L’impérialisme romain, de Bocchus Ier à Ptolémée #2

ANNEXION ET PROTECTORAT EN MAURETANIE (Suite et fin)

La mise en place d’une dynastie royale à Iol-Caesarea

On pense que Cléopatre-Séléné (fille de Cléopatre VII et de Marc-Antoine, tous deux vaincus à Actium) et Juba (fils de  Juba Ier, vaincu lui aussi) reçurent ensemble une éducation romaine, à la cour d’Octavie, soeur d’Octave et première épouse d’Antoine. Point n’est besoin de dire le prestige qui s’attachait à la lignée de Séléné ; elle descendait à la fois des grands pharaons d’Egypte et des Lagides, mais le sang romain coulait également dans ses veines. De son côté, Juba, qui avait reçu les enseignements impériaux, n’avait certainement pas oublié la gloire de ses ancêtres. Juba et Séléné faisaient partie des nombreux enfants de princes étrangers, réunis à Rome afin de les préparer à s’accorder, dans un futur proche, avec les principes directeurs de la politique extérieure romaine. Ce réceptacle de têtes à couronner permettait l’installation, en Orient, de dynastes déjà soumis à Rome et imprégnés de sa culture, de créer des Etats stables et liés à la Cité par un pacte d’amicitia/philia romana. Pompée avait imaginé le procédé pour l’Asie, Antoine l’avait rapidement adopté, Octave fera de même avec la Maurétanie.

Selon l’historien Dion Cassius, Il (Octave) renvoya les uns chez eux, et en garda certains chez lui, ce qui semble prouver les véritables desseins du princeps : garder des otages en vue de les imposer comme uniques prétendants par la suite. Suétone souligne le fait que l’éducation, reçue par ces jeunes à la cour, n’était aucunement différente de celle donnée aux propres enfants de l’empereur. Que tous se côtoyassent et des liens fraternels devaient se tisser entre les différents peuples du vieux monde, facilitant ainsi la pérennité de l’Empire dans le temps. D’ailleurs, c’est Rome qui formait les couples princiers selon l’ancienne coutume hellénistique en pratiquant un subtil mélange de sangs royaux sensé consolider l’assise du territoire «ami». Dans l’ensemble et sauf exception, les tribus reconnaissaient assez facilement le rang élevé des dynastes qu’on leur proposait, laissant à Rome tout le temps pour réaliser ses désirs d’hégémonie. L’orgueil aidant, les différents couples d’ici et d’ailleurs se pensaient comme faisant partie d’une seule et même famille, une societas regum à l’indépendance factice, mais brillante et rayonnante par le prestige.

Dion Cassius semble affirmer que le mariage entre Juba et séléné avait été décidé au lendemain de la bataille d’Actium. Pour ce qui est de la date du mariage, certains indices (pièces de monnaie) conduisent aux alentours de l’an 19 av. J.-C.. Je rappelle que Juba monte sur le trône en -25 et mourra en 23 ou 24 ap. J.-C.. Il se trouve que, par les liens du sang, Séléné est la grande tante de Caligula et que Ptolémée en est l’oncle. De son côté, Ptolémée ne sera pas marié à une princesse de haut rang ; il semblerait que sa concubine, Urania regina, une servante affranchie, n’était pas une épouse légitime, si bien que, Ptolémée ne laissant aucune descendance, ni Tibère ni Caligula ne firent d’efforts pour préserver la souveraineté numide. Ce sont les monnaies royales, frappées en Maurétanie, qui donnent le plus de renseignements permettant de déduire ces dates car aucun texte fiable ne subsiste, seulement un ou deux poèmes… Il est possible que Séléné était déjà morte en 6 ap. J.-C., rien ne le confirme vraiment.

Filiation entre Caligula et Ptolémée par Marc-Antoine

Alors que la République n’avait octroyé la citoyenneté romaine à aucun prince, l’Empire en faisait facilement le don. Juba et Ptolémée portaient ce titre, Séléné aussi sans doute. Cette faveur était à la base du contrôle politique de Rome et permettait de sélectionner une aristocratie servile, à placer quand et où la capitale le souhaiterait. Pendant que les couples brillaient en société, ils servaient de moteur à la romanisation de leur monde. Ainsi, Juba s’appelait Caius Iulius Iuba et son fils, C. I. Ptolemaeus. Si Séléné était citoyenne de Rome, elle devait alors porter le gentilice des Antonia. Liée à Rome par un système complexe de gages et de récompenses, de dons et d’exigences sans cesse renouvelées, la maison maurétanienne bénéficiait d’un net régime de faveur, exceptionnel eu égard au droit quelle avait de battre monnaie dans le royaume même. On peut supposer qu’un certain degré d’indépendance existait encore dans le royaume et que Rome ne lui imposait pas les restrictions habituelles.

Contre prestige, magnificence, titre de noblesse et quelques privilèges, Juba ou Ptolémée acceptaient sans rechigner -le peuple moins, on le verra- d’obéïr ainsi que l’exigeaient Rome, le Sénat ou l’empereur. C’est donc une situation compliquée juridiquement que connaissaient les Maures : la frappe de monnaie (depuis -25 pour Juba et +19 pour Ptolémée) signifiait pouvoir et moyen de l’exercer  ; autonomie également quand, de toutes façons, Rome avait systématiquement le dernier mot. Si de rares royaumes soumis disposaient aussi de cette grâce, il n’y a qu’en Maurétanie et à Commagène que les souverains avaient le droit de faire figurer leur effigie et leur nom sur les pièces de bronze et, plus rarement, d’argent. Les autres devaient obligatoirement y faire représenter l’empereur romain en titre. Tous s’accordent à penser que, pour en arriver là, Juba, comme son fils, avait dû multiplier les signes de reconnaissance envers le maître ; peut-être même en dehors du sens péjoratif que certains peuvent y trouver, Michèle Costelloni-Trannoy parle de romanophilie et de confiance réciproque.

