L’empreinte de Carthage sur le monde berbère

Nous avons vu dans l’article précédent (Royaumes massyles et masaesyles) que le monde berbère était certainement ouvert à la civilisation bien avant l’hégémonie carthaginoise. L’organisation de la société berbère a précédé Carthage (Qarth adash ou Ville nouvelle) de quelques siècles au moins. La famille, le village et la tribu, pour ne pas parler de cité au sens grec du terme, étaient des réalités dans le Pays. Cependant, l’influence de Carthage sur le monde numide n’est pas négligeable non seulement sur le plan matériel mais aussi sur le plan culturel et religieux. Nous avons évoqué les implications des Numides dans les guerres puniques. Massinissa en était sorti grand vainqueur pendant qu’il se rendait maître de l’Afrique.

En violet, les territoires occupés par les Carthaginois

Originellement colonie phénicienne, Carthage fut légendairement fondée par la reine Elissa de Tyr (en Phénicie ou actuel Liban) qui, à la suite d’un complot, dut fuir son royaume avant d’aborder la côte de l’Afrique vers 860 av. J.-C. L’archéologie semble montrer que ce n’est pas vers 814 avant notre ère que Didon (la fugitive), nouveau nom qu’avait reçu Elissa, mis la première pierre à son nouvel empire ; Carthage n’aurait été construite qu’au VIIIème siècle. Les Berbères, moyennant redevances sans doute au début, avaient depuis longtemps concédé à la Phénicie de nombreux emplacements côtiers situés tout le long du littoral nord-africain.
Les emplacements les plus propices à l’accostage étaient choisis à l’abri d’un cap faisant rempart contre les vents dominants ou à la faveur d’îles ou d’îlots proches du rivage, à la fois refuges et brise-lames. Ainsi, tous les 40 kilomètres (environ) se trouvait un port d’accostage qui permettrait aux marins carthaginois de s’approvisionner en eau douce. Certains ports, les mieux situés, étaient devenus des comptoirs où les Carthaginois s’installaient avec leur famille et faisaient commerce avec l’Espagne et l’Italie, sans aucun doute avec les autochtones même si rien ne l’atteste définitivement. Dans la langue punique, îles se dit y et cap se traduit par rus. La toponymie reflète donc souvent le choix porté par les anciens phéniciens pour l’établissement de villes portuaires : Yol ou Ile du sable (Cherchell), Ycosim ou Ile des hiboux pour certains, des mouettes pour d’autres (Alger), Ygilgili ou Presqu’île du crâne (Jijel) ou encore Rus Sigan (Rechgoun), Rus Azus (Azzefoun), Rus Uccuru (Dellys), Rus Icade (Skikda)… D’autres villes présentent des toponymes à consonnance punique comme Cartennae (Ténes) ou Cartili (Damous) où l’on retrouve le radical Qarth (ville).

Le témoignage que nous avons de ces villes se réduit à leurs nécropoles desquelles les fouilles ont livré du matériel phénicien daté du VIIIème siècle, puis punique à partir du VIIème siècle, mais la différence de style entre les deux époques n’est pas évidente à faire. Peu d’objets en fait ; il faut dire que la plupart des comptoirs ont disparu sous les fondations des villes ultérieures. Principalement constitué de poteries et de céramiques, le matériel archéologique dévoilé par ces fouilles est représenté par des jarres typiquement puniques, mêlées à de la poterie autochtone de marque protohistorique (jarres à épaulement, patères à large marli), ce qui prouve une certaine cohabitation entre indigènes protoberbères et colonisateurs phéniciens. Des échanges commerciaux locaux devaient avoir lieu ; les Berbères pouvaient proposer du bois, du liège, de la laine, des peaux, du poisson, de l’huile et des céréales contre des outils, des vêtements, des parures, des objets en fer et en bronze. Les produits Carthaginois étaient en majorité de manufacture locale, rarement issus d’entreprises orientales. Au début, le troc étaient de mise puis les Berbères se mirent à frapper monnaie (III-IIème sièle av.J.-C.). Carthage devait sa puissance à son empire commercial qu’elle avait su étendre jusqu’aux côtes de l’Ibérie toute proche mais aussi le long de la côte atlantique maurétanienne. Les Carthaginois peuvent être qualifiés d’impérialistes, non pas à la romaine, c’est à dire conduits par des ambitions d’expansivité territoriale, mais à la phénicienne, de façon tout à fait mercantile. En plus des fruits du commerce, les Carthaginois durent tirer un maximum de profit de l’Afrique du Nord (produits des mines, tributs imposés aux autochtones…), ce qui permit à Carthage de s’enrichir et de pouvoir recruter ses mercenaires parmis les Lybiens et les Numides afin de les utiliser contre les Berbères révoltés ou bien contre les Grecs qui les menaçaient, les Romains ensuite. Si la plupart des sites puniques d’Afrique du nord n’offrent que peu d’indices sur l’époque préromaine, Tipasa (60 km à l’ouest d’Alger) reste le lieu le plus riche de tous. La recherche archéologique permet de tirer quelques conclusions, partielles et provisoires, cela s’entend.

