Vie ordinaire d’un citadin romano-africain

Repère de lecture : Personne ne pourra nier l’influence des mœurs romaines sur la civilisation numido-maurétanienne, du 1er siècle av. J.-C. jusqu’à la venue subite des Vandales et des Alains au Vème siècle. Pour beaucoup d’Algériens, cette empreinte est mal vécue, encore de nos jours, sous prétexte d’une domination – je me permets un léger pléonasme – autoritaire, voire tyrannique, imposée à leurs ancêtres d’autrefois. Ce ne fut pourtant pas totalement le cas, les influences des uns sur les autres tournaient, en fait, comme un maelström depuis des lustres au sein du vieux monde, avec ou sans guerres : influences protohistoriques sud-orientales, égyptiennes, phénico-hébraïques (qui offrent aux grecs l’alphabet dont on se sert toujours, même s’il a subi de profondes modifications), helléniques et carthaginoises, romaines enfin (et j’en passe), jusque-là. Bref, nous devrions plutôt parler d’une culture symbiotique méditerranéenne, bien vivante et jamais figée une bonne fois pour toute, à laquelle il faut adjoindre évidemment un souffle non négligeable nord-africain, mais pas que.

A l’arrivée des Romains, vont effectivement s’imposer de nouvelles normes pénales et juridiques, une architecture et des urbanitas propres à leur monde ; la vie quotidienne des Africains en sera changée, tout au moins dans les villes et les petites bourgades de Numidie dans un premier temps, en Maurétanie ensuite, avec, cependant, plus de difficultés à y faire admettre la nouvelle donne méditerranéenne (voir articles précédents). Le pays va s’enrichir, de manière exponentielle ; une élite peu nombreuse en sortira qui possèdera l’ensemble du patrimoine dont elle devra entièrement supporter la charge (évergétisme qui n’est pas typique aux Romains). La multitude est pauvre mais elle possède, en dehors des périodes de travail, d’un temps à consacrer aux loisirs et à l’appréciation des bonnes choses qui restent à sa portée. Le Romano-africain, qu’il soit riche ou pauvre, sera tantôt un épicurien stoïque, sinon un stoïcien hédoniste. Il ne perdra jamais la mesure des plaisirs terrestres. Son goût pour les arts et la littérature en particulier est un fait remarquable, le romano-africain dépassant presque le maître impérial à bien des égards dans ces domaines. Dans les villes et les colonies, la maison des Romano-africains, bien que bâtie sur un mode gréco-romain, ne possède pas d’atrium ou très rarement. Pas de cuisines à proprement parler non plus. Une autre spécificité de l’Afrique romanisée se trouve dans les différents styles élaborés par les artistes mosaïstes des deux régions : Césaréenne et Numidie.  Mais l’élément le plus marquant, sans aucun doute, est la quantité de grands hommes qu’aura su produire cette nouvelle société, romanisée dans un premier temps, «christianisante» par chevauchement ensuite.

 

L’habitat urbain romano-africain

L’espace privé des Romano-Africains est toujours bien séparé de l’environnement urbain et public, ne serait-ce que grâce à l’usage de simples tentures. On pense que les maisons citadines des villes romanisées étaient nombreuses et de petite taille au début de l’ère romano-africaine ; par rachats successifs, leur nombre a diminué cependant que la taille du bâti s’accroissait pour certains. A la fin de la période romaine d’Afrique, l’ordre architectural aura beaucoup perdu lorsque les maisons auront franchement empiété sur les rues de la ville, empêchant très souvent leur accès, notamment sur la périphérie des bourgs. La trace d’un escalier retrouvé parmi les ruines semble indiquer l’existence passée de maisons à plusieurs étages mais il est difficile de statuer sur ce point tant le paysage urbain algéro-tunisien est ruiné. Ainsi peut-on rencontrer, au sol, les empreintes de très grandes et surprenantes habitations. L’architecture générale de ces lieux de vie a conservé des Puniques la disposition des salles et la cour à péristyle, fontaines et bassins ; elle a emprunté à Rome divers éléments : l’oecus (salle de réception à colonnes pouvant se substituer ou s’ajouter à l’atrium classique, ce dernier étant plus rare au Maghreb) ; le triclinium (petite salle à manger disposant de trois lits et d’une table, souvent munie de baies vitrées) ; les thermes dont la présence (ou la taille) varie en fonction de la richesse du propriétaire ; enfin, les décors en mosaïque (non systématiques mais fort fréquents, surtout dans la période tardive) que les artistes locaux personnaliseront en ajoutant une touche des plus originales, signe marquant de l’âme berbère que l’on retrouve aussi dans le domaine littéraire, entre autres. L’art statuaire ne bénéficiera pas autant de ce particularisme nord-africain, le style restant gréco-romain jusqu’au bout, de nombreuses statues semblant de facture étrangère, donc importées.

Telles ruines, l’architecture et tout son corollaire, nous enseignent que l’art de vivre développé dans l’Afrique romaine (du IIème au Vème siècle), malgré un grand particularisme régional, reflète avant tout le grand courant qui traversa l’Antiquité, de l’Orient à l’Occident et du Midi  au Septentrion. Cependant et d’une part, les demeures les plus modestes, c’est à dire construites avec moins de moyens, donc avec des matériaux de moins bonne qualité, ne laissent quasiment aucune traces pouvant indiquer les mœurs des plus humbles ; d’autre part, on ne peut suivre l’évolution du bâti domestique dans le temps, les nouvelles maisons couvrant entièrement les ruines des précédentes, leurs matériaux ayant été le plus souvent repris. De ces vagues ruines, il ne nous reste donc plus que les villæ urbanæ ou maisons de maîtres de l’époque tardive, de plus ou moins grande taille : de 400 m² (Timgad) à 7000 m² («maison de Bacchus» à Djemila, photo ci-dessous).

Entre ces deux grandeurs, on peut citer (à Cuicul/Djemila) :

◊ la «maison de Castorius», avec ses 1500 m² – voir le premier plan en haut ;

◊ la «maison d’Europe» avec ses 1250 m² ;

◊ la «maison de l’Âne» (ou de l’Asinus), 900 m² ;

A Timgad, on constatera bien moins de faste, mais le style mosaïque que les artistes locaux auront su développer en fait une ville très typique. On citera pour le visiteur la «maison de Corfidius Crementius», la «maison aux jardinières» (photo ci-dessous), la «maison de la piscine», la «maison de Plotius Sertius» (2600 m²)…

A Cherchell, on n’omettra pas de visiter la «maison de la propriété de Kaïd Youssef» (2300 m²), pas plus qu’à Tipasa il ne faudrait manquer la «villa aux fresques» (photo ci-dessous).