Autre fait marquant, qui pourrait remettre en question une supposée entière dépendance de la Maurétanie vis-à-vis de Rome et confirmer des liens d’amitié réelle entre les deux puissances, est le droit d’émettre des aurei (de aureus = monnaie en or), qui plus est, représentaient aussi les deux rois et non l’empereur. Les princes du Bosphore cimmérien, favorisés par le statut eux aussi, étaient limités à l’aureus avec effigie impériale seulement. Même si l’usage de l’or fut restreint en nombre d’émissions dans l’histoire africaine, jamais roi n’avait jusqu’alors battu monnaie en or. Ce que reprochent finalement les Algériens d’aujourd’hui à Juba II (ils parlent beaucoup moins de Ptolémée), fut pourtant le fait d’une expérience politique jamais réalisée auparavant : celle d’effacer les différences entre le mode d’organisation oriental et celui qui prévalait en Méditerranée occidentale.

LES CONDITIONS DE L’ANNEXION

Une succession de troubles

Nous n’avons pas beaucoup évoqué les Gétules -peuple bien mal connus des historiens- libres et fiers, préférant nettement le nomadisme pastoral à la sédentarité des cultivateurs -ils parcouraient les steppes et les régions pré-désertiques, de la Petite Syrte aux rivages de l’Atlantique ; peuple dont on atteste pourtant une présence citadine limitée en Maurétanie occidentale (Le Chella) et en Numidie orientale (Mdaourouch). Strabon écrivait que les Gétules constituaient le plus grands des peuples lybiques. Quant à Pline l’Ancien, il les dépeint comme des barbares dangereux toujours prêts à piller, à massacrer et à opérer des razzias -ils ne sont pas souvent cultivateurs. Toujours est-il que ce sont les Gétules orientaux qui entrèrent les premiers dans l’histoire : Hannibal disposaient d’un contingent gétule lors de la deuxième guerre punique et, aussi bien Jugurtha que Marius, son adversaire romain, avaient fait appel à eux. Durant la plus longue partie de son principat, Octavien aura à lutter contre ces guerriers quasiment indomptables et pourtant si fidèles lorsqu’on les a en amitié.

Le protectorat de Maurétanie de Juba II et ses armées était sensés servir à Rome comme zone militaire tampon devant protéger l’Afrique proconsulaire, la Numidie orientale gétule étant de loin la plus menaçante. Parce que les efforts menés par Juba s’avéraient inefficaces, de plus en plus souvent, des soldats romains étaient envoyés dans la partie méridionale du pays, entraînant de fait une main mise au moins partielle sur le territoire maurétanien. Les troubles occasionnés par les multiples et continuelles attaques furtives de cavaliers gétules, aux bandes mal organisées, obligeront rapidement Rome à investir davantage la Maurétanie jusqu’à l’Ouest du royaume. Seules, les huit dernières années du règne d’Auguste auraient été plus calmes, aucun affrontement de grande envergure n’est signalé par les historiens de l’époque.

 

Repérage des peuples de l’Afrique du Nord sous Auguste et après

Il y eu sans doute une première opération militaire vers 22 av. J.-C., les Fastes (calendrier romain des grands jours) mentionnent le triomphe du proconsul L. Sempronius Atratinus ; Juba II n’en ferait pas partie. Un deuxième soulèvement gétule aurait eu lieu en 20, maté par le général L. Cornelius Balbus et il semblerait que la révolte se soit étendue vers l’Est (Shott Hodna et pays garamante) et dans tout le Contantinois. Mais selon Dion Cassius, il fallut attendre l’année 6 ap. J.-C. pour que Cnaeius Cornelius Lentulus Cossus obtienne la soumission totale des Berbères. Moment de tranquillité illusoire puisque les escarmouches ont toujours lieu. En l’an 3, Passienus Rufus muselle rapidement une rébellion, prélude à ce conflit considérable qui opposera Rome aux Gétules des deux Syrtes et Juba II à ceux de l’Est et de l’Ouest en Maurétanie ; soulèvement grandiose -car contagieux- que résolut C. C. Lentulus Cossus. Ce dernier ayant lui aussi reçu les ornements triomphaux, il refusa toutefois de porter le titre de Gaetulicus comme l’imposait l’usage. On peut aujourd’hui situer le coeur du conflit en Maurétanie mais celui-ci se serait déplacé vers l’Est assez rapidement. Les monnaies maurétaniennes marquent la Victoire de Juba, en 6 et en 7 ap. J.-C. et les ornements triomphaux qu’ils reçut, seulement en 6. Des bronzes de Juba II arborent une nouvelle victoire de 15/16 à 16/17, à la veille du conflit qui rendra si célèbre Tacfarinas ; ce qui montre que l’équilibre instauré par les deux armées restait bien précaire. Tacfarinas, mi-Numide mi-Gétule, ou plutôt Musulames, inaugurera une nouvelle ère dans les hostilités. D’une part, il étendra la coalition qui s’accompagnera d’un changement tactique, d’autre part, et cela est totalement nouveau depuis Jugurtha, il adoptera une ligne politique bien définie.

