L’impérialisme romain, de Bocchus Ier à Ptolémée #1

LE STATUT DE LA MAURETANIE

La question du testament de Bocchus le Jeune

En 33 av. J.-C., Bocchus le Jeune meurt sans laisser d’héritier. Cela représente un bouleversement politique majeur pour la Maurétanie puisque, selon l’historien grec du II-IIIème siècle ap. J.-C. Dion Cassius, Octave-Auguste se serait approprié l’ensemble du territoire en l’inscrivant au nombre des communautés (provinces ?) romaines. Cependant, pour les historiens modernes, la question du testament qu’aurait laissé Bocchus le jeune reste sans réponse. La politique de la Rome impériale avait légalisé, et c’est ce qui lui a permis d’exister, le legs testamentaire de territoires dépourvus d’héritier. La coutume avait été instaurée du temps de la république pour régler les jeux d’alliance avec le monde grec, et rendait légale l’annexion de fait de nombreux royaumes et principautés du pourtour méditerranéen. Dans le cas de la Maurétanie, il ne subsiste aucun document rendant l’opération licite et, en -27, le territoire n’est pas administré par Auguste, qui le refuse. Rome avait-elle les moyens d’administrer ce vaste territoire ? Rien n’est moins sûr.

Les rapports entretenus par Bocchus avec la Rome hégémonique sont sans équivoque ; tout en ayant conservé une certaine autonomie, Bocchus était client de Rome, et l’empereur Auguste son patronus depuis la mort de César. Plus précisément, son attachement aux latins passait déjà pour féodalité à la cause romaine. Si le royaume berbère était considéré comme bien royal, il n’en allait pas de même dans l’esprit d’un romain, même empereur : toute acquisition de cette nature passait au bien public, en ager publicus. Le peuple de Rome considérait comme légitimement sien tout bien, en absence d’un héritier et, si Bocchus a eu des fils comme Dion Cassius semble l’indiquer, personne n’a eu l’audace de revendiquer quoi que ce soit. Notons que le droit romain, du temps de  la république, a emprunté au droit grec séleucide qui faisait du roi un héritier de substitution incontournable pour tout ce qui concernait les biens laissés vacants et en déshérence. Il ne faut donc pas s’étonner si le peuple numide, qui appartient à l’aguellid en tant que sujet royal, ait pu devenir maurétanien sous Bocchus Ier et sous son fils plus tard. L’histoire des Numides de l’Ouest deviendra maurétanienne sans qu’il n’y ait eu de véritables invasions par les Marocains ou Maures.

Contrairement à ce que semble affirmer Mahfoud Kaddache dans son Algérie des Algériens, jamais le peuple n’était consulté sur les questions politiques majeures, le roi passait contrat directement avec le pays dominant et se devait de contenir tout mécontentement. Le droit international permettait une remise en cause de cet engagement par chaque nouvel aguellid arrivant au pouvoir, roi souvent placé par Rome, cela va de soi. Ainsi, Ptolémée renouvellera le lien pour lequel son père Juba II avait opté auparavant. Choix opérés sous la menace de toutes façons. L’allégeance à Rome est également reconductible dès qu’un nouvel empereur s’assoit sur le trône et, après avoir servi Tibère dans sa lutte contre le révolté Tacfarinas, Ptolémée dut se plier une fois de plus aux exigences du terrible Caligula.

Ce statut de la Maurétanie reste indéterminé. Vassalité ? pas encore. Auguste mentionne bien l’accroissement de l’empire sous son principat en se prévalant d’avoir étendu les bornes de toutes les provinces du Peuple romain, voisines des nations qui n’obéissaient pas à son (notre )autorité. Le texte ne précise pas si la Maurétanie est comprise dans l’ensemble. Royaume ami ? Suétone rapporte : il (Octave) pris soin d’eux comme si vraiment ils étaient membres et partie de l’Empire.