Art en général, mosaïques en particulier

Les mosaïques de tesselles, qu’elles soient murales ou de pavement, ont possiblement été inventées en Sicile vers le IIIème siècle av. J. -C.. Ce sont les Romains qui, après avoir adopté et personnalisé cet art, vont l’exporter à partir de la fin du 1er siècle dans toute la Méditerranée. En Afrique du Nord où la mosaïque existait déjà (un « noir et blanc » à Cirta/Constantine) depuis le 1er siècle avant notre ère, les scènes qu’elles représentent très souvent – certaines ne disposent que de motifs géométriques – nous renseignent mieux que les ruines elles-mêmes sur les aspirations, les manières et les modes de vie en cette fin d’Antiquité. Car, comme le dit Serge Lancel : “C’est en pénétrant dans ces maisons que l’on se fera une idée de l’art de vivre de ces bourgeoisies romano-africaines, et plus encore de leur art de paraître.” En matière d’arts quels qu’ils soient, les Nord-Africains ont toujours su préserver la sensibilité de l’âme berbère.

Les lampes à huiles, qui symbolisaient “l’aspiration à la félicité de l’au-delà” (Gilbert Meynier),  et la céramique plus globalement, sont produites à Tiddis encore de nos jours. Rome n’a donc pas du tout effacé le substrat autochtone millénaire, ; certes, il y eut des emprunts considérables faits aux “dominateurs” dans le domaine culturel mais, toujours intégrés et assimilés de telle façon qu’en conservant son propre particularisme la création artistique locale restait originale.

Les statues posent le problème de leur origine. Sans doute d’abord importées après qu’elles eussent été fabriquées en Grèce ou ailleurs, elles furent ensuite, tout en se romanisant, plutôt élaborées sur place, avec très souvent des matériaux d’exportation. Il faut se souvenir de l’amour que portait déjà Juba II, à la charnière des deux millénaires, à l’art statuaire grec et à la sculpture plus généralement. Les grands inspirateurs grecs du Vème siècle av. J. -C. était alors Phidias, Polyclète et Alcamène ; puis vinrent les traits de plus en plus latins mais encore caractéristiques du lieu de création. On observe toutefois une absence flagrante de réalisme en ce qui concerne les sculptures à caractère funéraire (stèles, statues, bas-reliefs…) où seul y joue le côté symbolique de l’art.

Si les mosaïques d’Afrique du Nord sont plus nombreuses que partout ailleurs dans l’Empire romain, elles n’en demeuraient pas moins l’apanage des plus riches. Les bourgeois les plus humbles devaient énormément se priver pour pouvoir exhiber une œuvre qui restait somme toute élémentaire. Avant que cet art onéreux ne devienne totalement le dada des riches, les artistes et créateurs romano-africains devaient se déplacer de lieu en lieu ; ce n’est que plus tard qu’ont dû apparaître les premiers ateliers fixes.  Pris complètement en charge soit par le conseil municipal de la ville, soit par d’aisés évergètes, ces ateliers vont développer des styles très différents les uns des autres : art floral de Timgad, scènes agricoles de Cherchell, scènes de chasse rejouées (venatio) de Djemila, mythologie gréco-romaine un peu partout, culture classique (Vénus marine, nymphes, néréides, monstres marins…), philosophie de l’existence à Tipasa (maximes, dictons, proverbes…)  :

 

Thamugadi / Timgad : un style fleuri et exubérant

 

Lambæsis / Lambèse : un goût prononcé pour la culture classique

 

Cæsarea / Cherchell : entre Nature et Culture

 

Sitifis / Sétif : une préférence pour Dionysos

 

Cuicul / Djemila : venatio divertissante

 

Tipasa : sagesse, stoïcisme et épicurisme

 

Cirta / Constantine : des couleurs délicates

Jusqu’à l’arrivée des Vandales, les thèmes les plus usités resteront, malgré l’installation précoce et durable du christianisme, d’inspiration mythologique païenne. Le Pater liber, Bacchus (Dionysos), sera sans doute, parmi les dévots qu’ils soient pauvres ou riches, le plus loué de tous les dieux, Vénus l’emportant sur l’ensemble des déesses. Christianisme et romanisation, contrairement à Mahfoud Kaddache qui lie la nouvelle religion à l’occupation romaine, se manifestent de façon antinomique et parallèle, par une complémentarité des opposés, pratiquement indépendamment. Le mouvement chrétien d’Afrique du Nord est, par ailleurs, un des plus prolixes de l’Empire. Les Romains ont d’ailleurs essayé de contrer les chrétiens en tentant d’imposer en Afrique du Nord le culte « monothéiste » voué à l’Empereur-Dieu, vainement ; par ailleurs, les chrétiens, bien que très prosélytes, ne se sont pas de suite fait iconoclastes, l’intolérance ne s’est développée qu’une fois leur religion reconnue et adoptée par Constantin, donc pas avant le VIème siècle.

 

Grands hommes romano-africains

Mis à part les résistances qui se sont longuement opposées à l’emprise romaine en Maurétanie et qui pourraient nous laisser croire à une franche sectorisation géographique, il ne faut pas dissocier, en termes d’aspiration à la modernité romaine, la région libyenne de Cyrénaïque, l’actuelle Tunisie et l’Est algérien. Une certaine unité culturelle et religieuse existait qui m’oblige à faire une sorte d’inventaire des grands hommes produits par cette terre africaine, sans faire de distinction quant à leurs origines régionales ou ethniques. Alors que les activités de divertissement concernaient la chasse (qu’on rejouait dans les théâtres sous forme de venatio), le temps passé aux thermes ou les divers spectacles proposés (comédies, tragédies, courses de chars, jeux du cirque…), tout Romano-Africain montrait une affection certaine à tout ce qui touchait de près ou de loin à la littérature : du riche au pauvre, on est poète, au sens étymologique du terme (poíêsis ou « action de faire, création »). Outre que l’amour des belles lettres, décelable en tout un chacun, a pu conduire au développement d’une forme de littérature riche et originale, on assista également à l’apparition de grands orateurs, rhéteurs, avocats, théologiens et philosophes.

Plus de 50000 inscriptions ont été mises à jour en Afrique du Nord qui montrent une prégnance plus forte de la Culture que partout ailleurs dans l’Empire romain. L’Africain, aux nuances près quand il s’agit d’élite ou d’humbles sujets (la plupart de ces derniers ne parle que le berbéro-punique), est féru de langue latine, relativement érudit, attentif aux règles de grammaire ; instruit correctement, il lit les papyrus et peut produire lui-même ses propres manuscrits. Être lettré à cette époque en Afrique du Nord conférait un grand prestige, l’école était alors l’ascenseur social de tout citadin. Les villes disposaient de bibliothèques plus ou moins fournies, financées entièrement par de riches notables (Rogatianus a versé 400000 serterces pour celle de Timgad au début du IIIème siècle et ce n’est qu’une ville moyenne). Mais cet attirance pour le monde des lettres touchait sans doute aussi les classes sociales défavorisées, si tant est qu’elles aient eu accès à l’école latine.

