L’impérialisme romain, de Bocchus Ier à Ptolémée #2

ANNEXION ET PROTECTORAT EN MAURETANIE (Suite et fin)

La mise en place d’une dynastie royale à Iol-Caesarea

On pense que Cléopatre-Séléné (fille de Cléopatre VII et de Marc-Antoine, tous deux vaincus à Actium) et Juba (fils de  Juba Ier, vaincu lui aussi) reçurent ensemble une éducation romaine, à la cour d’Octavie, soeur d’Octave et première épouse d’Antoine. Point n’est besoin de dire le prestige qui s’attachait à la lignée de Séléné ; elle descendait à la fois des grands pharaons d’Egypte et des Lagides, mais le sang romain coulait également dans ses veines. De son côté, Juba, qui avait reçu les enseignements impériaux, n’avait certainement pas oublié la gloire de ses ancêtres. Juba et Séléné faisaient partie des nombreux enfants de princes étrangers, réunis à Rome afin de les préparer à s’accorder, dans un futur proche, avec les principes directeurs de la politique extérieure romaine. Ce réceptacle de têtes à couronner permettait l’installation, en Orient, de dynastes déjà soumis à Rome et imprégnés de sa culture, de créer des Etats stables et liés à la Cité par un pacte d’amicitia/philia romana. Pompée avait imaginé le procédé pour l’Asie, Antoine l’avait rapidement adopté, Octave fera de même avec la Maurétanie.

Selon l’historien Dion Cassius, Il (Octave) renvoya les uns chez eux, et en garda certains chez lui, ce qui semble prouver les véritables desseins du princeps : garder des otages en vue de les imposer comme uniques prétendants par la suite. Suétone souligne le fait que l’éducation, reçue par ces jeunes à la cour, n’était aucunement différente de celle donnée aux propres enfants de l’empereur. Que tous se côtoyassent et des liens fraternels devaient se tisser entre les différents peuples du vieux monde, facilitant ainsi la pérennité de l’Empire dans le temps. D’ailleurs, c’est Rome qui formait les couples princiers selon l’ancienne coutume hellénistique en pratiquant un subtil mélange de sangs royaux sensé consolider l’assise du territoire «ami». Dans l’ensemble et sauf exception, les tribus reconnaissaient assez facilement le rang élevé des dynastes qu’on leur proposait, laissant à Rome tout le temps pour réaliser ses désirs d’hégémonie. L’orgueil aidant, les différents couples d’ici et d’ailleurs se pensaient comme faisant partie d’une seule et même famille, une societas regum à l’indépendance factice, mais brillante et rayonnante par le prestige.

Dion Cassius semble affirmer que le mariage entre Juba et séléné avait été décidé au lendemain de la bataille d’Actium. Pour ce qui est de la date du mariage, certains indices (pièces de monnaie) conduisent aux alentours de l’an 19 av. J.-C.. Je rappelle que Juba monte sur le trône en -25 et mourra en 23 ou 24 ap. J.-C.. Il se trouve que, par les liens du sang, Séléné est la grande tante de Caligula et que Ptolémée en est l’oncle. De son côté, Ptolémée ne sera pas marié à une princesse de haut rang ; il semblerait que sa concubine, Urania regina, une servante affranchie, n’était pas une épouse légitime, si bien que, Ptolémée ne laissant aucune descendance, ni Tibère ni Caligula ne firent d’efforts pour préserver la souveraineté numide. Ce sont les monnaies royales, frappées en Maurétanie, qui donnent le plus de renseignements permettant de déduire ces dates car aucun texte fiable ne subsiste, seulement un ou deux poèmes… Il est possible que Séléné était déjà morte en 6 ap. J.-C., rien ne le confirme vraiment.

Filiation entre Caligula et Ptolémée par Marc-Antoine

Alors que la République n’avait octroyé la citoyenneté romaine à aucun prince, l’Empire en faisait facilement le don. Juba et Ptolémée portaient ce titre, Séléné aussi sans doute. Cette faveur était à la base du contrôle politique de Rome et permettait de sélectionner une aristocratie servile, à placer quand et où la capitale le souhaiterait. Pendant que les couples brillaient en société, ils servaient de moteur à la romanisation de leur monde. Ainsi, Juba s’appelait Caius Iulius Iuba et son fils, C. I. Ptolemaeus. Si Séléné était citoyenne de Rome, elle devait alors porter le gentilice des Antonia. Liée à Rome par un système complexe de gages et de récompenses, de dons et d’exigences sans cesse renouvelées, la maison maurétanienne bénéficiait d’un net régime de faveur, exceptionnel eu égard au droit quelle avait de battre monnaie dans le royaume même. On peut supposer qu’un certain degré d’indépendance existait encore dans le royaume et que Rome ne lui imposait pas les restrictions habituelles.