Mais remontons à Bocchus le vieux. Si la partie occidentale (à l’est du fleuve Mouloucha) de la Numidie lui est revenue à la fin de la guerre de Jugurtha contre Rome, c’est bien cette dernière qui la lui légua pour services rendus. Cela n’avait pas été sans reproches de la part des envoyés de Rome et, si Sylla confirma ce gain territorial, c’est uniquement parce que Bocchus le vieux l’avait finalement rejoint en trahissant Jugurtha. On peut aller plus loin en remontant dans le temps. Lorsque Siphax perd sa guerre contre Massinissa, c’est déjà Rome qui donne à ce dernier les deux Numidie et c’est Rome qui pouvait de fait décider du sort du nouveau royaume dès cette époque. Sans l’administrer, Rome gardait un regard bien ou malveillant sur ses voisins tumultueux. Seule la Maurétanie des origines, le Maroc actuel, connut une vraie indépendance vis-à-vis de Rome ; la dynastie maure et Rome ne se fréquentaient pas. Il faudra attendre 200 ans pour que le regard de Rome sur cette partie de l’Afrique change, soit grâce à un testament, en bonne et due forme, laissé par son monarque, soit parce que Rome use du droit international déjà en vigueur sur tout l’est Méditerranéen où les biens en déshérence reviennent automatiquement au plus fort, à Rome donc.

Carte montrant le futur découpage de l’Afrique du Nord par Rome (en orange le royaume maure, en mauve la partie proconsulaire)

La Maurétanie de l’inter-règne

De même qu’il le pratiquait sur les territoires annexés quand Rome mettait à la tête du pouvoir un monarque sans pouvoirs réels, l’Empire aurait pu choisir un héritier à placer sur le trône rendu vacant, ce, tout en s’inscrivant dans la droite ligne de la tradition africaine. Il y aura une période d’inter-règne, qui évitera sans doute l’option de la création d’un nouveau protectorat ; il semblerait donc que le choix se soit porté assez vite sur l’annexion pure et simple du pays, long processus engagé deux siècles auparavant en ce qui concernait les deux Numidie, fait assez nouveau et inexpliqué en l’absence d’un testament de Bocchus, pour ce qui est de la Maurétanie marocaine (future Tingitane). Dans le conflit qui opposait Octave à Antoine, deux visions de l’avenir romain s’affrontaient : Antoine plaçait des roitelets dans chaque contrée annexée par lui, alors qu’Octave, qui l’accusait de déposséder le Peuple romain, se conformait entièrement à la tradition républicaine où l’on voyait d’un très mauvais oeil tout système monarchique, toujours associé à la tyrannie dans l’inconscient collectif. Octave préférait déposer les rois et n’hésitait pas, en cas de résistance à Rome, à les déposséder de tous leurs biens royaux, dès les premiers accrocs.

Jusqu’à César, la politique romaine en Afrique du Nord se limitait à occuper la partie Est, soit l’ancienne Carthage à laquelle s’était ajouté le petit royaume perdu par Juba Ier (Africa nova). C’est bien dans la tête d’Octave-Auguste que germa l’idée d’une unification administrative de toute l’Afrique (Africa vetus de Tripolitaine et de Cyrénaïque + Africa nova), et tout porte à croire que son plan était déjà bien tracé avant la bataille d’Actium (-31), bien avant la mort de Bocchus le jeune (-33). Si bien que l’annexion de la Maurétanie ne serait qu’une intégration logique et cohérente à ce vaste ensemble, en vue d’une romanisation progressive de toute la Méditerranée.

La surveillance du territoire maurétanien s’opérait depuis un bon moment à partir de la province de Bétique, en Espagne du Sud, et par l’Est, c’est à dire de la nouvelle province d’Africa nova ; une légion (ou seulement quelques unités) stationnait en permanence à Caesarea (Cherchell). On peut aussi penser que de nombreuses colonies étaient en cours d’installation, en Gaule, en Corse et en Afrique (Maurétanie comprise), depuis qu’Octave eut dû renvoyer, en -36, 20000 de ses légionnaires vétérans qui réclamaient des terres. La Maurétanie était donc devenue terre romaine bien avant de disposer d’un statut politique et administratif légal et régulier.