La Proconsulaire était entourée de tribus résistantes autant que récalcitrantes ; en partant de l’Ouest, c’est à dire de l’Ampsaga, nous sommes en présence d’une fraction de Maures, théoriquement acquis à Ptolémée (associé au trône depuis 19) mais peu enclins à se laisser commander par les étrangers romains ; plus au Sud, entre Théveste (Tebessa) et Madauros (Mdaourouch), se trouve la tribu des Musulames ; en allant vers l’est, sous l’ancienne Carthage, la tribu des Cinithiens menace son Nord mais aussi directement la Petite Syrte ; plus à l’Est encore, le pays garamante. Tacfarinas, reconnu pour ses qualités acquises dans les troupes romaines, prit rapidement la tête d’une coalition africaine ; ainsi, toute la province romaine était prise en tenaille par cette confédération tribale. Tacfarinas eut l’ingéniosité de mêler tactiques militaires ancestrales numides et techniques romaines de combat. L’apparente anarchie des premières était compensée par une extrême cohérence dans l’élaboration des campagnes à mener. Comme Jugurtha, il sépara son armée en deux corps ; se gardant le commandement des hommes d’élite et entraînés à la romaine, confiant les troupes légères à Mizippa le Maure ; d’un côté une armée au moins qualitativement égale à celle de l’ennemi, de l’autre des attaquants rapides, furtifs et efficaces pour désorienter les Romains et rappelant la guerre de Jugurtha. Pour Rome, un enfer s’ouvre à nouveau en 17, qui se refermera sept ans plus tard, après trois principales campagnes pour en venir à bout.

En rouge les Maures de Ptolémée ; en violet les Musulames ; en orange les Cinithiens et en jaune les Garamantes
Rouge : Maures de Ptolémée ; violet : Musulames ; orange : Cinithiens ; Jaunes Gétules et Garamantes

La première est menée par M. Furius Camillus. Les coalisés sont mis en déroute et la Victoire mauro-romaine est célébrée sur les monnaies en bronze de l’an XLIII (43) du règne de Juba II (18 de notre ère). La deuxième campagne commence en 20, lorsque Tacfarinas refait parler de lui : razzias nombreuses cette année-là et, surtout, prise d’un fortin situé en territoire romain ; il échoue cependant au siège de Thala (Ouest tunisien). L’ensemble des camps fixes qu’il avait établis le long de la côte pour entreposer armes et nourriture furent vite démantelés par deux légions, la IX Hispana et la III Augusta, et Tacfarinas dut fuir dans le désert. Le nouveau proconsul, Lucius Apronius, reçut les ornements triomphaux. Sans délai, la troisième et dernière campagne, dirigée par Iunius Blaesus, débute en 21, se terminera en 24. Fort de quelques succès l’emportant certainement sur les revers, Tacfarinas entama des pourparlers en 22 devant le Sénat de Rome et exigea une extension territoriale ; mais, à cet ultimatum, Tibère proposa l’armistice seulement à ceux qui déposeraient les armes ; échec qui entraina une reprise des hostilités pendant l’hiver 22/23. Blaesus emporta la victoire de 23, ce qui lui permit d’obtenir les ornements triomphaux ; mais Tacfarinas était encore libre… Au cours de la période qui suivit l’hiver 23/24, la révolte s’étendit aux Maures, révoltés contre Ptolémée, aux Garamantes de l’Est, l’ensemble étant soutenu par des auxilliaires romains dissidents, car frustrés dans ce tumultueux conflit.

La IX Hispana, qui avait été renvoyée sur un autre front par Tibère (en Pannonie), manquait au général Dolabella qui voyait ses forces nettement diminuées. Les évènements se précipitent quand les hommes de Tacfarinas échouent durement au siège de Thubursicum numidarum (Khemissa). La tactique employée alors -harcèlement à l’intérieur du royaume de Juba en profitant ainsi de la désaffection momentanée de son peuple- aurait pu fonctionner, mais le massacre des Berbères d’Auzea (Sour el Ghozlane) par Dolabella et la mort de Tacfarinas (Bordj Hamza) y mirent fin. C’est à Ptolémée que furent remis le bâton d’ivoire et la cape de pourpre portant l’inscription «roi, ami et allié du Peuple romain». Cette guerre contre les Gétules (Bellum Gaetulicum) -et bien que C. C. Lentullus Cossus ait reçu titre de Gaetulicus (refusé par lui mais porté, plus tard, par son fils) et honneurs du peuple réuni à Rome- n’eut pas les pleines considérations des historiens grecs et latins qui, hormis peut-être Tacite, minimisèrent largement cette longue période de troubles pourtant bien réelle. Pour l’historien romain Tacite, aussi bien Blaesus que Dolabella auraient dû recevoir les honneurs du triomphe, même si les Romains considéraient les ennemis africains comme de vulgaires pillards et non comme de valeureux guerriers. Michèle Costelloni-Trannoy voit, dans la vacuité des textes et la falsification des listes des cités et des peuples (Gétules, Garamantes, Phazaniens…) vaincus par le général Balbus, le souci manifeste de cacher aux Romains la perméabilité de la province et du royaume protégé.

Sur les expéditions des généraux et futurs proconsuls Sempronius Atratinus et Passenius Rufus, silence total. Remercions Tacite car, sans lui, rien n’aurait percé de la guerre contre Tacfarinas, son récit est détaillé contrairement à celui qu’a laissé Aurelius Victor ; de Dion Cassius, l’on apprend que cette Bellum Gaetulicum fût extrêmement meurtrière pour les soldats romains. Le point de vue romain de l’époque ne peut que choquer l’Algérien d’aujourd’hui : Tacfarinas n’a jamais été considéré comme un leader politique mais comme un chef de brigands, d’ordinaires barbares. D’autre part, Rome impose encore sa vision des choses en qualifiant le Musulames de déserteur -Tibère ne pouvait le supporter- de l’armée romaine, de rebelle donc, alors que ses revendications principales ne faisaient que dénoncer les injustices territoriales commises par les plus forts. Maligne, Rome a su tirer profit de l’aura (exagérée ?) qu’elle faisait ou défaisait autour des personnes royales des différents protectorats : quand un roi soumis à l’Empire brillait par ses exploits militaires, c’est tout l’Empire qui brillait. En réalité, c’est davantage Rome qui est venue à la rescousse (Atratinus et Balbus) du roi Africain -pour compenser de réelles faiblesses politiques- dont le royaume était en permanence menacé par les opposants politiques. Peut-on alors employer le terme de symbiose politique comme certains le font régulièrement?