L’historien Pierre Monceaux définit à sa manière la particularité du genre littéraire mis au point par les Nord-Africains sous l’influence romaine : «D’abord la richesse d’imagination, une sensibilité très vive mais un peu maladive, l’intelligence sur-aigüe des grands spectacles de la Nature. Puis un tour d’esprit mystique et souvent avec cela, par un contraste surprenant mais facile à observer déjà dans l’ancienne Carthage, beaucoup de sens pratique, la préoccupatiion de l’utile, l’idée fixe d’enseigner quelque chose, de persuader, de convertir». Le style sera très imagé, la volonté très marquée d’utiliser toute la richesse du vocabulaire latin jusqu’à l’emploi abusif de mots rares ou plongés dans l’oubli, l’archaïsme pseudo-savant étant courant et l’expression littérale souvent compliquée ; le calembour, fort apprécié, fera rire nombre d’Italiens. Pierre Monceaux poursuit : «Enfin, dans le style beaucoup d’éclat, de relief, d’images, mais aussi beaucoup d’exagération, la manie de l’hyperbole et beaucoup de mauvais goût». Mais cela a constitué la période baroque africaine (tumor africanus selon Juvénal), fort goûtée dans l’Empire tout entier durant le principat des Sévères ; on dit que Molière s’en est lui-même inspiré.

Du coup et bien qu’il ait eu un partage inégale de la culture, le petit peuple, qui témoignait d’une admiration plutôt naïve pour les grands auteurs et le répertoire des textes classiques, avait réellement accès à l’instruction, les inscriptions portant des citations connues, voire des compositions plus personnelles, sont là pour l’attester. L’on sait que Virgile fut le poète le plus prisé, que Cicéron avait également la grande faveur du public, que les poèmes étaient appris par-cœur et récités dans n’importe quelles circonstances, que les joutes verbales étaient un passe-temps privilégié ; on rencontre énormément de bouts rimés, d’épitaphes belles parfois, de goût douteux le plus souvent. Ces parodies bien involontaires appartenaient à une culture de masse classique qui ne semblait pas déranger les auteurs contemporains ; au contraire puisque Apulée dit en s’adressant au peuple romano-africain : «Je ne vois parmi vous dans la cité entière que des hommes cultivés et où tous sont versés dans toutes les sciences : enfants pour s’en instruire, jeunes gens pour s’en parer, vieillards pour les enseigner». Il en sortit que de nombreuses écoles donnèrent d’excellents grammairiens, les étudiants de 17-18 ans pouvant suivre leur cursus dans les grandes cités et Carthage étant un centre « universitaire » de grande réputation. Serge Lancel souligne un fait indéniable : «Les Africains ont su mieux que d’autres exprimer les goûts et les sensibilités nouvelles, au point qu’ils ont incarné à eux seuls une longue saison des lettres latines». Par suite et par commodité, je ne distinguerai pas l’intelligensia païenne des grands maîtres chrétiens :

 

 

Quelques Romano-Africains lettrés célèbres

 

Marcus Manilius est né en Afrique du Nord au Ier siècle av. J. -C.. Il est le poète auteur des très célèbres Astronomiques, une sorte de traité d’astrologie versifié.

 

Térence (Publius Terentius Afer) : Né à Carthage vers 190 av. J. -C., l’enfant est d’abord vendu comme esclave. Ayant reçu une excellente éducation, il sera affranchi et fréquentera la haute société romaine. Il reçoit pour nom celui de son maître adoptif, le sénateur romain Terentius Lucanus, et devient célèbre, malgré quelques difficultés – à Rome on lui préfèrera Plaute – pour non conformisme à la tradition théâtrale, en produisant six pièces littéraires : L’Adrienne, L’Eunuque (adaptée par Jean de La Fontaine en 1655), l’Hécyre (sans succès),  L’Héautontimorouménos (le Bourreau de soi-même), le Phormion (18 siècles plus tard, Molière s’en inspira pour écrire les Fourberies de Scapin), les Adelphes (Molière en usera pour produire l’École des maris). Terence meurt peut-être vers 159 avant notre ère, moment où l’on perd sa trace.

 

Lucius Florus (Publius Annius Florus) : Sa vie est mal connue. Contemporain de Suétone,  il serait né vers 70 et mort vers 140. Rhéteur et historien d’importance, il a produit un Abrégé d’Histoire romaine qui couvre la période allant de Romulus à Octave-Auguste. l’empereur Hadrien l’estimait énormément.

 

Suétone (Caius Suetonius Tranquillus) : On sait peu de chose sur cet érudit polygraphe. Il serait né à Hippone vers l’an 70, mort – très vaguement – entre 122 et 130 (possiblement plus tard) et aurait servi comme archiviste impérial. Il est l’auteur des la Vie des douze Césars.

 

Fronton de Cirta (Marcus Cornelius Fronto) : Né vers 100 à Cirta, il a suivi des études en Numidie puis à Carthage. Il fut sénateur très jeune, bon orateur, consul et maître de deux empereurs (Antonin le Pieux et Marc-Aurèle). Compté parmi les meilleurs écrivains de son temps, il écrit un jour à l’impératrice : «Je suis un barbare… Je suis un Libyien et de la religion des Libyiens nomades». Paul Monceaux dit de lui : «Une autre fois, il invoquait solennellement ses dieux indigènes, Hammon et les divinités libyques ; et nous savons par Minucius Felix que son discours contre les chrétiens avaient un grand retentissement au pied de l’Atlas. Dans son caractère, il avaient bien les traits africains : sa manie d’exagération ; l’expansion un peu théâtrale de son affection pour Marc-Aurèle, qu’il déclarait « embrasser même en rêve” ; son habitude de faire sonner haut sa protection, la jactance de ses professions de foi ; sa faconde intarissable quand il parlait de lui, sa rude franchise qui n’épargnait pas même les empereurs. Cette empreinte africaine se retrouve aussi dans la langue : un mélange d’archaïsme, d’hellénisme, de mots populaires, c’était le latin qu’on parlait depuis longtemps en Numidie comme à Carthage». Fronton meurt vers l’an 170.

 

Salvius Julianus (Lucius Octavius Cornelius Publius Salvius Julianus Aemilianus dit Julien) : Né vers 100 en Afrique du Nord ; mort vers 180 victime des purges de Commode. Julien a été tour à tour questeur, préteur, consul, gouverneur de Germanie inférieure puis proconsul d’Afrique.