Rien ne permet d’affirmer, mais on peut le supposer, que les deux Maurétanie aient été supervisées par deux préfets, il n’y a aucun document pour l’attester. De même, on ne sait toujours pas si ce royaume sans souverain payait un tribut à Rome, les textes ne le mentionnent pas. Sur les monnaies frappées en Maurétanie, que l’archéologie met à jour, on retrouve bien toute la symbolique africaine (lion, taureau, éléphants, effigie d’Hammon, Africa…) mais toutes les légendes, toujours en caractères latins, se rapportent à Auguste : IMP. CAESAR, DIVI FILII, AUGUSTUS… Le nom du prince maure peut apparaître sans pour autant qu’incombe à celui-ci une quelconque responsabilité au sein de la principauté : malgré le flou historique, dès 33 av. J.-C., la Maurétanie avaient très certainement totalement perdu son autonomie politique même si, en 32, le pays ne connaissait pas encore de présence romaine effective. Que faisait le jeune Juba (futur Juba Ier) de tout ce temps-là ? Il accompagnait Octave dans de nombreuses campagnes militaires, peut-être celle d’Espagne.

En -27, la Maurétanie est à la fois propriété romaine (de fait) et non administrée par Rome, ce qui en fait un territoire hors du cadre légal du droit international de l’époque. Mais, puisque c’est Rome qui domine, c’est elle qui fait les lois et crée des hors-la-loi. La plupart des textes de l’époque se contredisent, il est parfois difficile de traduire le terme Africa ; tantôt c’est une province sous administration romaine, la Maurétanie semblerait alors en être écartée ; soit il s’agit de l’entité géographique englobant tout l’ensemble libyen (de l’Atlantique aux confins de la Lybie actuelle), l’annexion serait alors déjà bien présente dans toutes les têtes romaines. Si l’on s’en remet uniquement aux textes d’Auguste lui-même, jamais il ne mentionne la Maurétanie pour la ranger au rang des provinces romaines ni pour penser au protectorat comprenant un souverain maure ou numide ; seulement comme territoires sous le regard de Rome. Ce qui est certain, c’est que de 33 à 25 av.J.-C., des colons romains se sont installés illégalement, puisque sur une terre dépossédée de toute  identité statutaire. Ce n’est qu’à partir de -25 que cette terre fut transmise à un prince de dynastie massyle (Numidie de l’est). Le cas de l’inter-règne maurétanien reste un cas unique et exceptionnel dans l’histoire de l’Empire romain et, de l’ambition première qui consistait à annexer, Octave s’est vu ensuite pencher pour un royaume protégé ; un laps de temps nécessaire car il lui aura permis de préserver ses propres intérêts.

ANNEXION ET PROTECTORAT EN MAURETANIE (1ère partie)

Les points communs aux deux systèmes

Revenons en arrière dans l’histoire de la République romaine. Dès le traité d’Apamée (-190 environ), il s’était constitué un Empire lato sensu formé d’entités plus ou moins dépendantes de Rome, et un Empire stricto sensu, déjà organisé en provinces. A partir de 140 et jusqu’en 72 av. J.-C., la politique de couverture frontalière mise en place auparavant par Rome, change au profit de l’annexion pure et simple des royaumes conquis, avec pour conséquence la perte du bouclier que ces zones frontières représentaient. Lucullus fut le premier à renouer avec les méthodes d’antan, plus diplomatiques ; Pompée y mit plus de cohérence encore et Antoine ne fit que simplifier le processus (Cf. Th. Liebbman-Francfort in La frontière orientale dans la politique extérieure de la République romaine, depuis le traité d’Apamée jusqu’à la fin de la conquête asiatique de Pompée). En annexant la Maurétanie, Octave mettrait en péril le fragile équilibre que Rome venait à peine d’installer sur l’ensemble de l’Orient.

De la République à l’Empire romain

Durant la suite de son règne, non seulement Octave ne défit aucun royaume mais, au contraire, la plupart des dynasties qu’il avait défaites, furent rétablies. Le pragmatisme l’a emporté et, finalement, c’est ce choix ,porté après la bataille d’Actium vers plus de souplesse diplomatique, qui permettra l’intronisation du prince massyles, Juba II. Cependant, durant la période augustéenne, l’évolution juridique entraîna la transformation du statut de ces royaumes considérés jusqu’alors comme externae gentes autonomes et relevant du droit international, à celui de propriété du Peuple romain. Ce qui arriva à la Maurétanie dès 33 av. J.-C. et il faut souligner que, si l’ancienne dynastie spoliée est restaurée, sur le trône maure sera placé un prince numide (ni les rois maures ni les aguellid massaessyles n’ont eu de descendants). Rome décidera de tout et pourra, à tout moment, révoquer le suzerain.