Des débuts d’Auguste au principat de Caligula, un grignotage tactique méthodique du territoire des Berbères eut lieu progressivement. La IIIème légion d’Auguste prit son siège dès 14 ap.J.-C. à Ammaedara (Haïdra) ; une route stratégique reliant le camp à Tacape (Gabès) en passant par Theveste (Tebessa) et Capsa (Gafsa) fut construite qui privait les tribus locales de leur liberté de déplacement., notamment pendant la transhumance. Sous Auguste et Tibère, le problème de la Maurétanie était resté en suspens mais, un an avant la mort de Ptolémée, Caligula réforma la politique de la Proconsulaire : La Numidie, qui dépendait alors du proconsul, devint territoire militaire romain sous gouverne directe de l’empereur, par l’entremise d’un légat chargé de mater toutes rebellions frontalières. Chaque décision prise aurait maintenant un retentissement conséquent sur le royaume maure dont l’annexion suivra de peu cette réorganisation.

La mort de Ptolémée

On ne sait si Ptolémée fut emprisonné par Caligula avant que ce dernier ne le fasse assassiner (rien n’est certain). Le meurtre aurait été commis durant l’hiver 39-40 (Jérôme Carcopino) et l’annexion suivra de peu la même année. Mais les circonstances qui entourent cette dernière restent incertaines ; le texte de Tacite a été perdu, ceux qui restent sont vagues (Dion Cassius, Suétone, Pline) ; les dernières monnaies frappées par Ptolémée datent de 39. Il est peu probable que la rivalité entre Caligula et Ptolémée ait porté sur la revendication à la grande-prétrise dIsis et, selon Sénèque, le Maure qui était en fonction de prêtrise justement -il aurait osé porter le vêtement de grand-prêtre lors de jeux de gladiateurs- aurait été mis en prison, à Rome, durant un an ou deux avant sa mort. On sait Caligula un peu fou à la fin mais l’émission de monnaie en 39 infirme cette thèse ; d’autre part, Suétone souligne la soudaineté de la décision impériale et Dion Cassius corrobore les faits ; toujours d’après Suétone, les relations entre Ptolémée et son neuveu Caligula étaient excellentes ; un aureus de 37 montre combien Ptolémée tenait à rappeler au nouveau princept les gloires du passé (ornements triomphaux reçus auparavant), sans doute pour l’assurer des services qu’il comptait encore rendre ; Caligula n’avait aucune raison de se débarrasser de Ptolémée puisque, n’ayant aucune descendance, la Maurétanie reviendrait légalement à l’Empire. Les raisons de cette mort demeurent une énigme de l’histoire.

Il faudra peut-être chercher, mais ce sera très difficile, du côté des liens familiaux entre les deux personnes, lesquels devaient interférer dans les prises de décisions politiques. Pour ce qui serait d’une ancienne rivalité religieuse, Ptolémée, bien que grand-prêtre, était peu convaincu par la déesse Isis ; aucun type isiaque n’a été retrouvé sur les monnaies maurétaniennes frappées sous Ptolémée. Si Caligula se prenait pour un demi-dieu, mélange d’Adonis, d’Attis et d’Osiris, il était prêt à embrasser n’importe quelle divinité et s’assimilait autant à Dyonisos dont il se croyait la réincarnation. On le voit mal revendiquer un culte précis en particulier.

Parmi les faits qui intéressaient directement ou indirectement les deux hommes, il faut remonter à la conjuration de Gaeluticus et de Lepidus, en 39 ; elle fut un drame politico-familial que Caligula résolut par une grande purge, dans le sang. Il est possible que des liens forts se sont tissés entre Ptolémée et Gaetulicus, fils de Cossus avec lequel le roi avait combattu jadis, mais on ne comprend pas le mobile qui aurait pu pousser Ptolémée à mettre en danger son trône, son royaume et sa vie, en intervenant de près ou de loin dans cette conjuration. Une autre thèse est en cours d’élaboration (J. Cl. Faur) qui voit en Ptolémée un rival prêt à tout : de par sa double origine, latine par Antoine, son grand-père, pharaonienne par la grande Cléopâtre, sa grand-mère, il compensait largement son rang de roi vassal pour pouvoir figurer sur la liste de prétendants au principat romain (hé oui, cela peut paraître osé). A partir de ce moment, il est aisé de penser que Ptolémée ait pu perdre l’estime de son neveu, et qu’il ait aussi, comme le dit M. C. Trannoy, négligé les précautions les plus élémentaires : sans être jamais venu spontanément offrir ses hommages au nouveau maître de Rome, il omet à Lyon de se présenter avec l’humilité que Caligula aimait à voir chez tous ceux qui l’approchaient et qu’il exigeait notamment de rois inféodés à l’Empire. Et, dans un contexte ouvert de règlement de compte, il n’a pas su -ou pas voulu- distinguer toutes les interprétations qu’un vêtement de pourpre ne manquait pas de susciter.

ANNEXE

Tacfarinas :

XXIV – Aussi, Tacfarinas avait-il répandu le bruit que la puissance romaine était réduite en miettes par d’autres nations et, pour cette raison, forcée de quitter peu à peu l’Afrique : ceux qu’elle y avait laissés pouvaient être enveloppés, si tous les hommes qui préféraient l’indépendance à l’esclavage faisaient effort contre eux. Il augmenta ses forces, établit son camp devant Thubusque et fait le blocus de la place.