 

Apulée (Apulée de Madaure) : Né à Madaure vers 125 et mort aux alentours de 170, il peut être considéré comme le plus grand écrivain dans l’Afrique antique. Il commence ses études à Madaure, les poursuit à Carthage et les termine par un voyage en Grèce, à Athènes plus précisément. Il se marie à Œa (Tripoli) en Libye puis s’installe à Carthage où il sera avocat et médecin, philosophe et savant, rhéteur, poète et romancier. De ses œuvres, il nous reste les Métamorphoses (ou l’Âne d’or, sorte de roman imaginatif avant la lettre), le recueil des Florides et de l’Apologie ainsi que quelques traités de philosophie pure ; des livres également sur l’arithmétique, l’astronomie, l’agriculture ; enfin d’autres ouvrages comme Le dieu de Socrate, De Platon et de sa doctrine, le Traité du Monde. Mahfoud Kaddache donnera le dernier mot : «Apulée a personnifié le génie littéraire de son pays natal».

 

Septime Sévère (Lucius Septimius Severus Pertinax) : Né à Leptis Magna (Libye tripolitaine) le 11 avril 146, mort le 4 février 211, il sera empereur de Rome de 193 jusqu’à sa mort. Son fils Carcalla, également empereur à la suite de son père, est né à Lugdunum (Lyon).

 

Tertullien (Quintus Septimus Florens Tertullianus) : Issu d’une famille berbère romanisée, il nait et meurt à Carthage (150-160 à 220). Il se convertit au christianisme alors qu’il est encore jeune (193) et devient rapidement la figure emblématique de la communauté chrétienne de Carthage. Considéré aujourd’hui comme un des Pères latins de l’Église apostolique et romaine, ce grand théologien a laissé à la postérité une œuvre considérable dont tous les livres ne nous sont pas parvenus, hélas. Vers la fin de sa vie (207), il s’est orienté vers le montanisme, plus radical, tournant ainsi le dos à l’Église catholique.

 

Cyprien ( Thascius Caecilius Cyprianus ou Cyprien de Carthage ou saint-Cyprien) : Il nait en Afrique  vers 200 pour finir martyr des persécutions de Valérien en 258. Il a été évêque de Carthage et docteur de l’Église dont on le considère aujourd’hui comme un des Pères latins. Il a produit de nombreux traités ainsi que des lettres portant sur la foi et l’engagement des chrétiens. Retenons pour mémoire son ouvrage magistral De Catholicae Ecclesiae unitate ou De l’unité de l’Église catholique, publié en 251.

 

Lactance (Lactantius Lucius Cælius ou Cæcilius Firmianus) : Il nait vers 250, sans doute à Cirta (Constantine) dont est originaire sa famille.  Il sera enseignant en Afrique d’abord, à Nicomédie (Asie mineure, capitale du royaume de Bithynie) ensuite.  Son œuvre est considérable mais nous ne possédons plus grand-chose à l’heure actuelle, la plupart de ses livres ayant été perdus. On peut toutefois citer ses principaux ouvrages : le Symposium ou Banquet, le Grammaticus (traité de grammaire ou de métrique), mais aussi des traités d’histoire (De mortibus persecutorum ou de la mort des persécuteurs de l’Église), de géographie, de grammaire, de métrique, de philosophie (De divinæ institutiones en sept livres ; l’Épitome ou Abrégé des institutions divines ; De opificio Dei et De ira Dei), des poésies… Lactance, après s’être converti au christianisme, tentera de faire la démonstration de la fausseté du polythéisme, de l’unicité de Dieu, de l’insuffisance de la philosophie classique, de la nécessité d’une religion (prosélytisme monothéiste) et de la vérité du christianisme. Son travail aura consisté à essayer de réconcilier foi et raison. Il meurt à Trèves (Allemagne) vers 323.

 

Optat (Optat de Milev ou saint-Optat) : Né à Milev (ouest de Cirta) vers 320, il fut évêque de cette ville à la fin de sa vie. Il est le plus ancien représentant de la littérature anti-donatiste ; grand polémiste et chroniqueur de cette époque marquée par les différents christianismes, il a été le précepteur et le maître d’Augustin de Thagaste (Saint-Augustin). Ses livres, les Libri Optatii ou livres d’Optat, plus connus sous les noms de De Schismate Donatistarum et Contra Parmenianum Donatistum (sorte de colloque entre un donatiste un catholique), sont dirigés contre les donatistes qui sévissent depuis la fin du IIIème siècle en Afrique du Nord. On lui reprochera d’avoir nié la responsabilité de l’État dans les persécutions anti-schismatiques mais aussi d’avoir vu d’un bon œil la liquidation par les Romains des hérétiques de cette secte. Optat meurt vers 385.

 

Petilianus (Petilianus de Constantine) : Né à Cirta vers 365, il se convertit au donatisme, ce qui en fera un farouche mais digne adversaire d’Augustin de Thagaste qui lui répondait : «Ce n’est pas le génie qui te manque ; mais ta cause est mauvaise». Il fut d’abord un brillant avocat et un grand orateur avant d’être choisi comme évêque de sa ville natale vers 395. Ses œuvres principales sont : le Pamphlet contre l’Église catholique, la Lettre sur l’Église catholique, le Pamphlet contre Augustin, le Traité sur le schisme des maximianistes, le Traité sur le baptême. Il commit également de nombreux discours à la conférence de Carthage, tous très polémiques comme on peut s’en douter.

 

Gaudentius (Gaudentius de Timgad) : Il est né vers 355 à Timgad, place fort du donatisme parmi tant d’autres. Menacé par les édits du tribun Dulcitius auxquels il ne veut se soumettre , cet homme, élu évêque donatiste de sa ville natale en 398, s’enferma dans celle-ci afin de faire acte de résistance. On ne sait que peu de choses sur sa vie si ce n’est qu’il l’a vouée toute entière à sa cause et à ses fidèles. Ses lettres à Dulcitius et à Augustin, “à défaut d’une grand valeur littéraire, ont un intérêt historique certain pour l’étude du donatisme et la connaissance de la vie africaine à Timgad” souligne Mahfoud Kaddache.

 

Macrobe (Flavius Macrobius Ambrosius Theodosius) : Il nait à Sicca (Tunisie) vers 370. Son œuvre la plus connue demeure les Saturnales (Convivia primi diei Saturnaliorum), qui consiste en un banquet philosophique classique ; mais on peut également retenir son Commentaire au Songe de Scipion de Cicéron (Commentarium in Ciceronis Somnium Scipionis) parce qu’il compense en partie la perte de l’ouvrage original du grand orateur romain.

 

Emeritus (Emeritus de Césarée) : Il est né vers 350 à Cæsarea (Cherchell) dont il fut l’évêque dès 385. Vivement combattu par le parti catholique de l’Église, lui-même étant donatiste et grand orateur de ce mouvement, il défendra toujours avec fougue, conviction et passion sa doctrine et sa communauté.  D’ailleurs, il en devint le chef dans l’entière Maurétanie à partir de 394, après le concile de Bagaï (Baghai, proche de Khenchela au sud de Philippeville/Skikda). Il est l’auteur de nombreux discours mais la majeure partie de son œuvre ne nous est pas parvenue ; on ne le connait en fait que par les écrits d’Augustin qui n’a jamais pu le rencontrer alors qu’il aurait toujours souhaité le contredire par la discussion. Par contre, c’est pendant la conférence de Carthage (411) qu’il connaîtra l’humiliation d’un Augustin triomphant et, bien qu’il continua de résister en s’opposant à l’édit d’union votée par l’ensemble des évêques réunis, il ne fit que se taire à la conférence de Cæsarea (Cherchell) qui eut lieu un peu plus tard.

