Pagi, Municipes, Castella, Vici, Urbis et Civis

Repères de lecture : La romanisation de l’Afrique du Nord (Maurétanie vraie comprise) commence sous Octave-Auguste, pendant le règne de Juba II et celui de son fils Ptolémée de Maurétanie. Le territoire dont héritera Rome ira de l’actuelle Tunisie (Proconsulaire) jusqu’aux rivages de l’océan Atlantique (Maurétanie vraie). Cependant, d’Est en Ouest, la colonisation se fera de moins en moins fortement, de moins en moins efficacement, de plus en plus difficilement. Si l’on ne compte plus, après le IIIème siècle, le nombre de cités orientales fortement romanisées (Est algérien et Tunisie), il n’en va pas de même avec l’actuel Maroc dont on ne cite que la ville antique la plus connue : Volubilis ; Tanger (Tingis) en est oubliée. De plus, on remarquera que les villes sises à l’Est ne sont pratiquement jamais fortifiées (à l’époque romaine) alors que plus on va vers l’Ouest maghrébin plus les cités le sont. Durant toute l’époque romaine, un «Sud» sauvage et indompté démarquera les Maures et les Numides des Gétules restés autonomes et libres. Il faut également souligner que les Africains n’étaient pas foncièrement hostiles aux Romains, du moment que la circulation dans le pays restait libre et que certaines terres demeuraient propriétés exclusives des autochtones. C’est seulement à partir de Juba II que le pays est considéré comme un tout homogène. Or, comme on l’a vu précédemment, tout sépare l’Est de l’Ouest, de par la géographie, de par l’histoire, par la culture aussi. Juba désirait, à long terme, civiliser son pays en s’appuyant d’abord sur la culture hellénique, sur la romaine ensuite ; c’est pourquoi il attachait tant d’importance au modèle centralisé des Latins et à leurs villes politiquement très efficaces en terme de vie citoyenne. Des tensions naîtront entre les populations favorisées par l’urbanisation, commencée bien avant Rome, et celles qui ne sont pas concernées par le phénomène (soulèvement gétule, révolte de Tacfarinas…).

Une administration complexe :

L’ensemble du Maghreb sera, pour des raisons de simplifications administratives et militaires, divisé en plusieurs parties : d’Est en Ouest, on passera de la Proconsulaire à la Numidie, coupée en deux (Confédération cirtéenne au Nord, Numidie militaire au Sud), puis à la Maurétanie césaréenne, elle aussi séparée en deux (la sitifienne à l’Est, et la césarienne à l’Ouest) ; enfin, plus à l’Ouest encore, la Maurétanie tingitane ou Maroc actuel (dont je ne traite pas dans ce site).

A l’Est, l’Africa proconsularis (Tunisie actuelle + un prolongement en Numidie massyle du Sud), faite de trois types de territoires (les territoires des villes, les territoires des tribus et les grands domaines impériaux), est fort bien gérée par un proconsul (haut-sénateur établi à Carthage), lui-même épaulé par des légats, appartenant au Sénat, qui commandent l’état-major constitué d’officiers et de hauts-fonctionnaires. Parmi ces derniers, le procurateur est chargé des affaires financières et militaires. La plupart des cités lybico-puniques (pour ne pas dire berbères), dites pérégrines car devenues étrangères sur leur propre sol (fait ager publica romana depuis la troisième guerre punique), adoptent le Droit romain et deviennent des municipes. Mais le type d’administration n’est jamais homogène, quelques villes conservent leur liberté, d’autres sont des colonies romaines, et ce n’est qu’à partir de Théodose (fin du IVème siècle) que le droit romain s’appliquera à tous ; les termes changeront, on oubliera  presque colonies et municipes ; le bourg deviendra un vicus (vici au pluriel) ou un castellum (castella au pluriel). Dans le Sud numide et au début du IIème siècle, le territoire soumis à l’administration de Carthage prendra Lambèse (Lambæsis) comme capitale lorsqu’il passera officiellement sous le commandement direct de l’armée -Lambèse était déjà le quartier général de la IIIe légion Auguste- sous Septime Sévère (fin du IIème siècle).

Côté algérien donc, la Numidie est scindée en deux parties qui seront réunies bien plus tard par Constantin. Au Nord, la Confédération cirtéenne dispose d’un statut tout particulier, à ses débuts tout au moins ; ce sera, encore, la Numidie civile du temps de Dioclétien (fin du IIIème siècle).  L’histoire administrative de cette zone -mal délimitée- restait assez compliquée depuis sa formation sous Sittius (Cf. la guerre contre Juba Ier), si bien qu’elle formait encore une république à part entière, constituée de quatre cités fortes (Cirta/Constantine, Rusicade/Skikda, Chullu/Collo et Milev/Mila) et dirigée par un ensemble de trois magistrats (triumviri) cooptés pour une année par les ordines (conseils municipaux des quatre cités maîtresses) ; on penche pour une persistance du système lybico-punique. Le territoire propre qu’elle occupe est morcelé en districts ruraux, les pagi (de pagus), constellés de bourgades plus ou moins développées, les castella (de castellum). La république dispose aussi d’un vaste région militarisée. Au Sud, la Numidie militaire -Aurès, Nementcha et leurs bordures- que l’empereur Constantin rattachera à la cirtéenne -modifiant de fait son statut au début du IVème siècle-, pour ne plus former qu’une seule Numidie. Cirta, déjà capitale Nord-numide, changera de nom en l’honneur de l’empereur, et c’est ainsi que naîtra Constantine. Seule une petite partie de la Numidie des anciens rois demeurera rattachée à la Proconsulaire avec de belles cités comme Madauros (Madaure), Thagaste (Souk-Ahras), Calama (Guelma), Théveste (Tébessa)…

Quant à la grande, si vaste Maurétanie (ex-Masaesylie et Maurétanie occidentale), son éloignement du centre où se prennent les grandes décisions (Carthage, pour ne pas dire Rome) et sa taille trop importante en font un territoire fort difficile à administrer. De plus, les autochtones y sont moins favorables aux Romains qui doivent sans cesse se protéger grâce à l’armée et aux vétérans. La scission entre Césaréenne et Tingitane n’y faisait rien et Rome a bien dû opter pour un nouveau morcelage, pratiqué immédiatement à l’Ouest de Cirta : entre l’Ampsaga (oued El Kebir à l’ouest, quand d’autres cite le Rhumel), le shott al Hodna (au sud) et l’oued Soummam (à l’Est) est crée la toute petite Maurétanie sitifienne. Possédant les meilleures terres à blé, l’impérative conquête de cette région stratégique est inévitable, mais en plus, cela permettra de collecter plus d’impôt grâce à la mise en place d’un meilleur contrôle fiscal. Si ce n’est qu’elle sera bien malheureusement gérée…

Vie citoyenne :

