Royaume vandale, principautés maures et reconquête byzantine

Repères de lecture : Saint-Augustin meurt en 430 alors que l’invasion de l’Afrique du Nord par les Germains nommés Vandales a à peine commencé. Ce peuple originaire de la Baltique instaurera en quelques décennies un royaume comprenant la Numidie, la Proconsulaire, la Byzacène, ainsi que les îles de la  Méditerranée occidentale (Sardaigne, Corse, Sicile et Baléares). Prenant place dans une petite période du calendrier historique de l’Algérie, ce royaume tiendra à peine plus d’un siècle et ne laissera que très peu de traces. Sa disparition en 533 marque la reconquête byzantine du Maghreb, avec l’influence artistique et culturelle que l’on sait. Entre temps, les Berbères s’affranchissent peu à peu des différents occupants, formant ici et là des royaumes (ou principautés) indépendants. La célèbre expédition de Oqba Ibn Nafâ mettra fin à la présence byzantine vers 670. Une aube nouvelle se lèvera qui fera passer le pays de l’Antiquité au Moyen-âge, du christianisme à l’islam, mais c’est une autre grande histoire.

Le royaume vandale d’Afrique du Nord (429- 533)

Bien installés en Bétique (la future Andalousie – (V)andalousie ?) depuis 419 (et même avant puisque, depuis  407, ils commettent des incartades ravageuses en Tingitane), les Vandales commencèrent à lorgner sérieusement du côté oriental de l’Afrique du Nord, réputée pour ses richesses, en 428. Genséric, leur roi, décida donc de passer à l’action – une invasion de plus – en entraînant avec lui environ 80000 hommes et femmes de tous âges, dont 15000 à 20000 guerriers, la plupart Vandales, d’autres étant Suèves ou Alains (autres peuples germaniques envahisseurs). Les Colonnes d’Hercule, plus tard renommées “Détroit de Gibraltar (Djabal Tariq)”, furent franchies en 429, et le débarquement dut avoir lieu sur les plages de Tanger. De là, la troupe de Germains entreprit sa longue marche vers la Proconsulaire, région des plus riches s’il en est une. L’histoire dit que Genséric aurait été auparavant mandé, afin de lui venir militairement en aide, dès 427, par Boniface, le dernier général romain d’Afrique, pressé de s’affranchir de Rome (cour de Ravenne) et de créer une principauté indépendante dont il aurait été le monarque. Toujours est-il qu’il n’y aurait eu aucune suite à cette demande. En fait, Genséric pensait déjà fortement – son ambition devait être grande – à s’emparer du grenier à blé des Romains, soit la partie orientale comprenant la Numidie et la Proconsulaire. Au cours de l’année 429, La horde des Barbares avait déjà atteint Altava (Ouled Mimoun, entre Tlemcen et Sidi Bel Abbes) ; elle ne rencontra quasiment pas de résistance, l’armée romaine était divisée par des querelles internes. De plus, le gros des troupes romaines se trouvait sur le lime méridional, il leur était donc difficile de venir immédiatement contrer l’invasion qui se faisait plus au Nord. Du côté des ruraux, peu ou prou de résistance, peut-être bien le contraire tant Maures et Numides désiraient voir mettre un terme à l’occupation romaine qui n’avait que trop duré. Seuls les notables avaient quelque chose à perdre dans cette invasion soudaine. Lorsque l’armée de Boniface arriva enfin au contact des Vandales en 430, elle perdit la bataille entre Calama (Guelma) et Hippone (Annaba), Boniface pourra trouver refuge dans cette dernière. Il y vit un Augustin bien malade, mais haranguant tant bien que mal les citadins pour organiser la défense de la cité.  Jusque-là, toute ville s’étant trouvée sur le chemin des envahisseurs était tombée facilement, ou contournée. Le siège que firent les Germains à Hippone dura plusieurs mois, mais Augustin n’en connaîtra pas l’issue puisqu’il mourra peu de temps après son début, vers la fin du mois d’août 430. Selon Mahfoud Kaddache, ce siège aurait duré jusqu’à quatorze mois avant que la ville ne tombe entre les mains de Genséric. La réputation de ce peuple du Nord de l’Europe, qui a laissé son nom pour qualifier la destruction et le pillage, systématiques, allait marquer toute la région ; nombreux sont les écrits décrivant les méthodes employées par ces avides guerriers. Ceux de Possidius Calama relatent en effets des actes d’une infâme cruauté (pillages, massacres, torture, viols…). Mais quelle invasion n’a pas commis de violence ? Villes en ruine, chasse aux prêtres catholiques autant que donatistes, meurtres en séries… les Romains en avaient fait autant ! Lorsque Genséric s’imposera enfin, «il ne touchera pas aux paysans, source de labeur, de richesse et d’impôt», comme le souligne Mahfoud Kaddache. Par contre, terres et trésors, appartenant aux notables ou aux catholiques aisés, seront confisqués. Des églises, en Tunisie surtout, se convertiront par la force des choses à la religion des Vandales : l’arianisme, quand la plupart entrera en résistance, souvent vainement ou au prix de souffrances infligées par les nouveaux maîtres. Rome, vaincue une première fois en 435, proposa à Genséric et sous l’autorité de Valentinien III, de signer un traité de paix (Traité de Ravenne ou d’Hippone) qui lui accordait la Maurétanie sitifienne ainsi que la majeure partie de la Numidie (Nord). Les Vandales acceptèrent de se mettre au service de l’Empire alors en pleine décadence, ils le firent même au titre de “fédérés”. Ne perdant pas le sens des affaires, Rome avait en tête de leur faire payer un impôt pour l’exploitation de ce premier territoire royal.

Saldæ (Bejaïa), qui était provisoirement devenue capitale du royaume vandale, céda la place à Hippone (Annaba) dès 437. A en croire la suite de l’histoire, Genséric ne se satisfit pas de cette maigre conquête. En 439, il rompait la paix pour s’attaquer à la Proconsulaire, encore tenue par les Romains. Ceux-ci subirent alors de nombreux revers militaires et, dès les premiers assauts, Carthage fut occupée. Mais c’est seulement plusieurs années plus tard, en 442, que sera signé un second traité, inversant quelque peu les territoires respectifs des Romains et des Vandales de Genséric. En effet, Ces derniers s’accaparaient la majeure partie de la Numidie, la Proconsulaire, la Byzacène ainsi que la Tripolitaine, alors que les Romains étaient renvoyés vers les Maurétanies qui, visiblement, n’intéressaient pas vraiment les Germains. Mais attendons pour voir.

En cette période où l’Empire d’Occident était en train de vaciller, Genséric ne mit pas longtemps à contrôler, au moins partiellement, les Maurétanies, sitifienne et Césaréenne. Des groupes armés y commirent d’abord des raids meurtriers, avant d’en chasser les Romains encore plus vers l’Ouest et vers le Sud. En 455 (mort de Valentinien III), après avoir saccagé Rome et envahi l’ensemble des îles méditerranéennes occidentales, les Vandales occupaient un vaste territoire en Afrique. En 468, une première tentative byzantine de récupération des territoires perdus par les Romains d’Occident échoua devant la puissante flotte vandale. Signalons aussi qu’en 476, Odoacre, chef des Skires et des Hérules, mettait fin à 1229 années d’Empire romain sur l’Occident, en déposant son dernier empereur, le jeune Romulus Augustus qui n’aura régné que dix mois. Genséric  meurt en 477,  son fils aîné Hunéric héritera de la couronne. Cette année marque la fin de l’expansion vandale et le début de dissensions internes. Ce début de règne sera entaché (de 477 à 484) par une terrible répression à l’endroit de ceux qui osèrent se rebeller contre le pouvoir. D’après les chroniques de l’évêque Victor de Vita, des milliers de clercs catholiques furent déportés dans le Hodna. Il faut savoir qu’en 454, Genséric s’était montré plus tolérant puisqu’il avait fait élire Deogratias, évêque catholique, comme prélat de Carthage ; à la mort du roi, les persécutions avaient repris de plus belle.

