. Avec l’installation des comptoirs phénico-puniques, des échanges (culturels, artistiques et religieux) ont eu lieu durant le premier millénaire avant notre ère. Dès l’origine, «ces comptoirs se trouvaient face aux habitants berbères qui étaient séduits par la civilisation phénicienne en tant que nouvelle culture qui s’ouvrait devant eux.» (Mohamed Kheir Orfali). Des sanctuaires dédiés au dieu Ba’al Hammon (fertilité) et à sa parèdre, la déesse Tanit (fécondité) ont alors été érigés dans de nombreuses villes numides (Cirta, Guelma, Aïn Nechma, Tiddis, Khemissa et Hippone), fort peu dans les campagnes où l’on continuait à observer les rites anciens de la protohistoire. Ba’al Hammon sera désormais un dieu africain en se mettant à porter des cornes de bélier. Quant à Tanit dont le nom est à consonance libyque, il faut, selon certains historiens des religions, la placer en calque avec la déesse phénicienne Ashtart. Leur représentation, outre les symboles connus comme le disque solaire, la lune, le caducée ou une main bénissant, est humaine, donc en accord avec les grands principes religieux (iconographique) de l’ensemble du monde antique.

Notons bien le changement de conception entre un avant et un après la rencontre phénico-lybique : d’abord, les Carthaginois deviennent puniques parce qu’épousant une partie de la culture berbère ; deuxièmement, les dieux libyques, autrefois si nombreux et totalement impuissants, disparaissent dans les villes à l’avantage de deux uniques – ou presque – divinités : cette réduction confère, par accumulation de rôles, plus de pouvoir aux survivants de cet anéantissement mais, au moins, on sait davantage à qui s’adresser en cas de besoin. Les Africains ne refuseront pas, par ailleurs, quelques figures du panthéon grec. L’influence romaine apportera quelques modifications des rituels carthaginois et, de fait, de ceux des Numides sédentarisés. On se met alors à confondre le dieu bélier, Ba’al, avec le Saturne (gréco-)romain, ce qui aboutit au culte berbère qui ne sacrifie plus qu’au nom du Saturne africain. Nous passons donc d’un panthéisme bien émoussé à une représentation presque monothéiste de la toute puissance extra-terrestre. On peut assimiler cette forme de croyance à de l’hénothéisme (plusieurs dieux et déesses peuvent coexister, mais un seul prédomine sur les autres), concept qui permettra sans doute une introduction facilitée des futurs monothéismes qui s’annoncent : dès le IIème siècle, les nouveaux chrétiens pratiquent un prosélytisme acharné qui met en danger le pouvoir politique africain romanisé : leur dieu est unique (négation des convictions de l’autre – début d’intolérance) et sa puissance dépasse tout entendement (l’empereur n’a aucun pouvoir – rivalité). Cette terrible concurrence aura pour réponse l’invention, par les autorités, du culte de l’Empereur-Dieu (Pontifex Maximus de son vivant, l’empereur devait être adoré comme dieu vivant après sa mort), sans succès, car on confondait la dévotion à une divinité locale avec le culte rendu à l’empereur, cela a été le cas pour Alexandre Sévère par exemple.

Ce syncrétisme pluriel africain débouche presque toujours sur l’adoration du dieu le plus en vogue. Tantôt on loue encore le dieu Ba’al, mais sous sa figure saturnienne, tantôt c’est un dieu du panthéon romain qui prend la main, quand ce n’est pas l’influence égyptienne ou grecque qui prévaut. Pour chacune des idoles étrangères adoptées, une divinité mauro-numide sous-jacente veille. Du coup, il ne faut pas s’étonner si les Berbères de la Rome-Afrique ont toujours préféré prier leur dea Africa (déesse Afrique) et autres dii mauri (dieux maures) ; ce qui, tout en pensant Fudinam, Macurtam ou Varsissima, ne les empêchait pas d’invoquer Jupiter, de solliciter Mercure ou de commémorer Bacchus. Il y avait vraiment de quoi faire son marché parmi cette multiplicité divine !

 

ANNEXES

L’Algérie des origines – Gilbert Meynier (Extraits)

 

Culte Dionysiaque et religiosité populaire


L’Afrique du Nord, où seul le culte du Saturne africain fut plus important, fut la partie de l’empire romain où le très populaire culte dionysiaque connut le plus d’éclat. Dionysos/Bacchus/Pater Liber put être au départ assimilé aux dieux puniques Ba’al Hammon et surtout Chadrapha, la déesse phénicienne guérisseuse et dompteuse de monstres. Dionysos est le dieu du vin, de l’ivresse et de la libation, le dieu civilisateur des arbres fruitiers ; il est devenu aussi dieu de la mort, de la lumière et des ténèbres. Il est figuré généralement en beau jeune homme, couronné de pampre et de raisin, le vin s’écoulant du pressoir étant le symbole de son sang. Ultérieurement, avec le christianisme, le sang de Dionysos pourra se transmuer en sang du Christ.

Les fêtes initiatiques dionysiaques donnaient lieu à une joie extravagante et à des danses mouvementées, reliées à l’exaltation mystique des mystères dionysiaques.

De telles réjouissances orgiastiques, aidant à supporter l’espace d’un instant les rigueurs d’origine sociale et les blocages d’estampille religieuse, ont eu la vie dure en Algérie, dans certaines régions du bled, en dehors du christianisme, puis de l’islam, ou plutôt en deçà.


Le polythéisme africain ou un divin pluriel


En pays numide, les cultes (aux petits dieux) étaient rendus dans des lieux déterminés, souvent en montagne, notamment des grottes. Était vénéré le dieu Baxas, peut-être bien un dieu protecteur des troupeaux . Il y a peu encore, on venait sacrifier (dans la grotte des martyrs – Ghar Ez-Zema) des coqs noirs et des boucs . Y était honoré un dieu, (ses) initiales : GDA. Près du Khroub, on a gardé la trace d’une divinité dénommée Ifru ou Ieru. À Ksar El-Boum, étaient conjointement honorées cinq divinités libyco-berbères : Iesdan, Masaden, Masiddica, Suggan et Thiliva. (Très souvent), le panthéon autochtone était assimilé au panthéon gréco-romain.


Des dieux «nationaux» ?


Il s’agit d’abord de la dea Africa, la déesse Afrique, à laquelle fut parfois assimilée l’ancienne déesse punique Tanit, laquelle perdit sa popularité à l’époque romaine. Elle fut bien une divinité spécifique de l’Afrique du Nord. On lui rendait un culte public. Mais la déesse Afrique était aussi une divinité domestique, sans doute abritée dans une niche dans les maisons, et invoquée à tout propos avant d’entreprendre quelque chose. Protectrice, elle était aussi la mère nourricière (alma mater), ainsi que l’indiquent sa corne d’abondance et ses beaux seins. Elle personnifie l’Afrique.

Autres dieux «nationaux» : les Dii mauri (les dieux maures), honorés surtout par les autorités romaines provinciales pour se les concilier, fréquents en Numidie et en Maurétanie césaréenne, étaient absents de Maurétanie tingitane (actuel Maroc) et plus rares en Africa (actuelle Tunisie). Cet ensemble de dieux indifférenciés semble avoir été spécifiquement «algérien», pour autant qu’une telle préfiguration nationaliste ne soit pas anachronique. Il ne semble pas même que ces divinités aient jamais été assimilées à ou recouvertes par des divinités du panthéon méditerranéen gréco-romain. À l’époque romaine, les Dii mauri eurent un succès mitigé.


Saturne africain : vers le monothéisme ?


Omniprésent en Numidie et Maurétanie, Saturne africain est la dénomination que finit par prendre à l’époque romaine le grand dieu des Carthaginois Ba’al Hammon. Non sans glissements et modifications. À l’origine, le dieu ne se mêle pas aux hommes ; il agit notamment par l’intermédiaire de sa parèdre Tanit. Puis il figure, certes à une place éminente, au panthéon gréco-romain, par le biais de l’assimilation à Chronos, ainsi qu’on le voit sur les stèles d’El-Hofra à Constantine.

Si Saturne comptait peu d’adeptes parmi les grands notables des cités et les magistrats de l’Empire, il pouvait en avoir parmi les propriétaires fonciers et dans la classe populaire. C’était en particulier le dieu des petites gens, ceux-là mêmes chez qui, à l’origine, le christianisme recrutait. Le culte de Saturne fut à la fois un précurseur et un concurrent [du christianisme ]. Par l’orientation des croyances et, plus largement, par son contenu religieux, on a pu dire que la religion saturnienne avait peut-être préparé l’avènement du christianisme et, plus lointainement, l’arrivée de l’islam, religion venue directement d’Orient et destinée à un triomphe durable.

Pagi, Municipes, Castella, Vici, Urbis et Civis

Repères de lecture : La romanisation de l’Afrique du Nord (Maurétanie vraie comprise) commence sous Octave-Auguste, pendant le règne de Juba II et celui de son fils Ptolémée de Maurétanie. Le territoire dont héritera Rome ira de l’actuelle Tunisie (Proconsulaire) jusqu’aux rivages de l’océan Atlantique (Maurétanie vraie). Cependant, d’Est en Ouest, la colonisation se fera de moins en moins fortement, de moins en moins efficacement, de plus en plus difficilement. Si l’on ne compte plus, après le IIIème siècle, le nombre de cités orientales fortement romanisées (Est algérien et Tunisie), il n’en va pas de même avec l’actuel Maroc dont on ne cite que la ville antique la plus connue : Volubilis ; Tanger (Tingis) en est oubliée. De plus, on remarquera que les villes sises à l’Est ne sont pratiquement jamais fortifiées (à l’époque romaine) alors que plus on va vers l’Ouest maghrébin plus les cités le sont. Durant toute l’époque romaine, un «Sud» sauvage et indompté démarquera les Maures et les Numides des Gétules restés autonomes et libres. Il faut également souligner que les Africains n’étaient pas foncièrement hostiles aux Romains, du moment que la circulation dans le pays restait libre et que certaines terres demeuraient propriétés exclusives des autochtones. C’est seulement à partir de Juba II que le pays est considéré comme un tout homogène. Or, comme on l’a vu précédemment, tout sépare l’Est de l’Ouest, de par la géographie, de par l’histoire, par la culture aussi. Juba désirait, à long terme, civiliser son pays en s’appuyant d’abord sur la culture hellénique, sur la romaine ensuite ; c’est pourquoi il attachait tant d’importance au modèle centralisé des Latins et à leurs villes politiquement très efficaces en terme de vie citoyenne. Des tensions naîtront entre les populations favorisées par l’urbanisation, commencée bien avant Rome, et celles qui ne sont pas concernées par le phénomène (soulèvement gétule, révolte de Tacfarinas…).

Une administration complexe :

L’ensemble du Maghreb sera, pour des raisons de simplifications administratives et militaires, divisé en plusieurs parties : d’Est en Ouest, on passera de la Proconsulaire à la Numidie, coupée en deux (Confédération cirtéenne au Nord, Numidie militaire au Sud), puis à la Maurétanie césaréenne, elle aussi séparée en deux (la sitifienne à l’Est, et la césarienne à l’Ouest) ; enfin, plus à l’Ouest encore, la Maurétanie tingitane ou Maroc actuel (dont je ne traite pas dans ce site).

A l’Est, l’Africa proconsularis (Tunisie actuelle + un prolongement en Numidie massyle du Sud), faite de trois types de territoires (les territoires des villes, les territoires des tribus et les grands domaines impériaux), est fort bien gérée par un proconsul (haut-sénateur établi à Carthage), lui-même épaulé par des légats, appartenant au Sénat, qui commandent l’état-major constitué d’officiers et de hauts-fonctionnaires. Parmi ces derniers, le procurateur est chargé des affaires financières et militaires. La plupart des cités lybico-puniques (pour ne pas dire berbères), dites pérégrines car devenues étrangères sur leur propre sol (fait ager publica romana depuis la troisième guerre punique), adoptent le Droit romain et deviennent des municipes. Mais le type d’administration n’est jamais homogène, quelques villes conservent leur liberté, d’autres sont des colonies romaines, et ce n’est qu’à partir de Théodose (fin du IVème siècle) que le droit romain s’appliquera à tous ; les termes changeront, on oubliera  presque colonies et municipes ; le bourg deviendra un vicus (vici au pluriel) ou un castellum (castella au pluriel). Dans le Sud numide et au début du IIème siècle, le territoire soumis à l’administration de Carthage prendra Lambèse (Lambæsis) comme capitale lorsqu’il passera officiellement sous le commandement direct de l’armée -Lambèse était déjà le quartier général de la IIIe légion Auguste- sous Septime Sévère (fin du IIème siècle).