Les ordines conduisent la vie municipale des localités romanisées. En général et par prestige honorifique, les notables acceptent vite le principe de nouvelles règles, de nouveaux us et coutumes à venir. On passera cependant de la citoyenneté municipale à la citoyenneté romaine sur une longue période. Le cœur de la vie culturelle et artistique que représente le conseil municipal permet la promotion et l’ascension sociale de tout un chacun. Cette organisation citoyenne naissante va de paire avec une soudaine urbanisation, aux formes nouvelles, différemment normée. Certaines villes sont totalement créées (Aquæ Caldæ/Hammam Righa, Cartennae/Ténès, Gunugu/Gouraya, et peut-être bien Thamugadi/Timgad et Cuicul/Djemila), donc romanisées dès le départ ; alors que pour d’autres, on préfère agrandir et modifier d’anciennes cités pérégrines qui, progressivement, acquerront la citoyenneté romaine. Mais la plupart des villes antérieures, restées «libres» de l’emprise romaine (dites pérégrines), préfèreront conserver, un temps encore, leur propre organisation, leurs droits et leurs lois originelles. Ce n’est qu’à partir du règne d’Hadrien (vers 120 ap. J.-C.) que ces cités se transformeront en municipes de droit latin. Communes de rang toutefois inférieur à la Cité (de Urbs, urbis). Au tout début du IIIème siècle, l’Edit de Carcalla (en 212) donnera la citoyenneté romaine à tous, sauf aux femmes et aux esclaves… C’est aussi cet empereur qui mettra un terme à la gouvernance faite encore dans certains coins, à la punique, par les suffètes. Quant à Philippe l’Arabe, qui règnera quelques temps au milieu du IIIème siècle, il fera accéder toutes cités importantes restées pérégrines (entendons non admises) au statut de municipe. Ce n’est que tardivement que colonies et municipes, termes devenus désuets, prendront le nom de vici et de castella, toujours rattachés à une municipalité de plus haut rang.

Au IIème siècle, le punique tend à disparaître, le latin le remplaçant dans les inscriptions retrouvées à la fouille. L’appel à la romanité est fort, surtout dans la partie orientale de l’Algérie. Si le Ier siècle était celui de la colonisation faite sous la contrainte de la force, le siècle suivant, qui connaît une grande prospérité économique, fait déjà oublier le précédent. De profondes mutations sociales et culturelles peuvent s’opérer de manière indolore, ainsi durant un bon siècle, jusqu’à ce que les villes africaines et numides soient devenues de vraies communes romaines, presque toutes volontairement. L’endogamie sera pratiquée sans problème, une mixité sociale aura lieu qui favorisera l’émergence d’une nouvelle civilisation : non romaine, non africaine, mais romano-africaine. Rien de comparable avec la colonisation de 1830 par les Français ! Du IIème au Vème siècle, cette romano-africanité, qui se veut plus romaine que les Romains, ira jusqu’à fortement inspirer la littérature latine. De 161 à 235, quatre-vingts dix sénateurs romains sur six cents sont des Nord-Africains. Ils sont également nombreux à accéder au rang de la noblesse bureaucratique romaine, dans les Ordres, équestre et sénatorial. Juvénal disait de l’Africa-Numidie qu’elle était la mère des avocats. En comparaison, la Maurétanie est peu représentée à Rome : seules quatre villes (sur une quarantaine, dont plusieurs villes portuaires importantes) ont fourni des sénateurs (Cæsarea/Cherchell, Cartennæ/Ténès, Gunugu/Guraya et Sitifis/Sétif). Remarquons aussi au passage la présence d’empereurs romains d’origine africaine (Septime Sévère, Carcalla, Alexandre Sévère) de 193 à 235.

Si l’Edit de Carcalla faisait tout pour gommer les différences entre vrais Romains et Berbères romanisés, il n’en est pas moins vrai que des oppositions existaient au sein de la communauté romano-africaine : tout, et ce malgré la prospérité économique, séparaient les honestiores et les humiliores, les riches et les pauvres, donc. Les richesses produites, parce que mal partagées, suffisaient à peine à limiter les mouvements sociaux, les révoltes d’affamés telles celles des circoncellions (travailleurs journaliers ou saisonniers) du IVème siècle. En Maurétanie, de nombreuses communautés pastorales ou tribales demeurent libres vis-à-vis du Droit romain. Certaines d’entre elles versent l’impôt à Rome. Dans tous les cas, au moindre désordre, ces cités pérégrines perdent leur liberté politique au profit d’un préfet administrateur de bas rang romain (præfectus), qui remplace les principes gentis ou chefs tribaux. Plus on va vers l’Ouest, moins on rencontre d’implantations citadines romaines : la Maurétanie sitifienne est de loin la plus dense des trois Maurétanie. Ensuite, en direction du Maroc, on urbanise essentiellement la côte méditerranéenne et la vallée du Chelif ; le reste étant des camps typiquement militaires ayant peu à voir avec la création des villes. Cependant, l’archéologie n’a pas tout dévoilé de cette région occidentale qui reste encore mystérieuse avec ses quatre-vingts six sièges épiscopaux décrits dans la littérature de l’époque mais jamais trouvés jusqu’à ce jour ; ils seraient quelque part dans les montagnes du Tell…

Colonisation, romanisation ?

Que signifiaient ces termes à l’époque de la conquête romaine sur le monde méditerranéen ? Certainement pas ce que nous entendons aujourd’hui avec l’exemple de la colonisation française qui a eu lieu de 1830 à 1962. Certes, la colonisation, qui se fait sous Auguste et quelques uns de ses successeurs, aura pu paraître violente ; on sait les moments de luttes acharnées (entre guerre et révolte) menées par les célèbres chefs tribaux rebelles aux injonctions romaines. Mais cette colonisation forcée ne ressemble en rien à la conquête du sol algérien par les Français : il n’y a pas de rupture coloniale à cause de Rome. Il y a, au contraire et les historiens sont unanimes à ce sujet, continuité historique entre  l’époque ancienne de Massinissa -qui n’a pas perçu Rome comme un pouvoir conquérant- et celle de l’Afrique romaine. Ce n’est pas contre Rome que les hostilités se tournaient systématiquement ; les tribus avaient déjà bien à faire entre elles, et les royaumes maghrébins d’avant la période romaine étaient avant tout des rivaux. Par ailleurs, l’ennemi craint par les Numides se trouvait à Carthage et non à Rome. Rome fut en réalité assez fine stratège pour jouer avec les associations et les divisions plutôt que s’investir dans des guerres dont elle n’avait pas les moyens, pas plus financiers que militaires. Les guerres que se sont menés les Maures et les Numides entre eux les auront assez affaiblis pour que Rome n’ait plus qu’à se servir. Pour ce qui est du jeu des associations, il repose essentiellement sur les ambitions des élites locales à trouver leur place au sein de la nouvelle société en marche, dans la volonté de mieux émerger ensuite. D’abord consacrées, elles devenaient ensuite romaines.