Les Vandales n’entretenaient que quelques garnisons et avaient peu de relations avec les autochtones. Le pays s’organisa en conservant une part de la législation romaine en cours, de nouvelles règles, propres aux Germains, s’y ajoutant. Les juridictions étaient séparées, les Romains devant respecter leurs propres lois tandis que les Vandales ne pouvaient être jugés que par des juges vandales, devant des tribunaux spéciaux. Notons au passage ce qu’il faut prendre pour un signe de puissance montante, les Vandales ont battu monnaie. L’exploitation des domaines impériaux, rapidement confisqués, avaient été confiés à des fermiers ; des intendants les administraient pour le compte du roi. L’aristocratie romaine s’est ainsi vue privée de tous ses biens, les nobles ayant été déchus au rang de simples quidam. L’impôt était levé sur les terres privées et conservées par des Romano-africains. En se qui concerne l’Église, elle subissait les foudres des ariens (disciples d’Arius, violents prosélytes) et ne pouvait que tenter de résister. La chasse aux évêques récalcitrants était rude (90 morts chez les catholiques en 2 ans), et c’est en 484 que Hunéric décida de mettre un terme à la présence des catholiques et des donatistes en imposant un grand concile unificateur à Carthage. 406 prélats répondirent à l’appel, accourant des Maurétanies, de Numidie, de Proconsulaire et d’ailleurs, pensant pouvoir faire entendre leur cause. Peine perdue puisque il leur était donné ordre de se convertir à l’arianisme, pour éviter l’exil (cas des Numides), ou bien pire (cas des Proconsulaires). On sévit par une série de confiscation des biens ecclésiastiques. Quelques temps au moins, des catholiques ont abjuré pour épouser, en apparence, la doctrine des Germains. Le temps des Vandales terminé, le catholicisme retrouvera son rang de religion principale, ce jusqu’à l’arrivée des Arabes. De toutes façons, la grande majorité des citadins n’avait jamais abandonné la foi catholique romaine et apostolique. C’est aussi en 484 que quelques petites tribus berbères résiduelles de l’Aurès et des Némenchas, sans doute converties partiellement au christianisme, se soulevèrent de manière mémorable. Les Vandales eurent beaucoup de mal à en contenir les assauts, conduits sur les grandes exploitations et les anciennes cités romanisées. De succès en succès, les Maures installaient de grandes principautés dégagées de l’emprise romaine ou vandale. La mieux connue, et sans doute aussi la plus puissante d’entre-elles, était celle des Aurès que Mastiès dirigeait au titre d’Imperator chrétien local. Lorsque les Byzantins débarquèrent en Afrique du Nord, les Vandales n’exerçaient déjà plus aucune influence en Numidie occidentale, d’autant moins dans les Maurétanies. De 523 à 530 sous Hildéric, le royaume connut une plus grande tolérance, la vie avait pris un autre cours, même pour les derniers Vandales. Voici ce que dit d’eux Procope, une fois qu’ils eurent goûté à la civilisation : « De toutes les nations que je connais, celle des Vandales est la plus efféminée ; du jour où ils ont occupé l’Afrique, ils ont pris l’habitude de bains journaliers et ont fourni leur table de tout ce que la terre et la mer offrent de plus délicat. Ils sont couverts de bijoux d’or et de vêtements de soie, ils ont fait leurs délices du théâtre, de l’hippodrome, des autres plaisirs de même sorte, et surtout de la chasse ; ils se sont complus aux danses et aux mimes, à la musique et aux spectacles, à tout ce qui peut charmer les yeux ou les oreilles. Ils habitaient pour la plupart de magnifiques villas toutes environnées d’arbres et d’eau courante ; ils passaient le temps en grands festins et se passionnaient pour le plaisir de l’amour ». C’est bien connu, le civilisé n’aime plus faire la guerre.

Lorsque les Grecs de Byzance s’attaquèrent aux Vandales pour les déloger complètement des lieux, ils ne mirent pas longtemps à détruire leur royaume (534), mais ils ne purent reconquérir les Maurétanies, sinon à occuper quelques villes côtières comme Cherchell ou Rusguniae (Tamensouft), l’ensemble du territoire ayant été regagné par les Maures indépendantistes. Quant à eux, les Vandales furent en partie exilés, en partie éliminés, les quelques rescapés s’étant ensuite fondus dans la population locale, notamment en Kabylie. L’occupation vandale en Afrique du Nord n’aura duré qu’un tout petit siècle ; elle n’aura en rien marqué les Maurétanies, leur influence sera minime en Numidie, où l’on ne retrouve que peu de traces de leur passage. Les Tunisiens ont eu plus de chance, car l’empreinte germanique aura été bien plus forte dans l’ancienne Proconsulaire. Cependant, les Vandales n’ont rien bâti et on ne retrouve aucune construction religieuse ou civile à leur attribuer. Des épitaphes ainsi que des funéraires  à noms germaniques subsistent tout de même (Tipasa, Tebessa) ; des tablettes de bois portant des inscriptions concernant des actes de propriété (tablettes d’Albertini) ont également été retrouvées. Il n’y aurait pas eu, d’après Serge Lancel, de véritable peuplement vandale dans la partie algérienne de leur royaume, mais seulement sur la frange qui borde la Tunisie.

Les principautés (ou royaumes) maures indépendantes

C’est à partir du milieu du Ve siècle que les premières principautés maures, affranchies du pouvoir romain, virent le jour.  Chacune était administrée par un chef, héritier d’une aristocratie berbère romanisée, voire christianisée. On n’en était pas aux premières rébellions ; bien plus avant si l’on s’en souvient, deuxième moitié du IVe siècle, la révolte des fils de Nubel contre Rome, qui avait semblé donner le La d’une reconquête au moins partielle du territoire Nord-africain, s’était terminée par un fiasco. Mais, peu à peu, la quarantaine de tribus maures qu’avait cité Ptolémée au IIe siècle saurait se fédérer pour ne former, avant que les Arabes n’arrivent, qu’une petite huitaine de royaumes indépendants, sept pour ce qui concerne le territoire de l’actuelle Algérie. En ce qui concerne les Vandales, les Maures, qui au début en avaient eu bonne impression parce qu’ils les voyaient comme des libérateurs potentiels, ne soutinrent plus, à partir de 485, les Germains d’Hunéric, bien au contraire. L’histoire de ces royaumes indépendants est fort mal connue et nous n’avons que peu de vestiges de ce monde-là : quelques inscriptions, peu de récits et d’écrits rapportés par les historiens ou les géographes de l’époque, mais quand même plusieurs mausolées (Djeddars) typiquement berbères, malheureusement pillés et quelque peu saccagés ; des preuves, aussi, de différents bâtis effectués par les autochtones déjà affranchis depuis 455 (nouvelles églises d’Ala Miliaria – lieu-dit Benian au Sud-Est de Mascara -, de Castellum Tingitanum – El Asnam – ; basilique de Rusguniæ – Bordj Tamenfoust, ex-Cap Matifou – restaurée…).