 

Augustin (Aurelius Augustinus ou Augustin de Thagaste ou Augustin d’Hippone ou encore saint-Augustin) : Théologien et philosophe africain, il est l’un des quatre Pères de l’Église officiels reconnus par le Vatican (un des 33 docteurs aussi). Il nait à Thagaste (l’actuel Souk-Ahras) en 354 et meurt en 430 à Hippone (Annaba) après avoir vécu le siège de la ville par les Vandales. Ses études, il les suit à Thagaste, puis à Madaure, les poursuit à Carthage ; il fait ensuite un voyage pour un séjour d’une durée de trois ans en Italie (Rome, Milan et Ostie). Ce n’est qu’à l’âge de 33 ans qu’il reçoit le baptême, c’est dire qu’il fut un être au comportement ordinaire dans sa jeunesse (lire saint Augustin, philosophe). Après une retraite de trois ans effectuée dans sa ville natale, il devient prêtre en 395 et succède à Valerius comme évêque d’Hiponne. Il part évangéliser autant qu’il le peut l’ensemble du territoire nord-africain et tente de convertir, à force de confrontations argumentées, le monde des païens. C’est un maître de la joute verbale et peu osent l’affronter car, à chaque coup, il convainc l’assemblée dans sa majorité ; il devient populaire pour cette raison, bien sûr, mais également parce qu’il écrit aussi bien qu’il discourt. Qui n’a jamais entendu parler, en effet, des Confessions de saint Augustin dont ce n’est pas, loin de là, l’unique ouvrage en, seulement, treize gros tomes ! Il produit également de nombreux traités, des lettres , le De  Doctrina christiana (un vibrant plaidoyer pour la littérature ancienne) et, surtout, autre volume fameux, la Cité de Dieu. La fin de sa vie, il la passe à combattre les dissidents ariens (adeptes de l’arianisme apporté par le Vandales), les disciples de Mani (manichéisme) et les donatistes. Les juifs et les païens ne sont pas en reste. En douze années de luttes théologiques, il réussit à faire triompher le catholicisme, du moins jusqu’au prochain schisme. Hélas, il n’est pas pour rien dans la coercition de l’État et la répression que celui-ci à mené contre les donatistes : il les a franchement légitimées.

 

Autres Romano-Africains célèbres

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La ville romano-africaine

Repères de lecture : À partir de la chute de Carthage, Rome mettra quatre siècles à donner à l’Afrique du Nord antique sa configuration administrative finale. Mais, même après Septime Sévère, les frontières (le limes) de l’immense territoire devenu province romaine demeureront floues au niveau des portes du désert du Sahara. De nombreuses cités berbères opteront pour la civilisation apportée par Rome en devenant colonies et municipes ; Cæsarea (ou Césarée de Maurétanie/Cherchell) sera maintenue comme capitale de la grande Maurétanie, c’est à dire du territoire allant des confins de la Numidie à l’Atlantique ; Tingis (Tanger) n’est que chef-lieu de l’ensemble formé par la Tingitane et la Césaréenne ; de nouvelles villes seront fondées sous l’Empire, plus à l’Est qu’à l’Ouest par ailleurs ; Cirta (Constantine) sera faite capitale de la Numidie du Nord. En 197, sous Septime Sévère, la configuration juridique et administrative du pays a ainsi permis un début d’urbanisation, et ce n’est qu’au IVème siècle, après Dioclétien, que le phénomène connaîtra une ampleur sans précédent. Cette romanisation graduelle a été plus marquée dans le Constantinois et dans la région de Cuicul (Djemila), plus atténuée côté Maurétanien.

Fonctionnalité de la ville romano-africaine

Le mariage entre l’Afrique du Nord et la culture grecque dont il en avait accepté la puissante empreinte datait de Massinissa. Le grand aguellid avait également emprunté l’habit cérémoniel des empereurs romains, on s’en souvient. Juba Ier avait bien tenté l’introduction du latin auprès de son entourage mais le punique persista encore longuement, même sous l’occupation romaine à en croire saint-Augustin. Juba II accentua le phénomène de romanisation de sa société, en zones urbaines comme en zones plus rurales. Seule le statuaire sera de style gréco-égyptien, l’architecture romaine s’imposant pour le reste de l’appareillage urbain. L’on sait aussi la grande proximité qui rapprochait Ptolémée du monde romain, univers qui le fascinait littéralement. Michèle Coltelloni-Trannoy écrit à ce propos :

« Le goût des souverains maurétaniens pour la culture hellénique est complémentaire de leurs sentiments de révérence et d’admiration à l’égard de la Rome augustéenne.

En empruntant aux époques antérieures leurs thèmes esthétiques, Juba II recherchait, sinon le symbole d’une indépendance impossible, du moins la réputation qui s’attache à la richesse et au bon goût. C’est en imitant les grandes cités méditerranéennes, Rome, Alexandrie ou les autres Césarées, que les souverains maurétaniens pouvaient prétendre à occuper une place réelle à l’intérieur du monde romain.« 

Cherchell, c’est à dire la petite Iol punique rebaptisée Cæsarea par Juba II – on n’en est pas certain, Ptolémée ou Claude y sont peut-être pour quelque chose – fut agrandie dans le dessein d’être faite capitale-vitrine du pays car, ce qui est sûr, les vestiges le montrent, la ville a été pensée sous le signe du faste, du luxe, moins sous celui de la nécessité ; comme le pense Michèle Coltelloni-Trannoy, elle devait avant tout être un objet de propagande dans et hors le pays, au même titre que les monnaies frappées sous l’égide du monarque. Les fouilles, dans cette ville, ont parfois relevé d’énormes lacunes dues au saccage des premiers français de l’occupation, après 1830 ; c’est le cas pour l’amphithéâtre qui devait être magnifique, les romains n’en ayant pas encore de tels sur la péninsule italique. Mais Césarée de Maurétanie représente assez bien la ville telle que les Romains voulaient la concevoir : plan hippodaméen, enceinte, étagement des îlots d’habitation jusqu’à l’acropole, cirque, théâtre et amphithéâtre…

Le précédent article montrait comment, sur plusieurs siècles, le paysage rural et urbain a pu changer grâce à un renouveau culturel : primo, centuriation et répartition des terres exploitables, formidables réseaux d’irrigation et d’adduction de l’eau, aqueducs magistraux dont il reste pas mal de vestiges, barrages et captation des eaux de ruissellement, puits et citernes en grand nombre, pour ce qui est de la campagne. Des campagnes qui avaient, elles aussi, subi de profondes transformations, Tertullien disait : « De riants domaines ont effacé les déserts les plus fameux, les champs cultivés ont dompté les forêts, les troupeaux ont mis en fuite les bêtes féroces« ) ; secundo, transformation de la vie politique, culturelle et cultuelle, puis essor commercial des anciens comptoirs puniques du littoral qui optent pour la plupart (non sous la contrainte) pour le statut de municipes (latins ou romains, c’est selon) et/ou de colonies ; enfin, apparition de villes nouvelles, surtout en Numidie.