Quand on compare la colonisation française, elle n’est pas suivie d’une francisation à la manière que Rome a pu conduire sa romanisation. Peu ou prou de mariages endogènes avec les Français, fusion rapide de la Rome-Afrique, entre populations indigènes et populations allogènes ; si l’on peut parler de colonies de peuplement -il y en a eu au départ-, le mot coloni, en latin, signifie métayers ou tenanciers agricoles. De même, pas de rivalités d’ordre religieux ou ethnique entre Romains et Africains : tous deviendront, avec plus ou moins grande envie, des Romano-Africains. Pas de Décret type Crémieux ne proposant la nationalité française qu’aux juifs d’Algérie et non aux «Arabes»… Par contre, un Édit de Carcalla rendant tout le monde citoyen de Rome et une sédentarisation sans cantonnement des tribus) progressive qui aura suivi l’évolution propre de la société (ouverture sur le marché méditerranéen, expansion commerciale…). Notons aussi que Rome n’a pas bouleversé -en lui apportant l’urbanisme- un monde incivilisé, il y avait une société nord-africaine fort bien organisée depuis bien des lustres, et qui poursuivait, pour le reste, tranquillement son évolution. Rome s’y est greffée tellement bien que la phase de romanisation n’aura été que le prolongement d’un processus évolutif entamé depuis, au moins, Massinissa. Ce que nous appelons colonisation/romanisation de l’Afrique n’est donc que l’expression d’un nouveau paradigme géopolitique. Gilbert Meynier écrit : «L’Afrique du Nord fut l’artisan de son auto-colonisation, cela dans le sens d’une insertion, laquelle fut souvent désirée, dans le système romain. (…) Le moule de la romanisation› ne fut jamais monolithique, et la diversité culturelle exista toujours». Selon Yvon Thébert, la romanisation fut un phénomène de classe ; pour s’élever socialement, on suivait en quelque sorte -dans les villes plus que dans les campagnes et dans les plaines plus que dans les montagnes- la mode, en adoptant des noms et des prénoms romains, en apprenant rapidement le latin. La romanisation est donc vécue comme un facteur de promotion sociale.

Comment pourrait-on dès lors comparer les deux formes de colonisation quand on se souvient que, dans l’Antiquité, il existait une certaine unité du monde méditerranéen ; avec, cependant, un sacré mélange des genres puisqu’on y relevaient à la fois des influences égyptiennes, punico-phéniciennes, grecques et helléniques, gréco-syriennes, gréco-égyptiennes… Il n’y a donc jamais eu transfert de civilisation comme aura tenté de le faire, en son temps, la France coloniale en Afrique ou en Asie.

Vie économique :

Consciente du potentiel économique de l’Afrique du Nord, Rome répondait aux besoins croissants de sa population en pleine expansion en mettant en valeur des terres lybiques peu, mal ou non cultivées. Un cadastrage minutieux (centuration), commencé avant César en Africa Vetus (129 avant J.-C), s’était poursuivi sous Auguste en Numidie, puis s’était terminé bien plus tard en Maurétanie (la délimitation des territoires des tribus par des bornes représentait un symbole visible de la domination romaine sur ces territoires). L’Africa proconsularis (Tunisie actuelle) fournissait depuis un moment le blé et le vin que ne pouvaient leur apporter en assez grandes quantités la Gaule ou d’autres provinces septentrionales, mais cela ne suffisait pas à faire face à la demande. L’entrée de la Numidie dans le giron latin allait combler en partie et un temps seulement les appétits grandissants du peuple et de l’armée. De fait, la formation de la Maurétanie sitifienne allait permettre de produire davantage ; on y introduisit la vigne que les Maures ne cultivaient pas. Si l’huile d’olive algérienne se vendait bien, mais à bas prix parce que le Romain ne la consommait que pour s’éclairer, il n’en allait pas de même avec le vin qui, lui, était reconnu comme le meilleur du monde méditerranéen. Le vin gaulois déclassé ! Donc, blé en abondance, vin coulant à flots, huile d’olive qui devient malgré tout célèbre, mais aussi production de fruits très recherchés (figues…). On a retrouvé les traces laissées par les vignobles de Tabraca/Tabarka, à la frontière algéro-tunisienne, d’Hippone/Annaba, de Rusicade/Skikda, de Cæsarea/Cherchell, de Tipasa. Notons également que le vin était souvent la monnaie qui servait aux cultivateurs pour s’acquitter de l’impôt romain.

La gestion du sol était drastique mais efficace : on découpait les surfaces en centuriationes, c’est à dire en carrés de 710 mètres de côtés, soit 50 hectares environ ; chaque centuriatio était lui-même divisé en heredia (0,5 ha) puis en jugera (0,25 ha). Cette centuration permettait surtout de faciliter les successions testamentaires mais aussi d’établir et de gérer plus sûrement la fiscalité sur l’ager publica romana. La mise en valeur des terres ne s’est pas faite sans grands travaux (irrigation, aqueducs…) et tous devaient mettre la « main à la poche ». De même, il fallait régler le problème du partage de l’eau : ce sont les ordines (conseils municipaux) avec les coloni (métayers) qui s’en chargeaient. L’organisation des domaines agricoles avait conduit à l’établissement de latifundia (grandes propriétés territoriales) impériales ou privées. Les latifundia d’Empire étaient administrées par un procurator s’occupant des comptes établis par les conducatores (exploitant sous bail renouvelé tous les cinq ans). Ces derniers louaient finalement des parcelles à de petits tenanciers, les coloni. On ne pouvait pas laisser en jachère sa parcelle plus de deux ans, au risque d’en perdre les droits, mais on était exempté d’impôt pendant quelques années (5 à 10 selon la loi en vigueur) – lex Manciana puis lex Hadriana) . On pourrait penser que les coloni, peu fortunés et ne pouvant pas payer leurs travailleurs, exploitaient plutôt des esclaves ; rien n’apporte de preuves concrètes allant en ce sens (même s’il existait des esclaves ruraux) et il semblerait que l’esclavage vrai n’était pas de rigueur (généralisé) en Afrique romaine. Il est préférable de comparer le système romano-africain de production à une forme de féodalisme très inégalitaire. On employait d’une manière générale des ouvriers agricoles saisonniers (indigènes libres fournis par les tribus sédentarisées) qui recevaient salaire de misère, mais salaire tout de même ; ce qui n’empêchait certainement pas les pires traitements et un brutal mépris de la part du patron sur les subalternes…