Côté algérien donc, la Numidie est scindée en deux parties qui seront réunies bien plus tard par Constantin. Au Nord, la Confédération cirtéenne dispose d’un statut tout particulier, à ses débuts tout au moins ; ce sera, encore, la Numidie civile du temps de Dioclétien (fin du IIIème siècle).  L’histoire administrative de cette zone -mal délimitée- restait assez compliquée depuis sa formation sous Sittius (Cf. la guerre contre Juba Ier), si bien qu’elle formait encore une république à part entière, constituée de quatre cités fortes (Cirta/Constantine, Rusicade/Skikda, Chullu/Collo et Milev/Mila) et dirigée par un ensemble de trois magistrats (triumviri) cooptés pour une année par les ordines (conseils municipaux des quatre cités maîtresses) ; on penche pour une persistance du système lybico-punique. Le territoire propre qu’elle occupe est morcelé en districts ruraux, les pagi (de pagus), constellés de bourgades plus ou moins développées, les castella (de castellum). La république dispose aussi d’un vaste région militarisée. Au Sud, la Numidie militaire -Aurès, Nementcha et leurs bordures- que l’empereur Constantin rattachera à la cirtéenne -modifiant de fait son statut au début du IVème siècle-, pour ne plus former qu’une seule Numidie. Cirta, déjà capitale Nord-numide, changera de nom en l’honneur de l’empereur, et c’est ainsi que naîtra Constantine. Seule une petite partie de la Numidie des anciens rois demeurera rattachée à la Proconsulaire avec de belles cités comme Madauros (Madaure), Thagaste (Souk-Ahras), Calama (Guelma), Théveste (Tébessa)…

Quant à la grande, si vaste Maurétanie (ex-Masaesylie et Maurétanie occidentale), son éloignement du centre où se prennent les grandes décisions (Carthage, pour ne pas dire Rome) et sa taille trop importante en font un territoire fort difficile à administrer. De plus, les autochtones y sont moins favorables aux Romains qui doivent sans cesse se protéger grâce à l’armée et aux vétérans. La scission entre Césaréenne et Tingitane n’y faisait rien et Rome a bien dû opter pour un nouveau morcelage, pratiqué immédiatement à l’Ouest de Cirta : entre l’Ampsaga (oued El Kebir à l’ouest, quand d’autres cite le Rhumel), le shott al Hodna (au sud) et l’oued Soummam (à l’Est) est crée la toute petite Maurétanie sitifienne. Possédant les meilleures terres à blé, l’impérative conquête de cette région stratégique est inévitable, mais en plus, cela permettra de collecter plus d’impôt grâce à la mise en place d’un meilleur contrôle fiscal. Si ce n’est qu’elle sera bien malheureusement gérée…

Vie citoyenne :

Les ordines conduisent la vie municipale des localités romanisées. En général et par prestige honorifique, les notables acceptent vite le principe de nouvelles règles, de nouveaux us et coutumes à venir. On passera cependant de la citoyenneté municipale à la citoyenneté romaine sur une longue période. Le cœur de la vie culturelle et artistique que représente le conseil municipal permet la promotion et l’ascension sociale de tout un chacun. Cette organisation citoyenne naissante va de paire avec une soudaine urbanisation, aux formes nouvelles, différemment normée. Certaines villes sont totalement créées (Aquæ Caldæ/Hammam Righa, Cartennae/Ténès, Gunugu/Gouraya, et peut-être bien Thamugadi/Timgad et Cuicul/Djemila), donc romanisées dès le départ ; alors que pour d’autres, on préfère agrandir et modifier d’anciennes cités pérégrines qui, progressivement, acquerront la citoyenneté romaine. Mais la plupart des villes antérieures, restées «libres» de l’emprise romaine (dites pérégrines), préfèreront conserver, un temps encore, leur propre organisation, leurs droits et leurs lois originelles. Ce n’est qu’à partir du règne d’Hadrien (vers 120 ap. J.-C.) que ces cités se transformeront en municipes de droit latin. Communes de rang toutefois inférieur à la Cité (de Urbs, urbis). Au tout début du IIIème siècle, l’Edit de Carcalla (en 212) donnera la citoyenneté romaine à tous, sauf aux femmes et aux esclaves… C’est aussi cet empereur qui mettra un terme à la gouvernance faite encore dans certains coins, à la punique, par les suffètes. Quant à Philippe l’Arabe, qui règnera quelques temps au milieu du IIIème siècle, il fera accéder toutes cités importantes restées pérégrines (entendons non admises) au statut de municipe. Ce n’est que tardivement que colonies et municipes, termes devenus désuets, prendront le nom de vici et de castella, toujours rattachés à une municipalité de plus haut rang.

Au IIème siècle, le punique tend à disparaître, le latin le remplaçant dans les inscriptions retrouvées à la fouille. L’appel à la romanité est fort, surtout dans la partie orientale de l’Algérie. Si le Ier siècle était celui de la colonisation faite sous la contrainte de la force, le siècle suivant, qui connaît une grande prospérité économique, fait déjà oublier le précédent. De profondes mutations sociales et culturelles peuvent s’opérer de manière indolore, ainsi durant un bon siècle, jusqu’à ce que les villes africaines et numides soient devenues de vraies communes romaines, presque toutes volontairement. L’endogamie sera pratiquée sans problème, une mixité sociale aura lieu qui favorisera l’émergence d’une nouvelle civilisation : non romaine, non africaine, mais romano-africaine. Rien de comparable avec la colonisation de 1830 par les Français ! Du IIème au Vème siècle, cette romano-africanité, qui se veut plus romaine que les Romains, ira jusqu’à fortement inspirer la littérature latine. De 161 à 235, quatre-vingts dix sénateurs romains sur six cents sont des Nord-Africains. Ils sont également nombreux à accéder au rang de la noblesse bureaucratique romaine, dans les Ordres, équestre et sénatorial. Juvénal disait de l’Africa-Numidie qu’elle était la mère des avocats. En comparaison, la Maurétanie est peu représentée à Rome : seules quatre villes (sur une quarantaine, dont plusieurs villes portuaires importantes) ont fourni des sénateurs (Cæsarea/Cherchell, Cartennæ/Ténès, Gunugu/Guraya et Sitifis/Sétif). Remarquons aussi au passage la présence d’empereurs romains d’origine africaine (Septime Sévère, Carcalla, Alexandre Sévère) de 193 à 235.

Si l’Edit de Carcalla faisait tout pour gommer les différences entre vrais Romains et Berbères romanisés, il n’en est pas moins vrai que des oppositions existaient au sein de la communauté romano-africaine : tout, et ce malgré la prospérité économique, séparaient les honestiores et les humiliores, les riches et les pauvres, donc. Les richesses produites, parce que mal partagées, suffisaient à peine à limiter les mouvements sociaux, les révoltes d’affamés telles celles des circoncellions (travailleurs journaliers ou saisonniers) du IVème siècle. En Maurétanie, de nombreuses communautés pastorales ou tribales demeurent libres vis-à-vis du Droit romain. Certaines d’entre elles versent l’impôt à Rome. Dans tous les cas, au moindre désordre, ces cités pérégrines perdent leur liberté politique au profit d’un préfet administrateur de bas rang romain (præfectus), qui remplace les principes gentis ou chefs tribaux. Plus on va vers l’Ouest, moins on rencontre d’implantations citadines romaines : la Maurétanie sitifienne est de loin la plus dense des trois Maurétanie. Ensuite, en direction du Maroc, on urbanise essentiellement la côte méditerranéenne et la vallée du Chelif ; le reste étant des camps typiquement militaires ayant peu à voir avec la création des villes. Cependant, l’archéologie n’a pas tout dévoilé de cette région occidentale qui reste encore mystérieuse avec ses quatre-vingts six sièges épiscopaux décrits dans la littérature de l’époque mais jamais trouvés jusqu’à ce jour ; ils seraient quelque part dans les montagnes du Tell…

Colonisation, romanisation ?

Que signifiaient ces termes à l’époque de la conquête romaine sur le monde méditerranéen ? Certainement pas ce que nous entendons aujourd’hui avec l’exemple de la colonisation française qui a eu lieu de 1830 à 1962. Certes, la colonisation, qui se fait sous Auguste et quelques uns de ses successeurs, aura pu paraître violente ; on sait les moments de luttes acharnées (entre guerre et révolte) menées par les célèbres chefs tribaux rebelles aux injonctions romaines. Mais cette colonisation forcée ne ressemble en rien à la conquête du sol algérien par les Français : il n’y a pas de rupture coloniale à cause de Rome. Il y a, au contraire et les historiens sont unanimes à ce sujet, continuité historique entre  l’époque ancienne de Massinissa -qui n’a pas perçu Rome comme un pouvoir conquérant- et celle de l’Afrique romaine. Ce n’est pas contre Rome que les hostilités se tournaient systématiquement ; les tribus avaient déjà bien à faire entre elles, et les royaumes maghrébins d’avant la période romaine étaient avant tout des rivaux. Par ailleurs, l’ennemi craint par les Numides se trouvait à Carthage et non à Rome. Rome fut en réalité assez fine stratège pour jouer avec les associations et les divisions plutôt que s’investir dans des guerres dont elle n’avait pas les moyens, pas plus financiers que militaires. Les guerres que se sont menés les Maures et les Numides entre eux les auront assez affaiblis pour que Rome n’ait plus qu’à se servir. Pour ce qui est du jeu des associations, il repose essentiellement sur les ambitions des élites locales à trouver leur place au sein de la nouvelle société en marche, dans la volonté de mieux émerger ensuite. D’abord consacrées, elles devenaient ensuite romaines.

Quand on compare la colonisation française, elle n’est pas suivie d’une francisation à la manière que Rome a pu conduire sa romanisation. Peu ou prou de mariages endogènes avec les Français, fusion rapide de la Rome-Afrique, entre populations indigènes et populations allogènes ; si l’on peut parler de colonies de peuplement -il y en a eu au départ-, le mot coloni, en latin, signifie métayers ou tenanciers agricoles. De même, pas de rivalités d’ordre religieux ou ethnique entre Romains et Africains : tous deviendront, avec plus ou moins grande envie, des Romano-Africains. Pas de Décret type Crémieux ne proposant la nationalité française qu’aux juifs d’Algérie et non aux «Arabes»… Par contre, un Édit de Carcalla rendant tout le monde citoyen de Rome et une sédentarisation sans cantonnement des tribus) progressive qui aura suivi l’évolution propre de la société (ouverture sur le marché méditerranéen, expansion commerciale…). Notons aussi que Rome n’a pas bouleversé -en lui apportant l’urbanisme- un monde incivilisé, il y avait une société nord-africaine fort bien organisée depuis bien des lustres, et qui poursuivait, pour le reste, tranquillement son évolution. Rome s’y est greffée tellement bien que la phase de romanisation n’aura été que le prolongement d’un processus évolutif entamé depuis, au moins, Massinissa. Ce que nous appelons colonisation/romanisation de l’Afrique n’est donc que l’expression d’un nouveau paradigme géopolitique. Gilbert Meynier écrit : «L’Afrique du Nord fut l’artisan de son auto-colonisation, cela dans le sens d’une insertion, laquelle fut souvent désirée, dans le système romain. (…) Le moule de la romanisation› ne fut jamais monolithique, et la diversité culturelle exista toujours». Selon Yvon Thébert, la romanisation fut un phénomène de classe ; pour s’élever socialement, on suivait en quelque sorte -dans les villes plus que dans les campagnes et dans les plaines plus que dans les montagnes- la mode, en adoptant des noms et des prénoms romains, en apprenant rapidement le latin. La romanisation est donc vécue comme un facteur de promotion sociale.

Comment pourrait-on dès lors comparer les deux formes de colonisation quand on se souvient que, dans l’Antiquité, il existait une certaine unité du monde méditerranéen ; avec, cependant, un sacré mélange des genres puisqu’on y relevaient à la fois des influences égyptiennes, punico-phéniciennes, grecques et helléniques, gréco-syriennes, gréco-égyptiennes… Il n’y a donc jamais eu transfert de civilisation comme aura tenté de le faire, en son temps, la France coloniale en Afrique ou en Asie.

Vie économique :

Consciente du potentiel économique de l’Afrique du Nord, Rome répondait aux besoins croissants de sa population en pleine expansion en mettant en valeur des terres lybiques peu, mal ou non cultivées. Un cadastrage minutieux (centuration), commencé avant César en Africa Vetus (129 avant J.-C), s’était poursuivi sous Auguste en Numidie, puis s’était terminé bien plus tard en Maurétanie (la délimitation des territoires des tribus par des bornes représentait un symbole visible de la domination romaine sur ces territoires). L’Africa proconsularis (Tunisie actuelle) fournissait depuis un moment le blé et le vin que ne pouvaient leur apporter en assez grandes quantités la Gaule ou d’autres provinces septentrionales, mais cela ne suffisait pas à faire face à la demande. L’entrée de la Numidie dans le giron latin allait combler en partie et un temps seulement les appétits grandissants du peuple et de l’armée. De fait, la formation de la Maurétanie sitifienne allait permettre de produire davantage ; on y introduisit la vigne que les Maures ne cultivaient pas. Si l’huile d’olive algérienne se vendait bien, mais à bas prix parce que le Romain ne la consommait que pour s’éclairer, il n’en allait pas de même avec le vin qui, lui, était reconnu comme le meilleur du monde méditerranéen. Le vin gaulois déclassé ! Donc, blé en abondance, vin coulant à flots, huile d’olive qui devient malgré tout célèbre, mais aussi production de fruits très recherchés (figues…). On a retrouvé les traces laissées par les vignobles de Tabraca/Tabarka, à la frontière algéro-tunisienne, d’Hippone/Annaba, de Rusicade/Skikda, de Cæsarea/Cherchell, de Tipasa. Notons également que le vin était souvent la monnaie qui servait aux cultivateurs pour s’acquitter de l’impôt romain.