Mais Dolabella rassembla tout ce qu’il avait de troupes, puis, grâce à la terreur qu’inspira le nom romain et aussi à l’incapacité où sont les Numides d’affronter l’infanterie en ligne, il ne se fut pas plutôt mis en marche qu’il fit lever le blocus, et fortifia ses points d’appui ; en même temps il arrêta la défection des chefs musulames en les faisant frapper de la hache. Puis, instruit par plusieurs campagnes contre Tacfarinas qu’il était impossible à une troupe pesamment armées et marchant en un seul corps de poursuivre utilement un ennemi vagabond, il appela à lui le roi Ptolémée et ses sujets et forma quatre colonnes qu’il confia à des lieutenants et à des tribuns ; les bandes chargées des razzias furent commandées par des officiers de choix pris parmi les Maures ; quant à lui, il était là en personne, pour veiller à tout.

XXV – Bientôt on apporta la nouvelle que les Numides, arrivés auprès d’un fort à demi-ruiné, qu’ils avaient naguère incendié eux-même et qui s’appelle Auzia, y ont dressé leurs gourbis et s’y sont installés, confiants dans la position fermée de tous côtés par de vastes ravins boisés. Alors les cohortes et les ailes, sans bagages et ignorant où on les conduit, sont menées en avant à marches forcées.

Le commençait à peine qu’au son des trompettes et en poussant un cri terrible, les Romains abordaient les barbares à demi-endormis ; les chevaux des Numides étaient entravés ou dispersés dans tous les sens pour la pâture. Du côté des Romains, l’infanterie en rangs serrés, les escadrons en bataille, tout était disposé pour le combat ; chez l’ennemi, au contraire, absolument surpris, point d’armes, point d’ordre, point de plan ; comme s’ils eussent été des troupeaux, on les bousculait, on les tuait, on les prenait. Irrité par les souvenirs de ses fatigues contre un ennemi qui s’était dérobé à la bataille tant de fois souhaitée, le soldat se gorgeait de vengeance et de sang.

On fait circuler dans les manipules l’ordre de s’attacher à Tacfarinas, connu de tous après tant de combats ; seule la mort de ce chef mettrait un terme à la guerre. Mais lui, quand il voit ses gardes abattus autour de lui, son fils déjà enchaîné et les Romains affluant de toutes parts, il s’élance au milieu des traits et, par une mort qui ne fut pas sans vengeance, échappe à la captivité. Tel fut le terme mis à la guerre.

Tacite, Annales, Les Belles Lettres, Paris, 1966, pp. 190-191.

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L’impérialisme romain, de Bocchus Ier à Ptolémée #1

LE STATUT DE LA MAURETANIE

La question du testament de Bocchus le Jeune

En 33 av. J.-C., Bocchus le Jeune meurt sans laisser d’héritier. Cela représente un bouleversement politique majeur pour la Maurétanie puisque, selon l’historien grec du II-IIIème siècle ap. J.-C. Dion Cassius, Octave-Auguste se serait approprié l’ensemble du territoire en l’inscrivant au nombre des communautés (provinces ?) romaines. Cependant, pour les historiens modernes, la question du testament qu’aurait laissé Bocchus le jeune reste sans réponse. La politique de la Rome impériale avait légalisé, et c’est ce qui lui a permis d’exister, le legs testamentaire de territoires dépourvus d’héritier. La coutume avait été instaurée du temps de la république pour régler les jeux d’alliance avec le monde grec, et rendait légale l’annexion de fait de nombreux royaumes et principautés du pourtour méditerranéen. Dans le cas de la Maurétanie, il ne subsiste aucun document rendant l’opération licite et, en -27, le territoire n’est pas administré par Auguste, qui le refuse. Rome avait-elle les moyens d’administrer ce vaste territoire ? Rien n’est moins sûr.

Les rapports entretenus par Bocchus avec la Rome hégémonique sont sans équivoque ; tout en ayant conservé une certaine autonomie, Bocchus était client de Rome, et l’empereur Auguste son patronus depuis la mort de César. Plus précisément, son attachement aux latins passait déjà pour féodalité à la cause romaine. Si le royaume berbère était considéré comme bien royal, il n’en allait pas de même dans l’esprit d’un romain, même empereur : toute acquisition de cette nature passait au bien public, en ager publicus. Le peuple de Rome considérait comme légitimement sien tout bien, en absence d’un héritier et, si Bocchus a eu des fils comme Dion Cassius semble l’indiquer, personne n’a eu l’audace de revendiquer quoi que ce soit. Notons que le droit romain, du temps de  la république, a emprunté au droit grec séleucide qui faisait du roi un héritier de substitution incontournable pour tout ce qui concernait les biens laissés vacants et en déshérence. Il ne faut donc pas s’étonner si le peuple numide, qui appartient à l’aguellid en tant que sujet royal, ait pu devenir maurétanien sous Bocchus Ier et sous son fils plus tard. L’histoire des Numides de l’Ouest deviendra maurétanienne sans qu’il n’y ait eu de véritables invasions par les Marocains ou Maures.

Contrairement à ce que semble affirmer Mahfoud Kaddache dans son Algérie des Algériens, jamais le peuple n’était consulté sur les questions politiques majeures, le roi passait contrat directement avec le pays dominant et se devait de contenir tout mécontentement. Le droit international permettait une remise en cause de cet engagement par chaque nouvel aguellid arrivant au pouvoir, roi souvent placé par Rome, cela va de soi. Ainsi, Ptolémée renouvellera le lien pour lequel son père Juba II avait opté auparavant. Choix opérés sous la menace de toutes façons. L’allégeance à Rome est également reconductible dès qu’un nouvel empereur s’assoit sur le trône et, après avoir servi Tibère dans sa lutte contre le révolté Tacfarinas, Ptolémée dut se plier une fois de plus aux exigences du terrible Caligula.

Ce statut de la Maurétanie reste indéterminé. Vassalité ? pas encore. Auguste mentionne bien l’accroissement de l’empire sous son principat en se prévalant d’avoir étendu les bornes de toutes les provinces du Peuple romain, voisines des nations qui n’obéissaient pas à son (notre )autorité. Le texte ne précise pas si la Maurétanie est comprise dans l’ensemble. Royaume ami ? Suétone rapporte : il (Octave) pris soin d’eux comme si vraiment ils étaient membres et partie de l’Empire.