Du Ier au IVème siècle (le pic de production étant atteint au IIème siècle), le monde agricole africain connaît une grande prospérité économique ; les exportations vers l’Italie deviennent réciproques ; le volume des échanges, croît. Question démographie, tout va bien ; l’Afrique du Nord compte alors 7 à 8 millions d’habitants, ce qui est énorme pour l’époque. On dispose donc d’une main d’œuvre débordante qu’on peut se permettre de sous-payer. Les pagi enflent, les villes aussi : nombreuses sont celles qui présentent plus de dix-milles habitants. Rome est comblée ; les 2/3 de son blé provient d’Afrique du Nord (1/3 d’Égypte) ; la production d’huile d’olive algérienne à exporter dépasse largement celle d’Espagne ; on produit autant de vin que la Gaule, et il est de meilleure facture ; tout comme les céramiques fines surpassent en qualité celles produites dans ce pays ; le marbre de Simithu (Chemtou) devient un objet de luxe. On peut facilement imaginer l’enrichissement de certains et les sommes colossales d’argent frais, générées par les impôts et alimentant les caisses de l’empire. A quoi servent ordinairement ces plus-values financières ? A créer des villes, à les améliorer, puis à les embellir par de l’ornement magnifique mais superfétatoire. On oubliera d’en faire meilleur usage -comme on va le voir- cependant que les inégalités se creusent terriblement entre riches et pauvres. Ce jusqu’au déclin final de Rome et l’arrivée des Vandales qui ont, du reste, tout cassé ! Si le système romain a périclité de la sorte, cela est dû, on le sait maintenant, au traitement économique fait aux ouvriers agricoles. Rome pratiquait délibérément une économie basée sur l’esclavage, façon de faire qui rendait inapte à mobiliser les richesses produites en vue d’investissements productifs et susceptibles de les accroître. A un moment donné, il y a rupture dans l’innovation et blocage des inventions techniques nécessaires au progrès, ce qui entraîne un ralentissement du mouvement de la production industrielle. Les investissements portaient alors essentiellement sur la construction de monuments, et non sur l’amélioration des conditions de vie tous les citoyens. Pour ce qui est de la crise qui sévit dans l’empire romain au cours du IIIème siècle, elle ne paraît pas avoir touchée l’Afrique de plein fouet, bien au contraire.

Ruralité :

On ne compare pas le territoire de la ville et la campagne que celle-ci exploite ; il n’y a aucun antagonisme entre les deux, même si perdurent et prédominent en zones rurales les types de vie traditionnels. En grandissant, les villes sont obligées de conquérir en partie le territoire rural alentour. A l’inverse, s’y regroupent tout autour les producteurs agricoles pour y établir leur marché. Ainsi, les pagi (ensembles de castella) deviennent plus nombreux autour de certains centres, plus denses, ce qui provoque l’explosion de l’urbanisme que l’on sait. Point d’aboutissement des filières commerciales et centre de redistribution, Cæsarea (Cherchell) a très tôt formidablement bénéficié du phénomène et a pu atteindre une surface de 370 ha dont 150 étaient habités. On y exportait les produits classiques cités plus haut mais aussi des esclaves exotiques, des bêtes fauves réservées aux jeux du cirque, la pourpre de Gétulie, l’euphorbe, l’ivoire et du bois précieux (thuya). Tipasa, qui a sans doute tiré parti plus tardivement du boom économique de la capitale maurétanienne, connaîtra aussi son ère de prospérité (60 ha). Portus Magnus (Bethioua), dans l’Ouest algérien, fut également un important ensemble économique et culturel, en tant que centre de distribution pour la Maurétanie centrale, en lien direct avec la Bétique (Espagne du Sud). Dans ces trois exemples, la ruralité a permis l’urbanisation qui, en retour, stimulait la vie agricole.

* Les termes (voir titre) désignant la ville (urbs/urbis) varient : Civita/civis quand il s’agit de l’ensemble des habitants-citoyens ; castellum/castella est une petite ville ; l’oppidum/oppida en est une grande ; le vicus/vici est une bourgade, un village ; enfin, municipe/municipes représente une municipalité (à stabilité politique définitive par opposition au tribalisme en cours). Les colonies, outre leur fonction agricole principale, jouaient de manière importante un rôle militaire, dans la surveillance des côtes, celle des carrefours routiers et celle des régions sensibles (lime côtier). Ainsi, Cartenna (Ténès) se trouvait à un carrefour routier et commercial ouvert sur la vallée du Chelif ; elle protégeait en fait le flanc Ouest de Cæsarea (ancienne colonie devenue très rapidement capitale de la Césaréenne, sous Claude). Les cités indigènes en voie de romanisation et d’urbanisation commençaient à se fédérer (civita fœderata) avant de devenir des municipes, c’est à dire avant d’être totalement romanisées. Ce n’est que lorsque le sol est déclaré officiellement ager publica romana que les colons (cultivateurs romains ou italiens) entrent en jeu pour fonder leurs colonies. Les pagi préparaient, sans s’en rendre compte, le terrain à la romanisation en introduisant peu à peu le mode de vie latin et en ouvrant la route vers l’arrière-pays aux négociants italiens.

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D’interminables résistances à Rome

Résistances à l’envahisseur

Ptolémée de Maurétanie aurait donc été éliminé (cela demeure assez flou) sous l’ordre de l’empereur Caligula, en 40 ap. J.-C.. A partir de cette période, Rome annexe purement et simplement la Maurétanie et entame sa conquête de l’Est algérien (puis celle de l’Ouest) depuis la province occupée de l’Afrique proconsulaire. Claude découpe alors la Maurétanie en deux parties : à l’Ouest, la Tingitane et, à l’Est, flanquée entre la première et la Numidie, la Césaréenne.

La IIIème légion, basée à Ammaedara (Haïdra, ville frontière algéro-tunisienne) sous Hadrien, glissera peu à peu vers l’Ouest : installée dans un second temps à Theveste (Tebessa) sous Vespasien, elle est déplacée à Lambaesis (Lambèse-Tazoult) fin Ier – début IIème siècle (Points rouges sur la carte ci-dessous). Le IIIème siècle verra se produire encore beaucoup de soulèvements de la part des populations rurales, bien plus nombreuses que celles des villes par ailleurs. On ne dompte pas facilement les fiers Berbères.

On se souvient de la fameuse révolte de Tacfarinas qui avait duré de 17 à 24, sous Tibère. La raison en était légitime puisque Rome, dépourvue de scrupules, venait de couper le chemin des transhumances cinithiennes Nord-Sud, en construisant une première grande route pour ses déplacements militaires, allant d’Ouest en Est, du Sud tunisien à la Petite Syrte, plus précisément d’Ammaedara à Tacapae (Gabès) en passant par Capsa (Gafsa).