La gestion du sol était drastique mais efficace : on découpait les surfaces en centuriationes, c’est à dire en carrés de 710 mètres de côtés, soit 50 hectares environ ; chaque centuriatio était lui-même divisé en heredia (0,5 ha) puis en jugera (0,25 ha). Cette centuration permettait surtout de faciliter les successions testamentaires mais aussi d’établir et de gérer plus sûrement la fiscalité sur l’ager publica romana. La mise en valeur des terres ne s’est pas faite sans grands travaux (irrigation, aqueducs…) et tous devaient mettre la « main à la poche ». De même, il fallait régler le problème du partage de l’eau : ce sont les ordines (conseils municipaux) avec les coloni (métayers) qui s’en chargeaient. L’organisation des domaines agricoles avait conduit à l’établissement de latifundia (grandes propriétés territoriales) impériales ou privées. Les latifundia d’Empire étaient administrées par un procurator s’occupant des comptes établis par les conducatores (exploitant sous bail renouvelé tous les cinq ans). Ces derniers louaient finalement des parcelles à de petits tenanciers, les coloni. On ne pouvait pas laisser en jachère sa parcelle plus de deux ans, au risque d’en perdre les droits, mais on était exempté d’impôt pendant quelques années (5 à 10 selon la loi en vigueur) – lex Manciana puis lex Hadriana) . On pourrait penser que les coloni, peu fortunés et ne pouvant pas payer leurs travailleurs, exploitaient plutôt des esclaves ; rien n’apporte de preuves concrètes allant en ce sens (même s’il existait des esclaves ruraux) et il semblerait que l’esclavage vrai n’était pas de rigueur (généralisé) en Afrique romaine. Il est préférable de comparer le système romano-africain de production à une forme de féodalisme très inégalitaire. On employait d’une manière générale des ouvriers agricoles saisonniers (indigènes libres fournis par les tribus sédentarisées) qui recevaient salaire de misère, mais salaire tout de même ; ce qui n’empêchait certainement pas les pires traitements et un brutal mépris de la part du patron sur les subalternes…

Du Ier au IVème siècle (le pic de production étant atteint au IIème siècle), le monde agricole africain connaît une grande prospérité économique ; les exportations vers l’Italie deviennent réciproques ; le volume des échanges, croît. Question démographie, tout va bien ; l’Afrique du Nord compte alors 7 à 8 millions d’habitants, ce qui est énorme pour l’époque. On dispose donc d’une main d’œuvre débordante qu’on peut se permettre de sous-payer. Les pagi enflent, les villes aussi : nombreuses sont celles qui présentent plus de dix-milles habitants. Rome est comblée ; les 2/3 de son blé provient d’Afrique du Nord (1/3 d’Égypte) ; la production d’huile d’olive algérienne à exporter dépasse largement celle d’Espagne ; on produit autant de vin que la Gaule, et il est de meilleure facture ; tout comme les céramiques fines surpassent en qualité celles produites dans ce pays ; le marbre de Simithu (Chemtou) devient un objet de luxe. On peut facilement imaginer l’enrichissement de certains et les sommes colossales d’argent frais, générées par les impôts et alimentant les caisses de l’empire. A quoi servent ordinairement ces plus-values financières ? A créer des villes, à les améliorer, puis à les embellir par de l’ornement magnifique mais superfétatoire. On oubliera d’en faire meilleur usage -comme on va le voir- cependant que les inégalités se creusent terriblement entre riches et pauvres. Ce jusqu’au déclin final de Rome et l’arrivée des Vandales qui ont, du reste, tout cassé ! Si le système romain a périclité de la sorte, cela est dû, on le sait maintenant, au traitement économique fait aux ouvriers agricoles. Rome pratiquait délibérément une économie basée sur l’esclavage, façon de faire qui rendait inapte à mobiliser les richesses produites en vue d’investissements productifs et susceptibles de les accroître. A un moment donné, il y a rupture dans l’innovation et blocage des inventions techniques nécessaires au progrès, ce qui entraîne un ralentissement du mouvement de la production industrielle. Les investissements portaient alors essentiellement sur la construction de monuments, et non sur l’amélioration des conditions de vie tous les citoyens. Pour ce qui est de la crise qui sévit dans l’empire romain au cours du IIIème siècle, elle ne paraît pas avoir touchée l’Afrique de plein fouet, bien au contraire.

Ruralité :

On ne compare pas le territoire de la ville et la campagne que celle-ci exploite ; il n’y a aucun antagonisme entre les deux, même si perdurent et prédominent en zones rurales les types de vie traditionnels. En grandissant, les villes sont obligées de conquérir en partie le territoire rural alentour. A l’inverse, s’y regroupent tout autour les producteurs agricoles pour y établir leur marché. Ainsi, les pagi (ensembles de castella) deviennent plus nombreux autour de certains centres, plus denses, ce qui provoque l’explosion de l’urbanisme que l’on sait. Point d’aboutissement des filières commerciales et centre de redistribution, Cæsarea (Cherchell) a très tôt formidablement bénéficié du phénomène et a pu atteindre une surface de 370 ha dont 150 étaient habités. On y exportait les produits classiques cités plus haut mais aussi des esclaves exotiques, des bêtes fauves réservées aux jeux du cirque, la pourpre de Gétulie, l’euphorbe, l’ivoire et du bois précieux (thuya). Tipasa, qui a sans doute tiré parti plus tardivement du boom économique de la capitale maurétanienne, connaîtra aussi son ère de prospérité (60 ha). Portus Magnus (Bethioua), dans l’Ouest algérien, fut également un important ensemble économique et culturel, en tant que centre de distribution pour la Maurétanie centrale, en lien direct avec la Bétique (Espagne du Sud). Dans ces trois exemples, la ruralité a permis l’urbanisation qui, en retour, stimulait la vie agricole.

* Les termes (voir titre) désignant la ville (urbs/urbis) varient : Civita/civis quand il s’agit de l’ensemble des habitants-citoyens ; castellum/castella est une petite ville ; l’oppidum/oppida en est une grande ; le vicus/vici est une bourgade, un village ; enfin, municipe/municipes représente une municipalité (à stabilité politique définitive par opposition au tribalisme en cours). Les colonies, outre leur fonction agricole principale, jouaient de manière importante un rôle militaire, dans la surveillance des côtes, celle des carrefours routiers et celle des régions sensibles (lime côtier). Ainsi, Cartenna (Ténès) se trouvait à un carrefour routier et commercial ouvert sur la vallée du Chelif ; elle protégeait en fait le flanc Ouest de Cæsarea (ancienne colonie devenue très rapidement capitale de la Césaréenne, sous Claude). Les cités indigènes en voie de romanisation et d’urbanisation commençaient à se fédérer (civita fœderata) avant de devenir des municipes, c’est à dire avant d’être totalement romanisées. Ce n’est que lorsque le sol est déclaré officiellement ager publica romana que les colons (cultivateurs romains ou italiens) entrent en jeu pour fonder leurs colonies. Les pagi préparaient, sans s’en rendre compte, le terrain à la romanisation en introduisant peu à peu le mode de vie latin et en ouvrant la route vers l’arrière-pays aux négociants italiens.

L’impérialisme romain, de Bocchus Ier à Ptolémée #2

ANNEXION ET PROTECTORAT EN MAURETANIE (Suite et fin)

La mise en place d’une dynastie royale à Iol-Caesarea

On pense que Cléopatre-Séléné (fille de Cléopatre VII et de Marc-Antoine, tous deux vaincus à Actium) et Juba (fils de  Juba Ier, vaincu lui aussi) reçurent ensemble une éducation romaine, à la cour d’Octavie, soeur d’Octave et première épouse d’Antoine. Point n’est besoin de dire le prestige qui s’attachait à la lignée de Séléné ; elle descendait à la fois des grands pharaons d’Egypte et des Lagides, mais le sang romain coulait également dans ses veines. De son côté, Juba, qui avait reçu les enseignements impériaux, n’avait certainement pas oublié la gloire de ses ancêtres. Juba et Séléné faisaient partie des nombreux enfants de princes étrangers, réunis à Rome afin de les préparer à s’accorder, dans un futur proche, avec les principes directeurs de la politique extérieure romaine. Ce réceptacle de têtes à couronner permettait l’installation, en Orient, de dynastes déjà soumis à Rome et imprégnés de sa culture, de créer des Etats stables et liés à la Cité par un pacte d’amicitia/philia romana. Pompée avait imaginé le procédé pour l’Asie, Antoine l’avait rapidement adopté, Octave fera de même avec la Maurétanie.

Selon l’historien Dion Cassius, Il (Octave) renvoya les uns chez eux, et en garda certains chez lui, ce qui semble prouver les véritables desseins du princeps : garder des otages en vue de les imposer comme uniques prétendants par la suite. Suétone souligne le fait que l’éducation, reçue par ces jeunes à la cour, n’était aucunement différente de celle donnée aux propres enfants de l’empereur. Que tous se côtoyassent et des liens fraternels devaient se tisser entre les différents peuples du vieux monde, facilitant ainsi la pérennité de l’Empire dans le temps. D’ailleurs, c’est Rome qui formait les couples princiers selon l’ancienne coutume hellénistique en pratiquant un subtil mélange de sangs royaux sensé consolider l’assise du territoire «ami». Dans l’ensemble et sauf exception, les tribus reconnaissaient assez facilement le rang élevé des dynastes qu’on leur proposait, laissant à Rome tout le temps pour réaliser ses désirs d’hégémonie. L’orgueil aidant, les différents couples d’ici et d’ailleurs se pensaient comme faisant partie d’une seule et même famille, une societas regum à l’indépendance factice, mais brillante et rayonnante par le prestige.

Dion Cassius semble affirmer que le mariage entre Juba et séléné avait été décidé au lendemain de la bataille d’Actium. Pour ce qui est de la date du mariage, certains indices (pièces de monnaie) conduisent aux alentours de l’an 19 av. J.-C.. Je rappelle que Juba monte sur le trône en -25 et mourra en 23 ou 24 ap. J.-C.. Il se trouve que, par les liens du sang, Séléné est la grande tante de Caligula et que Ptolémée en est l’oncle. De son côté, Ptolémée ne sera pas marié à une princesse de haut rang ; il semblerait que sa concubine, Urania regina, une servante affranchie, n’était pas une épouse légitime, si bien que, Ptolémée ne laissant aucune descendance, ni Tibère ni Caligula ne firent d’efforts pour préserver la souveraineté numide. Ce sont les monnaies royales, frappées en Maurétanie, qui donnent le plus de renseignements permettant de déduire ces dates car aucun texte fiable ne subsiste, seulement un ou deux poèmes… Il est possible que Séléné était déjà morte en 6 ap. J.-C., rien ne le confirme vraiment.

Filiation entre Caligula et Ptolémée par Marc-Antoine

Alors que la République n’avait octroyé la citoyenneté romaine à aucun prince, l’Empire en faisait facilement le don. Juba et Ptolémée portaient ce titre, Séléné aussi sans doute. Cette faveur était à la base du contrôle politique de Rome et permettait de sélectionner une aristocratie servile, à placer quand et où la capitale le souhaiterait. Pendant que les couples brillaient en société, ils servaient de moteur à la romanisation de leur monde. Ainsi, Juba s’appelait Caius Iulius Iuba et son fils, C. I. Ptolemaeus. Si Séléné était citoyenne de Rome, elle devait alors porter le gentilice des Antonia. Liée à Rome par un système complexe de gages et de récompenses, de dons et d’exigences sans cesse renouvelées, la maison maurétanienne bénéficiait d’un net régime de faveur, exceptionnel eu égard au droit quelle avait de battre monnaie dans le royaume même. On peut supposer qu’un certain degré d’indépendance existait encore dans le royaume et que Rome ne lui imposait pas les restrictions habituelles.

Contre prestige, magnificence, titre de noblesse et quelques privilèges, Juba ou Ptolémée acceptaient sans rechigner -le peuple moins, on le verra- d’obéïr ainsi que l’exigeaient Rome, le Sénat ou l’empereur. C’est donc une situation compliquée juridiquement que connaissaient les Maures : la frappe de monnaie (depuis -25 pour Juba et +19 pour Ptolémée) signifiait pouvoir et moyen de l’exercer  ; autonomie également quand, de toutes façons, Rome avait systématiquement le dernier mot. Si de rares royaumes soumis disposaient aussi de cette grâce, il n’y a qu’en Maurétanie et à Commagène que les souverains avaient le droit de faire figurer leur effigie et leur nom sur les pièces de bronze et, plus rarement, d’argent. Les autres devaient obligatoirement y faire représenter l’empereur romain en titre. Tous s’accordent à penser que, pour en arriver là, Juba, comme son fils, avait dû multiplier les signes de reconnaissance envers le maître ; peut-être même en dehors du sens péjoratif que certains peuvent y trouver, Michèle Costelloni-Trannoy parle de romanophilie et de confiance réciproque.

Autre fait marquant, qui pourrait remettre en question une supposée entière dépendance de la Maurétanie vis-à-vis de Rome et confirmer des liens d’amitié réelle entre les deux puissances, est le droit d’émettre des aurei (de aureus = monnaie en or), qui plus est, représentaient aussi les deux rois et non l’empereur. Les princes du Bosphore cimmérien, favorisés par le statut eux aussi, étaient limités à l’aureus avec effigie impériale seulement. Même si l’usage de l’or fut restreint en nombre d’émissions dans l’histoire africaine, jamais roi n’avait jusqu’alors battu monnaie en or. Ce que reprochent finalement les Algériens d’aujourd’hui à Juba II (ils parlent beaucoup moins de Ptolémée), fut pourtant le fait d’une expérience politique jamais réalisée auparavant : celle d’effacer les différences entre le mode d’organisation oriental et celui qui prévalait en Méditerranée occidentale.

LES CONDITIONS DE L’ANNEXION

Une succession de troubles

Nous n’avons pas beaucoup évoqué les Gétules -peuple bien mal connus des historiens- libres et fiers, préférant nettement le nomadisme pastoral à la sédentarité des cultivateurs -ils parcouraient les steppes et les régions pré-désertiques, de la Petite Syrte aux rivages de l’Atlantique ; peuple dont on atteste pourtant une présence citadine limitée en Maurétanie occidentale (Le Chella) et en Numidie orientale (Mdaourouch). Strabon écrivait que les Gétules constituaient le plus grands des peuples lybiques. Quant à Pline l’Ancien, il les dépeint comme des barbares dangereux toujours prêts à piller, à massacrer et à opérer des razzias -ils ne sont pas souvent cultivateurs. Toujours est-il que ce sont les Gétules orientaux qui entrèrent les premiers dans l’histoire : Hannibal disposaient d’un contingent gétule lors de la deuxième guerre punique et, aussi bien Jugurtha que Marius, son adversaire romain, avaient fait appel à eux. Durant la plus longue partie de son principat, Octavien aura à lutter contre ces guerriers quasiment indomptables et pourtant si fidèles lorsqu’on les a en amitié.