Contre prestige, magnificence, titre de noblesse et quelques privilèges, Juba ou Ptolémée acceptaient sans rechigner -le peuple moins, on le verra- d’obéïr ainsi que l’exigeaient Rome, le Sénat ou l’empereur. C’est donc une situation compliquée juridiquement que connaissaient les Maures : la frappe de monnaie (depuis -25 pour Juba et +19 pour Ptolémée) signifiait pouvoir et moyen de l’exercer  ; autonomie également quand, de toutes façons, Rome avait systématiquement le dernier mot. Si de rares royaumes soumis disposaient aussi de cette grâce, il n’y a qu’en Maurétanie et à Commagène que les souverains avaient le droit de faire figurer leur effigie et leur nom sur les pièces de bronze et, plus rarement, d’argent. Les autres devaient obligatoirement y faire représenter l’empereur romain en titre. Tous s’accordent à penser que, pour en arriver là, Juba, comme son fils, avait dû multiplier les signes de reconnaissance envers le maître ; peut-être même en dehors du sens péjoratif que certains peuvent y trouver, Michèle Costelloni-Trannoy parle de romanophilie et de confiance réciproque.

Autre fait marquant, qui pourrait remettre en question une supposée entière dépendance de la Maurétanie vis-à-vis de Rome et confirmer des liens d’amitié réelle entre les deux puissances, est le droit d’émettre des aurei (de aureus = monnaie en or), qui plus est, représentaient aussi les deux rois et non l’empereur. Les princes du Bosphore cimmérien, favorisés par le statut eux aussi, étaient limités à l’aureus avec effigie impériale seulement. Même si l’usage de l’or fut restreint en nombre d’émissions dans l’histoire africaine, jamais roi n’avait jusqu’alors battu monnaie en or. Ce que reprochent finalement les Algériens d’aujourd’hui à Juba II (ils parlent beaucoup moins de Ptolémée), fut pourtant le fait d’une expérience politique jamais réalisée auparavant : celle d’effacer les différences entre le mode d’organisation oriental et celui qui prévalait en Méditerranée occidentale.

LES CONDITIONS DE L’ANNEXION

Une succession de troubles

Nous n’avons pas beaucoup évoqué les Gétules -peuple bien mal connus des historiens- libres et fiers, préférant nettement le nomadisme pastoral à la sédentarité des cultivateurs -ils parcouraient les steppes et les régions pré-désertiques, de la Petite Syrte aux rivages de l’Atlantique ; peuple dont on atteste pourtant une présence citadine limitée en Maurétanie occidentale (Le Chella) et en Numidie orientale (Mdaourouch). Strabon écrivait que les Gétules constituaient le plus grands des peuples lybiques. Quant à Pline l’Ancien, il les dépeint comme des barbares dangereux toujours prêts à piller, à massacrer et à opérer des razzias -ils ne sont pas souvent cultivateurs. Toujours est-il que ce sont les Gétules orientaux qui entrèrent les premiers dans l’histoire : Hannibal disposaient d’un contingent gétule lors de la deuxième guerre punique et, aussi bien Jugurtha que Marius, son adversaire romain, avaient fait appel à eux. Durant la plus longue partie de son principat, Octavien aura à lutter contre ces guerriers quasiment indomptables et pourtant si fidèles lorsqu’on les a en amitié.

Le protectorat de Maurétanie de Juba II et ses armées était sensés servir à Rome comme zone militaire tampon devant protéger l’Afrique proconsulaire, la Numidie orientale gétule étant de loin la plus menaçante. Parce que les efforts menés par Juba s’avéraient inefficaces, de plus en plus souvent, des soldats romains étaient envoyés dans la partie méridionale du pays, entraînant de fait une main mise au moins partielle sur le territoire maurétanien. Les troubles occasionnés par les multiples et continuelles attaques furtives de cavaliers gétules, aux bandes mal organisées, obligeront rapidement Rome à investir davantage la Maurétanie jusqu’à l’Ouest du royaume. Seules, les huit dernières années du règne d’Auguste auraient été plus calmes, aucun affrontement de grande envergure n’est signalé par les historiens de l’époque.