Les théories s’affrontent et il est difficile d’en rendre une plus crédible qu’une ‘autre. En gros, il y a la version de Mahfoud Kaddache (historien algérien) contre celles des autres (historiens occidentaux). D’après Kaddache, il n’y aurait eu que deux sortes d’habitants dans cette Algérie de fin d’Antiquité : les Romani et les Mauri, les Romains et les Maures. Je le cite : «le Maure est le Berbère identifié à la vie tribale et resté Africain ; ni le bilinguisme, ni même la conversion n’avaient réussi à faire de lui un Romain». On pourrait donc penser qu’aucun mélange ethnique se soit fait. Pour Gilbert Meynier et Serge Lancel, il est vrai qu’à l’arrivée des Vandales, on commença à échapper à la romanité. Dans les villes reconquises par le Maures, cités dont la vie s’est poursuivie – jusqu’à l’arrivée des Arabes – malgré la dé-romanisation, le latin avait évolué en se créolisant (il s’est vu truffé de mots berbères), l’écriture est devenue cursive comme elle le sera dans le Moyen-Âge européen ; ce latin dénaturé préfigurait alors les futures langues romanes qui allaient émerger ensuite au Moyen-Âge, un peu partout en Occident. Les noms employés redeviennent typiquement berbères, des inscriptions en témoignent (Ingmena, Masviginus, Iider…). C’est l’avènement de l’islam qui, finalement, bloquera l’évolution de la vie urbaine vers la modernité, et qui empêchera de s’épanouir cette civilisation berbéro-romaine originale. M. Kaddache reconnaît cependant que la tradition romaine était encore d’usage pour ce qui était de régir et d’administrer de tels royaumes (procurateur, préfet, rex, imperator), et que le christianisme y avait été fidèlement conservé en de nombreux endroits (beaucoup de rois maures furent chrétiens, et des textes mentionnent plusieurs conciles maurétaniens, en 425 et 646). A cette époque tardive, il semblerait que la paix religieuse et la tolérance régnaient entre païens des origines, juifs et chrétiens. Durant donc environ deux siècles, la Maurétanie césaréenne, qui a en grande partie échappée à la domination vandale et, plus tard, à celle des Byzantins, connut une ère de symbiose réussie entre Mauri et Romani ; Il n’y eut par contre pratiquement aucun contact entre les Maures et les Byzantins, pas plus qu’avec les Vandales. Les rapports entre les plaines et les montagnes furent petit à petit restaurés, l’insécurité ne pouvait que reculer. M. Kaddache aurait une vision trop favorable à l’identité nationale que les Algériens se font d’eux-mêmes : la fin de Rome en Algérie signifie pour lui le retour à la pure tradition des ancêtres, comme nous en ont donné l’exemple, Massinissa et Jugurtha. Je le cite une fois de plus : «l’Afrique romaine finissait, l’Afrique berbère commençait». Pour répondre à Kaddache, on peut se fier à l’historien et archéologue Paul-Albert Février lorsqu’il estime que «les Romani étaient peut-être des Romano-africains de la région, intégrés dans l’Empire depuis l’an 39 ; que les Mauri représentaient des populations tribales d’en deçà du lime, qui n’avaient jamais été intégrées dans l’Empire», ce qui me semble plus vraisemblable.

L’histoire de ces royaumes maures indépendants reste purement hypothétique et plusieurs versions nous ont été données. Il semble certain que la reconquête s’est faite en tache d’huile, de Tanger à Cherchell. On s’en tiendra à quelques éléments en notre possession :

♦ Inscription datant de 508, retrouvée à Altava (Ouled Mimoun), ville fortifiée par les Berbères de l’époque, dans l’Ouest algérien. Elle rend hommage à un roi maure nommé Masuna, qui aurait régné sur une petite région proche de la frontière entre les actuels Maroc et Algérie. Cette épigraphe fait de ce personnage le “roi des peuples maures et des Romains”, en latin dégradé : “Rex gent(ium) Maur(orum) et Roman(orum)”. On retrouve, dans la région, des inscriptions latines tardives (599 pour Altava, 651 pour Tlemcen). Le royaume d’Altava serait le plus ancien de tous.

Cette inscription complète disait à peu près cela : « Pour le salut et la sauvegarde de Masuna, roi de la nation des Maures et des Romains, forteresse édifiée par Masgivin, préfet de Safar, et Iider, procurateur de Castra Severiana, établie à Altava par Masuna »

♦ Soupçons concernant un éventuel royaume de l’Ouarsenis, avec les fameux Djeddars (mausolées princiers ou royaux) de la région de Tiaret (fouilles entreprises par Fatima Kadra). Deux brefs passages en parlent dans les écrits de Procope, citant un grand roi nommé Mastigas (ou Mastinas), qui aurait régné sur la Maurétanie Césaréenne, toute entière si l’on excepte Cesarea (Cherchell) et d’autres villes portuaires.

Situés à 200 km au Sud-Ouest de Tipasa, dans la région de Frenda, les treize djeddars, dont on ne sait s’ils étaient uniquement réservés aux rois défunts ou aussi à d’autres dignitaires berbères, tous en partie christianisés, font penser aux anciennes bazinas d’autrefois. Cependant, alors que les anciennes sépultures étaient de base circulaire, celles-ci ont des fondations quadrangulaires. Serge Lancel distingue deux nécropoles, l’une datant de la fin du Ve siècle, l’autre, du début du VIIe siècle. Elles sont surmontées d’un dôme pyramidal et entouré d’une ou de plusieurs enceintes faites de pierres. En leur noyau central se trouve une fosse funéraire entourée de galeries et de sortes de chambres (chapelles, sépultures associées, déambulatoires). Les décors en bas-reliefs sont rares et représentent des scènes de chasse, des animaux, ainsi que des symboles chrétiens dans le plus ancien des mausolées (rosaces à six pétales, étoiles, chevrons et colombes entourant un calice…) ; certaines représentations rappellent l’esthétique berbère de la préhistoire (bovins, chevaux, antilopes bubales, lions, autruches…). Malheureusement, pas un seul djeddar n’a échappé aux pillards, ce qui laisse peu d’indices aux archéologues pour pouvoir les dater avec précision et en connaître l’occupant ; l’on sait qu’ils ont été construit dans une fourchette de deux siècles à peu près. Les fouilles ont été effectuées par Fatima Kadra, mais on n’a pas réussi à prouver que la dépouille de Masuna a bien été placé dans une de ces imposantes tombes.

♦ Procope mentionne également l’existence d’un royaume contemporain à celui du précédent, dans l’Hodna, au Sud de la Maurétanie sitifienne, et administré par Ortaïas, ennemi juré de Mastigas, qui (selon Kaddache), en s’alliant au roi des Aurès, Iaudas, aurait réussi à s’emparer de l’Hodna. Mentionnons Vartaia, prince maure du Hodna, vers le milieu du VIe siècle.

♦ Le royaume des Aurès aurait été dirigé, avant Iaudas, par un autre grand chef, Masties, qui s’était lui-même qualifié de dux puis d’imperator. Il avait régné lui aussi sur les Maures et les Romains, et était chrétien.

♦ Non loin de Bechar, sur les bords de l’oued Guir, marquant la frontière avec le Maroc, les fouilles menées par Gabriel Camps attestent de l’impact du christianisme dans le désert du Sahara (stèle de Djorf Torba, VIe siècle).

♦ Plus au Sud encore, à Abalessa située sur les contreforts du Hoggar, se trouve un tombeau étonnant ; serait-ce celui de la princesse saharienne Tin Hinan ? Nul ne le sait encore. Le squelette, parfaitement conservé, est celui d’une femme de haute stature, au bassin étroit, et affligée d’une remarquable arthrose. Associé à la défunte, on a retrouvé un véritable trésor d’or et d’argent qui, par chance, avait échappé aux habituels pillards de tombes. Il est exposé au musée du Bardo à Alger. La sépulture est contemporaine d’Augustin de Thagaste et de Nubel (IVe siècle); vu le mobilier et le décor, elle se situe au carrefour des arts nigérien et gréco-romain ! S’il s’agit de Tin Hinan, on pense d’elle qu’elle n’était pas chrétienne, contrairement à ce qui a été dit un peu partout.