Le protectorat de Maurétanie de Juba II et ses armées était sensés servir à Rome comme zone militaire tampon devant protéger l’Afrique proconsulaire, la Numidie orientale gétule étant de loin la plus menaçante. Parce que les efforts menés par Juba s’avéraient inefficaces, de plus en plus souvent, des soldats romains étaient envoyés dans la partie méridionale du pays, entraînant de fait une main mise au moins partielle sur le territoire maurétanien. Les troubles occasionnés par les multiples et continuelles attaques furtives de cavaliers gétules, aux bandes mal organisées, obligeront rapidement Rome à investir davantage la Maurétanie jusqu’à l’Ouest du royaume. Seules, les huit dernières années du règne d’Auguste auraient été plus calmes, aucun affrontement de grande envergure n’est signalé par les historiens de l’époque.

 

Repérage des peuples de l’Afrique du Nord sous Auguste et après

Il y eu sans doute une première opération militaire vers 22 av. J.-C., les Fastes (calendrier romain des grands jours) mentionnent le triomphe du proconsul L. Sempronius Atratinus ; Juba II n’en ferait pas partie. Un deuxième soulèvement gétule aurait eu lieu en 20, maté par le général L. Cornelius Balbus et il semblerait que la révolte se soit étendue vers l’Est (Shott Hodna et pays garamante) et dans tout le Contantinois. Mais selon Dion Cassius, il fallut attendre l’année 6 ap. J.-C. pour que Cnaeius Cornelius Lentulus Cossus obtienne la soumission totale des Berbères. Moment de tranquillité illusoire puisque les escarmouches ont toujours lieu. En l’an 3, Passienus Rufus muselle rapidement une rébellion, prélude à ce conflit considérable qui opposera Rome aux Gétules des deux Syrtes et Juba II à ceux de l’Est et de l’Ouest en Maurétanie ; soulèvement grandiose -car contagieux- que résolut C. C. Lentulus Cossus. Ce dernier ayant lui aussi reçu les ornements triomphaux, il refusa toutefois de porter le titre de Gaetulicus comme l’imposait l’usage. On peut aujourd’hui situer le coeur du conflit en Maurétanie mais celui-ci se serait déplacé vers l’Est assez rapidement. Les monnaies maurétaniennes marquent la Victoire de Juba, en 6 et en 7 ap. J.-C. et les ornements triomphaux qu’ils reçut, seulement en 6. Des bronzes de Juba II arborent une nouvelle victoire de 15/16 à 16/17, à la veille du conflit qui rendra si célèbre Tacfarinas ; ce qui montre que l’équilibre instauré par les deux armées restait bien précaire. Tacfarinas, mi-Numide mi-Gétule, ou plutôt Musulames, inaugurera une nouvelle ère dans les hostilités. D’une part, il étendra la coalition qui s’accompagnera d’un changement tactique, d’autre part, et cela est totalement nouveau depuis Jugurtha, il adoptera une ligne politique bien définie.

La Proconsulaire était entourée de tribus résistantes autant que récalcitrantes ; en partant de l’Ouest, c’est à dire de l’Ampsaga, nous sommes en présence d’une fraction de Maures, théoriquement acquis à Ptolémée (associé au trône depuis 19) mais peu enclins à se laisser commander par les étrangers romains ; plus au Sud, entre Théveste (Tebessa) et Madauros (Mdaourouch), se trouve la tribu des Musulames ; en allant vers l’est, sous l’ancienne Carthage, la tribu des Cinithiens menace son Nord mais aussi directement la Petite Syrte ; plus à l’Est encore, le pays garamante. Tacfarinas, reconnu pour ses qualités acquises dans les troupes romaines, prit rapidement la tête d’une coalition africaine ; ainsi, toute la province romaine était prise en tenaille par cette confédération tribale. Tacfarinas eut l’ingéniosité de mêler tactiques militaires ancestrales numides et techniques romaines de combat. L’apparente anarchie des premières était compensée par une extrême cohérence dans l’élaboration des campagnes à mener. Comme Jugurtha, il sépara son armée en deux corps ; se gardant le commandement des hommes d’élite et entraînés à la romaine, confiant les troupes légères à Mizippa le Maure ; d’un côté une armée au moins qualitativement égale à celle de l’ennemi, de l’autre des attaquants rapides, furtifs et efficaces pour désorienter les Romains et rappelant la guerre de Jugurtha. Pour Rome, un enfer s’ouvre à nouveau en 17, qui se refermera sept ans plus tard, après trois principales campagnes pour en venir à bout.

En rouge les Maures de Ptolémée ; en violet les Musulames ; en orange les Cinithiens et en jaune les Garamantes
Rouge : Maures de Ptolémée ; violet : Musulames ; orange : Cinithiens ; Jaunes Gétules et Garamantes

La première est menée par M. Furius Camillus. Les coalisés sont mis en déroute et la Victoire mauro-romaine est célébrée sur les monnaies en bronze de l’an XLIII (43) du règne de Juba II (18 de notre ère). La deuxième campagne commence en 20, lorsque Tacfarinas refait parler de lui : razzias nombreuses cette année-là et, surtout, prise d’un fortin situé en territoire romain ; il échoue cependant au siège de Thala (Ouest tunisien). L’ensemble des camps fixes qu’il avait établis le long de la côte pour entreposer armes et nourriture furent vite démantelés par deux légions, la IX Hispana et la III Augusta, et Tacfarinas dut fuir dans le désert. Le nouveau proconsul, Lucius Apronius, reçut les ornements triomphaux. Sans délai, la troisième et dernière campagne, dirigée par Iunius Blaesus, débute en 21, se terminera en 24. Fort de quelques succès l’emportant certainement sur les revers, Tacfarinas entama des pourparlers en 22 devant le Sénat de Rome et exigea une extension territoriale ; mais, à cet ultimatum, Tibère proposa l’armistice seulement à ceux qui déposeraient les armes ; échec qui entraina une reprise des hostilités pendant l’hiver 22/23. Blaesus emporta la victoire de 23, ce qui lui permit d’obtenir les ornements triomphaux ; mais Tacfarinas était encore libre… Au cours de la période qui suivit l’hiver 23/24, la révolte s’étendit aux Maures, révoltés contre Ptolémée, aux Garamantes de l’Est, l’ensemble étant soutenu par des auxilliaires romains dissidents, car frustrés dans ce tumultueux conflit.

La IX Hispana, qui avait été renvoyée sur un autre front par Tibère (en Pannonie), manquait au général Dolabella qui voyait ses forces nettement diminuées. Les évènements se précipitent quand les hommes de Tacfarinas échouent durement au siège de Thubursicum numidarum (Khemissa). La tactique employée alors -harcèlement à l’intérieur du royaume de Juba en profitant ainsi de la désaffection momentanée de son peuple- aurait pu fonctionner, mais le massacre des Berbères d’Auzea (Sour el Ghozlane) par Dolabella et la mort de Tacfarinas (Bordj Hamza) y mirent fin. C’est à Ptolémée que furent remis le bâton d’ivoire et la cape de pourpre portant l’inscription «roi, ami et allié du Peuple romain». Cette guerre contre les Gétules (Bellum Gaetulicum) -et bien que C. C. Lentullus Cossus ait reçu titre de Gaetulicus (refusé par lui mais porté, plus tard, par son fils) et honneurs du peuple réuni à Rome- n’eut pas les pleines considérations des historiens grecs et latins qui, hormis peut-être Tacite, minimisèrent largement cette longue période de troubles pourtant bien réelle. Pour l’historien romain Tacite, aussi bien Blaesus que Dolabella auraient dû recevoir les honneurs du triomphe, même si les Romains considéraient les ennemis africains comme de vulgaires pillards et non comme de valeureux guerriers. Michèle Costelloni-Trannoy voit, dans la vacuité des textes et la falsification des listes des cités et des peuples (Gétules, Garamantes, Phazaniens…) vaincus par le général Balbus, le souci manifeste de cacher aux Romains la perméabilité de la province et du royaume protégé.

Sur les expéditions des généraux et futurs proconsuls Sempronius Atratinus et Passenius Rufus, silence total. Remercions Tacite car, sans lui, rien n’aurait percé de la guerre contre Tacfarinas, son récit est détaillé contrairement à celui qu’a laissé Aurelius Victor ; de Dion Cassius, l’on apprend que cette Bellum Gaetulicum fût extrêmement meurtrière pour les soldats romains. Le point de vue romain de l’époque ne peut que choquer l’Algérien d’aujourd’hui : Tacfarinas n’a jamais été considéré comme un leader politique mais comme un chef de brigands, d’ordinaires barbares. D’autre part, Rome impose encore sa vision des choses en qualifiant le Musulames de déserteur -Tibère ne pouvait le supporter- de l’armée romaine, de rebelle donc, alors que ses revendications principales ne faisaient que dénoncer les injustices territoriales commises par les plus forts. Maligne, Rome a su tirer profit de l’aura (exagérée ?) qu’elle faisait ou défaisait autour des personnes royales des différents protectorats : quand un roi soumis à l’Empire brillait par ses exploits militaires, c’est tout l’Empire qui brillait. En réalité, c’est davantage Rome qui est venue à la rescousse (Atratinus et Balbus) du roi Africain -pour compenser de réelles faiblesses politiques- dont le royaume était en permanence menacé par les opposants politiques. Peut-on alors employer le terme de symbiose politique comme certains le font régulièrement?

Des débuts d’Auguste au principat de Caligula, un grignotage tactique méthodique du territoire des Berbères eut lieu progressivement. La IIIème légion d’Auguste prit son siège dès 14 ap.J.-C. à Ammaedara (Haïdra) ; une route stratégique reliant le camp à Tacape (Gabès) en passant par Theveste (Tebessa) et Capsa (Gafsa) fut construite qui privait les tribus locales de leur liberté de déplacement., notamment pendant la transhumance. Sous Auguste et Tibère, le problème de la Maurétanie était resté en suspens mais, un an avant la mort de Ptolémée, Caligula réforma la politique de la Proconsulaire : La Numidie, qui dépendait alors du proconsul, devint territoire militaire romain sous gouverne directe de l’empereur, par l’entremise d’un légat chargé de mater toutes rebellions frontalières. Chaque décision prise aurait maintenant un retentissement conséquent sur le royaume maure dont l’annexion suivra de peu cette réorganisation.

La mort de Ptolémée

On ne sait si Ptolémée fut emprisonné par Caligula avant que ce dernier ne le fasse assassiner (rien n’est certain). Le meurtre aurait été commis durant l’hiver 39-40 (Jérôme Carcopino) et l’annexion suivra de peu la même année. Mais les circonstances qui entourent cette dernière restent incertaines ; le texte de Tacite a été perdu, ceux qui restent sont vagues (Dion Cassius, Suétone, Pline) ; les dernières monnaies frappées par Ptolémée datent de 39. Il est peu probable que la rivalité entre Caligula et Ptolémée ait porté sur la revendication à la grande-prétrise dIsis et, selon Sénèque, le Maure qui était en fonction de prêtrise justement -il aurait osé porter le vêtement de grand-prêtre lors de jeux de gladiateurs- aurait été mis en prison, à Rome, durant un an ou deux avant sa mort. On sait Caligula un peu fou à la fin mais l’émission de monnaie en 39 infirme cette thèse ; d’autre part, Suétone souligne la soudaineté de la décision impériale et Dion Cassius corrobore les faits ; toujours d’après Suétone, les relations entre Ptolémée et son neuveu Caligula étaient excellentes ; un aureus de 37 montre combien Ptolémée tenait à rappeler au nouveau princept les gloires du passé (ornements triomphaux reçus auparavant), sans doute pour l’assurer des services qu’il comptait encore rendre ; Caligula n’avait aucune raison de se débarrasser de Ptolémée puisque, n’ayant aucune descendance, la Maurétanie reviendrait légalement à l’Empire. Les raisons de cette mort demeurent une énigme de l’histoire.

Il faudra peut-être chercher, mais ce sera très difficile, du côté des liens familiaux entre les deux personnes, lesquels devaient interférer dans les prises de décisions politiques. Pour ce qui serait d’une ancienne rivalité religieuse, Ptolémée, bien que grand-prêtre, était peu convaincu par la déesse Isis ; aucun type isiaque n’a été retrouvé sur les monnaies maurétaniennes frappées sous Ptolémée. Si Caligula se prenait pour un demi-dieu, mélange d’Adonis, d’Attis et d’Osiris, il était prêt à embrasser n’importe quelle divinité et s’assimilait autant à Dyonisos dont il se croyait la réincarnation. On le voit mal revendiquer un culte précis en particulier.

Parmi les faits qui intéressaient directement ou indirectement les deux hommes, il faut remonter à la conjuration de Gaeluticus et de Lepidus, en 39 ; elle fut un drame politico-familial que Caligula résolut par une grande purge, dans le sang. Il est possible que des liens forts se sont tissés entre Ptolémée et Gaetulicus, fils de Cossus avec lequel le roi avait combattu jadis, mais on ne comprend pas le mobile qui aurait pu pousser Ptolémée à mettre en danger son trône, son royaume et sa vie, en intervenant de près ou de loin dans cette conjuration. Une autre thèse est en cours d’élaboration (J. Cl. Faur) qui voit en Ptolémée un rival prêt à tout : de par sa double origine, latine par Antoine, son grand-père, pharaonienne par la grande Cléopâtre, sa grand-mère, il compensait largement son rang de roi vassal pour pouvoir figurer sur la liste de prétendants au principat romain (hé oui, cela peut paraître osé). A partir de ce moment, il est aisé de penser que Ptolémée ait pu perdre l’estime de son neveu, et qu’il ait aussi, comme le dit M. C. Trannoy, négligé les précautions les plus élémentaires : sans être jamais venu spontanément offrir ses hommages au nouveau maître de Rome, il omet à Lyon de se présenter avec l’humilité que Caligula aimait à voir chez tous ceux qui l’approchaient et qu’il exigeait notamment de rois inféodés à l’Empire. Et, dans un contexte ouvert de règlement de compte, il n’a pas su -ou pas voulu- distinguer toutes les interprétations qu’un vêtement de pourpre ne manquait pas de susciter.