 

Repérage des peuples de l’Afrique du Nord sous Auguste et après

Il y eu sans doute une première opération militaire vers 22 av. J.-C., les Fastes (calendrier romain des grands jours) mentionnent le triomphe du proconsul L. Sempronius Atratinus ; Juba II n’en ferait pas partie. Un deuxième soulèvement gétule aurait eu lieu en 20, maté par le général L. Cornelius Balbus et il semblerait que la révolte se soit étendue vers l’Est (Shott Hodna et pays garamante) et dans tout le Contantinois. Mais selon Dion Cassius, il fallut attendre l’année 6 ap. J.-C. pour que Cnaeius Cornelius Lentulus Cossus obtienne la soumission totale des Berbères. Moment de tranquillité illusoire puisque les escarmouches ont toujours lieu. En l’an 3, Passienus Rufus muselle rapidement une rébellion, prélude à ce conflit considérable qui opposera Rome aux Gétules des deux Syrtes et Juba II à ceux de l’Est et de l’Ouest en Maurétanie ; soulèvement grandiose -car contagieux- que résolut C. C. Lentulus Cossus. Ce dernier ayant lui aussi reçu les ornements triomphaux, il refusa toutefois de porter le titre de Gaetulicus comme l’imposait l’usage. On peut aujourd’hui situer le coeur du conflit en Maurétanie mais celui-ci se serait déplacé vers l’Est assez rapidement. Les monnaies maurétaniennes marquent la Victoire de Juba, en 6 et en 7 ap. J.-C. et les ornements triomphaux qu’ils reçut, seulement en 6. Des bronzes de Juba II arborent une nouvelle victoire de 15/16 à 16/17, à la veille du conflit qui rendra si célèbre Tacfarinas ; ce qui montre que l’équilibre instauré par les deux armées restait bien précaire. Tacfarinas, mi-Numide mi-Gétule, ou plutôt Musulames, inaugurera une nouvelle ère dans les hostilités. D’une part, il étendra la coalition qui s’accompagnera d’un changement tactique, d’autre part, et cela est totalement nouveau depuis Jugurtha, il adoptera une ligne politique bien définie.

La Proconsulaire était entourée de tribus résistantes autant que récalcitrantes ; en partant de l’Ouest, c’est à dire de l’Ampsaga, nous sommes en présence d’une fraction de Maures, théoriquement acquis à Ptolémée (associé au trône depuis 19) mais peu enclins à se laisser commander par les étrangers romains ; plus au Sud, entre Théveste (Tebessa) et Madauros (Mdaourouch), se trouve la tribu des Musulames ; en allant vers l’est, sous l’ancienne Carthage, la tribu des Cinithiens menace son Nord mais aussi directement la Petite Syrte ; plus à l’Est encore, le pays garamante. Tacfarinas, reconnu pour ses qualités acquises dans les troupes romaines, prit rapidement la tête d’une coalition africaine ; ainsi, toute la province romaine était prise en tenaille par cette confédération tribale. Tacfarinas eut l’ingéniosité de mêler tactiques militaires ancestrales numides et techniques romaines de combat. L’apparente anarchie des premières était compensée par une extrême cohérence dans l’élaboration des campagnes à mener. Comme Jugurtha, il sépara son armée en deux corps ; se gardant le commandement des hommes d’élite et entraînés à la romaine, confiant les troupes légères à Mizippa le Maure ; d’un côté une armée au moins qualitativement égale à celle de l’ennemi, de l’autre des attaquants rapides, furtifs et efficaces pour désorienter les Romains et rappelant la guerre de Jugurtha. Pour Rome, un enfer s’ouvre à nouveau en 17, qui se refermera sept ans plus tard, après trois principales campagnes pour en venir à bout.