Tout ce processus ne s’est pas déroulé de manière homogène et chaque cité est un cas particulier. Voici deux exemples de cités portuaires :

Hippo (Annaba) est bâtie par les Phéniciens dès le XIIème siècle av. J.-C. et devient carthaginoise quatre siècles plus tard. Elle sera ensuite une des résidences royales de Siphax puis de Massinissa. Elle prendra le nom de Hippo Regius à la fin de la dernière guerre punique, avec la création de la province d’Africa Nova (Proconsulaire ou actuelle Tunisie et un petit morceau d’Algérie orientale). La ville se romanise surtout à partir de 46 av.J.-C. et ne devient municipe que sous Auguste ; elle est plus communément nommée Hippone. A la fin du 1er siècle, elle est faite colonie honoraire par les premiers princes de la dynastie des Antonins et, dès le IIIème siècle, elle est le siège d’un évêché. Par ailleurs, saint-Augustin connaîtra la chute de cette cité qui supportera un an de siège (de 430 à 431) tenu par les Vandales.

Tipasa, dont le site a des origines bien plus anciennes (station du paléolithique supérieur), était une petite ville couplée au monde carthaginois sans pour autant, mais on n’en sait rien, avoir été un comptoir punique ; on y a découvert une nécropole datant du VIème siècle av.J.-C., voire du Vème, proche du port, et une autre, près de la plage de Matarès, couvrant une plus longue période (du Vème au IIème siècle av.J.-C.). Ce n’est qu’en 46 que Claude lui accorde le droit latin (jus italicum) qui en fait un municipe de rang secondaire. Tipasa devient colonie romaine (Colonia Allia Tipasensis) vers la moitié du IIème siècle seulement. On retrouvera Tipasa à la fin de cet article, notamment son plan.

Si, dans les terres, les populations rurales se montraient plus réticentes vis-à-vis de l’étranger romain, les bourgeois se sont plutôt hâtés pour obtenir la citoyenneté romaine ; les noms berbères sont latinisés très rapidement pour le prestige qu’apporte, plus généralement, la culture gréco-romaine. L’identité romano-africaine était attractive, car elle respectait les coutumes locales et conférait en fait une double nationalité. Les mosaïques typiques à l’Afrique du Nord, devenues célèbres dans le monde entier, apparaissent un peu partout, d’abord dans les plus grandes villes, dans de plus petites bourgades ensuite ; les grands thermes, bien qu’existant déjà à Carthage, se multiplient sur l’ensemble du territoire ; le théâtre devient l’élément de distraction indispensable pour toutes les villes importantes (environ 10000 habitants) ; ensuite viendront les grands amphithéâtres et les cirques maximes. Les quelques villes nouvelles sont, quand on le peut, taillées au cordeau mais, pour ce qui est des cités pré-romaines, il faut souvent composer avec la topographie et l’espace laissé libre et vacant. Les ville romano-africaines, qui possèderont un modèle, Césarée, ne se ressemblent pourtant pas vraiment, chaque ville étant à la fois particulière et commune à toutes les autres :

Toutes ou presque présentent deux larges et longues artères : le cardo maximus, ou voie Nord-Sud (cardo), et le decumanus maximus, ou voie Est-Ouest (décumane). Un grand forum jouxtait l’intersection des deux voies principales, mais parfois il est décentré. Autour de cette vaste place publique étaient bâtis tous les monuments administratifs : la curie pour les réunions du conseil municipal ; la basilique civile où se jugeaient les procès, mais où se débattaient également les affaires commerciales ; les temples, dont le capitole, où étaient sensées siéger les diverses divinités, notamment Jupiter, Junon et Minerve dans un premier temps, l’empereur-dieu plus tard, le Dieu d’Abraham enfin. D’autres pièces maîtresses  viennent s’y rajouter comme il a été dit : nombreux sont les thermes qui voient le jour, avec leur salle de sudation (sudatorium), leurs bains, chaud (caldarium), tiède (tepidarium) et froid (frigidarium) – se laver devient crucial comme semble l’indiquer l’inscription commune à tous : « bene lava » ou lave-toi bien – et leurs latrines luxueuses. On veut un théâtre, puis un amphithéâtre, enfin un cirque pour les très grandes agglomérations… Le statuaire devient un outil de représentation socioculturelle, tout comme les fresques magnifiques et les superbes mosaïques (scène de chasse à Hippone, Neptune et Amphitrite à Constantine, scènes religieuses ou bachiques…) ; l’art doit à tout prix représenter le Beau et le Bien, comme idéaux de vie, quitte à empêcher tout investissement dans une recherche qui aurait pu permettre l’amélioration d’une industrie tout juste embryonnaire.

Bien que l’agriculture y joua le rôle majeur, la civilisation romano-africaine est centrée sur les villes (Gilbert Meynier). Dans l’Antiquité et depuis la grande Babylone, la ville revêt un caractère sacré (la Bible cite Henoch comme son précurseur mythique) et doit à la fois être la projection sur terre d’un temple céleste, représenter la toute puissance du souverain ou du suzerain, avant que d’être l’espace civique et citoyen. La cité assure l’unité entre culture et cultuel, entre commun et sacré ; elle est le lieu privilégié des artistes dont les œuvres révèlent la vie tant mystique que philosophique (stoïcisme et épicurisme prédominent en un accord quasi parfait) ; elle est l’antipode de la campagne où les divinités sont liées à la nature plus qu’à l’Homme, campagne qui , cependant, est recherchée tardivement par quête de repos (otium) et d’éloignement de la vie urbaine (secessio), déjà trépidante à cette époque. Le symbole qui marque la séparation entre ces deux mondes (Culture/Nature) est l’arc de triomphe. On en compte un grand nombre en Afrique du Nord et certains sont réputés pour leur ancienne beauté ou leur taille imposante : Arcs de Carcalla à Théveste (Tebessa) et à Cuicul (Djemila) ; celui de Trajan à Thamugadi (Timgad) et encore celui de Septime Sévère à Lambèse (Tazoult). Plus tard, ces arcs peuvent se retrouver en centre-ville lorsque celle-ci, en se développant, ont débordé extra-muros. Les villes, de l’ouest surtout, peuvent être pourvues d’une enceinte fortifiée, avec nombre de tours de gardes et de sorties de cavalerie.