Le règne de Domitien (fin du Ier siècle) sera relativement calme du côté de l’Afrique du Nord. Quelques échauffourées tout au plus, sans gravité ni menace pour l’ambitieuse Rome. Mais, dès le IIème siècle,  des troubles sévères vont avoir lieu, calmés partiellement après qu’Hadrien se soit déplacé en personne sur le sol africain, au moins pour soutenir ses troupes. Bien que commençant en 118, et non immédiatement après cet assassinat, les historiens y voient un lien avec l’élimination ordonnée par le prince, en 117, d’un grand général maure, Lusius Quietus, qui, avec Marcius Turbo (autre général qui le remplacera par la suite), avait maté une révolte des juifs en Judée (Révolte de Kitos ). Comme trop souvent, Rome inflige sa Pax romana au monde méditerranéen, toujours après avoir semé le désordre dans les pays qu’elle juge «pas assez soumis».

Sous Antonin le Pieux, l’insurrection reprend de plus belle, si bien qu’il faut faire intervenir des contingents venus de Syrie, d’Espagne et de Pannonie (au Nord de la Dalmatie). C’est à partir de la moitié du IIème siècle que Tipasa, transformée pour la cause en camp retranché, connaîtra un formidable essor qui en fera rapidement une vraie citadelle romaine. Des stèles y représentent des cavaliers auxiliaires de l’armée romaine, armés de lances, d’arcs ou d’épées, chevauchant vaillamment, on s’en doute, vers les troupes ennemies qu’ils désorganisaient en les éparpillant. Ces légions étrangères ont également stationné dans d’autres cités déjà occupées par Rome ; c’est le cas de Portus Magnus (Saint-Leu/Bettioua), de Cartennae (Ténès), d’Albulae (Aïn Temouchent) et de Caesarea (Cherchell), dans lesquelles les inscriptions concernant ses moments ne manquent pas (Points jaunes sur la carte ci-dessus). Notons au passage que Portus divini, située à l’emplacement de l’actuelle ville d’Oran, n’était alors qu’une vaste plage, sans doute habitée par des quelques pêcheurs.

Vers la fin du IIème siècle, c’est à dire sous Marc-Aurèle, des Maures de Tingitane (les Baquates) vont jusqu’à commettre des incursions en Bétique, de façon à attaquer directement les légions romaines installées dans le Sud de l’Espagne.

Un peu plus tard, passée une période plus calme au début du IIIème siècle (sous les règnes de Septime Sévère et de son fils Carcalla, des Berbères romanisés), la confédération tribale des Bavares, Maures installés sur une grande région allant de la rive gauche de l’oued Cheliff à la région de Cirta (Constantine), se soulève en Numidie puis en Maurétanie orientale, ce, pendant le règne d’Alexandre Sévère. Là aussi, il faut mettre bien plus de moyens que d’habitude pour en venir à bout ; à Auzia (Aumale/Sour el Ghozlane) ; à el Mahdia (willaya de Sétif) ; à Teniet Mesken, plus au Nord. Ces troubles insurrectionnels dureront cependant plus de soixante ans et, à la fin du siècle, le tétrarque d’Occident Maximien Hercule n’en avait pas encore terminé avec la résistance maure.

Cette mosaïque, trouvée dans l’abside de la basilique judiciaire de Tipasa, doit être vue comme de la propagande, c’est à dire comme une affiche servant d’avertissement aux populations qui tenteraient à nouveau de se heurter à la puissance romaine que, dès lors, nul ne saurait endiguer. Cette superbe mosaïque (par l’état de conservation) montre un couple d’autochtones et leur enfant. De toute évidence, ce sont des captifs. Les personnages de sexe masculin sont dévêtus, contrairement à la femme. Celle-ci porte-t-elle des bracelets ou bien est-elle menottée ? L’homme, lui, a très certainement les mains liées dans le dos. Tout autour de ce carré sont disposés des médaillons en losange portant des visages d’hommes et de femmes dont on pense, trahis par le teint mat dont l’artiste les a affublés, qu’ils sont les familiers du couple à l’enfant. On ne doute pas non plus du sort réservé à cette famille de résistants à l’occupant : ils ont forcément dû être vendus sur le marché des esclaves, chose plutôt courante à l’époque.

Les limes d’Afrique du Nord

De même qu’une ligne frontière (limes, limite(s)) séparait les indisciplinés Germains des Romains, plus civilisés qu’eux, des limites bien surveillées (Le Fossatum Africæ) existaient aussi en Afrique du Nord. Certes, ces dernières ont mis plus longtemps à se stabiliser -on se souvient d’un premier fossé (Fossa Regia) protégeant l’Africa vetus. La conquête romaine sera entravée, comme je l’ai dit plus haut, par les interminables insurrections des différentes tribus, aussi bien numides et maures que gétules. Aussi, la première préoccupation de Rome fut-elle de renforcer les territoires les mieux armés : la Numidie pour commencer, le Maurétanie septentrionale pour finir. A la fin, les Gétules et les Garamantes, seuls, seront considérés comme des barbares, à dire : des exclus du monde dit civilisé. Je propose une carte, élaborée par A.J. Garcia, que j’illustre en deux temps : la première concerne l’extrême Est algérien ; la deuxième, les deux tiers restants, c’est à dire le centre et l’Ouest du pays. Je néglige volontairement l’histoire qui se déroula du côté marocain. On peut également avoir recours à la carte des villes et sites du Maghreb antique.

◊ Les Limes de Numidie :


Depuis la rébellion menée par le défunt Tacfarinas, sous le règne de Tibère, Rome tenait à l’œil le territoire (assez restreint) de la Numidie ; elle avait fait construire une première rocade entre Cirta et Leptis, probablement Leptis Minor, sur la côte est tunisienne. A la fin du Ier siècle, Madaura est une ville déjà fortifiée (Point vert sur la carte ci-dessous), dans laquelle est vite  implantée une colonie de vétérans. Toujours sous les Flaviens, plus tard les Antonins, les lignes de démarcation, qui n’ont cessé de bouger, vont enfin prendre corps : on dispose des postes de garde (Vazaivi/Zoui, Aquæ Flavianæ…) jalonnant la rocade Nord des Aurès (Zone en jaune sur la carte ci-dessus), entre Theveste (Tebessa) et Mascula (Khenchela). Nerva, le premier des Antonins, fait bâtir Cuicul (Djemila, point rouge), à l’Ouest de l’ancienne zone léguée jadis à Sittius (allié à Bocchus le Jeune en soutien à Jules César), représentée par les quatre villes septentrionales : Cirta (Constantine), Rusicade (Skikda), Chullu (Collo) et Milev (Mila); Sitifis (Sétif, point bleu foncé), plus tard Thamugadi (Timgad, point orange) sont dues à son successeur, Trajan. Des villes naissent à l’emplacement de camps retranchés, installés bien avant. Rome glisse inéluctablement à la fois vers l’Ouest et en direction du Sud : la jonction est faite entre Theveste et Lambæsis (Lambèse).