En rouge les Maures de Ptolémée ; en violet les Musulames ; en orange les Cinithiens et en jaune les Garamantes
Rouge : Maures de Ptolémée ; violet : Musulames ; orange : Cinithiens ; Jaunes Gétules et Garamantes

La première est menée par M. Furius Camillus. Les coalisés sont mis en déroute et la Victoire mauro-romaine est célébrée sur les monnaies en bronze de l’an XLIII (43) du règne de Juba II (18 de notre ère). La deuxième campagne commence en 20, lorsque Tacfarinas refait parler de lui : razzias nombreuses cette année-là et, surtout, prise d’un fortin situé en territoire romain ; il échoue cependant au siège de Thala (Ouest tunisien). L’ensemble des camps fixes qu’il avait établis le long de la côte pour entreposer armes et nourriture furent vite démantelés par deux légions, la IX Hispana et la III Augusta, et Tacfarinas dut fuir dans le désert. Le nouveau proconsul, Lucius Apronius, reçut les ornements triomphaux. Sans délai, la troisième et dernière campagne, dirigée par Iunius Blaesus, débute en 21, se terminera en 24. Fort de quelques succès l’emportant certainement sur les revers, Tacfarinas entama des pourparlers en 22 devant le Sénat de Rome et exigea une extension territoriale ; mais, à cet ultimatum, Tibère proposa l’armistice seulement à ceux qui déposeraient les armes ; échec qui entraina une reprise des hostilités pendant l’hiver 22/23. Blaesus emporta la victoire de 23, ce qui lui permit d’obtenir les ornements triomphaux ; mais Tacfarinas était encore libre… Au cours de la période qui suivit l’hiver 23/24, la révolte s’étendit aux Maures, révoltés contre Ptolémée, aux Garamantes de l’Est, l’ensemble étant soutenu par des auxilliaires romains dissidents, car frustrés dans ce tumultueux conflit.

La IX Hispana, qui avait été renvoyée sur un autre front par Tibère (en Pannonie), manquait au général Dolabella qui voyait ses forces nettement diminuées. Les évènements se précipitent quand les hommes de Tacfarinas échouent durement au siège de Thubursicum numidarum (Khemissa). La tactique employée alors -harcèlement à l’intérieur du royaume de Juba en profitant ainsi de la désaffection momentanée de son peuple- aurait pu fonctionner, mais le massacre des Berbères d’Auzea (Sour el Ghozlane) par Dolabella et la mort de Tacfarinas (Bordj Hamza) y mirent fin. C’est à Ptolémée que furent remis le bâton d’ivoire et la cape de pourpre portant l’inscription «roi, ami et allié du Peuple romain». Cette guerre contre les Gétules (Bellum Gaetulicum) -et bien que C. C. Lentullus Cossus ait reçu titre de Gaetulicus (refusé par lui mais porté, plus tard, par son fils) et honneurs du peuple réuni à Rome- n’eut pas les pleines considérations des historiens grecs et latins qui, hormis peut-être Tacite, minimisèrent largement cette longue période de troubles pourtant bien réelle. Pour l’historien romain Tacite, aussi bien Blaesus que Dolabella auraient dû recevoir les honneurs du triomphe, même si les Romains considéraient les ennemis africains comme de vulgaires pillards et non comme de valeureux guerriers. Michèle Costelloni-Trannoy voit, dans la vacuité des textes et la falsification des listes des cités et des peuples (Gétules, Garamantes, Phazaniens…) vaincus par le général Balbus, le souci manifeste de cacher aux Romains la perméabilité de la province et du royaume protégé.

Sur les expéditions des généraux et futurs proconsuls Sempronius Atratinus et Passenius Rufus, silence total. Remercions Tacite car, sans lui, rien n’aurait percé de la guerre contre Tacfarinas, son récit est détaillé contrairement à celui qu’a laissé Aurelius Victor ; de Dion Cassius, l’on apprend que cette Bellum Gaetulicum fût extrêmement meurtrière pour les soldats romains. Le point de vue romain de l’époque ne peut que choquer l’Algérien d’aujourd’hui : Tacfarinas n’a jamais été considéré comme un leader politique mais comme un chef de brigands, d’ordinaires barbares. D’autre part, Rome impose encore sa vision des choses en qualifiant le Musulames de déserteur -Tibère ne pouvait le supporter- de l’armée romaine, de rebelle donc, alors que ses revendications principales ne faisaient que dénoncer les injustices territoriales commises par les plus forts. Maligne, Rome a su tirer profit de l’aura (exagérée ?) qu’elle faisait ou défaisait autour des personnes royales des différents protectorats : quand un roi soumis à l’Empire brillait par ses exploits militaires, c’est tout l’Empire qui brillait. En réalité, c’est davantage Rome qui est venue à la rescousse (Atratinus et Balbus) du roi Africain -pour compenser de réelles faiblesses politiques- dont le royaume était en permanence menacé par les opposants politiques. Peut-on alors employer le terme de symbiose politique comme certains le font régulièrement?