ANNEXE

Tacfarinas :

XXIV – Aussi, Tacfarinas avait-il répandu le bruit que la puissance romaine était réduite en miettes par d’autres nations et, pour cette raison, forcée de quitter peu à peu l’Afrique : ceux qu’elle y avait laissés pouvaient être enveloppés, si tous les hommes qui préféraient l’indépendance à l’esclavage faisaient effort contre eux. Il augmenta ses forces, établit son camp devant Thubusque et fait le blocus de la place.

Mais Dolabella rassembla tout ce qu’il avait de troupes, puis, grâce à la terreur qu’inspira le nom romain et aussi à l’incapacité où sont les Numides d’affronter l’infanterie en ligne, il ne se fut pas plutôt mis en marche qu’il fit lever le blocus, et fortifia ses points d’appui ; en même temps il arrêta la défection des chefs musulames en les faisant frapper de la hache. Puis, instruit par plusieurs campagnes contre Tacfarinas qu’il était impossible à une troupe pesamment armées et marchant en un seul corps de poursuivre utilement un ennemi vagabond, il appela à lui le roi Ptolémée et ses sujets et forma quatre colonnes qu’il confia à des lieutenants et à des tribuns ; les bandes chargées des razzias furent commandées par des officiers de choix pris parmi les Maures ; quant à lui, il était là en personne, pour veiller à tout.

XXV – Bientôt on apporta la nouvelle que les Numides, arrivés auprès d’un fort à demi-ruiné, qu’ils avaient naguère incendié eux-même et qui s’appelle Auzia, y ont dressé leurs gourbis et s’y sont installés, confiants dans la position fermée de tous côtés par de vastes ravins boisés. Alors les cohortes et les ailes, sans bagages et ignorant où on les conduit, sont menées en avant à marches forcées.

Le commençait à peine qu’au son des trompettes et en poussant un cri terrible, les Romains abordaient les barbares à demi-endormis ; les chevaux des Numides étaient entravés ou dispersés dans tous les sens pour la pâture. Du côté des Romains, l’infanterie en rangs serrés, les escadrons en bataille, tout était disposé pour le combat ; chez l’ennemi, au contraire, absolument surpris, point d’armes, point d’ordre, point de plan ; comme s’ils eussent été des troupeaux, on les bousculait, on les tuait, on les prenait. Irrité par les souvenirs de ses fatigues contre un ennemi qui s’était dérobé à la bataille tant de fois souhaitée, le soldat se gorgeait de vengeance et de sang.

On fait circuler dans les manipules l’ordre de s’attacher à Tacfarinas, connu de tous après tant de combats ; seule la mort de ce chef mettrait un terme à la guerre. Mais lui, quand il voit ses gardes abattus autour de lui, son fils déjà enchaîné et les Romains affluant de toutes parts, il s’élance au milieu des traits et, par une mort qui ne fut pas sans vengeance, échappe à la captivité. Tel fut le terme mis à la guerre.

Tacite, Annales, Les Belles Lettres, Paris, 1966, pp. 190-191.

L’impérialisme romain, de Bocchus Ier à Ptolémée #1

LE STATUT DE LA MAURETANIE

La question du testament de Bocchus le Jeune

En 33 av. J.-C., Bocchus le Jeune meurt sans laisser d’héritier. Cela représente un bouleversement politique majeur pour la Maurétanie puisque, selon l’historien grec du II-IIIème siècle ap. J.-C. Dion Cassius, Octave-Auguste se serait approprié l’ensemble du territoire en l’inscrivant au nombre des communautés (provinces ?) romaines. Cependant, pour les historiens modernes, la question du testament qu’aurait laissé Bocchus le jeune reste sans réponse. La politique de la Rome impériale avait légalisé, et c’est ce qui lui a permis d’exister, le legs testamentaire de territoires dépourvus d’héritier. La coutume avait été instaurée du temps de la république pour régler les jeux d’alliance avec le monde grec, et rendait légale l’annexion de fait de nombreux royaumes et principautés du pourtour méditerranéen. Dans le cas de la Maurétanie, il ne subsiste aucun document rendant l’opération licite et, en -27, le territoire n’est pas administré par Auguste, qui le refuse. Rome avait-elle les moyens d’administrer ce vaste territoire ? Rien n’est moins sûr.

Les rapports entretenus par Bocchus avec la Rome hégémonique sont sans équivoque ; tout en ayant conservé une certaine autonomie, Bocchus était client de Rome, et l’empereur Auguste son patronus depuis la mort de César. Plus précisément, son attachement aux latins passait déjà pour féodalité à la cause romaine. Si le royaume berbère était considéré comme bien royal, il n’en allait pas de même dans l’esprit d’un romain, même empereur : toute acquisition de cette nature passait au bien public, en ager publicus. Le peuple de Rome considérait comme légitimement sien tout bien, en absence d’un héritier et, si Bocchus a eu des fils comme Dion Cassius semble l’indiquer, personne n’a eu l’audace de revendiquer quoi que ce soit. Notons que le droit romain, du temps de  la république, a emprunté au droit grec séleucide qui faisait du roi un héritier de substitution incontournable pour tout ce qui concernait les biens laissés vacants et en déshérence. Il ne faut donc pas s’étonner si le peuple numide, qui appartient à l’aguellid en tant que sujet royal, ait pu devenir maurétanien sous Bocchus Ier et sous son fils plus tard. L’histoire des Numides de l’Ouest deviendra maurétanienne sans qu’il n’y ait eu de véritables invasions par les Marocains ou Maures.

Contrairement à ce que semble affirmer Mahfoud Kaddache dans son Algérie des Algériens, jamais le peuple n’était consulté sur les questions politiques majeures, le roi passait contrat directement avec le pays dominant et se devait de contenir tout mécontentement. Le droit international permettait une remise en cause de cet engagement par chaque nouvel aguellid arrivant au pouvoir, roi souvent placé par Rome, cela va de soi. Ainsi, Ptolémée renouvellera le lien pour lequel son père Juba II avait opté auparavant. Choix opérés sous la menace de toutes façons. L’allégeance à Rome est également reconductible dès qu’un nouvel empereur s’assoit sur le trône et, après avoir servi Tibère dans sa lutte contre le révolté Tacfarinas, Ptolémée dut se plier une fois de plus aux exigences du terrible Caligula.

Ce statut de la Maurétanie reste indéterminé. Vassalité ? pas encore. Auguste mentionne bien l’accroissement de l’empire sous son principat en se prévalant d’avoir étendu les bornes de toutes les provinces du Peuple romain, voisines des nations qui n’obéissaient pas à son (notre )autorité. Le texte ne précise pas si la Maurétanie est comprise dans l’ensemble. Royaume ami ? Suétone rapporte : il (Octave) pris soin d’eux comme si vraiment ils étaient membres et partie de l’Empire.

Mais remontons à Bocchus le vieux. Si la partie occidentale (à l’est du fleuve Mouloucha) de la Numidie lui est revenue à la fin de la guerre de Jugurtha contre Rome, c’est bien cette dernière qui la lui légua pour services rendus. Cela n’avait pas été sans reproches de la part des envoyés de Rome et, si Sylla confirma ce gain territorial, c’est uniquement parce que Bocchus le vieux l’avait finalement rejoint en trahissant Jugurtha. On peut aller plus loin en remontant dans le temps. Lorsque Siphax perd sa guerre contre Massinissa, c’est déjà Rome qui donne à ce dernier les deux Numidie et c’est Rome qui pouvait de fait décider du sort du nouveau royaume dès cette époque. Sans l’administrer, Rome gardait un regard bien ou malveillant sur ses voisins tumultueux. Seule la Maurétanie des origines, le Maroc actuel, connut une vraie indépendance vis-à-vis de Rome ; la dynastie maure et Rome ne se fréquentaient pas. Il faudra attendre 200 ans pour que le regard de Rome sur cette partie de l’Afrique change, soit grâce à un testament, en bonne et due forme, laissé par son monarque, soit parce que Rome use du droit international déjà en vigueur sur tout l’est Méditerranéen où les biens en déshérence reviennent automatiquement au plus fort, à Rome donc.

Carte montrant le futur découpage de l’Afrique du Nord par Rome (en orange le royaume maure, en mauve la partie proconsulaire)

La Maurétanie de l’inter-règne

De même qu’il le pratiquait sur les territoires annexés quand Rome mettait à la tête du pouvoir un monarque sans pouvoirs réels, l’Empire aurait pu choisir un héritier à placer sur le trône rendu vacant, ce, tout en s’inscrivant dans la droite ligne de la tradition africaine. Il y aura une période d’inter-règne, qui évitera sans doute l’option de la création d’un nouveau protectorat ; il semblerait donc que le choix se soit porté assez vite sur l’annexion pure et simple du pays, long processus engagé deux siècles auparavant en ce qui concernait les deux Numidie, fait assez nouveau et inexpliqué en l’absence d’un testament de Bocchus, pour ce qui est de la Maurétanie marocaine (future Tingitane). Dans le conflit qui opposait Octave à Antoine, deux visions de l’avenir romain s’affrontaient : Antoine plaçait des roitelets dans chaque contrée annexée par lui, alors qu’Octave, qui l’accusait de déposséder le Peuple romain, se conformait entièrement à la tradition républicaine où l’on voyait d’un très mauvais oeil tout système monarchique, toujours associé à la tyrannie dans l’inconscient collectif. Octave préférait déposer les rois et n’hésitait pas, en cas de résistance à Rome, à les déposséder de tous leurs biens royaux, dès les premiers accrocs.

Jusqu’à César, la politique romaine en Afrique du Nord se limitait à occuper la partie Est, soit l’ancienne Carthage à laquelle s’était ajouté le petit royaume perdu par Juba Ier (Africa nova). C’est bien dans la tête d’Octave-Auguste que germa l’idée d’une unification administrative de toute l’Afrique (Africa vetus de Tripolitaine et de Cyrénaïque + Africa nova), et tout porte à croire que son plan était déjà bien tracé avant la bataille d’Actium (-31), bien avant la mort de Bocchus le jeune (-33). Si bien que l’annexion de la Maurétanie ne serait qu’une intégration logique et cohérente à ce vaste ensemble, en vue d’une romanisation progressive de toute la Méditerranée.

La surveillance du territoire maurétanien s’opérait depuis un bon moment à partir de la province de Bétique, en Espagne du Sud, et par l’Est, c’est à dire de la nouvelle province d’Africa nova ; une légion (ou seulement quelques unités) stationnait en permanence à Caesarea (Cherchell). On peut aussi penser que de nombreuses colonies étaient en cours d’installation, en Gaule, en Corse et en Afrique (Maurétanie comprise), depuis qu’Octave eut dû renvoyer, en -36, 20000 de ses légionnaires vétérans qui réclamaient des terres. La Maurétanie était donc devenue terre romaine bien avant de disposer d’un statut politique et administratif légal et régulier.

Rien ne permet d’affirmer, mais on peut le supposer, que les deux Maurétanie aient été supervisées par deux préfets, il n’y a aucun document pour l’attester. De même, on ne sait toujours pas si ce royaume sans souverain payait un tribut à Rome, les textes ne le mentionnent pas. Sur les monnaies frappées en Maurétanie, que l’archéologie met à jour, on retrouve bien toute la symbolique africaine (lion, taureau, éléphants, effigie d’Hammon, Africa…) mais toutes les légendes, toujours en caractères latins, se rapportent à Auguste : IMP. CAESAR, DIVI FILII, AUGUSTUS… Le nom du prince maure peut apparaître sans pour autant qu’incombe à celui-ci une quelconque responsabilité au sein de la principauté : malgré le flou historique, dès 33 av. J.-C., la Maurétanie avaient très certainement totalement perdu son autonomie politique même si, en 32, le pays ne connaissait pas encore de présence romaine effective. Que faisait le jeune Juba (futur Juba Ier) de tout ce temps-là ? Il accompagnait Octave dans de nombreuses campagnes militaires, peut-être celle d’Espagne.

En -27, la Maurétanie est à la fois propriété romaine (de fait) et non administrée par Rome, ce qui en fait un territoire hors du cadre légal du droit international de l’époque. Mais, puisque c’est Rome qui domine, c’est elle qui fait les lois et crée des hors-la-loi. La plupart des textes de l’époque se contredisent, il est parfois difficile de traduire le terme Africa ; tantôt c’est une province sous administration romaine, la Maurétanie semblerait alors en être écartée ; soit il s’agit de l’entité géographique englobant tout l’ensemble libyen (de l’Atlantique aux confins de la Lybie actuelle), l’annexion serait alors déjà bien présente dans toutes les têtes romaines. Si l’on s’en remet uniquement aux textes d’Auguste lui-même, jamais il ne mentionne la Maurétanie pour la ranger au rang des provinces romaines ni pour penser au protectorat comprenant un souverain maure ou numide ; seulement comme territoires sous le regard de Rome. Ce qui est certain, c’est que de 33 à 25 av.J.-C., des colons romains se sont installés illégalement, puisque sur une terre dépossédée de toute  identité statutaire. Ce n’est qu’à partir de -25 que cette terre fut transmise à un prince de dynastie massyle (Numidie de l’est). Le cas de l’inter-règne maurétanien reste un cas unique et exceptionnel dans l’histoire de l’Empire romain et, de l’ambition première qui consistait à annexer, Octave s’est vu ensuite pencher pour un royaume protégé ; un laps de temps nécessaire car il lui aura permis de préserver ses propres intérêts.

ANNEXION ET PROTECTORAT EN MAURETANIE (1ère partie)

Les points communs aux deux systèmes

Revenons en arrière dans l’histoire de la République romaine. Dès le traité d’Apamée (-190 environ), il s’était constitué un Empire lato sensu formé d’entités plus ou moins dépendantes de Rome, et un Empire stricto sensu, déjà organisé en provinces. A partir de 140 et jusqu’en 72 av. J.-C., la politique de couverture frontalière mise en place auparavant par Rome, change au profit de l’annexion pure et simple des royaumes conquis, avec pour conséquence la perte du bouclier que ces zones frontières représentaient. Lucullus fut le premier à renouer avec les méthodes d’antan, plus diplomatiques ; Pompée y mit plus de cohérence encore et Antoine ne fit que simplifier le processus (Cf. Th. Liebbman-Francfort in La frontière orientale dans la politique extérieure de la République romaine, depuis le traité d’Apamée jusqu’à la fin de la conquête asiatique de Pompée). En annexant la Maurétanie, Octave mettrait en péril le fragile équilibre que Rome venait à peine d’installer sur l’ensemble de l’Orient.