L’Algérien actuel peut regretter ce glissement opéré depuis la mort de Massinissa, considéré comme le héros de la Nation algérienne, jusqu’à l’avènement de Juba II dont le personnage suscite une certaine amnésie. Gergovie oui, Alésia non. Les Français auraient donc un peu le même problème. Mais c’est bien le héros qui confia, au seuil de sa mort, la protection de son pays, de son peuple, à Scipion Emilien ; c’est bien Jugurtha, autre héros et non des moindres, qui commit tant d’erreurs à la fois sur le plan diplomatique, que stratégique et/ou tactique ; c’est illégitimement que Bocchus le Vieux tente de substituer, aux vainqueurs, le territoire perdu par Jugurtha, ce qui entraîne des représailles de la part de Rome qui pose la main sur le royaume maure en -33. L’histoire prend des directions regrettables, même des siècles après. Un prince numide sur un trône maure et une Numidie qui s’appellera désormais Maurétanie ! Mais le peuple est berbère, ne l’oublions pas, du Maroc à la Tunisie.

Nous sommes aux débuts du règne d’Octave quand le royaume de feu Bocchus II, qui a échappé à l’annexion, est restauré en 25 av.J.-C. -ceci dit, on passe d’un roi maure à, de nouveau, un souverain numide. Qu’est-ce qui a poussé Octave à faire ce choix quand on sait qu’il annexe, dans le même temps, d’autres royaumes en Orient ? Les historiens s’accordent sur les raisons économiques qui empêchait Rome de déployer autant de légions qu’elle le souhaitait, alors que la guerre se passait sur de nombreux fronts, en Espagne, en Arabie et en Éthiopie (en amont de Syène). Ce n’est pas suffisant puisque rien n’empêchait le princeps d’annexer ailleurs. A y observer de plus près, le statut de protectorat et celui de province annexée n’était pas si éloignés que cela. Pour Rome, la fonction de roi soumis entièrement à Elle n’est pas si différente de celle d’un préfet romain. Caligula le confirmera par la suite puisqu’en 40 ap. J.-C. il annexera la Maurétanie laissée sans héritiers directs, mais laissera de nombreux Etats naître en Orient.

Souverain vassal ou gouverneur romain, le princeps n’y voyait que des points communs et, pendant longtemps, Rome utilisera ces deux statuts à sa guise sans que cela ne génère de troubles au sein de l’Empire, le roi étant en fin de compte un fondé de pouvoir comme un autre. D’ailleurs, lorsque le roi maure plaisait à l’empereur, les récompenses étaient celles que Rome octroyait à ses meilleurs généraux : Juba II eut l’honneur de recevoir les ornements triomphaux (cérémonie au cours de laquelle un général vainqueur défilait dans Rome à la tête de ses troupes et recevait la toge brodée et le bâton d’ivoire) pour avoir apporté une aide précieuse contre les Gétules, en 6 ap. J.-C. ; il en fut de même lors de la contribution de Ptolémée dans l’arrestation du Musulames Tacfarinas en 24. Ces alliances, imposées par Rome aux différents peuples de la Méditerranée (Alpes comprises), non seulement permettaient à l’Empire de réaliser des économies de gestion administrative et en défense militaire, mais aboutissait, à force, à la réalisation d’un bouclier défensif et protecteur enveloppant la Cité latine. En Afrique du Nord, Auguste ne fit que reproduire un système extrêmement efficace mis auparavant en place en Orient. Au roi maurétanien incombaient la surveillance de l’ensemble du pays romain en Africa et la mission d’en assurer le total contrôle politique et administratif ; au besoin, il devait soumettre toute tribu berbère un peu rebelle ou menaçante, qu’elle fut maure, numide, gétule ou garamante. C’est dire la confiance que pouvait accorder Octave-Auguste aux rois numides.