Des débuts d’Auguste au principat de Caligula, un grignotage tactique méthodique du territoire des Berbères eut lieu progressivement. La IIIème légion d’Auguste prit son siège dès 14 ap.J.-C. à Ammaedara (Haïdra) ; une route stratégique reliant le camp à Tacape (Gabès) en passant par Theveste (Tebessa) et Capsa (Gafsa) fut construite qui privait les tribus locales de leur liberté de déplacement., notamment pendant la transhumance. Sous Auguste et Tibère, le problème de la Maurétanie était resté en suspens mais, un an avant la mort de Ptolémée, Caligula réforma la politique de la Proconsulaire : La Numidie, qui dépendait alors du proconsul, devint territoire militaire romain sous gouverne directe de l’empereur, par l’entremise d’un légat chargé de mater toutes rebellions frontalières. Chaque décision prise aurait maintenant un retentissement conséquent sur le royaume maure dont l’annexion suivra de peu cette réorganisation.

La mort de Ptolémée

On ne sait si Ptolémée fut emprisonné par Caligula avant que ce dernier ne le fasse assassiner (rien n’est certain). Le meurtre aurait été commis durant l’hiver 39-40 (Jérôme Carcopino) et l’annexion suivra de peu la même année. Mais les circonstances qui entourent cette dernière restent incertaines ; le texte de Tacite a été perdu, ceux qui restent sont vagues (Dion Cassius, Suétone, Pline) ; les dernières monnaies frappées par Ptolémée datent de 39. Il est peu probable que la rivalité entre Caligula et Ptolémée ait porté sur la revendication à la grande-prétrise dIsis et, selon Sénèque, le Maure qui était en fonction de prêtrise justement -il aurait osé porter le vêtement de grand-prêtre lors de jeux de gladiateurs- aurait été mis en prison, à Rome, durant un an ou deux avant sa mort. On sait Caligula un peu fou à la fin mais l’émission de monnaie en 39 infirme cette thèse ; d’autre part, Suétone souligne la soudaineté de la décision impériale et Dion Cassius corrobore les faits ; toujours d’après Suétone, les relations entre Ptolémée et son neuveu Caligula étaient excellentes ; un aureus de 37 montre combien Ptolémée tenait à rappeler au nouveau princept les gloires du passé (ornements triomphaux reçus auparavant), sans doute pour l’assurer des services qu’il comptait encore rendre ; Caligula n’avait aucune raison de se débarrasser de Ptolémée puisque, n’ayant aucune descendance, la Maurétanie reviendrait légalement à l’Empire. Les raisons de cette mort demeurent une énigme de l’histoire.

Il faudra peut-être chercher, mais ce sera très difficile, du côté des liens familiaux entre les deux personnes, lesquels devaient interférer dans les prises de décisions politiques. Pour ce qui serait d’une ancienne rivalité religieuse, Ptolémée, bien que grand-prêtre, était peu convaincu par la déesse Isis ; aucun type isiaque n’a été retrouvé sur les monnaies maurétaniennes frappées sous Ptolémée. Si Caligula se prenait pour un demi-dieu, mélange d’Adonis, d’Attis et d’Osiris, il était prêt à embrasser n’importe quelle divinité et s’assimilait autant à Dyonisos dont il se croyait la réincarnation. On le voit mal revendiquer un culte précis en particulier.