De la République à l’Empire romain

Durant la suite de son règne, non seulement Octave ne défit aucun royaume mais, au contraire, la plupart des dynasties qu’il avait défaites, furent rétablies. Le pragmatisme l’a emporté et, finalement, c’est ce choix ,porté après la bataille d’Actium vers plus de souplesse diplomatique, qui permettra l’intronisation du prince massyles, Juba II. Cependant, durant la période augustéenne, l’évolution juridique entraîna la transformation du statut de ces royaumes considérés jusqu’alors comme externae gentes autonomes et relevant du droit international, à celui de propriété du Peuple romain. Ce qui arriva à la Maurétanie dès 33 av. J.-C. et il faut souligner que, si l’ancienne dynastie spoliée est restaurée, sur le trône maure sera placé un prince numide (ni les rois maures ni les aguellid massaessyles n’ont eu de descendants). Rome décidera de tout et pourra, à tout moment, révoquer le suzerain.

L’Algérien actuel peut regretter ce glissement opéré depuis la mort de Massinissa, considéré comme le héros de la Nation algérienne, jusqu’à l’avènement de Juba II dont le personnage suscite une certaine amnésie. Gergovie oui, Alésia non. Les Français auraient donc un peu le même problème. Mais c’est bien le héros qui confia, au seuil de sa mort, la protection de son pays, de son peuple, à Scipion Emilien ; c’est bien Jugurtha, autre héros et non des moindres, qui commit tant d’erreurs à la fois sur le plan diplomatique, que stratégique et/ou tactique ; c’est illégitimement que Bocchus le Vieux tente de substituer, aux vainqueurs, le territoire perdu par Jugurtha, ce qui entraîne des représailles de la part de Rome qui pose la main sur le royaume maure en -33. L’histoire prend des directions regrettables, même des siècles après. Un prince numide sur un trône maure et une Numidie qui s’appellera désormais Maurétanie ! Mais le peuple est berbère, ne l’oublions pas, du Maroc à la Tunisie.

Nous sommes aux débuts du règne d’Octave quand le royaume de feu Bocchus II, qui a échappé à l’annexion, est restauré en 25 av.J.-C. -ceci dit, on passe d’un roi maure à, de nouveau, un souverain numide. Qu’est-ce qui a poussé Octave à faire ce choix quand on sait qu’il annexe, dans le même temps, d’autres royaumes en Orient ? Les historiens s’accordent sur les raisons économiques qui empêchait Rome de déployer autant de légions qu’elle le souhaitait, alors que la guerre se passait sur de nombreux fronts, en Espagne, en Arabie et en Éthiopie (en amont de Syène). Ce n’est pas suffisant puisque rien n’empêchait le princeps d’annexer ailleurs. A y observer de plus près, le statut de protectorat et celui de province annexée n’était pas si éloignés que cela. Pour Rome, la fonction de roi soumis entièrement à Elle n’est pas si différente de celle d’un préfet romain. Caligula le confirmera par la suite puisqu’en 40 ap. J.-C. il annexera la Maurétanie laissée sans héritiers directs, mais laissera de nombreux Etats naître en Orient.

Souverain vassal ou gouverneur romain, le princeps n’y voyait que des points communs et, pendant longtemps, Rome utilisera ces deux statuts à sa guise sans que cela ne génère de troubles au sein de l’Empire, le roi étant en fin de compte un fondé de pouvoir comme un autre. D’ailleurs, lorsque le roi maure plaisait à l’empereur, les récompenses étaient celles que Rome octroyait à ses meilleurs généraux : Juba II eut l’honneur de recevoir les ornements triomphaux (cérémonie au cours de laquelle un général vainqueur défilait dans Rome à la tête de ses troupes et recevait la toge brodée et le bâton d’ivoire) pour avoir apporté une aide précieuse contre les Gétules, en 6 ap. J.-C. ; il en fut de même lors de la contribution de Ptolémée dans l’arrestation du Musulames Tacfarinas en 24. Ces alliances, imposées par Rome aux différents peuples de la Méditerranée (Alpes comprises), non seulement permettaient à l’Empire de réaliser des économies de gestion administrative et en défense militaire, mais aboutissait, à force, à la réalisation d’un bouclier défensif et protecteur enveloppant la Cité latine. En Afrique du Nord, Auguste ne fit que reproduire un système extrêmement efficace mis auparavant en place en Orient. Au roi maurétanien incombaient la surveillance de l’ensemble du pays romain en Africa et la mission d’en assurer le total contrôle politique et administratif ; au besoin, il devait soumettre toute tribu berbère un peu rebelle ou menaçante, qu’elle fut maure, numide, gétule ou garamante. C’est dire la confiance que pouvait accorder Octave-Auguste aux rois numides.

En pratiquant une économie des moyens tout en s’attaquant à plusieurs fronts en même temps, Rome ne faisait qu’allonger la durée des conflits en cours. Son armée, restreinte, ne pouvait en fait que contenir les tribus ennemies sur un territoire limité dont elle contrôlait l’accès grâce aux détachements qu’elle plaçait en des positions stratégiques ; et il faut préciser qu’Octave, bien que pacificateur excellent, était un piètre militaire. Les différents princes faisaient le reste, c’est à dire l’essentiel. L’allégeance faite à Rome par les nombreux dynastes conférait à l’empereur davantage de prestige : lorsque le prince se déplaçait en province, ceux-ci formaient autour de lui une escorte prestigieuse ; d’autres venaient se réfugier auprès de lui lorsqu’ils n’avaient plus la main dans leur foyer respectif. En retour, l’Auguste les honorait en les faisant participer aux diverses campagnes militaires romaines (Ptolémée de Maurétanie a ainsi accompagné Caligula dans sa campagne de Germanie).

Il faut replacer l’histoire dans son contexte de résonance culturelle hellénique ; contexte dont l’empereur saura tirer parti. Tout peuple était fier, finalement, d’entrer dans le cercle des privilégiés qui bénéficiaient de l’important legs grec. A ce propos, le statut de la Grèce rendait celle-ci quasiment indépendante vis-à-vis de Rome. L’hellénisation que permettait une adhésion aux valeurs romaines, servait en réalité d’alibi à l’ingérence implicite de Rome et surtout à l’installation de négociants romains dans les contrées soumises. En plaçant un prince numide amateur d’hellénisme (Juba II), Rome espérait conquérir par son biais le coeur des indigènes et rallier à la cause italienne les chefs tribaux et ceux des communautés urbaines.

Repérage des peuples de l’Afrique du Nord sous Auguste

ANNEXE

La colonisation officielle :

La colonisation officielle, formule préférée de la politique impériale, qui assignait à des vétérans légionnaires des communes et leurs territoires, s’accompagnait également de l’ouverture de voies nécessaires à l’exploitation des étendues concédées. Nous connaissons aujourd’hui en Afrique du Nord une formule identique, celle des chemins de colonisation dont les destinées économiques sont toujours liées à l’avenir des centres qu’ils desservent.

Ces installations d’anciens militaires ont été fréquentes au début de l’occupation romaine. Nous avons vu Auguste enclaver de telles colonies dans le royaume allié de Juba II, Claude établir à Opidum novum, Nerva à Sétif, Trajan à Timgad. Mais il semble bien qu’un région ait été à cet égard particulièrement favorisée : à l’époque des Antonins, sur les hautes plaines qui au Nord et au Nord-Ouest environnaient Lambaese, un grand nombre de vétérans furent installés à Casae, Tadutti, Diana Veteranorum, Lamasba, Lambiridi. Deux au moins de ces groupements, le troisième et le quatrième, devinrent par la suite des villes importantes ; leur réseau routier témoigna d’une belle vitalité et les bornes militaires s’y pressèrent en foule.

Cet exemple, entre tant d’autres, apporte une démonstration spécifique de la méthode romaine de colonisation du territoire africain. Le but recherché était l’assimilation de plus en plus poussée des indigènes, leur adhésion au genre de vie latin, objets que symbolise un nom : la Romanisation ; le moyen suivi, l’appel des populations à la vie urbaine par la création de nouveaux centres et l’éducation des anciens.

En ce sens, les Romains ont-ils innové ? Non, mais ils ont énergiquement stimulé l’évolution de la fixation des tribus nomades à un cadre sédentaire, celle du groupement des Berbères en foyers de civilisation urbaine. Au village indigène que l’instinct de sécurité collective ou le besoin d’échanger avaient fait naître, on accola souvent quelque noyau de vétérans ou de marchands romains.

Lorsque des centres nouveaux furent créés en rase campagne, ils ne tardèrent pas à devenir un pôle d’attraction pour les paysans d’alentour ; de sorte que, de proche en proche et l’émulation aidant, on assista à un véritable épanouissement des institutions municipales, à une surenchère des cités à gagner de nouveaux titres et s’élever dans la hiérarchie administrative.
De simple cité indigène à statut pérégrinital, on devient municipal de constitution romaine, en espérant accéder un jour au rang de colonie, petite image de Rome en territoire provincial.
Enrichi par les bienfaits personnels d’un Hadrien, d’un Septime Sévère, le nombre de colonies et municipes atteignit plusieurs centaines à la fin du IIIème siècle en Afrique, et la cause urbaine semblait bien avoir gagné la partie.

Pierre Salama, Les voies romaines de l’Afrique du Nord, Alger, 1951, pp. 36-37.

Jugurtha : comploteur, rebelle et insoumis

Repères de lecture : Le grand Massinissa est mort et la Carthage punique n’est plus ; Miscipsa va régner et il a deux fils, Adherbal et Hiempsal, héritiers légitimes du pouvoir. Jugurtha, son neveu, va commettre un coup d’Etat contre ses cousins puis déclencher la première guerre entre les Numides et les Romains…

Jugurtha avait neuf ans lorsque Carthage fut détruite. Depuis, Rome occupait une partie du territoire qui deviendra plus tard la Tunisie. Le contexte dans lequel a grandi Jugurtha restait helléno-punique même si cette influence culturelle et linguistique s’atténuait pour disparaître en pays maure ou chez les Gétules (grands nomades des terres intérieures). Grâce à Carthage, la Grèce avait trouvé sa place dans les domaines de l’art, de la musique, de la philosophie et du sport en Berbérie, dans les palais essentiellement et auprès de la noblesse, mais aussi chez quelque élite bourgeoise cultivée. Les habitants des grandes cités numides fortifiées parlaient encore tous couramment le punique ; en général, les ruraux ne s’exprimaient qu’en lybico-berbère. Punique et lybico-berbère partagent une origine sémitique commune et les voyelles écrites font défaut à ces deux langues relativement proches.

De même, les différences cultuelles faisaient contraste entre les villes, où l’on pratiquait le culte punique de Baal Hammon (le maître des brasiers) et de Tanit Péné Baal (Tanit face de Baal), et les villages de campagne, qui passèrent de l’animisme (énergies surhumaines dans les pierres, les eaux, les plantes, les animaux, surnaturel) au culte égyptien d’Ammon. Cette transformation religieuse des campagnes berbères fut traversée par des phases intermédiaires : adoration de petits génies (eaux, sources, montagne…) ; panthéisme à petites divinités locales qui prennent toujours plus d’importance, éliminant peu à peu les moins puissantes ; croyance en un nombre plus limité de dieux (soleil, lune) mais devenus, du coup, omnipotents. Précisons que campagnes et cités divinisaient depuis peu leurs grands aguellids auxquels ils faisaient ériger de grands mausolées.

Jugurtha a précocement perdu son père Mastanabal, frère de Miscipsa qui règne depuis le décès du sien. Miscipsa, à contre-coeur, le recueille à sa cour et lui fait donner une éducation gréco-punique améliorée, de luxe. L’adolescent, passionné de chasse, révèle immédiatement les qualités idoines pour faire un bon guerrier ; mieux, un grand aguellid – qui sait ? En tout cas, son extrême charisme le fait remarquer de tous. Son principal défaut va, lui aussi, très rapidement se signaler : il est profondément jaloux de ses cousins, Adherbal et Hiempsal, héritiers légitimes du trône. Jugurtha possède un beau physique, il est fort, brave… mais il fera un piètre politique et un médiocre stratège. Lorsque, comme nous le verrons plus loin, il provoquera la grande Rome, son armée fera face à celles des Romains, innombrables, bien mieux organisées, fameusement disciplinées et menées par des hommes riches en expérience tactique et stratégique. Pourtant, il tire une partie de son savoir militaire de ces mêmes Romains.

En 134 av. J.-C., Scipion Emilien, que j’ai évoqué dans l’article précédent, est nommé Proconsul de la province romaine d’Hispanie citérieure. Il a pour mission de soumettre les dernières tribus celtibères encore rebelles à la puissance des nouveaux dominateurs. Quand il débarque à Tarraco (Tarragone), il découvre à sa grande stupeur une armée déconfite. Cet état lamentable est lié à la paresse qui s’est installée depuis qu’il n’y a plus de Carthaginois menaçants, à l’indiscipline qui a gagné l’ensemble des troupes subalternes et à la lâcheté qui explique la mission de Scipion. C’est en chef spartiate qu’il recompose ses troupes (limogeage et exclusion, marches et travaux forcés, humiliations et rabaissement…) et leur rend les qualités qu’elles avaient perdues. Il les renforce en recrutant des mercenaires parmi les populations éloignées de Numance, ville-clé qu’il compte bientôt attaquer et prendre à ces Numanciens qui humilient depuis trop longtemps les meilleurs généraux que Rome envoie. La ville est d’abord coupée de tout ravitaillement et, au besoin, les Romains pratiquent des razzia en basse campagne, détruisant les champs de céréales, environnants. Scipion instaure un blocus total ; encerclement complet de la cité espagnole par un réseau de sept fortins, possédant fossés et palissades de protection, catapultes, balistes… les Numanciens résistent quinze mois puis faiblissent enfin ; plutôt que souffrir toutes les humiliations, l’asservissement et les mises à mort que leur infligerait le vainqueur, ils s’immolent en un gigantesque incendie qu’ils répandent dans la ville.