Tipasa renferme des trésors archéologiques datés entre le VIème av. J.-C et le VIème siècle ap .J.-C, soit 12 siècles d’histoire ! Bien que n’ayant jamais trouver d’inscriptions puniques à Tipasa, comme cela est courant dans le reste de la Numidie, l’empreinte carthaginoise reste nettement visible jusqu’au IIème siècle ap.J.-C., soit près de trois siècles après la destruction de Carthage. Un caveau punique de forme cubique, daté du VIème siècle av. J.-C., repose dans la darse du vieux port de la ville. Plus à l’Ouest, à plus d’un kilomètre et demi du port, un ensemble funéraire semblable à celui dont devait provenir celui du port a été mis à jour. Une vingtaines de caveaux ont livré à la fouille un important mobilier funéraire d’origine grecque (attique et ionien) remontant à la même époque ; également des restes de céramiques de tradition punique, datées du IVème au IIème siècle avant notre ère grâce à la découverte d’une céramique à vernis noir importée d’ Italie, nommée céramique campanienne A et considérée comme éléments dateurs les plus fiables par les spécialistes. On peut, à partir des poteries retrouvées à Tipasa, esquisser de proche en proche et sur quelques siècles une histoire locale préromaine. Si les tombes et leur mobilier sont de tradition punique, les rites (orientation, réinhumations, pratique de l’ocre rouge funéraire) sont de tradition lybico-berbère. Ceci atteste encore une fois l’existence d’un substrat autochtone important au sein des comptoirs carthaginois. L’influence culturelle de Carthage, bien que limitée, persistera jusqu’à la fin du Ier siècle de notre ère, soit trois siècles après la chute de la métropole. Elle marquera davantage les villes que les campagnes et les sédentaires plus que les nomades.

Rappelons que Carthage n’a jamais conquis militairement ni dominé politiquement la majeure partie de l’Afrique du Nord. Son terroitoire n’occupait qu’un petite partie Nord-orientale de la Tunisie, plus les comptoirs. La seule ville continentale prise de force par les troupes carthaginoises (Général Hannon, IIIème siècle av.J.-C) est située tout à l’est de l’actuelle Algérie. Il s’agit de l’ancienne Theveste (Tebessa) qui n’appartenait pas aux Numides mais aux Gétules. Notons au passage qu’à l’époque, la domination masaesyle limitait le royaume massyle à sa taille la plus resteinte. C’est aussi à partir de cette date que l’influence punique -mais aussi égyptienne et grecque- s’est faite plus forte. Au Sud de Constantine et à 30 kilomètres au Nord-Est de l’actuelle Batna, les vestiges assez bien conservés d’un grand mausolée berbère (Le Medracen) rapellent cette multiplicité culturelle, ce à un endroit que les Carthaginois ne fréquentaient pas ou si peu. Bâti autour de 300 av. J.-C., il constitue un cylindre de 59 m de diamètre, orné de 60 colonnes à chapiteaux d’ordre diorique (le plus simple des styles architecturaux grecs) et à fûts non cannelés, sur lequel repose un cône aplati à gradins de 20 m de haut. Le profil d’ensemble est celui de la bazina paléoberbère qu’on imagine surmontée, sur sa plateforme sommitale, par un groupe sculpté. Les annelets de chaque colonne ainsi que la corniche rappellent le style de l’Egypte antique. Quant à certaines compositions, elles sont inspirées de celle des stèles du Tophet de Carthage. Le Medracen, comme de nombreux tombeaux berbères, est de tradition protohistorique locale mais sa magnificence lui vient du mélange des styles, notamment grâce à l’apport gréco-oriental venu de Carthage. D’un point de vue religieux, l’empreinte punique fut aussi remarquable, davantage dans les villes que dans les campagnes, il est vrai.