Mais remontons à Bocchus le vieux. Si la partie occidentale (à l’est du fleuve Mouloucha) de la Numidie lui est revenue à la fin de la guerre de Jugurtha contre Rome, c’est bien cette dernière qui la lui légua pour services rendus. Cela n’avait pas été sans reproches de la part des envoyés de Rome et, si Sylla confirma ce gain territorial, c’est uniquement parce que Bocchus le vieux l’avait finalement rejoint en trahissant Jugurtha. On peut aller plus loin en remontant dans le temps. Lorsque Siphax perd sa guerre contre Massinissa, c’est déjà Rome qui donne à ce dernier les deux Numidie et c’est Rome qui pouvait de fait décider du sort du nouveau royaume dès cette époque. Sans l’administrer, Rome gardait un regard bien ou malveillant sur ses voisins tumultueux. Seule la Maurétanie des origines, le Maroc actuel, connut une vraie indépendance vis-à-vis de Rome ; la dynastie maure et Rome ne se fréquentaient pas. Il faudra attendre 200 ans pour que le regard de Rome sur cette partie de l’Afrique change, soit grâce à un testament, en bonne et due forme, laissé par son monarque, soit parce que Rome use du droit international déjà en vigueur sur tout l’est Méditerranéen où les biens en déshérence reviennent automatiquement au plus fort, à Rome donc.

Carte montrant le futur découpage de l’Afrique du Nord par Rome (en orange le royaume maure, en mauve la partie proconsulaire)

La Maurétanie de l’inter-règne

De même qu’il le pratiquait sur les territoires annexés quand Rome mettait à la tête du pouvoir un monarque sans pouvoirs réels, l’Empire aurait pu choisir un héritier à placer sur le trône rendu vacant, ce, tout en s’inscrivant dans la droite ligne de la tradition africaine. Il y aura une période d’inter-règne, qui évitera sans doute l’option de la création d’un nouveau protectorat ; il semblerait donc que le choix se soit porté assez vite sur l’annexion pure et simple du pays, long processus engagé deux siècles auparavant en ce qui concernait les deux Numidie, fait assez nouveau et inexpliqué en l’absence d’un testament de Bocchus, pour ce qui est de la Maurétanie marocaine (future Tingitane). Dans le conflit qui opposait Octave à Antoine, deux visions de l’avenir romain s’affrontaient : Antoine plaçait des roitelets dans chaque contrée annexée par lui, alors qu’Octave, qui l’accusait de déposséder le Peuple romain, se conformait entièrement à la tradition républicaine où l’on voyait d’un très mauvais oeil tout système monarchique, toujours associé à la tyrannie dans l’inconscient collectif. Octave préférait déposer les rois et n’hésitait pas, en cas de résistance à Rome, à les déposséder de tous leurs biens royaux, dès les premiers accrocs.

Jusqu’à César, la politique romaine en Afrique du Nord se limitait à occuper la partie Est, soit l’ancienne Carthage à laquelle s’était ajouté le petit royaume perdu par Juba Ier (Africa nova). C’est bien dans la tête d’Octave-Auguste que germa l’idée d’une unification administrative de toute l’Afrique (Africa vetus de Tripolitaine et de Cyrénaïque + Africa nova), et tout porte à croire que son plan était déjà bien tracé avant la bataille d’Actium (-31), bien avant la mort de Bocchus le jeune (-33). Si bien que l’annexion de la Maurétanie ne serait qu’une intégration logique et cohérente à ce vaste ensemble, en vue d’une romanisation progressive de toute la Méditerranée.

La surveillance du territoire maurétanien s’opérait depuis un bon moment à partir de la province de Bétique, en Espagne du Sud, et par l’Est, c’est à dire de la nouvelle province d’Africa nova ; une légion (ou seulement quelques unités) stationnait en permanence à Caesarea (Cherchell). On peut aussi penser que de nombreuses colonies étaient en cours d’installation, en Gaule, en Corse et en Afrique (Maurétanie comprise), depuis qu’Octave eut dû renvoyer, en -36, 20000 de ses légionnaires vétérans qui réclamaient des terres. La Maurétanie était donc devenue terre romaine bien avant de disposer d’un statut politique et administratif légal et régulier.

Rien ne permet d’affirmer, mais on peut le supposer, que les deux Maurétanie aient été supervisées par deux préfets, il n’y a aucun document pour l’attester. De même, on ne sait toujours pas si ce royaume sans souverain payait un tribut à Rome, les textes ne le mentionnent pas. Sur les monnaies frappées en Maurétanie, que l’archéologie met à jour, on retrouve bien toute la symbolique africaine (lion, taureau, éléphants, effigie d’Hammon, Africa…) mais toutes les légendes, toujours en caractères latins, se rapportent à Auguste : IMP. CAESAR, DIVI FILII, AUGUSTUS… Le nom du prince maure peut apparaître sans pour autant qu’incombe à celui-ci une quelconque responsabilité au sein de la principauté : malgré le flou historique, dès 33 av. J.-C., la Maurétanie avaient très certainement totalement perdu son autonomie politique même si, en 32, le pays ne connaissait pas encore de présence romaine effective. Que faisait le jeune Juba (futur Juba Ier) de tout ce temps-là ? Il accompagnait Octave dans de nombreuses campagnes militaires, peut-être celle d’Espagne.