La reconquête byzantine

Cela faisait longtemps déjà que les Byzantins cherchaient à déloger les Vandales des anciens territoires que ces derniers avaient peu à peu soufflé à Rome, sur la Méditerranée occidentale. Plusieurs tentatives de reconquête avaient échoué : en 648 et en 470 notamment (expéditions envoyées sous Léon 1er), deux défaites mémorables que  les Germains infligèrent aux généraux de l’Empire d’Orient, grâce à leur puissante flotte et à leurs guerriers encore unis. En réalité, le gros de l’armée byzantine était occupée, en Asie mineure, dans sa résistance contre les Perses sassanides, en guerre contre l’Empire depuis le début du Ve siècle. Un traité de paix fut alors signé entre Khosro Ier, le roi perse du moment, et Justinien, l’empereur de Byzance de 527 à 565 ; ce dernier, bien décidé à en découdre avec les barbares, du côté de l’Afrique et de la Sicile, organisait déjà sa future campagne militaire. La trêve, de brève durée en réalité, allait enfin permettre un engagement militaire sans pareil contre les occupants Vandales, en 533, au prétexte que leur roi, Gélimer, venait de déposer Hunéric à qui étaient reprochées ses défaites contre les Maures, sa trop grande tolérance envers les catholiques, ainsi que son alliance avec l’empereur. Les meilleurs généraux byzantins, Bélisaire et Solomon, épaulés plus tard par un excellent lieutenant, Jean Troglita, furent envoyés vers l’Afrique du Nord. Quand la flotte byzantine – un important corps expéditionnaire de 16000 hommes -, dotée de 500 navires de guerre et convoyée par 92 croisières, approcha les côtes tunisiennes, elle ne rencontra quasiment pas de résistance ; on allait même trouver des soldats vandales mal préparés, une armée très réduite en nombre et une marine complètement inefficace. C’était l’été 533. Les 200000 Germains, un peu amollis depuis qu’ils avaient goûté aux plaisirs de la civilisation, avaient perdu en partie leurs vertus guerrières, mais, surtout, étaient divisés en deux groupes qui s’opposaient, notamment en Sardaigne, les uns étant restés loyaux envers Hunéric, les autres ayant pris parti pour Gélimer. Byzance en profita donc. Le débarquement eut lieu près de Sousse, au Sud d’Hadrumetum, en Byzacène. Première victoire byzantine, les troupes vandales furent défaites. La longue marche sur Carthage fut immédiatement entreprise, rendue aisée par le laisser-faire des tribus maures, qui voyaient dans les militaires byzantins des bienfaiteurs, et l’espoir suscité chez les catholiques et les aristocrates romains, encore sous emprise vandale. Le pillage fut d’ailleurs interdit tout au long du parcours, afin de rassurer les populations autochtones. Une seconde victoire sur les troupes vandales de Gélimer eut lieu à l’Ad Decimum (13 septembre 533), la suivante et dernière (bataille de Tricameron du 15 décembre 533) précipitera le royaume germain vers sa fin. C’est seulement en mars 434 que Gélimer se rendit ; il sera fait prisonnier, puis envoyé en exil en Asie mineure. Bélisaire ne se gênera pas pour spolier immédiatement les barbares de tous leurs biens. Le royaume de Genséric à jamais perdu, les Vandales survivants de l’hécatombe s’éparpillèrent en partie dans les campagnes de Numidie, d’autres furent tout simplement déportés et vendus comme esclaves.

Mais, comme le dit Gilbert Meynier : « le byzantin n’était pas, aux yeux des (Nord-)Africains, une autorité bienfaisante et populaire », ce qui fait qu’en 534, les Berbères attaquèrent les postes-frontière du Sud-Est, en Byzacène, la révolte s’étendant jusqu’en Numidie. En Byzacène, les armées grecques, bien qu’en nombre réduit et peu mobiles à cause leur matériel lourd, l’emportèrent facilement. Ailleurs et pour cette même raison, la tactique berbère de type guérilla obligea Solomon à battre en retraite dans les Aurès. En 536, profitant de mutineries au sein du corps expéditionnaire byzantin, les Maures firent encore reculer le grand général. En 539, une deuxième expédition romaine s’aventura à nouveau dans les Aurès. Le roi maure, Iaudas, blessé, dut se réfugier en Maurétanie. C’était une grande victoire pour Solomon qui soumettait enfin des tribus de l’Hodna et de la région de Sitif (Sétif) ; mais, en 544, il fut battu lors d’une nouvelle bataille, fatidique puisqu’il y perdit la vie, près de Théveste (Tebessa). Byzance, qui cherchait coûte que coûte à refouler les Maures vers le Sud et vers les Maurétanies, entretint cette guerre jusqu’à ce qu’un compromis soit trouvé entre Byzantins et Maures, en 548. De nombreuses forteresses et des petits fortins virent le jour, côté byzantin, qui tentaient de séparer les deux peuples et de protéger ce qui pouvait encore l’être (Aurès, Nemenchas, Sitifienne, Proconsulaire…). Des révoltes maures eurent bien lieu, de 563 à 565 et de  569 à 578, mais, si elles l’entravaient certainement, elles n’empêchèrent pas l’épanouissement de la civilisation byzantine en Algérie orientale, civilisation que Justinien 1er allait porter à son apogée. Il n’y eut pas cependant de continuum entre l’Empire romain d’Occident et celui d’Orient. Ce n’est qu’en théorie que Justinien restaura l’ordre ancien, avec ses divisions territoriales d’avant l’invasion vandale.

Le compromis de 548 redonnait un semblant de pouvoir aux Byzantins qui rétablissaient les normes en vigueur du temps de la grande Rome. Les cadres administratifs et législatifs anciens furent ainsi restaurés. L’Église catholique, largement favorisée et même privilégiée sous Justinien, vit aussi le diocèse d’Afrique réorganisé en sept provinces. Les arianistes furent tout simplement persécutés, tout comme les donatistes qui n’avaient pas complètement disparu de la scène religieuse, et les juifs, contraints à leur conversion au catholicisme ; cela alla de paire avec la reprise forcenée de l’évangélisation dans les terroirs. Le pouvoir militaire fut rendu à des chefs de province, les duxnommés par les autorités byzantines. Côté future Algérie, ces chefs, commandant chacun une armée d’Afrique, étaient intallés, l’un à Cæsarea (Cæsarea/Cherchell pour la Césaréenne), l’autre à Contantine (ancienne Cirta pour la Numidie). Ils nommaient eux-mêmes de plus petits chefs qui agissaient comme des præsides, à la romaine, dans les tribus fédérées. En devenant vassal, le dux recevait comme insignes le bâton et le diadème d’argent, un manteau blanc et des chaussures relevées d’ornement en or. Ils recevaient également de l’Empire un subside en échange d’un service militaire obligatoire pour leurs sujets mâles. Chaque tribu envoyait donc, sans sourciller, ses foederati ou ses gentilles. En Maurétanie sitifienne, Sitif (Sétif) fut seulement occupée en place forte. Mais, loin de faire confiance entièrement à ces futurs chefs déjà programmés, qui seront – s’ils ne l’étaient pas déjà – en partie vassalisés et christianisés, et comme pour faire barrage aux Berbères non fédérés – ceux qui refuseraient de faire à nouveau allégeance aux Rûms -, Solomon avait pris les devants en faisant lever de puissantes murailles autour des cités bordant le nouveau lime (Théveste/Tebessa, Thelepte/Feriana, Madauros/M’daourouch, Thamugadi/Timgad, Tipasa/Tiffech, Tigisis/Aïn el Bordj), et en faisant bâtir ou renforcer de nombreuses autres citadelles (Thagora/Thagora, Gadiaufala/Ksar Sbahi, Ad Centenarium, Tigisis/Teghzeh, Vegesala/Ksar el Kelb, Cedia/Oum Kif, Masula/Khenchella…). D’autres places avaient été munies de fortins (Choba/Ziama, Milev/Mila…). Il faut bien comprendre que la frontière nouvellement établie par les Byzantins avait bien rétréci depuis la chute de Rome, surtout depuis que les Maures avaient osé attaquer certaines cités, en faisant intervenir au moins trente mille cavaliers (Lambæsis/Lambèse-Tazoult, Diana veteranorum/Aïn Zana, Timgad et Bagaï/Ksar Baghaï…). Jamais le faste romain de l’apogée impérial ne fut retrouvé, tous les moyens allaient maintenant à l’action militaire. De la Sitifienne à la Tingitane, les Byzantins occupèrent quand même quelques ports (Iomnium/Tigzirt, Igilgili/Djidjelli, Saldæ/Bejaïa, Rusippisir/Azeffoun, Russucuru/Dellys, Rusguniæ/Bordj el Bahri, Tipasa/Tifech, Gunugu/Gouraya, Cæsarea/Cherchell). Les années passèrent qui usèrent le pouvoir, à force de luttes épuisantes et coûteuses contre les tribus indigènes non soumises, et qui le minèrent peu à peu de l’intérieur, à cause de querelles religieuses et théologiques interminables, comme par exemple dans l’affaire des Trois chapitres, lors du grand schisme monophysite. Un terrible malaise s’était installé et persistait, malgré les règlements de compte qui avaient eu lieu lors du deuxième concile de Constantinople. Les persécutions étaient souvent plutôt contre-productives, les fuyards arrivaient à s’échapper et se réfugiaient parmi les Maures eux-mêmes : de nombreuses conversions au judaïsme ont certainement eu cours, comme dans le Sud tunisien par exemple.