Dans les campagnes, les lieux de cultes prolongent ceux de la préhistoire et de la protohistoire (Lire les articles précédents). On les trouve sur les hauteurs et ce sont souvent des grottes mais aussi des pierres ou des arbres que l’on assimile depuis longtemps aux forces de la nature. Les animaux tels le lion, le taureau ou le bélier sont très représentés. Les offrandes étaient de simples objets (chiffons noués, lampes à huile, poterie…). Si l’on se réfère à Hérodote, au Vème siècle avant notre ère, les Berbères offraient des sacrifices au soleil et à la lune qu’ils adoraient. Ibn Khaldoun le rappelle sept siècles après l’avènement de l’islam, il décrit les Berbères comme des « adorateurs du soleil, de la lune et des idoles« . Toujours d’après Hérodote, les dieux grecs Triton, Athena et Poséidon auraient des origines lybico-berbères anciennes. Les Numides devaient prier de nombreuses divinités (pluie, fécondité…) ; dans « Jugurtha, un Berbère contre Rome« , Houaria Kadra, en se basant sur Nicolas de Damas (Ier siècle ap. J.-C.), décrit une très ancienne tradition appellée nuit de l’erreur et qui s’est certainement perpétuée jusqu’à nos jours par endroits (Stéphane Gsell, Jean Servier). « Les hommes et les femmes prenaient séparément leur repas du soir puis on éteignait les lampes. Les hommes allaient alors rejoindre les femmes et chacun d’eux prenaient possession de celle sur laquelle il tombait« . L’érotisme et le libertinage avait sa place dans la vie des Berbères (érotisme non dyonisiaque mais pudique, que jai pu observer chez les Touaregs en 1991).

Dans les ville puniques ou bien influencées par Carthage, ce sont des divinités phéniciennes que l’on vénère. Ba‘al Hammon et sa parèdre Tanit prédominent sur l’ensemble du panthéon punique. Souvent représenté par le disque solaire et le croissant lunaire, Ba’al Hammon est le dieu de la fécondité et des récoltes. Il deviendra plus tard le Saturne africain des Berbères sous influence romaine. Sur le tard, il s’imposera dans un culte hénothéiste qui préfigurait en quelque sorte les monothéismes d’hier et d’aujourd’hui. Quand il est représenté en sa personne, ce qui est rare, c’est un dieu barbu bénissant de la main et reposant sur un trône. Hormis la tiare qu’il porte et les sphinx qui ornent les accoudoirs du siège, il fait penser aux statues de Zeus (Jupiter) voire aux représentations que se font de Dieu nombre d’humains actuels. Atavisme tenace… Sur les monnaies, il porte des cornes de bélier. Tanit, grande déesse mère de Carthage (Oum en Punique), assure la fertilité et promet nourriture comme naissances. Elle est le plus souvent représentée par un(e) orant(e). Sinon, elle porte un voile, siégeant également sur un trône ou bien elle est figurée par une femme soutenat ses seins ou allaitant un nourrisson. Des sacrifices d’enfants (molek) étaient organisés en leur honneur. Les restes des victimes étaient placés dans des nécropoles munies d’une fosse (tophet) en leur centre. En Algérie, ce type d’ossuaires puniques à ex-voto, innombrables en Tunisie, a été mis à jour à Calama (Guelma), à Aïn Nechma, à Hippone (Annaba), à Khemissa et surtout à el Hoffrah, dans la banlieu de Constantine (Cirta), capitale de Massinissa à l’extrême fin du IIIème siècle av.J.-C.

Nous verrons dans le prochain article (Les Nords-Africains et leurs langues) comment des stèles votives, découvertes dans ce dernier lieu au XIXème et au XXème siècle, nous en apprennent davantage sur les cultes punico-berbères des grandes villes de l’époque mais aussi et surtout sur l’emploi des diverses langues de l’Antiquité (grec, punique, latin et lybico-berbère) en fonction de contextes donnés.

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9 Commentaires (+ vous participez ?)

  1. musindi
    Avr 20, 2017 @ 21:53:19

    a t il vrai que general hanibal barca etait de la peau noir

    Réponse

  2. nora
    Juin 24, 2014 @ 07:57:38

    bonjour, lire l’histoire de mes origines de mes ancêtres à travers ces siècles, j’ai appris à m’identifier en tant qu’algérienne de 2014,
    merci bcp, cordialement NORA

    Réponse

  3. HAkim
    Mai 04, 2014 @ 01:27:28

    et est ce que justement il y’a une influence de l’élément berber sur Carthage? au d’une autre manière est ce que la civilisation de carthaginoise est une civilisation purement phénicienne ou un mélange des deux mondes?

    Réponse

  4. LE KABYLE
    Mar 25, 2014 @ 13:23:47

    il y a pas eu d emprunt de carthage au monde berbère puisque carthage est une ville berbère ,qui existait déjà avant l arrivée d ELISSA DIDON que ,le roi HIEBAS lui donna asile ELISSA ayant fuit son frère PYGMALION de syrte(liban) trouva refuge sur les cotes de l afrique du nord .LES PHENISSIENS n ont jamais envahi l’afrique ,et CARTHADACHE EXISTAIT AVANT SON ARRIV27

    Réponse

  5. Ayour Atlas
    Mai 30, 2013 @ 15:24:08

    Bonjour j’apprécie votre travail et aimerai faire un partenariat avec votre site.

    Réponse

  6. abderrahman
    Jan 25, 2012 @ 23:45:11

    Bravo pour ce bel effort … merci :)

    Réponse

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