En -27, la Maurétanie est à la fois propriété romaine (de fait) et non administrée par Rome, ce qui en fait un territoire hors du cadre légal du droit international de l’époque. Mais, puisque c’est Rome qui domine, c’est elle qui fait les lois et crée des hors-la-loi. La plupart des textes de l’époque se contredisent, il est parfois difficile de traduire le terme Africa ; tantôt c’est une province sous administration romaine, la Maurétanie semblerait alors en être écartée ; soit il s’agit de l’entité géographique englobant tout l’ensemble libyen (de l’Atlantique aux confins de la Lybie actuelle), l’annexion serait alors déjà bien présente dans toutes les têtes romaines. Si l’on s’en remet uniquement aux textes d’Auguste lui-même, jamais il ne mentionne la Maurétanie pour la ranger au rang des provinces romaines ni pour penser au protectorat comprenant un souverain maure ou numide ; seulement comme territoires sous le regard de Rome. Ce qui est certain, c’est que de 33 à 25 av.J.-C., des colons romains se sont installés illégalement, puisque sur une terre dépossédée de toute  identité statutaire. Ce n’est qu’à partir de -25 que cette terre fut transmise à un prince de dynastie massyle (Numidie de l’est). Le cas de l’inter-règne maurétanien reste un cas unique et exceptionnel dans l’histoire de l’Empire romain et, de l’ambition première qui consistait à annexer, Octave s’est vu ensuite pencher pour un royaume protégé ; un laps de temps nécessaire car il lui aura permis de préserver ses propres intérêts.

ANNEXION ET PROTECTORAT EN MAURETANIE (1ère partie)

Les points communs aux deux systèmes

Revenons en arrière dans l’histoire de la République romaine. Dès le traité d’Apamée (-190 environ), il s’était constitué un Empire lato sensu formé d’entités plus ou moins dépendantes de Rome, et un Empire stricto sensu, déjà organisé en provinces. A partir de 140 et jusqu’en 72 av. J.-C., la politique de couverture frontalière mise en place auparavant par Rome, change au profit de l’annexion pure et simple des royaumes conquis, avec pour conséquence la perte du bouclier que ces zones frontières représentaient. Lucullus fut le premier à renouer avec les méthodes d’antan, plus diplomatiques ; Pompée y mit plus de cohérence encore et Antoine ne fit que simplifier le processus (Cf. Th. Liebbman-Francfort in La frontière orientale dans la politique extérieure de la République romaine, depuis le traité d’Apamée jusqu’à la fin de la conquête asiatique de Pompée). En annexant la Maurétanie, Octave mettrait en péril le fragile équilibre que Rome venait à peine d’installer sur l’ensemble de l’Orient.

De la République à l’Empire romain

Durant la suite de son règne, non seulement Octave ne défit aucun royaume mais, au contraire, la plupart des dynasties qu’il avait défaites, furent rétablies. Le pragmatisme l’a emporté et, finalement, c’est ce choix ,porté après la bataille d’Actium vers plus de souplesse diplomatique, qui permettra l’intronisation du prince massyles, Juba II. Cependant, durant la période augustéenne, l’évolution juridique entraîna la transformation du statut de ces royaumes considérés jusqu’alors comme externae gentes autonomes et relevant du droit international, à celui de propriété du Peuple romain. Ce qui arriva à la Maurétanie dès 33 av. J.-C. et il faut souligner que, si l’ancienne dynastie spoliée est restaurée, sur le trône maure sera placé un prince numide (ni les rois maures ni les aguellid massaessyles n’ont eu de descendants). Rome décidera de tout et pourra, à tout moment, révoquer le suzerain.

L’Algérien actuel peut regretter ce glissement opéré depuis la mort de Massinissa, considéré comme le héros de la Nation algérienne, jusqu’à l’avènement de Juba II dont le personnage suscite une certaine amnésie. Gergovie oui, Alésia non. Les Français auraient donc un peu le même problème. Mais c’est bien le héros qui confia, au seuil de sa mort, la protection de son pays, de son peuple, à Scipion Emilien ; c’est bien Jugurtha, autre héros et non des moindres, qui commit tant d’erreurs à la fois sur le plan diplomatique, que stratégique et/ou tactique ; c’est illégitimement que Bocchus le Vieux tente de substituer, aux vainqueurs, le territoire perdu par Jugurtha, ce qui entraîne des représailles de la part de Rome qui pose la main sur le royaume maure en -33. L’histoire prend des directions regrettables, même des siècles après. Un prince numide sur un trône maure et une Numidie qui s’appellera désormais Maurétanie ! Mais le peuple est berbère, ne l’oublions pas, du Maroc à la Tunisie.

Nous sommes aux débuts du règne d’Octave quand le royaume de feu Bocchus II, qui a échappé à l’annexion, est restauré en 25 av.J.-C. -ceci dit, on passe d’un roi maure à, de nouveau, un souverain numide. Qu’est-ce qui a poussé Octave à faire ce choix quand on sait qu’il annexe, dans le même temps, d’autres royaumes en Orient ? Les historiens s’accordent sur les raisons économiques qui empêchait Rome de déployer autant de légions qu’elle le souhaitait, alors que la guerre se passait sur de nombreux fronts, en Espagne, en Arabie et en Éthiopie (en amont de Syène). Ce n’est pas suffisant puisque rien n’empêchait le princeps d’annexer ailleurs. A y observer de plus près, le statut de protectorat et celui de province annexée n’était pas si éloignés que cela. Pour Rome, la fonction de roi soumis entièrement à Elle n’est pas si différente de celle d’un préfet romain. Caligula le confirmera par la suite puisqu’en 40 ap. J.-C. il annexera la Maurétanie laissée sans héritiers directs, mais laissera de nombreux Etats naître en Orient.