Mais c’est au Sud des Aurès que l’on trouvera le plus grand nombre de vestiges des limes romains datant de cette période : ruines des forts d’Ad Maiores (Besseriani), à l’Est, de Badias (Badis) ou de Thabudeos (Thouda) en allant vers l’Ouest, tous construits sous Trajan. Les princes antonins (Hadrien, Antonin le Pieux) poursuivront l’œuvre d’annexion réelle, et plus seulement administrative, de l’Afrique du Nord. Tout un réseau de routes, véritable anastomose, sera mis en place pour faciliter le transport, vers la capitale  (Rome), de biens marchands produits localement, mais surtout le déplacement des légions «pacificatrices». Les limes sont désormais matérialisés par des fossés, des levées de terre, des fortins, des postes de gardes, des palissades, des check-points où l’on doit s’acquitter de taxes douanières si l’on veut entrer… Pour une plus grande protection du territoire acquis ainsi que pour mieux contrôler les ressources, en eau notamment, les limes s’enfoncent aux confins du désert saharien (camp de Gemellæ/Henchir Kasbat sous Hadrien, Castellum Dimmidi/Messâd sous Septime Sévère, points bleu clair). La dynastie des Sévères achèvera la mise en démarcation de la province numide par rapport au monde resté barbare (La Gétulie, repoussée plus au Sud, à l’arrière de l’actuelle Laghouat). En 238, l’avancée vers le Sahara est stoppée volontairement mais Rome contrôle parfaitement l’axe principal du réseau mis en place, «celui qui défendait les accès Sud des Aurès-Nementcha et remontait vers le Nord-Ouest à partir de Gemellæ en direction de Thubunæ (Tobna) : le limes badensis (Badia) veillait sur les débouchés Sud des transversales des Nementcha et de l’Aurès oriental ; celui du limes gemellensis avait ses quartiers à Gemellæ et défendait les approches des piémonts Ouest de l’Aurès ; enfin, celui du limes Thubunensis contrôlait la frontière proche du Hodna», cette région montagneuse qui restera en dehors du territoire contrôlé par Rome. -son armée est incompétente sous les couverts forestiers et dans les montagnes. Une seule légion (la Legio Tertia Augustus), assistée de quelques troupes d’auxiliaires gaulois, espagnols, Thraces, pannoniens, ou carrément berbères, tiendra le limes qui va de la Grande Syrte à l’Hodna, ce, jusqu’à l’arrivée des Vandales en 429.

◊ Les Limes de Maurétanie :


Les tribus de Maurétanie posèrent plus de problèmes à la romanisation (commencée au Ier siècle av. J.-C. en Afrique du Nord, sous César, puis sous Octave-Auguste) que les tribus Numidie. Le Ier siècle de notre ère débutait par la célèbre révolte des Musulames, menée sous l’égide de Tacfarinas ; si les hostilités commencèrent avec des Numides, la contagion gagna rapidement tout l’Hodna, jusqu’à la vallée du Chélif, en territoires maures. De façon à protéger les villes côtières déjà investies par Rome (Points rouges sur la carte ci-dessus), au moins administrativement, sinon militairement, mais aussi celles bâties à l’intérieur des terres, il fallait installer de nombreux postes militaires sur des rocades anastomosées qui restaient à construire dans les terres. Une rocade Nord (Points bleus foncés) fut décidée, laquelle serait, comme en Numidie, jalonnée de postes de garde ou de camps retranchés. De même pour contenir les Gétules du Sud, une rocade méridionale (Points bleus clairs) sera matérialisée comme la première (Zones en jaunes).

Ainsi, le même processus que celui conduit pour conquérir la Numidie et son Sud, sera mis en œuvre pour pénétrer le vaste territoire de Maurétanie césaréenne. A une différence près, l’Est algérien vaut, dès le début et pour des raisons stratégiques, plus cher aux yeux de Rome que tout l’ensemble maurétanien. La légion avance donc, cependant que les terrassiers posent la «route» ; des camps retranchés mais aussi des postes de guet par dizaines ponctuent la rocade :

♦ au Nord, protégeant la côte d’éventuels assauts telliens, c’est à dire le littoral allant de Saldæ (Béjaïa/Bougie, Est algérien) jusqu’à Portus Magnus (Bethioua/Saint-Leu, proche d’Arzew à l’Ouest), en passant par Icosium (Alger), Tipasa et Cæsarea (Cherchell), cette rocade court en leur Nord ; on renforce également les accès et la protection de cités déjà mises en place à l’intérieur des terres, sous Auguste dans la vallée du Cheliff (Zucchabar/Miliana, Tigava/El Attaf), ou sous Hadrien (Forteresses de Rapidum/Sour Djouab et de Thanaramusa Castra/Berrouaghia) ; de nouvelles citadelles voient le jour (Sufascar/Oued Chorfa, Castellum Tingitanum/Chlef, Mina, Castra Nova/Perregaux/Mohammadia, Tasaccura, Regiæ, Albulæ/Aïn Temouchent; Rome pratique ici encore la colonisation par peuplement des cités, qu’elle dote de grands territoires agricoles de façon à satisfaire les vieux soldats qui s’y installent comme colons. Ceux-ci deviennent rapidement des Romano-berbères puis se mélangent aux Berbères qui, eux, se romanisent.

♦ au Sud, commencée peu après la première, à cheval entre le IIème et le IIIème siècle, cette rocade ira de l’Hodna (au Sud-Ouest de Sétif/Sitifis) jusqu’à la vallée de la Siga, aujourd’hui Oued Tafna (à l’Est du Maroc). Elle traverse la région du Titteri (au Sud d’Alger), celle de l’Ouarsenis (à sa gauche), puis atteint les Monts de Frenda et de Saïda (Toutes parties en jaune). Notons les camps comme Boghar/Castellum Mauritanum, en surveillance du Titteri et de l’Ouarsenis ; plus à l’Ouest, ceux d’Altava (Ouled Mimoun), de Pomaria (Tlemcen) et, pour finir, de Numerus Syrorum (Maghnia). Au-delà, nous sommes en Tingitane mais cela ne concerne plus l’histoire de l’Algérie.

Camp de Rapidum construit en 122 ap. J. -C. pour le cantonnement de la 2ème cohorte des Sardes

Que ce soit en Maurétanie césaréenne ou dans la Tingitane, les manières de refuser l’intégration forcée à l’Empire en pleine hégémonie étaient nombreuses : les tribus ne reconnaissaient aucune autorité autre que celle que leur conféraient leurs us et coutumes ; les échauffourées, les soulèvements, tout pouvait prendre l’allure de l’insurrection ; la rébellion, larvée ou réelle, ne cessera pas. Jamais l’empreinte de Rome ne marquera les Maurétanie (côté Ouest) autant qu’elle l’a fait en Africa/Numidie (côté Est). Les différences sont notoires. A l’Est, outre le nombre de ruines plus important qu’à l’Ouest du pays, en Tunisie aussi, la romanisation est relativement acceptée -les grandes villes cherchant de préférence le statut de citoyenneté romaine- voire désirée, quand, dans les deux Maurétanie, on le refuse plus catégoriquement. Nombreuses sont les bourgades ou villes de l’Est maghrébin devenues municipes, bourgs-garnisons ou encore colonies de vétérans (romains et auxiliaires des légions étrangères), les autres ont préféré conserver leur statut de villes libres (ou cités pérégrines). Preuve est faite que les risques de guerres entre tribus numides et armée romaine étaient limités du côté Est : contrairement à l’Ouest qui présente des villes systématiquement fortifiées par les Romains, on n’en trouve pas en Africa proconsularis/Numidie. Les remparts des villes fortifiées de l’Ouest (Maurétanie) seront l’œuvre des Byzantins, donc bien plus tardifs.