L’Empire, devenu instable, est fatigué et fragilisé ; le pouvoir central n’a plus d’effet sur les fonctionnaires qui n’obéissent plus ; les subsides ne sont plus versés. Les armées byzantines du VIIe siècle ne sauront contenir l’invasion arabe qui aura lieu en 642, par la Lybie pentapole ; elles ne pourront faire mieux quand les nouveaux venus arriveront, à peine un an plus tard, en Tripolitaine (643) ; après une résistance marquée jusqu’en 647, elles n’empêcheront pas leur avancée en Byzacène. Au final, Carthage tombera en 698 et les Byzantins devront se replier sur la Maurétanie tingitane (Maroc actuel), notamment à Septem (Ceuta), qui sera prise à son tour en 709. Si, au VIIe siècle, le christianisme était la religion adoptée par de nombreuses tribus, sur la côte comme à l’intérieur, la romanité de l’Afrique du Nord, “l’Occidentale”, cèdera définitivement sa place à l’islam venu d’Orient. Les Arabes découvrirent alors des tribus maures indépendantes (Djeroua, Ifren, Magraoua, Auraba, Zenata…), qui avaient fait émergence pendant le lent déclin des Grecs ; une résistance les opposèrent, un temps seulement. On retiendra au final une faible influence byzantine en Algérie, la majeure partie du pays avait fini par échapper en réalité à leur contrôle, seul un tiers de la Numidie leur avait été finalement échu ; leur empreinte ne fut réel qu’ailleurs, en Byzacène et en Proconsulaire, où, à Carthage, siégeaient les véritables décideurs (préfet du prétoire et prélat catholique), et où la culture gréco-latine s’était un peu maintenue. Mais cela fait davantage partie de l’histoire des Tunisiens.

Selon l’historien Yves Modéran (décédé en 2010), les royaumes maures auraient pu, s’ils n’avaient été gênés par la reconquête byzantine, former à l’instar de ce qui s’est fait en Gaule sous Clovis, la matrice d’entités étatiques nouvelles. L’idée même sera enterrée définitivement avec l’arrivée des Arabes. Les villes cesseront de se développer, le nomadisme reprendra le dessus, l’enfermement tribal empêchera un État d’émerger. Le mariage romano-arabe ne se fera pas, jamais quand bien même l’occupation française en aurait, plus tard, fait rêver certains.

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Le christianisme romano-africain entre orthodoxie et hétérodoxie

Repères de lecture : Le christianisme a bien pu, bien que nous n’en n’ayons pas la preuve, commencer à s’installer en Afrique du Nord dès la fin du Ier siècle. Ce qui est sûr, c’est qu’il arrive à Carthage par diverses voies, toutes méditerranéennes (Rome, Grèce, Moyen-Orient). La nouvelle religion, celle des débuts, devait peu se distinguer du judaïsme dont elle était issue, si bien qu’il n’y a pas tout de suite eu de véritable concurrence entre les deux doctrines. On pense même que le baptême a pu être, dans un premier temps, uniquement proposé aux juifs. Tant que ces deux branches du monothéisme ne s’occupaient que du religieux et de l’intemporel, ce qui était, en théorie, du ressort de l’Église chrétienne, le pouvoir romain ne se mêlait pas ou peu de leurs affaires. Il faut préciser que la tolérance religieuse va davantage aux Romains – un dieu de plus ou un de moins… – qu’aux deux autres croyances. Lorsque Rome eut décidé, afin de remettre un peu de clarté dans le cortège des religions qui sévissaient en Afrique du Nord, d’instaurer le culte à l’Empereur-Dieu, l’empereur étant présenté comme l’unique représentant – et souverain sur terre – du panthéon païen classique, le monothéisme se posa comme concurrent direct à l’autorité du prince ; les premières corrections/persécutions, appliquées aux chrétiens de Numidie et attestées par l’historiographie, remontent à la fin du IIe siècle, quelques années après celles qui viennent d’avoir lieu en Gaule. Les IIIe et IVe siècles vont être un tournant en ce qui concerne la domination de Rome en Afrique du Nord : la répartition des richesses était si mal assurée par le système économique et politique officiel – il y a pourtant pléthore et abondance -, que les chrétiens, plus solidaires envers les humbles que la plupart des païens, ont pu attirer dans leur Église nombre d’exclus. Un air de rébellion maure va souffler sur l’Afrique du Nord, qui ira de pair avec le premier schisme de l’Église orthodoxe et catholique ; une cassure qui donnera naissance à l’éphémère donatisme, un christianisme politique, radical et dissident.

L’Antiquité tardive en Afrique du Nord

Les IIIe et IVe siècles correspondent à une période charnière pour l’Empire romain. Au Nord, les peuples dits barbares se fédèrent à partir du IIIe siècle, au moment où Rome, faute de moyens humains et financiers, cesse sa surveillance sur le limes germanique. Tout l’Ouest (Gaule, Espagne et Italie du Nord) est ravagé par les Francs et les Alamans, de 242 à 276. A l’Est, c’est vers la fin du IVe siècle que des hordes de Huns venues d’Asie obligent les Wisigoths ainsi que des Alains, les premiers étant installés au Bord de la Mer Noire depuis l’an 200 environ,  à se déplacer en masse sur l’Italie (401), notamment jusqu’à Rome qu’ils saccagent en 410. Cependant, et bien que tout le système politique tendait à s’écrouler de l’intérieur, la vie avant l’invasion de l’Afrique du Nord par les Vandales, au Ve siècle, était encore à la prospérité pour les cités qui continuaient à se développer et que l’on embellissait de plus belle. Les richesses produites ne manquaient pas, bien que le système économique atteignait ses limites d’efficacité, mais elles étaient fort mal redistribuées, au point que des révoltes eurent lieu dans les campagnes maurétaniennes, sous le règne d’Alexandre Sévère (222 à 235).

La mise en concurrence du culte de l’Empereur-Dieu avec le christianisme naissant a aussi contribué à l’affaiblissement de l’Empire : d’abord, une moindre cohésion civique qui auparavant exprimait l’adhésion à la divinité de l’empereur ; ensuite, beaucoup d’objecteurs de conscience refusant de porter les armes, ainsi qu’une perte de l’attrait pour les faits guerriers chez la plupart des citoyens romains. En Gaule, à défaut de régler le désordre social qui ronge la classe des petites gens, le pouvoir, représenté cette fois-ci par le philosophe et empereur Marc-Aurèle, préféra réprimer dans les rangs des chrétiens, en livrant aux lions, en 177, Blandine et Pothin. Les premiers martyrs romano-africains seront mis à mort à Scillium, à la même période en 180 ; Perpétue et Félicité seront martyrisés à Carthage en 203. En fait, les persécutions anti-catholiques vont durer ainsi tout le IIIe siècle, jusqu’au début du IVe quand, en 313, l’Édit de Milan y mettra définitivement un terme.

Quant aux origines du christianisme en Afrique du Nord, elles sont mal connues et l’historien Joseph Cuoq préfère se ranger derrière l’avis d’Augustin de Thagaste : « c’est de toutes les régions (de la Méditerranée) que l’Évangile est venu en Afrique », mais les plus anciennes mentions concernant le christianisme de cette région datent seulement de la fin du IIe siècle, avec les premières persécutions. Augustin évoque le premier évêque connu de Carthage, Agripinus, qui parvint à réunir 70 évêques d’Afrique proconsulaire et de Numidie lors du concile qui se tint entre 218 et 222. On sait que la christianisation avait déjà atteint de nombreuses villes ainsi que les plaines durant le IIIe siècle, et qu’il était une réalité populaire en Afrique du Nord, surtout sur le littoral. Était-il absent dans les coins les plus reculés (montagnes, désert) ? on le pense en tout cas. En 240, le concile africain réunit près de 190 évêques ; de cette époque – il meurt en 220 -, Tertullien est sans doute la première grande stature africaine du christianisme qu’il a longuement théorisé. Devant la crainte que manifestaient les Romano-Africains restés païens, face à l’ampleur prise par la nouvelle religion, il disait. : «Sans recourir aux armes, sans nous révolter, nous pourrions vous combattre, simplement en nous séparant de vous ; car, si cette multitude d’hommes vous eût quittés pour se retirer dans quelque contrée éloignée, la perte de tant de citoyens de tout état aurait décrié votre gouvernement et vous eût assez punis : vous auriez été effrayés du silence de votre solitude, du silence, de l’étonnement du monde, qui aurait paru comme mort ; vous auriez cherché à qui commander ; il vous serait resté plus d’ennemis que de citoyens… Nous ne sommes que d’hier et nous remplissons tout, vos villes, vos îles, vos places fortes, vos décuries, le palais, le sénat, le forum». Cyprien de Carthage, père et docteur de l’Église, sera évêque de la capitale proconsulaire en 249 et connaîtra le martyre en 258 ; il sera décapité sous le règne de Valérien.