Nulle colonie n’aurait su se passer de son capitole ; il s’agit d’un complexe religieux dédié à la triade dite capitoline : Jupiter, le détenteur de la foudre et maître suprême (comme son homologue Zeus) ; Junon, sœur et épouse du premier, déesse de la femme et de l’union légitime (associée à Héra) ; enfin, Minerve, la déesse des artisans et symbole de la sagesse (équivalent d’Athena). D’autres temples pouvaient être le siège de divinités plus secondaires ; l’on peut citer le temple élevé à Venus Genitrix de Djemila, ou le complexe que constituaient des édifices religieux de Lambæsis (Lambèse/Tazoult), l’asclepium dédié à Esculape, le dieu guérisseur calqué sur Asclépios, le dieu-médecin des Grecs. En Afrique du Nord, Jupiter s’est très vite confondu avec l’empereur-dieu pour lequel on se devait de porter un culte rigoureux – ce qui entraîna le génocide des premiers chrétiens de l’histoire. On citera le temple Septimien de Cuicul (Djemila), dédié à Alexandre Sévère. La religion est un fait de la vie quotidienne et les superstitions sont de rigueur ; on notera les maigres restes de nombreux autels sacrificiels, d’innombrables ex-voto, un capharnaüm de sarcophages ruinés, de riches décors  funéraires sculptés, à caractère religieux , qui ne sont pas en reste non plus, tout comme les statues dont il en reste de belles et entières.

La devise « carpe diem » s’applique extraordinairement à l’Afrique du Nord romaine tant le romano-africain aime jouir de la vie. Son travail lui laisse assez de temps à consacrer à la distraction, aux plaisirs de la table qui doit impérativement et toujours être bien remplie, mais aussi à tout divertissement plaisant pouvant se présenter à lui.

◊ Les villes les plus importantes sont quotidiennement approvisionnées grâce à un marché permanent et fixé intra-muros ; dans les bourgades importantes des campagnes, ces marchés sont périodiques (nundinæ) et ont lieu hors du bourg. Le marché romain occupe une surface quadrangulaire, peu éloignée d’un forum, simple ou à rotonde centrale comme à Hippone. On visitera aussi le marché de Cosinius de Cuicul (Djemila) et celui de Sertius à Timgad.

◊ Presque toutes les villes ont leur théâtre de plein air, de plan semi-circulaire classique comme à Césarée de Maurétanie qui, dit-on, possédera le premier, avant même Rome. Selon le public et selon les périodes, on y joue les grands classiques de la comédie latine et de la tragédie grecque (pour le public cultivé) ou des scènes de mimes et pantomimes délaissant complètement le texte (certainement pour la plèbe). On pense que les honoraires des troubadours ambulants étaient réglés par de riches évergètes et, qu’à Cirta (Constantine) et bien d’autres villes (Tipasa, Cuicul /Djemila, Madauros /Madaure /M’daourouch, Thubursicu Numidarum /Khemissa…), on entretenait ses propres troupes de comédiens. Le rôle, joué par ces riches mécènes dans la vie publique, on le verra, est tel qu’on a du mal à se l’imaginer, nous dont les impôts remplissent le même office public.

◊ Autre devise romaine qui semble universelle : « panem et circenses« , du pain et des jeux (du cirque). Le cirque apparaît assez tôt en Afrique du Nord ; ce sont encore nos riches notables qui entretiennent autant qu’ils le peuvent ce phénomène qui rend le peuple amnésique aux souffrances que son modèle social lui inflige. L’amphithéâtre, ou mini-cirque de forme ellipsoïdale, pour ville moyenne ou pour quartiers des grandes capitales, permet, en les distrayant, de canaliser les masses populaires. Y ont lieu les combats de gladiateurs d’origine servile, des luttes sans merci contre des fauves (venatio), et des exécutions dont se délecte le public, notamment celles dont les chrétiens des premiers temps en ont pu faire les frais. A Cherchell, le grand cirque (400 m x 90 m) servira surtout d’hippodrome, tout comme à Sitifis (Sétif) ; l’amphithéâtre de la capitale est de forme particulièrement allongée (120 m x 70 m). Il ne reste que peu de vestiges de ceux de Tipasa, de Théveste et de Lambèse, les Vandales seront passés par-là.

◊ Le plaisir d’un Romano-Africain passe aussi par l’eau et de l’usage qu’il en fait. Certes, la ville possède de fort jolies fontaines publiques (Djemila, Timgad, Cherchell, Annaba, Tipasa…) mais, ce sont surtout les thermes qui marqueront le visiteur. Ici encore, leur construction et leur entretien étaient à la charge d’un riche notable – les pierres, sculptées comme dédicaces, sont innombrables pour tout ce qui constitue l’urbanitas, c’est à dire l’ensemble des édifices urbains romano-africains. A l’Ouest du pays, là où l’influence romaine a été la moins forte, on trouve peu de thermes, alors qu’en Africa et en Numidie, leur densité est incroyable : la cité de Timgad en a compté jusqu’à 13. On pense que l’approvisionnement en continu de ces gouffres en eau et en bois a dû participer de la disparition des forêts tunisiennes et algériennes. La profusion n’est pas abondance, elle n’est jamais écologique puisqu’elle ne tient pas compte des stocks rendus disponibles par la nature. Les systèmes d’adduction de l’eau (captage, aqueducs souterrains et aériens) montrent bien le génie des architectes qui les ont faits mettre en place, mais on ne peut pas leur reconnaître des qualités de bons gestionnaires ! La plupart des thermes respecte grosso modo le modèle classique romain : ils sont des répliques approximatives des thermes de Trajan à Rome (Djemila, Timgad, Cherchell, Madaure…). Des sanctuaires, dédiés aux génies des eaux, à Neptune ou à d’autres divinités, sont, le plus souvent, associés à ces thermes.

Très nombreuses sont les stations thermales à avoir été bâties par les Romains sur des sources naturelles, bien que ces lieux étaient déjà fréquentés dans la protohistoire. Ces villes bénéfiques à la santé des hommes portaient très souvent le choronyme « aquæ« , qui a été transformé par les Arabes en « Hammâm » : Hammam Righa, Hammam Meskoutine, Hammam Salahine, Hammam Ouled ‘Ali. Quant à Hammam Berda et ‘Aïn el Hammam, les piscines qui datent de cette période latine sont toujours en fonction aujourd’hui.

Villes : un look romano-africain

La topographie et l’héritage historique demandant des adaptations spécifiques pour chaque site, il n’y a pas à proprement parler une ville romanisée type en Afrique du Nord. Même des cités tracées initialement au cordeau prennent peu à peu des formes irrégulières, surtout quand il y a débordement extra-muros. On peut accuser une architecture très romanisée par l’apport dune urbanitas, classique certes, mais, surtout, autant luxueuse que de bon goût ; ce qui fait l’unicité et la particularité de l’antique Maghreb. Rappelons toutefois que les surplus agricoles durent payer le faste démesuré de la plupart des cités romano-africaines, empêchant tout investissement pour le développement industriel, technique et scientifique de l’Empire, ce qui sera, en partie au moins, fatal à ce dernier.