Pour en revenir à Jugurtha, il fut envoyé par son oncle Miscipsa à la tête d’un petit corps d’armée, venu rejoindre Scipion pour l’assister dans cette guerre. Son armée n’est pas grande mais elle possède des atoût que les Romains n’ont pas ; elle est légère, rapide au déplacement, composée de soldats vaillants et habiles au combat. Douze éléphants, trois-cents cavaliers (cavalerie légère et d’élite), des archers ainsi que des frondeurs la constituent. Si l’histoire n’a pas retenu le rôle qu’a joué Jugurtha dans cette guerre romaine, retenons que cette période lui a été militairement profitable. Durant toutes les préparations au combat et au siège, il observe, examine, s’informe et apprend énormément. Scipion le remarque pour ses qualités de chef et de combattant, ils sympathisent rapidement et deviennent amis. C’est à peu près à ce moment-là que le général romain lui insuffla l’idée d’assassiner Miscipsa et de devenir aguellid à sa place.

L’occasion du régicide ne se présentera pas et, à la mort de Miscipsa (-121), Adherbal, Hiempsal et… Jugurtha -car Rome le veut pour ce dernier- héritent du royaume. Même tactique qu’à la mort de Massinissa, je ferais remarquer ; le pouvoir est divisé pour mieux le contrôler, à défaut d’imposer une entière domination. Fait important aussi, Rome ne tient pas à ce que Jugurtha s’érige en chef suprême ainsi que l’aurait souhaité feu Scipion Emilien. Mais, celui qui désire depuis une éternité la souveraineté de la Numidie va commencer par faire assassiner Hiempsal puis devoir affronter la réaction d’Adherbal qui s’est immédiatement plaint auprès du Sénat romain. Celui-ci vote la partition de la Numidie en deux : Adherbal garde l’Est et Jugurtha doit migrer à l’Ouest du pays. Mais en 112 av. J.-C. les hostilités reprennent entre les protagonistes. Jugurtha est l’agresseur… ses hommes contraignent Adherbal à se réfugier dans sa capitale, Cirta. Le siège de la ville va durer des mois et, malgré une nouvelle intervention du sénat romain, Adherbal devra capituler. Il meurt sous la torture, Jugurtha est impitoyable. Ce crime ne va pas rester impuni, Rome est outragée.

Le Sénat vote la guerre contre Jugurtha -il en est abasourdi- au début de l’année 111. Le général Calpurnius Bestia embarque pour la province d’Afrique, à la tête d’une armée de quarante mille hommes mais il est très vite séduit par les présents somptueux que lui fait Jugurtha. C’est par le bakchichs que ce dernier comptait installer la paix, après avoir ouvert une terrible boite de Pandore. Le Sénat, pas dupe, convoque sur le champ le trublion à Rome, ce qu’il exécute en donnant l’impression d’être soumis. L’intéressé reste plusieurs mois dans la capitale italienne, le temps de soudoyer une partie des sénateurs en profitant des querelles qui sévissaient entre Optimates, patriciens et populares. Puis il retourne en Numidie après avoir fait de nombreuses promesses pour un changement d’attitude de sa part. La question numide n’était pas pour autant réglée.

Sur le terrain, en Afrique, le conflit est bien réel, il y a quelques combats ou plutôt des escarmouches. Une guérilla qui ne peut convenir à n’importe lequel des tacticiens romains. Chaque fois qu’il est en mauvaise posture, Jugurtha envoie des promesses de soumission puis se rétracte, ré-attaque. Sa technique est simple : refus du combat suivi d’une attaque générale et surprise, puis retrait total et dispersion de ses soldats. A l’automne, le général Spurius Postumius Albinus (Consul en -110), qui avait promis une victoire en quelques mois seulement, revient à Rome pour s’installer dans ses quartiers d’hiver sans avoir pu mener une véritable bataille.

Pour l’aguellid, la guerre continue, pas de trêve hivernale. Il aurait tort d’ailleurs puisqu’il va gagner sur Aulus, frère de Spurius, une petite bataille à l’issue de laquelle le Romain doit capituler et se soumettre aux conditions de Jugurtha. N’oublions pas qu’en termes de pitié, il n’est pas fervent. Une requête de paix, via un traité, doit être transmise à Rome mais la condition la plus terrible pour l’ensemble des troupes romaines est d’ordre psychologique ; obligation au passage sous le joug. Ce rite militaire de l’Antiquité (2 javelots fichés en terre, un autre faisant portique) nous paraîtra insignifiant mais, pour le soldat romain, supérieurs compris, il s’agit de l’ultime humiliation, du déshonneur absolu, une malédiction en fait. Elle rend tout simplement inapte à la guerre celui qui passe dessous !

Fortement blessés dans leur orgueil, les sénateurs romains nomment le remplaçant de Spurius et d’Aulus ; il s’agit de Quintus Caecilius Metellus qui sera assisté par le général Caïus Marius. Quand le consul débarque dans la province d’Afrique, il doit partir de zéro. L’armée qu’il découvre est à peu près dans l’état où se trouvait celle d’Espagne avant l’arrivée de Scipion Emilien à Tarraco ; paresse, désordre… Une fois ses légions refaites, il est prêt pour engager les futures batailles et, surtout, il reste fermé à toutes propositions que lui fait Jugurtha, même quand il s’agit de colossales fortunes. Metellus restera jusqu’au bout inflexible, incorruptible et Jugurtha s’en inquiétera vite. Contrairement à Miscipsa le pacifique, l’aguellid possède une armée régulière composée de fantassins munis de trois javelots et d’un poignard tranchant, d’archers, de frondeurs et d’une cavalerie légère, une autre d’élite pour sa garde rapprochée. Salluste dit des cavaliers numides qu’ils sont braves, agiles, rapides, sobres, endurants. Les soldats numides ne connaissent pas le confort et ne possèdent aucune cuirasse qui pourrait les ralentir ; leur équipement est sommaire. Seul l’aguellid et ses lieutenants portent une bonne protection (casque, cotte de mailles) et ils sont pourvus du célèbre glaive ibérique. Les Romains ayant appris leurs points faibles du temps des guerres puniques, Jugurtha n’utilise plus beaucoup les éléphants. La rencontre aura lieu près du fleuve Muthul, non officiellement identifié (oued Tessa, oued Mellègue ?), mais Metellus ne le sait pas encore ; la première grande bataille entre des Numides et des Romains va avoir lieu. Engagés dans la montagne, les Romains doivent encore gagner la plaine avant d’atteindre le fleuve. Salluste rapporte le discours qu’aurait prononcé Jugurtha pour haranguer ses hommes, qu’il avait installés stratégiquement sur une des collines : Souvenez-vous de votre antique valeur, de votre victoire passée (sur Aulus). Défendez votre royaume et votre roi contre la cupidité des Romains. Vous allez affronter un ennemi que vous avez déjà vaincu et fait passer sous le joug. Il a changé de chef, mais non de coeur. Pour ma part, en général soucieux de l’intérêt des siens, j’ai pris toutes les dispositions nécessaires. Vous avez l’avantage du terrain, vous savez que vous allez combattre, ce que l’ennemi ignore. Dans le combat qui va s’engager, vous n’êtes défavorisés ni par le nombre (les tribus renforçaient l’armée régulière en fournissant des contingents), ni par l’expérience militaire.Soyez donc prêts et résolus à assaillir les Romains au signal donné. Ce jour verra la consécration de tous vos efforts et de vos victoires, ou le commencement des pires épreuves.

Quand il comprend qu’il est pris dans une embuscade, Metellus n’a plus le choix, il est obligé d’accepter le combat. De la colline, les Numides fondent sur ses soldats en poussant d’effroyables clameurs. La stupeur s’empare des Romains qui tentent de s’organiser en trois lignes, mais les javelots fusent de partout. Les Numides sont insaisissable,s car, dès qu’ils ont tiré, ils se replient rapidement. Metellus est déconcerté par la tactique ; jamais il n’a reçu de coups sans pouvoir les rendre. Sous ces charges répétées, une aile cède et les rangs sont rompus. La situation est critique pour les Latins, leur cavalerie est bien trop lourde, trop lente pour contrer celle des Berbères, plus légère et furtive. En fin de journée, les Numides sont fatigués et ont épuisés leurs javelots. Il leur faut se ré-approvisionner en munitions et se mettre en position défensive pour la nuit, sur la colline. Finalement, le sort de la bataille reste incertain. Metullus a pu ré-organiser quatre cohortes avec deux mille de ses soldats encore assez vaillants, il reprend la colline et en chasse l’ennemi en une belle débandade. La bataille est terminée et les pertes romaines sont considérables, ce qui n’est pas le cas des guerriers numides plus récalcitrants au corps à corps. Pour la seconde fois, Rome est rabaissée par plus petit qu’elle, mais cette fois-ci, elle feindra une victoire pour une démonstration populiste.

Pendant les liesses latines qui durent, Jugurtha recompose une armée plus importante que la précédente. La guérilla par harcèlement est totale mais la tactique exaspère les Romains qui, en contre-partie, pratique la politique de la terreur. Partout, ils conduisent des razzias sensées affamer le peuple, afin de le soumettre, ce qu’ils réussissent partiellement. Aucune des entreprises romaines -entre autres, le siège de Zama– ne réussiront avant l’automne, période de repli au quartier d’hiver pour les légions. Au printemps -108, Metullus décide d’utiliser la ruse, à l’instar de son grand ennemi. Il prévoit d’organiser une trahison qu’il fera partir du camp adverse ; ainsi, il capturerait le fugace rebelle. Peine perdue, car la première tentative échouera. Peut-être qu’en traitant avec Gauda, fils de Mastanabal et demi-frère de Jugurtha ? on l’instituerait Grand Aguellid… Au même moment, Jugurtha réussit à convaincre les habitants de Vaga, une citadelle occupée par une garnison romaine, de se révolter pendant la nuit du culte de Cereres. A l’instant où tous les officiers romains dînent chez les notables locaux et que les soldats vaquent à ne rien faire, le signal est donné. C’est une boucherie innommable qui restera dans les annales de l’histoire…

On peut comprendre la réaction de Metellus ; d’abord profondément attristé puis, saisi d’un furieux désir de vengeance, il met à sac Vaga, loi du Talion oblige. Jugurtha, de trahisons en tentatives d’assassinat qui échouent, est très affaibli militairement et politiquement ; ces lieutenants l’ont abandonné, son armée complètement démobilisée, il n’est plus crédible. D’ailleurs, Metellus en profite pour prendre ville sur ville, de gré (Cirta) ou de force (Thala) , obligeant Jugurtha à chercher ses ressources toujours plus loin. Il ira même trouver refuge en Maurétanie, auprès du roi Bocchus Ier (Bocchus le Vieux), son beau-père par alliance. Salluste décrit ce dernier comme un homme cruel, perfide, dissimulateur et versatile. Après maintes tentatives de persuasion de la part de Jugurtha, les deux monarques font alliance et marche sur Cirta afin de la libérer du joug romain. Metellus a été relevé mais élevé au rang des plus grands, il est dorénavant Quintus Caecilius Metellus Numidicus, le vainqueur des Numides. C’est maintenant au tour du général Caïus Marius de prendre la main en Afrique.

Pour commencer, Marius renouvelle entièrement ses cohortes de légionnaires. Celles-ci débarquent fraîches en Afrique, prêtes pour de nouvelles batailles. Pendant que Jugurtha s’épuise à trouver de nouvelles recrues jusque chez les Gétules, une correspondance secrète s’est établie entre Marius et Bocchus. Une entente mutuelle serait-elle possible ? les numides semblent tellement versatiles, si peu fiables… est-ce de même avec un Maure ? Au vu des victoires que remporte le général romain -il regagne les villes perdues par son prédécesseur et en conquiert d’autres comme Capsa (Gafsa), le Maure aurait dû sans doute trahir le Numide, mais c’est son gendre…

D’autres cités moins chanceuses sont pillées, incendiées, ce en fonction du degré de résistance qu’auront opposé les habitants. Les plus terrorisés se rendent les premiers. Jugurtha ne peut se permettre d’attaquer ni même de défendre quoi que ce soit, il ne dispose pas d’assez d’hommes et c’est pourquoi il re-sollicite le roi des Maures, qu’il réussit encore à convaincre. Octobre -106, les deux armées soeurs surprennent les lignes romaines à l’Ouest de Sétif (rien n’est moins sûr) ; l’effet de nombre oblige les Latins au repli sur deux collines toutes proches ; les Berbères, parfaitement synchronisés, encerclent l’ennemi qu’ils bloquent pour la nuit. C’est la liesse, toute la nuit. Dans l’esprit des autochtones la victoire est certaine… Cependant, dès l’aube, les Romains n’ont plus qu’à sonner du cor, tomber de leurs collines et fondre sur l’adversaire qui dort à poings fermés ; l’historique carnage avait entraîné des pertes considérables parmi les Gétules, les Maures et les Numides. Une seconde bataille a lieu trois jours plus tard. Les quatre corps militaires berbères sont mis en déroute ; Bocchus le Vieux et Jugurtha s’enfuient, chacun de son côté, ; le premier retourne dans son royaume, le second se réfugie en Gétulie. C’en est fini de l’insatiable rebelle, il n’y a plus qu’à le cueillir.