La répression sanglante exercée par les Romains n’empêchera pas le christianisme, fort de ses promesses de salut dans la vie éternelle, de s’étendre peu à peu jusqu’aux Maurétanies (Est algérien et Maroc actuel) : la doctrine était séduisante pour les miséreux dont le nombre ne cessait d’augmenter. Les actions caritatives menées par les communautés chrétiennes, au service des nécessiteux, s’avérait plus efficace que le système de redistribution établi sur la traditionnelle relation patron-client de la société païenne. C’est au début du IVe siècle (303 – 305) et sous le règne de Dioclétien qu’aura lieu la plus terrible des persécutions à l’égard des chrétiens, mais qui sera aussi, à l’Est, dirigée contre les Perses manichéens : autodafé des saintes Écritures et peine de mort pour ceux qui n’abjurent pas leur religion et qui refusent de sacrifier aux dieux du panthéon romain. Cela eut pour effet de couper le mouvement chrétien en deux tendances qui ne feront plus que s’opposer : le parti des traditores ou lapsi (ceux qui ont – sensément – failli en livrant les Écrits aux censeurs) et celui des confessores (ceux qui tiennent tête au pouvoir au prix de leur vie). Le schisme n’est pas pour autant consommé entre les “lâches” et les “valeureux”, mais ça ne saurait tarder.

Donatistes et Circoncellions

Une “guerre de clocher” entre les différents territoires va se déclencher à partir de la dernière persécution : les diocèses numides seront constamment en rivalité avec ceux de l’ancienne capitale punique pour ce qui relèvera des nominations d’évêques en Afrique du Nord. En 305, les élections épiscopales de Constantine ne font déjà plus consensus et, en 312, la consécration du diacre Cécilien comme évêque de Carthage à la place de Mensurius (un traditor), qui vient de décéder, va être remise en cause par 70 évêques de Numidie, tous réunis à Carthage la même année. Se réclamant tous du mouvement des confessores, ils dénonçaient non seulement la présence de traditores – dont Mensurius lui-même – à l’élection générale, mais aussi le non respect de la tradition qui aurait voulu que l’élection soit validée par le primat de Numidie, un confessor. La réélection désigna Marjorin (Marjorinus), que destituera l’empereur Constantin l’année suivante pour remettre en place Cécilien.

La dissidence va s’organiser sous la houlette de Donat, alors évêque des Casae Nigrae (El Mahder, au Nord-Est de Batna) ; c’était un homme déterminé à en découdre une bonne fois pour toute avec les impurs, les apostats… C’est lui qui conduira le “Parti des martyrs” pour prendre de facto à son compte le siège carthaginois. Les donatistes sont déboutés lors d’un concile réuni à Arles en 314. Il sera fait appel devant la juridiction impériale mais Constantin donna finalement et solennellement raison à Cécilien, la justice ayant réussi à prouver l’inanité de l’accusation d’apostasie portée contre les catholiques non dissidents. Les donatistes étaient accusés de diffamation, mais aussi de contenir en leurs rangs de véritables traîtres à l’Église ; l’accusation inversée – ce qui ne risquait pas de calmer les choses -, le risque d’un schisme irréversible augmentait encore dans les années 317 à 319 : Constantin déclara les donatistes hors-la-loi, puis d’ordonner leur bannissement et la saisie de leurs biens, basiliques comprises. Les partisans de Donat en profitèrent pour mieux se plaindre à l’entour de la persécution soutenue par la “Grande Église” et menée contre eux ; ils ne faisaient que suivre, en cela, la tradition du martyre des premières communautés. On ne sera donc pas étonnés de voir qu’ils gagnèrent en popularité, effet inverse de ce qu’escomptaient obtenir les autorités.

En 321, alors que les troubles prennent une ampleur inquiétante pour la stabilité municipale en général, Constantin doit opter pour le rétablissement de la liberté religieuse pour tous, par un édit de tolérance. L’empereur, qui avait, malgré quelques hésitations, marqué son penchant pour les catholiques, renonça même, en 330, à faire expulser les donatistes d’une église qu’il avait pourtant fait bâtir pour les premiers, dans la ville de Constantine ; il leur en promit tout simplement une autre. Le donatisme progressait, jusqu’à gagner la plèbe qui, en ce IVe siècle plein d’injustices sociales, se plaignait de plus en plus de conditions de vie très insuffisantes. Un an avant la mort de Constantin Ier (†337), le concile général de l’Église donatiste réunit à Carthage 270 de ses évêques venus surtout de Numidie, là où les “hérétiques” étaient les mieux implantés et les plus actifs : la puissance du mouvement schismatique ne fera ainsi qu’augmenter jusqu’au siècle d’Augustin d’Hippone (ou de Thagaste par la naissance) . Mais on verra qu’à son époque, les Vandales apporteront en Afrique du Nord orientale une nouvelle hérésie (au sens grec du terme : choix) chrétienne, l’arianisme.

Vers 340, sous le règne de Constant, fils de Constantin, des bandes de miséreux, plus ou moins organisées, se mettent à parcourir les campagnes pour revendiquer leur droit à plus de dignité, en l’occurence de pouvoir travailler et nourrir leurs familles ; pour ce faire ils terrorisaient les propriétaires de grands domaines agricoles qu’ils n’hésitaient pas à tuer dans certains cas. Ces agitateurs, nommés circoncellions parce qu’ils rodaient autour des fermes et des greniers à blé pour, disait-on, les piller, n’étaient pas des brigands contrairement à ce qu’à pu en dire Augustin de Thagaste ; Serge Lancel écrit à leur sujet : «ce sont des employés intérimaires de l’agriculture ou des nundinae (marchés ruraux périodiques), chez qui l’instabilité sociale favorise les excès et les déviations de l’exaltation religieuse ». Les plus contestataires d’entre-eux, ceux qui formaient déjà un mouvement en totale dissidence avec le système économique, ne tardèrent pas à s’allier aux schismatiques qui l’acceptèrent dans un premier temps ; les donatistes comprendront bien vite qu’ils ne seront quand même rien moins que des alliés encombrants. Mahfoud Kaddache en a dit ceci : « l’action des circoncellions apparaît comme la revendication d’une plus grande justice sociale. Ils se recrutaient dans la plèbe rurale, plutôt que dans celle des villes. (…) On peut affirmer que les circoncellions constituaient, au IVe siècle, une sorte de prolétariat agricole de condition libre. (…) Ce fut une “véritable tentative de révolution sociale tendant à la libération des opprimés, esclaves ou mains-d’oeuvre de condition libre au chômage” ».

Deux meneurs aux noms berbères, Axido et Fasir, vont conduire une révolte paysanne mémorable, d’une extrême violence, dirigée contre les propriétaires terriens les plus riches ou jugés trop injustes envers leurs employés. Les créanciers seront contraints, sous peine de torture et de mise à mort, de détruire les reconnaissances de dettes, les maîtres à affranchir leurs esclaves. Débordés par ces révoltés sanguinaires qui se réclament d’eux, les donatistes en sont amenés à faire appel à la force publique – à celle du comte d’Afrique notamment – pour s’en débarrasser. Mais les donatistes n’ont jamais été bien claires quant à leur relation au mouvement circoncellion. La preuve en est que, vers le milieu du IVe siècle, ils feront des insurgés leur bras armé dans la rébellion schismatique. Pour plus de précision, on pourra lire “Une tentative de révolution sociale en Afrique”, de la Revue des Questions Historiques (format HTML, mais il existe aussi en PDF, sur Google). En 347, l’ampleur de la révolte est telle que Constant doit envoyer, en Afrique, des légats chargés de rétablir l’unité religieuse en imposant la fusion des deux Églises qui s’opposent depuis le début, rappelons-le, à cause d’une histoire de pureté et d’apostasie ; rien de théologique en tout cas. En vain. La querelle s’amplifie encore au point de déclencher une guerre religieuse responsable de massacres en série de part et d’autres. La véhémence des coups portés est partagée, bien que les catholiques ne sont pas majoritaires ; les bandes donatistes ravagent la région de Césarée / Cherchell et celle de Tipasa. La sévère répression qui va suivre se conclura par l’exil de Donat – qui meurt en 355 – et à la cessation du mouvement, au moins provisoirement.