Souverain vassal ou gouverneur romain, le princeps n’y voyait que des points communs et, pendant longtemps, Rome utilisera ces deux statuts à sa guise sans que cela ne génère de troubles au sein de l’Empire, le roi étant en fin de compte un fondé de pouvoir comme un autre. D’ailleurs, lorsque le roi maure plaisait à l’empereur, les récompenses étaient celles que Rome octroyait à ses meilleurs généraux : Juba II eut l’honneur de recevoir les ornements triomphaux (cérémonie au cours de laquelle un général vainqueur défilait dans Rome à la tête de ses troupes et recevait la toge brodée et le bâton d’ivoire) pour avoir apporté une aide précieuse contre les Gétules, en 6 ap. J.-C. ; il en fut de même lors de la contribution de Ptolémée dans l’arrestation du Musulames Tacfarinas en 24. Ces alliances, imposées par Rome aux différents peuples de la Méditerranée (Alpes comprises), non seulement permettaient à l’Empire de réaliser des économies de gestion administrative et en défense militaire, mais aboutissait, à force, à la réalisation d’un bouclier défensif et protecteur enveloppant la Cité latine. En Afrique du Nord, Auguste ne fit que reproduire un système extrêmement efficace mis auparavant en place en Orient. Au roi maurétanien incombaient la surveillance de l’ensemble du pays romain en Africa et la mission d’en assurer le total contrôle politique et administratif ; au besoin, il devait soumettre toute tribu berbère un peu rebelle ou menaçante, qu’elle fut maure, numide, gétule ou garamante. C’est dire la confiance que pouvait accorder Octave-Auguste aux rois numides.

En pratiquant une économie des moyens tout en s’attaquant à plusieurs fronts en même temps, Rome ne faisait qu’allonger la durée des conflits en cours. Son armée, restreinte, ne pouvait en fait que contenir les tribus ennemies sur un territoire limité dont elle contrôlait l’accès grâce aux détachements qu’elle plaçait en des positions stratégiques ; et il faut préciser qu’Octave, bien que pacificateur excellent, était un piètre militaire. Les différents princes faisaient le reste, c’est à dire l’essentiel. L’allégeance faite à Rome par les nombreux dynastes conférait à l’empereur davantage de prestige : lorsque le prince se déplaçait en province, ceux-ci formaient autour de lui une escorte prestigieuse ; d’autres venaient se réfugier auprès de lui lorsqu’ils n’avaient plus la main dans leur foyer respectif. En retour, l’Auguste les honorait en les faisant participer aux diverses campagnes militaires romaines (Ptolémée de Maurétanie a ainsi accompagné Caligula dans sa campagne de Germanie).

Il faut replacer l’histoire dans son contexte de résonance culturelle hellénique ; contexte dont l’empereur saura tirer parti. Tout peuple était fier, finalement, d’entrer dans le cercle des privilégiés qui bénéficiaient de l’important legs grec. A ce propos, le statut de la Grèce rendait celle-ci quasiment indépendante vis-à-vis de Rome. L’hellénisation que permettait une adhésion aux valeurs romaines, servait en réalité d’alibi à l’ingérence implicite de Rome et surtout à l’installation de négociants romains dans les contrées soumises. En plaçant un prince numide amateur d’hellénisme (Juba II), Rome espérait conquérir par son biais le coeur des indigènes et rallier à la cause italienne les chefs tribaux et ceux des communautés urbaines.

Repérage des peuples de l’Afrique du Nord sous Auguste

ANNEXE

La colonisation officielle :

La colonisation officielle, formule préférée de la politique impériale, qui assignait à des vétérans légionnaires des communes et leurs territoires, s’accompagnait également de l’ouverture de voies nécessaires à l’exploitation des étendues concédées. Nous connaissons aujourd’hui en Afrique du Nord une formule identique, celle des chemins de colonisation dont les destinées économiques sont toujours liées à l’avenir des centres qu’ils desservent.

Ces installations d’anciens militaires ont été fréquentes au début de l’occupation romaine. Nous avons vu Auguste enclaver de telles colonies dans le royaume allié de Juba II, Claude établir à Opidum novum, Nerva à Sétif, Trajan à Timgad. Mais il semble bien qu’un région ait été à cet égard particulièrement favorisée : à l’époque des Antonins, sur les hautes plaines qui au Nord et au Nord-Ouest environnaient Lambaese, un grand nombre de vétérans furent installés à Casae, Tadutti, Diana Veteranorum, Lamasba, Lambiridi. Deux au moins de ces groupements, le troisième et le quatrième, devinrent par la suite des villes importantes ; leur réseau routier témoigna d’une belle vitalité et les bornes militaires s’y pressèrent en foule.

Cet exemple, entre tant d’autres, apporte une démonstration spécifique de la méthode romaine de colonisation du territoire africain. Le but recherché était l’assimilation de plus en plus poussée des indigènes, leur adhésion au genre de vie latin, objets que symbolise un nom : la Romanisation ; le moyen suivi, l’appel des populations à la vie urbaine par la création de nouveaux centres et l’éducation des anciens.

En ce sens, les Romains ont-ils innové ? Non, mais ils ont énergiquement stimulé l’évolution de la fixation des tribus nomades à un cadre sédentaire, celle du groupement des Berbères en foyers de civilisation urbaine. Au village indigène que l’instinct de sécurité collective ou le besoin d’échanger avaient fait naître, on accola souvent quelque noyau de vétérans ou de marchands romains.

Lorsque des centres nouveaux furent créés en rase campagne, ils ne tardèrent pas à devenir un pôle d’attraction pour les paysans d’alentour ; de sorte que, de proche en proche et l’émulation aidant, on assista à un véritable épanouissement des institutions municipales, à une surenchère des cités à gagner de nouveaux titres et s’élever dans la hiérarchie administrative.
De simple cité indigène à statut pérégrinital, on devient municipal de constitution romaine, en espérant accéder un jour au rang de colonie, petite image de Rome en territoire provincial.
Enrichi par les bienfaits personnels d’un Hadrien, d’un Septime Sévère, le nombre de colonies et municipes atteignit plusieurs centaines à la fin du IIIème siècle en Afrique, et la cause urbaine semblait bien avoir gagné la partie.

Pierre Salama, Les voies romaines de l’Afrique du Nord, Alger, 1951, pp. 36-37.

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