De peur d’être frappé d’anathème pour avoir défié la grande Rome, Bocchus ne rejoindra plus jamais Jugurtha. Au contraire, il pactisera immédiatement avec le général romain Lucius Cornelius Sylla et s’engagera à trahir son gendre. C’est donc lui, le souverain de ce tout petit royaume qu’est la Maurétanie, qui remettra le roi Numide au Romain car, effectivement, il réussira un guet-apens, couvrira de chaîne le malheureux perdant et le livrera à Sylla. Nous sommes à la fin de l’été 105, dans quatre ans seulement, le plus illustre des empereurs romains va naître. Quant à Jugurtha, il sera exhibé ainsi que ses fils le jour de la célébration du triomphe de Marius, à Rome. La foule était ivre de joie, car cette guerre longue et difficile, sans honneur pour les Romains (Stéphane Gsell), venait de s’achever après six ans de grande incertitude. L’aguellid qui refusait de fléchir devant plus fort que lui termina tristement dans le trou crasseux du Tullianum, étranglé par le bourreau, puis jeté dans le Tibre.

Pour remercier Bocchus Ier de son engagement pour Rome, le Sénat le fit ami et allié du peuple romain ; il reçut également une partie de la Numidie allant au moins jusqu’à l’embouchure du Chelif, selon Houaria Kadra qui a travaillé à partir de l’oeuvre de Salluste (Jugurtha : Un Berbère contre Rome), peut-être davantage d’après Serge Lancel (jusqu’à l’oued Soummam ou plus encore, jusqu’à l’oued Ampçaga). L’aire restante, bien réduite dans tous les cas, revenant à Gauda, demi-frère de celui qui fut un véritable cauchemard pour Rome mais qui deviendra l’emblème de la résistance pour tous les Algériens contemporains. Dès lors, Rome contrôle dans sa quasi intégralité l’actuelle Tunisie, et se dessinent, dans la tête d’Octave, les futures frontières africaines du Nord : en partant d’Est en Ouest, la zone du Constantinois, par la présence du fleuve Ampsaga qui représentait déjà une frontière naturelle dans la préhistoire (Capsien et Ibéromaurusien), marquera la limite de l’Africa romana (Africa vetus ou proconsulaire et Africa nova) avec la Césaréenne et, plus à l’Ouest, le fleuve de la Moulouya séparera cette dernière de la Tingitane. Mais cela ne se réalisera qu’après la disparition du dernier des rois numides ; l’Afrique du Nord sera alors rendue punico-gréco-romaine, tout en conservant un fond ancestral qui fait encore de nos jours la véritable identité amazigh ou berbère.

ANNEXES

La capture par traîtrise de Jugurtha par Salluste :

Au point du jour, à l’annonce de l’approche de Jugurtha, Bocchus, accompagné de quelques amis et de Sylla, s’avance à sa rencontre comme pour lui faire honneur et gagne un monticule bien en vue de ceux qu’il avait apostés. Le Numide, entouré d’un grand nombre de ses familiers, s’y rend également sans armes, comme convenu et, sitôt le signal donné, il est assailli de tous les côtés à la fois par les hommes en embuscade. Tous ses compagnons massacrés, lui-même est livré, chargé de chaînes, à Sylla, qui le conduit à Marius.

La Guerre de Jugurtha, p. 113.

Le message de Jugurtha par Mohammed Cherif Sahli :

Malgré son génie et son dévouement, Jugurtha n’avait pu assurer à son peuple une existence libre et heureuse. Mais son épopée ne fut pas vaine. Tombé en pleine lutte, il reste pour nous l’émouvant messager de cette grande espérance du coeur humain, qui se nomme liberté. De génération en génération, de siècle en siècle, son message a été le credo du peuple, le mot des patriotes.

Avaient-ils renoncé à la liberté, ces hommes du sud ou de la montagne, qui jamais ne connurent le joug romain ? Et les rudes compagnons de Mazippa et de Tacfarinas, qui au début de l’ère chrétienne, tinrent si longtemps en échec les forces de l’occupant ? Et le donatistes ? Et les circoncellions ? Derrière les schismes religieux, il y avait une révolte nationale.

Jamais le souvenir du grand chef ne s’effaça de la mémoire de ses compatriotes. Dans le jardin public de Sétif, on peut voir encore, gravé sur une stèle de l’époque romaine, le nom de Jugurtha donné à un enfant. Exemple touchant de la piété populaire. Et, de nos jours, ce nom mêlé à Massinissa, et à celui de tant d’autres serviteurs du pays, se retrouve sur toutes les lèvres. Si Jugurtha revenait au monde, il se réjouirait de constater l’étonnante jeunesse de son peuple et de voir, comme jadis, le fellah tracer son sillon et semer la vie, en écartant avec dédain les inertes prestiges de l’orgueil romain. Et dans l’âme des nôtres, il ne reste de ce douloureux passé qu’un mot vide de substance, une épave roumane.

Le message de Jugurtha, Alger, Editions en-nahdha, 1947, p. 100.

La Numidie entre deux mondes

Repères de lecture :

Le grand aguellid Massinissa va mourir ; Carthage sera détruite peu après ; la paix règnera encore entre la Numidie -déjà moins indépendante- et Rome jusqu’en 111 av. J.-C. ; Après la résistance musclée que Jugurtha opposera, pendant six ans, aux ambitieux romains, le royaume numide sera vassalisé mais pas encore soumis à une vraie domination de la part du futur grand empire…

 

Longtemps après la fin de Carthage, l’influence punique (grecque également) jouera un role important sur la vie des Numides. Le demi-siècle de règne du Grand Aguellid Massinissa, commencé par l’annexion de la Numidie masaesyle du roi Siphax, avait abouti à l’extension du pays à l’Est (petite Syrte et quelques ports de la grande Syrte) et au Sud, aux limites du pays des Gétules ; toutes régions orientales gagnées l’étaient sur la puissance carthaginoise soumise depuis la deuxième guerre punique à un interdit absolu de conduire des opérations militaires, même défensives. C’est au cours d’une des nombreuses agressions commises par les Berbères de l’aguellid que le déclenchement de la troisième et dernières guerre entre Rome et Carthage eut lieu, il faut dire que les Carthaginois, excédés, avaient osé se rebiffer. Mais, si Carthage connaîtra la destruction et la ruine en -146, le roi numide mourra deux ans plus tôt, laissant trois héritiers légitimes. N’ayant pas eu le temps de régler le problême de sa succession, c’est le général romain Scipion Emilien qui s’en chargera. Plutôt qu’introniser l’aîné, Miscipsa, il préfèrera partager (donc démembrer) le pouvoir royal en trois domaines ; Miscipsa à l’administration, Gulussa aux armées et Mastanabal à la justice.

Jusque-là, ces ancêtres des Algériens qu’étaient les Numides avaient préservé leur indépendance, mais sous surveillance de Rome (Gilbert Meynier). Cependant, bien après la fin de Carthage l’influence punique restera culturellement forte. Le royaume numide avait symboliquement reçu des Romains ce qui restait des riches bibliothèques puniques ayant échappé à l’incendie final de la ville. Par contre, Rome qui s’était toujours méfiée d’une montée en puissance des Berbères, Maures compris, se devait de contrôler le détroit de Sicile, si bien que le sénat vota pour l’occupation des territoires perdus par Carthage et légèrement au-delà. Rappelons aussi que les agronomes puniques avaient, grâce à un talent remarquable, mis en valeur les terres arides de la future Tunisie. Ce qui devient alors la province romaine d’Afrique sera délimité par la Fossa regia, établie un peu plus à l’Ouest que les anciennes fosses phéniciennes. La ligne de démarquation partait, on pense, de l’embouchure de l’oued el Kebir et s’enfonçait vers le Sud pour terminer quelque part  à l’Est.

Depuis 123 av. J.-C., Rome avait tenté, en vain, d’installer une colonie de citoyens romains dans la nouvelle ville qu’elle venait de faire bâtir aux abords de l’ancienne cité rasée. La Colonia Juniona Carthago périclitera rapidement par désolidarisation de ses membres et sera abandonnée. Tous avaient réussi à capter les terres environnantes dans une spéculation effrénée et avaient fini par monter leurs propres domaines agricoles. Il faudra attendre l’avènement de Iulius Caïus Caesar (Jules pour les intimes) pour en voir une autre reconstruite à la romaine cette fois-ci. Sa Colonia Iulia Carthago ne changera de nom pour s’appeler Tunis (Tounous) qu’à partir de la conquête arabe, au VIIème siècle ap. J.-C.

Revenons à la mort de Massinissa (-148) dont je rappelle le lien fort qu’il avait avec Rome par le biais de Scipion Emilien. La Capitale romaine envoie donc le général (qui n’a rien à voir avec Scipion l’Africain) pour imposer non pas le partage du royaume en trois ni pour désigner l’aîné comme nouvel aguellid, mais, de préférence, pour entraîner une scission du pouvoir et ainsi le contrôler plus aisément. On devine parfaitement les arrières pensées qu’entretient Rome pour garder une forme de suprématie sur la Méditerranée -car il ne s’agit pas encore de domination. Le temps va passer sans anicroches entre les deux civilisations ; la Numidie est en pleine expansion économique et son agriculture, érigée en système de domaines coopératifs, produit du blé pour Rome, de grandes quantités en fait. Pour la cité romaine, en pleine explosion démographique, les terres de Sicile qu’elle a annexé auparavant et celles de la provine d’Afrique ne suffisent plus à assurer des besoins toujours croissants pour sa population. Lorsque Miscipsa se retrouve seul après la mort de Mastanabal et de Gulussa, il devient le nouvel aguellid des Numides. Le royaume lui appartient mais il est fort âgé et n’a pas connu la gloire des anciens dynastes, la paix ayant régné durant plus de trente ans. Il aurait pu nourrir des ambitions d’hégémonie pour sa nation, la rendre plus célèbre dans le lointain futur, mais il préfèrera fidéliser son alliance avec Rome qui se répend un peu partout. Installé paisiblement dans sa capitale Cirta, il se consacrera entièrement à l’art et à la culture – l’héllènisme et le punique l’ont largement inspiré – mais de ce point de vue là, Rome se fait déjà sentir.

A l’inverse, pourquoi Rome n’a t-elle pas commis sa conquête du Maghreb tout de suite plutôt qu’après ? En vérité, rien ne pressait pour elle au sud de la botte italienne, militairement parlant tout au moins. Pas de menace flagrante a priori ; bien au contraire nous l’avons vu. Les trois frères, puis Miscipsa seul, fournissaient même des contingents militaires legers et lourds pour assister les Romains dans leurs guerres de conquête de l’Hispanie et d’ailleurs (Ilyrie, Macédoine et Grèce). Au Nord, dans la vallée du Rhône, Cimbres, Teutons, Celtes compris, agressaient fréquemment la Gaule narbonnaise que Rome occupait déjà. Il fallait aussi défendre la frontière Nord de la Gaule cisalpine (Nord de l’Italie) également soumise par Rome. La république ne disposait pas encore de suffisamment de troupes pour lever de nouvelles légions et se trouvait contrainte de recruter des mercenaires italiques ou parmi les étrangers. Le coût était un frein à toute ambition. Même la guerre que menera Jugurtha durant six ans contre les cohortes romaines ne déclanchera pas l’invasion de toute l’Afrique du Nord. Par contre, parce que Jugurtha fut le funeste perdant, la Numidie, pas encore sous domination stricto sensu, devint pour la première fois la vassale des Latins.

Jugurtha, que nous retrouverons au prochain article, est un héros de légende pour nombre d’Algériens. Si Massinissa passe aujourd’hui pour le grand unificateur et initiateur de progrès de la future Algérie, Jugurtha fait figure de résistant contre l’étranger conquérant et envahisseur. On retrouvera ce caractère fort trempé chez le Berbère en général, bientôt avec Tafarinas, bien plus tard avec la Kahena, reine des reines pour tous les Algériens. Mais comme Jugurtha, cette diva de l’Antiquité berbère ne saura pas empêcher la domination arabe d’abord, islamique à partir du Xème siècle quand la tolérance au christianisme autochtone s’éteindra peu à peu. Son histoire, bien qu’on n’en sache rien d’officiel, plutôt nourrie par divers romans aux points de vue polémiques, clôturera mon histoire sur la jahiliyya algérienne. Mais attendons encore quelques siècles…

ANNEXE

Massinissa contre Carthage

En Afrique, Massinissa, voyant les nombreuses villes établies sur les rives de la Petite Syrte, aini que l’opulence de la contrée appelée les Emporia, convoitait depuis longtemps les importants revenus que procuraient ces pays. Il avait entrepris, peu avant l’époque qui nous occupe ici, de les enlever aux Carthaginois. Il se fut rendu maître du plat pays, car, en rase campagne, il était le plus fort, du fait que les Carthaginois, qui avaient toujours répugné à faire la guerre sur terre, étaient complètement amollis par de longues années de paix. Mais il ne parvint pas à s’emparer des villes qui étaient bien gardées. Les deux partis portèrent leur querelle devant le Sénat, auquel ils envoyèrent à plusieurs reprises des ambassadeurs. Chaque fois, les Carthaginois voyaient leur thèse rejetée par les Romains, non pas qu’ils fussent dans leur tort, mais parce que leurs juges étaient persuadés qu’il était de leur intérêt de se pronomcer contre eux. Pourtant, quand Massinissa lui-même, peu d’années avant, poursuivaient avec des troupes le rebelle Aphter, il avait demandé aux Carthaginois l’autorisation de traverser le pays en question, mais ceux-ci, estimant qu’il n’en avait aucunement le droit, la lui avaient refusée. Néanmoins, à l’époque où nous sommes arrivés, les Carthaginois ne purent plus faire autrement que de s’incliner devant les sentences rendues à Rome. Ils durent non seulement abandonner le pays et les villes qui s’y trouvaient, mais encore verser une somme de cinq cent talents, correspondant aux revenus qu’ils en avaient tirés depuis le début du conflit.

Polybe, Histoire, XXXI, 21. Collection de la pléïade, Paris, 1970, pp 1098-1099.

Nombre de visites de ce blog

  • 325 409