Le nouvel empereur n’est pas chrétien, il s’agit de Julien l’Apostat. De 360 à 363, il rétablit les donatistes dans leurs droits, ce qui leur permet à nouveau de prospérer et de gagner le cœur de plus de la moitié de la population ; il n’y a plus guère d’évêques catholiques en Numidie, encore moins en Maurétanie. On pourrait croire qu’à partir de ce moment-là le donatisme avait toutes les chances de l’emporter en Afrique du Nord, mais c’est sans compter sur la verve d’Augustin, qui vient, en 391 d’être nommé dans l’évêché catholique d’Hippone (Annaba). Ce docteur et Père de l’Église va transférer le débat sur une voie beaucoup plus théologique ; le fait est totalement nouveau. Cela n’empêchera pas l’intransigeance et l’intolérance des donatistes qui sévirent un peu plus. En cette fin de siècle, la répression contre le mouvement donatiste ira de plus belle et Augustin, qui vient d’être fait évêque d’Hippone en 395, sera le premier à légitimer la persécution des derniers donatistes encore vaillants : confiscation de tous leurs biens à partir de 411, leurs propriétés étant alors transférées aux catholiques. Le sac de Rome par les Wisigoths a lieu en 410 et les Vandales sont aux portes d’Hippone en 429. Un an plus tard, Augustin rend l’âme dans sa ville assiégée par les barbares.

La révolte des fils de Nubel le Maure

Il y a eu des révoltes qui n’avaient qu’un caractère social ; d’autres peuvent faire penser à la manifestation d’un fort désir d’indépendance politique des tribus berbères à l’égard des autorités romaines. Mais cette résistance à l’emprise étrangère sera, comme ce fut le cas avec Jugurtha, sapée par les luttes internes de pouvoir, pas seulement inter-tribales, familiales surtout. Le schéma est à peu près le même pour la série de révoltes conduites dans la deuxième moitié du IVe siècle contre Rome et qu’on attribue aux fils du grand chef d’une confédération tribale, Nubel (ou Nuvel), issu de la tribu des Iubaleni, romanisé depuis son arrière-grand-père – il portait le titre de regulus (petit roi) – et mort vers 370. A cette date, il laisse des biens importants (un grand domaine au col des Beni Aïcha) ainsi qu’une grande postérité ; on connaît sept de ses enfants : l’aîné, Firmus, était chrétien ; le cadet, Sammac, possédait une immense propriété à Petra, dans la vallée de la Summam ; Mazuca habitait un fundus (domaine foncier) dans la région de l’oued Chélif ; Dius, dont on sait qu’il combattit au côté de Mascizel  ; Gildon, resté païen ; Mascizel (ou Mascezel), converti au christianisme à la cour de l’empereur Honorius ; Cyria, certainement une fille. L’influence du père, de son vivant, s’étendait de la zone montagneuse des Bibans (Sud-Est de Bejaïa) jusqu’aux confins de l’Ouarsenis, en passant par le Haut-Chélif, de l’intérieur des terres jusqu’au littoral.

La révolte, qui va commencer en 371, est due à un différent entre Firmus et Sammac pour la succession du père qui venait de décéder. On peut penser logiquement que la seigneurie tribale était échue à l’aîné, Firmus, mais ce n’est pas ce que décida Romanus, le comte d’Afrique, commandant en chef des armées d’Afrique du moment, à qui incombait de régler les problèmes d’héritage au sein des familles berbères romanisées qui jouaient un grand rôle dans la stabilité politique des régions ; il opta pour Sammac et contraria tellement Firmus, en l’empêchant de plaider sa cause à Rome ,que celui-ci entra presque immédiatement en sécession. Après s’être allié à des bandes de circoncellions – ceux-ci provenaient d’une douzaine de tribus maures et numides, selon l’historien romain Ammien Marcellin  – et aux représentants du clergé donatiste sur une bonne partie du pays, il va conduire une révolte comme il n’y en avait plus eu depuis Tacfarinas, un mouvement défiant l’autorité suprême, celle de l’empereur Valentinien. Les succès de Firmus sont fulgurants : de la Césaréenne aux Kabylies, des villes sont enlevées, mises à sac, à l’exemple de Cartenæ / Ténès, d’Icosium / Alger, de Cæsarea / Cherchell et de Rusicade / Skikda. Tipasa, assiégée par Firmus, échappa au massacre, comme certains disent, protégée quelle était sans doute par sainte-Salsa, une martyre des premières persécutions.

Valentinien n’en resta évidemment pas là ; en 373, il envoya en Afrique le généralissime Flavius Theodosius (Théodose l’Ancien, père du futur empereur Théodose dit le Grand) qui débarqua avec ses troupes à Igilgili (Jijel, à l’Est de Béjaïa), bien décidé de mater la rébellion aussi vite qu’il l’avait fait ailleurs, en Bretagne et en Rhénanie. La campagne dura en fait deux ans, avec d’âpres combats, l’autorité politique des instances romaines définitivement sapée en Maurétanie césaréenne, la famille Nubel complètement déchirée : Gildon s’est rallié aux Romains contre son frère Firmus, Sammac a été liquidé par ce dernier, dont la vigueur guerrière n’est pas émoussée, et Mazuca a peut-être été tué lors d’un combat. Combien de temps Firmus aurait-il pu tenir tête au colonisateur s’il n’avait été trahi et poussé au suicide par un de ses fidèles, Igmazen ? Nul ne le sait. Toujours est-il que les trahisons entre frères berbères ont toujours bien servi les ambitions de Rome sur la région. De la fratrie des Nubel, il ne reste plus que Gildon et Mascizel.

La paix va durer jusqu’en 395, quand Théodose Ier meurt en laissant un empire devenu impossible à gérer ; l’Illyricum est alors partagé entre les deux fils de Théodose, Honorius et Arcadius. Honorius, en Occident, reçoit le Diocèse de Pannonie, territoire allant des Alpes à l’actuelle Serbie. Arcadius, en Orient, reçoit les Diocèses de Dacie et de Macédoine, regroupant les actuelles Grèce et Macédoine. Stilicon (Flavius Stilicho, un général romain d’origine vandale) en occupe la régence. Entre temps, Gildon, qui avait été fait,  et ce fut une première pour un Berbère, comte d’Afrique (387), devait naturellement faire allégeance à Honorius qui détenait la clé de tout l’Occident, mais, sans doute pour montrer un esprit d’indépendance politique, il fit comprendre qu’il serait l’allié officiel d’Arcadius, prince de Constantinople. Il faut dire que Gildon avait offert sa fille Salvina en mariage à Nebridius, le neveu même de l’impératrice d’Orient. Par contre, Mascizel, le frère qui lui restait, venait de se convertir au christianisme à Rome, à la cour d’Honorius. Le défi que lança Gildon contre Rome déclencha une nouvelle guerre. Pour marquer sa volonté de s’affranchir de l’autorité de l’envahisseur, il s’allia également aux donatistes, réduisit le nombre de bateaux chargés de blé en partance de Carthage pour l’Italie, avant de les stopper complètement en instaurant le blocus général. Stilicon dépêcha en Afrique 5000 légionnaires de toutes origines, placés sous le commandement de Mascizel. Battu lors de la bataille d’Ardalio, entre Théveste (Tébessa) et Ammædera (Haïdra), Gildon meurt, on ne sait avec certitude comment : exécution ou suicide, peu importe. De même, on ne sait ni comment ni pourquoi Mascizel, à son retour pourtant victorieux à Rome, mourut très bizarrement noyé. Il faut dire que son élimination par le pouvoir romain est fort probable puisque des puissants Nubel il ne restait plus aucun représentant susceptible de réclamer un trône en Afrique du Nord.