Parmi les faits qui intéressaient directement ou indirectement les deux hommes, il faut remonter à la conjuration de Gaeluticus et de Lepidus, en 39 ; elle fut un drame politico-familial que Caligula résolut par une grande purge, dans le sang. Il est possible que des liens forts se sont tissés entre Ptolémée et Gaetulicus, fils de Cossus avec lequel le roi avait combattu jadis, mais on ne comprend pas le mobile qui aurait pu pousser Ptolémée à mettre en danger son trône, son royaume et sa vie, en intervenant de près ou de loin dans cette conjuration. Une autre thèse est en cours d’élaboration (J. Cl. Faur) qui voit en Ptolémée un rival prêt à tout : de par sa double origine, latine par Antoine, son grand-père, pharaonienne par la grande Cléopâtre, sa grand-mère, il compensait largement son rang de roi vassal pour pouvoir figurer sur la liste de prétendants au principat romain (hé oui, cela peut paraître osé). A partir de ce moment, il est aisé de penser que Ptolémée ait pu perdre l’estime de son neveu, et qu’il ait aussi, comme le dit M. C. Trannoy, négligé les précautions les plus élémentaires : sans être jamais venu spontanément offrir ses hommages au nouveau maître de Rome, il omet à Lyon de se présenter avec l’humilité que Caligula aimait à voir chez tous ceux qui l’approchaient et qu’il exigeait notamment de rois inféodés à l’Empire. Et, dans un contexte ouvert de règlement de compte, il n’a pas su -ou pas voulu- distinguer toutes les interprétations qu’un vêtement de pourpre ne manquait pas de susciter.

ANNEXE

Tacfarinas :

XXIV – Aussi, Tacfarinas avait-il répandu le bruit que la puissance romaine était réduite en miettes par d’autres nations et, pour cette raison, forcée de quitter peu à peu l’Afrique : ceux qu’elle y avait laissés pouvaient être enveloppés, si tous les hommes qui préféraient l’indépendance à l’esclavage faisaient effort contre eux. Il augmenta ses forces, établit son camp devant Thubusque et fait le blocus de la place.

Mais Dolabella rassembla tout ce qu’il avait de troupes, puis, grâce à la terreur qu’inspira le nom romain et aussi à l’incapacité où sont les Numides d’affronter l’infanterie en ligne, il ne se fut pas plutôt mis en marche qu’il fit lever le blocus, et fortifia ses points d’appui ; en même temps il arrêta la défection des chefs musulames en les faisant frapper de la hache. Puis, instruit par plusieurs campagnes contre Tacfarinas qu’il était impossible à une troupe pesamment armées et marchant en un seul corps de poursuivre utilement un ennemi vagabond, il appela à lui le roi Ptolémée et ses sujets et forma quatre colonnes qu’il confia à des lieutenants et à des tribuns ; les bandes chargées des razzias furent commandées par des officiers de choix pris parmi les Maures ; quant à lui, il était là en personne, pour veiller à tout.

XXV – Bientôt on apporta la nouvelle que les Numides, arrivés auprès d’un fort à demi-ruiné, qu’ils avaient naguère incendié eux-même et qui s’appelle Auzia, y ont dressé leurs gourbis et s’y sont installés, confiants dans la position fermée de tous côtés par de vastes ravins boisés. Alors les cohortes et les ailes, sans bagages et ignorant où on les conduit, sont menées en avant à marches forcées.

Le commençait à peine qu’au son des trompettes et en poussant un cri terrible, les Romains abordaient les barbares à demi-endormis ; les chevaux des Numides étaient entravés ou dispersés dans tous les sens pour la pâture. Du côté des Romains, l’infanterie en rangs serrés, les escadrons en bataille, tout était disposé pour le combat ; chez l’ennemi, au contraire, absolument surpris, point d’armes, point d’ordre, point de plan ; comme s’ils eussent été des troupeaux, on les bousculait, on les tuait, on les prenait. Irrité par les souvenirs de ses fatigues contre un ennemi qui s’était dérobé à la bataille tant de fois souhaitée, le soldat se gorgeait de vengeance et de sang.

On fait circuler dans les manipules l’ordre de s’attacher à Tacfarinas, connu de tous après tant de combats ; seule la mort de ce chef mettrait un terme à la guerre. Mais lui, quand il voit ses gardes abattus autour de lui, son fils déjà enchaîné et les Romains affluant de toutes parts, il s’élance au milieu des traits et, par une mort qui ne fut pas sans vengeance, échappe à la captivité. Tel fut le terme mis à la guerre.

Tacite, Annales, Les Belles Lettres, Paris, 1966, pp. 190-191.

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