ANNEXE :

La tournée d’inspection en Numidie de l’empereur Hadrien

«Le voyage d’Afrique s’acheva en plein soleil de juillet dans les quartiers tout neufs de Lambèse ; mon compagnon adossa avec une joie puérile la cuirasse et la tunique militaire ; je fus pour quelques jours le Mars nu et casqué participant aux exercices du camp, l’Hercule athlétique grisé du sentiment de sa vigueur encore jeune. En dépit de la chaleur et des longs travaux de terrassement effectués avant mon arrivée, l’armée fonctionna comme tout le reste avec une facilité divine : il eût été impossible d’obliger ce coureur à un saut d’obstacle de plus, d’imposer à ce cavalier une voltige nouvelle sans nuire à l’efficacité de ces manœuvres elles-mêmes, sans rompre quelque part ce juste équilibre de forces qui en constitue la beauté.» Marguerite Yourcenar, Mémoires d’Hadrien, Plon, Paris, 1951.

 

Vers la fin de l’indépendance des Numidies

Du premier coup d’Etat fomenté par Jugurtha jusqu’à sa mort, la Numidie indépendante a tout perdu de sa superbe ; si l’on se réfère à Serge Lancel, il ne reste plus grand chose du territoire. Il est possible que Bocchus (roi des Maures) ait hérité, en récompense à sa trahison, la partie ouest allant, au pire, de l’oued el Kebir à la Moulouya. On en était alors revenu à la frontière du temps des premiers royaumes numides quand Massyles et Masaesyles s’affrontaient. Dès cet instant, le royaume maure va prendre en partie le relais de l’histoire des Algériens et Bocchus Ier, Maure et nouveau grand Aguellid des Numides, sera loyal et fidèle à Rome durant toute la fin de son règne. On pense qu’en 82 av. J.-C. il n’était plus de ce monde. Son fils Sosus-Mastanesosus (?), dont le règne reste totalement mystérieux, eut deux fils, le futur roi de la Maurétanie orientale, Bocchus II (dit le Jeune), et Bogud, futur roi de la partie occidentale (Maroc actuel). Notons que l’influence numide restera forte dans toute la partie qui lui aura été retirée.

Du côté numide, Gauda eut deux fils lui aussi, Hiempsal et Masteabar (= Mastanabal II ?). Rien n’est sûr pour le second. A sa mort, vers -88, ils devront se partager le minuscule royaume. On sait tracer approximativement sur une carte de l’Afrique du nord les frontières de la plus belle part dont héritera Hiempsal (= Hiempsal II), avec pour capitale Cirta, mais on ignore ce qu’a bien pu obtenir le frère. J’ouvre une parenthèse pour faire remarquer qu’il est regrettable de l’historien occidental, subjugué par l’histoire de Rome dont il se sent inévitablement l’héritier, qu’il n’ait mis qu’en toile de fond l’histoire de la Numidie, tout comme il l’a fait pour d’autres théâtres d’opérations, déterminantes pour l’avenir du grand Empire. La pauvreté de mes atlas de l’histoire du monde et les lacunes d’Internet le démonstrent ; on ne trouve pas de cartes officielles -donc à peu près fiables- se rapportant à la période située entre le Ier siècle av. J.-C. et le Ier siècle de notre ère. Fermons cette parenthèse. Hiempsal aura un héritier, Juba Ier ; Mastanabal aussi, il s’appellera Massinissa et régnera (Massinissa II) jusqu’à l’annexion de son minuscule royaume (?) par Bocchus le Jeune en -46.

En 49 av. J. -C., une énième guerre civile éclate dans la république romaine et l’Afrique du nord n’est pas en reste puisque, dorénavant, son histoire se lie à celle de Rome. C’est celle de Pompée contre César. Bocchus II avait pris très tôt le parti de César alors que les deux Numidie, dont celle de Juba Ier, se rangèrent du côté de Pompée qui, finalement (-48), sera vaincu en Grèce par les troupes césariennes et tué dans sa fuite pour l’Egypte. Les forces pompéiennes n’avaient pas pour autant plié, elles prirent la province d’Afrique pour bastion de résistance sous la houlette de Caton le jeune. Les guerres qui se poursuivaient pour le pouvoir en Afrique / Numidie incitèrent César à débarquer l’année suivante dans la province romaine d’Afrique. Son allié Bocchus, parti de Maurétanie orientale avec le concours armé d’un condottiere romain, Sittius, envahit facilement le confetti que représentait la Numidie occidentale, marcha sur Cirta qu’il prit aisément, cependant que César écrasait les dernières troupes pompéiennes auxquelles s’étaient associée l’armée de Juba Ier. C’en était fini des royaumes numides, César n’en référa même pas au Sénat. Juba Ier, comme Caton l’avait fait après la défaite d’Utique, dut se suicider.

Le royaume de Juba Ier (Numidie massyle), exceptée la région enveloppant Cirta, fut assez rapidement annexé et joint à la province acquise auparavant sur Carthage, pour former la province romaine d’Afrique proconsulaire ou Afrique proconsulaire tout court. Salluste, qui en fut le premier gouverneur (proconsul), s’ingéniera à la piller avec méthode pendant toute l’année de sa charge. L’autre Numidie, ce qui restait coincé entre le royaume de Bocchus II et  la région immédiate de Cirta, devint une sorte de principauté, remise en remerciement aux mains de Sittius, le condottiere qui avait épaulé le roi maure dans sa précieuse aide apportée à César. Il n’en profitera pas longtemps car il sera assassiné plus tard par Arabion revenu de sa fuite en Espagne pour revendiquer le royaume de son père Massinissa II. Quatre villes, Cirta (Constantine), Rusicade (Skikda), Chullu (Collo) et Milev (Mila) jouirent tout de même et longtemps d’un statut administratif particulier au sein de la future province romaine de Numidie. A partir du fleuve Ampçaga (oued el Kebir), tout devint propriété du royaume de Bocchus le jeune qui, Maurétanie orientale qui prendra le nom de Maurétanie césaréenne bien plus tard.