 

Cuicul/Djemila

Dans le cas de Djemila, le relief imposa une savante adaptation urbaine. Bien qu’il soit difficile de dater avec précision les édifices construits sous l’Empire, on sait que Cuicul – nom du village berbère initial, non latinisé – a évolué en deux temps. Au Ier siècle, sous Nerva ou Trajan (?), des vétérans de l’armée bâtissent ce municipe qu’ils ceignent d’une muraille fortifiée. Un premier centre politique, religieux et économique voit donc le jour ; le forum, ruiné, y devait être un magnifique musée à ciel ouvert et il ne reste aussi que peu de vestiges du temple. Ensuite, sous le Antonins, la ville se répand à l’Ouest, hors de l’enceinte qui sera d’ailleurs en partie démontée. Y seront implantés un nouveau forum (le forum des Sévères), un théâtre, une basilique judiciaire, des thermes, un groupe épiscopal tardif… La maison de Bacchus conserve de belles mosaïques dionysiaques. Entre ces deux parties, l’arc de Carcalla. Quelques basiliques chrétiennes viendront s’y ajouter.

 

Thamugadi/Timgad

Timgad fait partie des villes bâties sur un site vierge ; il est possible que le début de sa construction date de la IIIème légion augustéenne mais, officiellement, c’est sous Trajan (vers 100) que la colonia Marciana Trajana Thamugadi voit le jour. Le site, de moyenne altitude, a été choisi car bien pourvu en eau, en pierre à bâtir et entouré de terres fertiles. D’inspiration militaire, la ville présente la quadrature et l’organisation d’un jeu de dames (plan hippodaméen), son enceinte fortifiée ayant quasiment disparu avec le temps. Les bâtiments de l’urbanitas sont exigus (temple, marché…), les maisons, petites elles aussi, sont plus nombreuses qu’à Djemila. C’est hors d’enceinte qu’au IIème siècle seront construits de plus grands édifices dont peu (thermes du Nord et des filadelphes) respectent la disposition des axes cardinaux de la ville qui prend alors une forme irrégulière et inachevée ; à l’Ouest, un nouveau centre  au décor monumental exceptionnel s’est mis peu à peu en place, avec plusieurs marchés, un capitole, son temple dédié au génie de la colonie… En deux siècles, la ville a vu quadrupler sa superficie initiale et sa population grimper à plus de 12000 âmes.

 

Castellum Tidditanorum/Tiddis/El Kheneg

La zone ou fut implanté ce castellum romain est fort montagneuse, l’urbanisation du site dût en tenir compte. Tiddis était une des placettes fortifiées qui formaient une ligne défensive, dépendant de Cirta, située en plein territoire massyle, celui où tumulus et dolmens ont longtemps cohabité. Ce n’est pas une ville romaine comme cela était le cas pour Timgad, le lieu a connu l’homme protohistorique d’Afrique du Nord et a été animé par les diverses cultures qui l’ont traversé : libyque, punique, romaine, chrétienne et musulmane. Pourtant, le problème de l’eau a dû se poser très tôt, surtout dès lors qu’une population (un peu nombreuse) y a vécu. Les ingénieurs romains ont su faire, une fois de plus, preuve de génie en matière de captage et d’adduction des eaux de ruissellement : un système de récupération des eaux pluviales permet de les collecter ensuite à la fois dans un énorme château d’eau (datant du IIIème siècle) et des citernes (on en a dénombré plus d’une cinquantaine); il aura fallu pour cela pratiquer de grandes entailles à même la montagne dont les escarpements rocheux ont également servi d’habitat troglodyte. Le marché avait lieu deux fois par mois (nundinæ) à l’extérieur du village et permettait une économie agricole locale : un coup les paysans des alentours pouvaient y écouler leur petite production, la fois suivante étant réservée aux ventes provenant de plus grands domaines fermiers. La topographie n’aidant pas, le cardo comporte de nombreuses méandres et le décumane n’a jamais pu être achevé, ce dernier se termine par un escalier menant à la partie haute du bourg et finit aussi par un cul de sac, il ne débouche donc pas directement sur le forum situé plus haut.

Tipasa

Tout le charme méditerranéen se retrouve à Tipasa : végétation typique avec ses fragrances propres, ses couleurs aussi, du ciel toujours ou presque bleu clair, faisant contraste avec celui de la mer, plus profond, ses côtes déchirées par les vagues et… ses plages interminables. Son nom n’a quasiment pas changé depuis les puniques qui en avaient fait, au Vème siècle av.J.-C., un point d’escale sur la route maritime qui conduisait de l’Orient vers l’Espagne. On y a découvert plusieurs nécropoles pré-romaines mais ce n’est qu’à partir du 1er siècle, lorsqu’en 46 Claude accorde à la ville d’user du droit latin – et non encore romain – (jus italicum), que Pline l’Ancien signale la cité. Bâtie à cheval sur trois promontoires littoraux, son site présente une lecture difficile. Municipe latin un peu avant Icosium (Alger), Tipasa devient colonie romaine sous Hadrien (début IIème siècle). Les ruines (amphithéâtre, curie, capitole) sont particulièrement abîmées, non pas à cause des Vandales qui n’y sont pas pour tout, mais parce que les habitants réutilisèrent les pierres avant même la fin de l’Antiquité d’une part, des tremblements de terre ayant achevé de détruire la cité par ailleurs ; seule la basilique judiciaire est un peu mieux conservée. De nombreuses maisons, typiquement romano-africaines, à patio mais sans atrium, s’ouvraient sur le cardo, ce qui n’est pas courant. La grande basilique de Tipasa est la plus monumentale de toutes celles qui ont été construites sur le sol algérien, elle est unique en son genre, mais il n’en reste que de vagues traces. On voit que le manque de place a très vite (IIème siècle) représenté un problème d’urbanisme ; le théâtre, mal placé, en contre bas du centre actif, est particulier : son arène elliptique s’inscrit dans un rectangle et empiète sur les autres monuments ; sa construction, tardive, s’est faite à un moment où l’exploitation des carrières devenait dangereuse. L’enceinte, commencée sous Hadrien, sera rallongée sous les Antonins ; elle mesurera 2300 m de longueur, comptera 31 tours de flanquement, sans parler des nombreuses sorties de cavalerie qui conféraient une très haute protection à la cité. Nos Vandales ont tout de même attaqué la ville et abattu des pans de muraille dont un qui protégeait les grands thermes des crues d’un oued capricieux. De fait, ceux-ci ont, au fil du temps, été recouverts entièrement par les alluvions.

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