En pratiquant une économie des moyens tout en s’attaquant à plusieurs fronts en même temps, Rome ne faisait qu’allonger la durée des conflits en cours. Son armée, restreinte, ne pouvait en fait que contenir les tribus ennemies sur un territoire limité dont elle contrôlait l’accès grâce aux détachements qu’elle plaçait en des positions stratégiques ; et il faut préciser qu’Octave, bien que pacificateur excellent, était un piètre militaire. Les différents princes faisaient le reste, c’est à dire l’essentiel. L’allégeance faite à Rome par les nombreux dynastes conférait à l’empereur davantage de prestige : lorsque le prince se déplaçait en province, ceux-ci formaient autour de lui une escorte prestigieuse ; d’autres venaient se réfugier auprès de lui lorsqu’ils n’avaient plus la main dans leur foyer respectif. En retour, l’Auguste les honorait en les faisant participer aux diverses campagnes militaires romaines (Ptolémée de Maurétanie a ainsi accompagné Caligula dans sa campagne de Germanie).

Il faut replacer l’histoire dans son contexte de résonance culturelle hellénique ; contexte dont l’empereur saura tirer parti. Tout peuple était fier, finalement, d’entrer dans le cercle des privilégiés qui bénéficiaient de l’important legs grec. A ce propos, le statut de la Grèce rendait celle-ci quasiment indépendante vis-à-vis de Rome. L’hellénisation que permettait une adhésion aux valeurs romaines, servait en réalité d’alibi à l’ingérence implicite de Rome et surtout à l’installation de négociants romains dans les contrées soumises. En plaçant un prince numide amateur d’hellénisme (Juba II), Rome espérait conquérir par son biais le coeur des indigènes et rallier à la cause italienne les chefs tribaux et ceux des communautés urbaines.

Repérage des peuples de l’Afrique du Nord sous Auguste

ANNEXE

La colonisation officielle :

La colonisation officielle, formule préférée de la politique impériale, qui assignait à des vétérans légionnaires des communes et leurs territoires, s’accompagnait également de l’ouverture de voies nécessaires à l’exploitation des étendues concédées. Nous connaissons aujourd’hui en Afrique du Nord une formule identique, celle des chemins de colonisation dont les destinées économiques sont toujours liées à l’avenir des centres qu’ils desservent.

Ces installations d’anciens militaires ont été fréquentes au début de l’occupation romaine. Nous avons vu Auguste enclaver de telles colonies dans le royaume allié de Juba II, Claude établir à Opidum novum, Nerva à Sétif, Trajan à Timgad. Mais il semble bien qu’un région ait été à cet égard particulièrement favorisée : à l’époque des Antonins, sur les hautes plaines qui au Nord et au Nord-Ouest environnaient Lambaese, un grand nombre de vétérans furent installés à Casae, Tadutti, Diana Veteranorum, Lamasba, Lambiridi. Deux au moins de ces groupements, le troisième et le quatrième, devinrent par la suite des villes importantes ; leur réseau routier témoigna d’une belle vitalité et les bornes militaires s’y pressèrent en foule.

Cet exemple, entre tant d’autres, apporte une démonstration spécifique de la méthode romaine de colonisation du territoire africain. Le but recherché était l’assimilation de plus en plus poussée des indigènes, leur adhésion au genre de vie latin, objets que symbolise un nom : la Romanisation ; le moyen suivi, l’appel des populations à la vie urbaine par la création de nouveaux centres et l’éducation des anciens.

En ce sens, les Romains ont-ils innové ? Non, mais ils ont énergiquement stimulé l’évolution de la fixation des tribus nomades à un cadre sédentaire, celle du groupement des Berbères en foyers de civilisation urbaine. Au village indigène que l’instinct de sécurité collective ou le besoin d’échanger avaient fait naître, on accola souvent quelque noyau de vétérans ou de marchands romains.

Lorsque des centres nouveaux furent créés en rase campagne, ils ne tardèrent pas à devenir un pôle d’attraction pour les paysans d’alentour ; de sorte que, de proche en proche et l’émulation aidant, on assista à un véritable épanouissement des institutions municipales, à une surenchère des cités à gagner de nouveaux titres et s’élever dans la hiérarchie administrative.
De simple cité indigène à statut pérégrinital, on devient municipal de constitution romaine, en espérant accéder un jour au rang de colonie, petite image de Rome en territoire provincial.
Enrichi par les bienfaits personnels d’un Hadrien, d’un Septime Sévère, le nombre de colonies et municipes atteignit plusieurs centaines à la fin du IIIème siècle en Afrique, et la cause urbaine semblait bien avoir gagné la partie.

Pierre Salama, Les voies romaines de l’Afrique du Nord, Alger, 1951, pp. 36-37.

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