 

Quand César en eut terminé avec le problème Numide, c’était peu de temps avant sa mort, le royaume déchiqueté avait repris ses marques protohistoriques, celles où le fleuve Ampçaga faisait frontière naturelle et culturelle entre le monde des dolmens, à l’ouest, et celui des tumulus, à l’est. Au sud, le pays des Gétules restait complètement coupé du champ des opérations, ils avaient su préserver leur indépendance et leur liberté avec un penchant nettement affiché pour César dès le début des hostilités. Ils n’avaient pas accepté que le dictateur Sylla leur impose la souveraineté numide. 44 av.J.-C. est l’année où Arabion est tué après avoir tenté de repousser Bocchus plus à l’ouest, en vain ; Brutus, franc républicain qui refusait que Rome devienne empire, donne la mort à son père adoptif Jules César. C’est Octave, futur Auguste, qui fera aboutir le projet de César et qui sera intronisé premier empereur des Romains, en -27.

Les guerres internes se poursuivaient tant à Rome qu’en Afrique du nord quand le dernier prince de la Numidie indépendante est tué. Je parle d’Arabion qui a payé lourdement sa volonté de restaurer l’indépendance de son pays. Dans la lutte de pouvoir qui opposaient, à Rome, les partisans d’Octave et ceux de Marc Antoine, les « maghrébins » qui restaient dans la course, c’est à dire Bocchus, le Maure numidisé, et Bogud, le Maure Marocain, avaient pris respectivement parti pour le futur Auguste et pour Antoine. Erreur de la part de Bogud puisque Marc Antoine se suicida. Une bataille sera décisive qui rendra maître d’une Maurétanie réunifiée et largement agrandie, puisqu’elle s’étend désormais de l’oued el Kebir à l’Atlantique, Bocchus II dont le règne courra jusqu’en 33 av.J.-C.. Rome commençait une invasion lente mais méthodique et, si la Maurétanie n’était considérée comme pas encore vassal mais plus indépendante non plus, elle devenait peu à peu une sorte de protectorat. L’urbanisme se développa de la Tunisie au Maroc grâce à l’arrivée de colons romains qui s’installaient partout, autant de jalons posés pour l’avenir qui se profile. Le commerce connut une formidable expansion, on a retrouvé des pièces en argent, inconnues jusqu’alors des Berbères.

 

 

Losqu’Octave se saisit du pouvoir impérial, il annexe l’Egypte et la Numidie pour en faire des provinces romaines à part entière. La grande Africa vient de naître, sans qu’on puisse en définir de réels statuts. A partir de la mort de Bocchus II (-33), Octave-Auguste dispose d’un immense territoire qu’il peut parcourir à sa guise avec ses armées, mais ne passe pas à la phase finale d’annexion totale de l’Afrique du nord, cela entraînerait de nouveaux soulèvements de tribus berbères, il préfère alors placer sur le trône vacant le fils de Juba Ier, Juba II. Son règne, calqué sur la mode hellénistique de l’époque, prolongera d’un demi-siècle l’histoire prestigieuse de l’Algérie antique (orientale). Bon roi pour ses sujets, il n’en sera pas moins le premier vrai vassal de Rome depuis les débuts de l’histoire algérienne.

 

 

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Les travaux récents de Michèle Costelloni-Trannoy, chercheuse au CNRS, renouvelle la perspective d’ensemble que nous avons de l’histoire de la Maurétanie depuis les synthèses faites par Stéphane Gsell. La mutation fondamentale a eu lieu plus tôt que l’on ne pensait alors. Il y a eu la période durant laquelle les royaumes berbères se déterminaient en toute indépendance, et celle qui connu la main-mise de Rome administrativement. Les temps de Juba II et de Ptolémée (son fils) en sont la charnière. La carte montre des parties laissées à disposition des armées d’Octave-Auguste, zones qui dessinent déjà les limites des futures provinces césarienne et tingitane. Iol (Cherchel) sera bientôt reconstruite en une Iol-Caesarea fortement hellénisée, possédant la quadrature romaine. Quant à la partie occidentale (Maroc), elle est déjà romanisée, l’urbanisme y est florissant et précipitera le contrôle direct de Rome.

Les Berbères seront tiraillés entre la nouvelle amicitia romana et le souvenir d’un glorieux passé, entre la civilisation occidentale et le tribalisme oriental traditionnel. L’histoire a mal tourné le jour où Siphax fût battu en -206 par Massinissa. D’après M. C-Trannoy, seul le monarque masaesyles aurait pu contrecarrer, voire stopper, l’aventure romaine. La descente vers la féodalité était consommée. Même si Massinissa passe pour le grand unificateur de la Numidie, ni lui ni Jugurtha n’auront vraiment mis un terme aux luttes inter-tribales et dont Rome aura su profiter. La diplomatie et la stratégie auront finalement manqué à nos deux héros. Toujours est-il que la période à venir sera une ère de culture, dans les centres urbains au début, dans les zones intérieures et rurales bien plus tardivement et difficilement.

ANNEXES

Juba I parle en maître :

LVII – Juba dépêcha à son tour un appariteur pour dire à Aquinius, devant Saserna : Par ordre du roi, cesse cet entretien. Cet ordre fit peur à Aquinius qui s’en alla, obéissant au roi sans résistance. Un citoyen romain en arriva là ! Un homme à qui le peuple romain avait confié des magistratures ! Faire passer, quand on a encore sa patrie et tous ses biens, l’obéissance à Juba, un barbare, avant la déférence à un ordre venu de Scipion, ou même le désir d’échapper au massacre de ses partisans et rentrer chez soi amnistié ! Et Juba usa de plus de superbe encore, non plus à l’égard de M. Aquinius, simple sénateur d’élévation récente, mais de Scipion que sa famille, son rang, ses titres officiels mettaient hors de pair. Comme Scipion portait le manteau de pourpre, avant l’arrivée du roi, Juba, dit-on, l’entreprit à ce sujet, prétendant que Scipion ne devait pas porter le même vêtement que lui-même. Et il advint que Scipion se rabattit au vêtement blanc, et déféra aux ordres de Juba, ce monstre d’orgueil et de stupidité. Jules César (?), in La guerre d’Afrique, Paris, collection Guillaume Budé, 1949, pp. 53 et 54.

La mort de Juba I :

XCIV – Cependant, le roi, à qui toutes les cité fermaient leurs porte, désespère de se sauver ; à bout d’expédients, il décide avec Petreius qu’ils se battront à l’épée pour se donner l’apparence d’une mort généreuse, et l’épée du robuste Petreius vint aisément à bout du faible Juba. Ensuite, Petreius essaya de s’enfoncer son épée dans la poitrine ; n’y arrivant pas, il obtînt qu’un de ses esclaves le tuât, et cette fois eut satisfaction. Jules César (?), in La guerre d’Afrique, Paris, collection Guillaume Budé, 1949, p. 87.

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