Enfin, le donatisme, lui aussi vaincu avec, symboliquement, la mort d’un de ses plus violents représentants, Optat de Timgad, est sur le chemin de sa décadence. Vers 420, Gaudentius, le dernier  évêque donatiste, s’enferma dans la basilique de la ville et menaça de s’y laisser brûler vif. D’abord persécutés par les catholiques, les adeptes schismatiques, ainsi que les précédents, subiront la répression d’autres chrétiens dits hérétiques : les arianistes vandales qui viennent d’envahir une partie de l’Ancien monde.

Une hérésie en cache une autre : l’arianisme

L’évêque dissident Donat avait fait clairement comprendre que le pouvoir impérial n’avait pas à s’occuper des affaires religieuses ; il était donc pour la séparation des pouvoirs du profane, le politique, et du sacré, l’Eglise. Le schisme, d’ordre éthique et politique plus que théologique tout compte fait, a été consommé dès lors que les catholiques prirent la voie opposée ; ils choisirent le mélange des genres parce qu’il confère un plus grand pouvoir d’emprise et de contrôle sur le peuple. On comprend que les circoncellions d’Afrique du Nord, qui étaient de simples ruraux, aient pu facilement adopter la religion du parti donatiste : elle permettait de se sentir plus Maure que Romain finalement. En ce qui concerne l’opposition entre les catholiques orthodoxes et les adeptes d’Arius (les Vandales, les Alains et quelques Suèves égarés) qui viennent de surgir, elle  relevait de l’exégèse et de la philosophie, une question d’interprétation des Écritures.

Arius était un prêtre qui professait vers 320 à Alexandrie une doctrine philosophique s’appuyant sur les Évangiles. Pour Arius dont la théorie se basait sur les travaux de Paul de Samosate et d’Origène, les personnes constituant la Trinité ne devaient pas être confondues : elles ne se valent pas. Dieu le Père est incréé, non engendré, mais Il a engendré le Fils qui peut être, tout au plus, considéré comme un dieu secondaire, très inférieur à la  seule et unique divinité, Dieu, dont la présence du Christ ne fait que témoigner. Ce courant de pensée, déclaré hérétique depuis le concile de Nicée (325), est né en réaction contre des théories « monarchianisantes » qui, dès le IIe siècle, tendaient à absorber la personne du Fils dans celle du Père ; une thèse qui opposera un temps les chrétiens d’Orient au christianisme Occidental. A partir de 359, date de la prise de position officielle par l’empereur Constance, publiée à Sirmium, l’affaire sera réglée partiellement par adoption, aux conciles de Séleucie et de Rimini, du concept d’égalité entre le Père et le Fils selon les Ecritures, non en substance, il faut le préciser.

A l’avènement de Julien l’Apostat, en 362 précisément, la liberté religieuse étant restaurée, la doctrine d’Arius essaya bien de reprendre sa place originelle, en vain si ce n’est la conversion par l’évêque goth Ulfila des Wisigoths et des Vandales, installés près de la mer Noire. Au Ve siècle, les Wisigoths convertirent à leur tour les Suèves et, probablement, les Burgondes, pendant leur domination en Hispanie et en Gaule. Dans la partie Est de l’Afrique du Nord, la répression conduite par les Vandales victorieux fut terrible pour les victimes, catholiques et donatistes confondus.

La Numidie entre deux mondes

Repères de lecture :

Le grand aguellid Massinissa va mourir ; Carthage sera détruite peu après ; la paix règnera encore entre la Numidie -déjà moins indépendante- et Rome jusqu’en 111 av. J.-C. ; Après la résistance musclée que Jugurtha opposera, pendant six ans, aux ambitieux romains, le royaume numide sera vassalisé mais pas encore soumis à une vraie domination de la part du futur grand empire…

 

Longtemps après la fin de Carthage, l’influence punique (grecque également) jouera un role important sur la vie des Numides. Le demi-siècle de règne du Grand Aguellid Massinissa, commencé par l’annexion de la Numidie masaesyle du roi Siphax, avait abouti à l’extension du pays à l’Est (petite Syrte et quelques ports de la grande Syrte) et au Sud, aux limites du pays des Gétules ; toutes régions orientales gagnées l’étaient sur la puissance carthaginoise soumise depuis la deuxième guerre punique à un interdit absolu de conduire des opérations militaires, même défensives. C’est au cours d’une des nombreuses agressions commises par les Berbères de l’aguellid que le déclenchement de la troisième et dernières guerre entre Rome et Carthage eut lieu, il faut dire que les Carthaginois, excédés, avaient osé se rebiffer. Mais, si Carthage connaîtra la destruction et la ruine en -146, le roi numide mourra deux ans plus tôt, laissant trois héritiers légitimes. N’ayant pas eu le temps de régler le problême de sa succession, c’est le général romain Scipion Emilien qui s’en chargera. Plutôt qu’introniser l’aîné, Miscipsa, il préfèrera partager (donc démembrer) le pouvoir royal en trois domaines ; Miscipsa à l’administration, Gulussa aux armées et Mastanabal à la justice.

Jusque-là, ces ancêtres des Algériens qu’étaient les Numides avaient préservé leur indépendance, mais sous surveillance de Rome (Gilbert Meynier). Cependant, bien après la fin de Carthage l’influence punique restera culturellement forte. Le royaume numide avait symboliquement reçu des Romains ce qui restait des riches bibliothèques puniques ayant échappé à l’incendie final de la ville. Par contre, Rome qui s’était toujours méfiée d’une montée en puissance des Berbères, Maures compris, se devait de contrôler le détroit de Sicile, si bien que le sénat vota pour l’occupation des territoires perdus par Carthage et légèrement au-delà. Rappelons aussi que les agronomes puniques avaient, grâce à un talent remarquable, mis en valeur les terres arides de la future Tunisie. Ce qui devient alors la province romaine d’Afrique sera délimité par la Fossa regia, établie un peu plus à l’Ouest que les anciennes fosses phéniciennes. La ligne de démarquation partait, on pense, de l’embouchure de l’oued el Kebir et s’enfonçait vers le Sud pour terminer quelque part  à l’Est.

Depuis 123 av. J.-C., Rome avait tenté, en vain, d’installer une colonie de citoyens romains dans la nouvelle ville qu’elle venait de faire bâtir aux abords de l’ancienne cité rasée. La Colonia Juniona Carthago périclitera rapidement par désolidarisation de ses membres et sera abandonnée. Tous avaient réussi à capter les terres environnantes dans une spéculation effrénée et avaient fini par monter leurs propres domaines agricoles. Il faudra attendre l’avènement de Iulius Caïus Caesar (Jules pour les intimes) pour en voir une autre reconstruite à la romaine cette fois-ci. Sa Colonia Iulia Carthago ne changera de nom pour s’appeler Tunis (Tounous) qu’à partir de la conquête arabe, au VIIème siècle ap. J.-C.

Revenons à la mort de Massinissa (-148) dont je rappelle le lien fort qu’il avait avec Rome par le biais de Scipion Emilien. La Capitale romaine envoie donc le général (qui n’a rien à voir avec Scipion l’Africain) pour imposer non pas le partage du royaume en trois ni pour désigner l’aîné comme nouvel aguellid, mais, de préférence, pour entraîner une scission du pouvoir et ainsi le contrôler plus aisément. On devine parfaitement les arrières pensées qu’entretient Rome pour garder une forme de suprématie sur la Méditerranée -car il ne s’agit pas encore de domination. Le temps va passer sans anicroches entre les deux civilisations ; la Numidie est en pleine expansion économique et son agriculture, érigée en système de domaines coopératifs, produit du blé pour Rome, de grandes quantités en fait. Pour la cité romaine, en pleine explosion démographique, les terres de Sicile qu’elle a annexé auparavant et celles de la provine d’Afrique ne suffisent plus à assurer des besoins toujours croissants pour sa population. Lorsque Miscipsa se retrouve seul après la mort de Mastanabal et de Gulussa, il devient le nouvel aguellid des Numides. Le royaume lui appartient mais il est fort âgé et n’a pas connu la gloire des anciens dynastes, la paix ayant régné durant plus de trente ans. Il aurait pu nourrir des ambitions d’hégémonie pour sa nation, la rendre plus célèbre dans le lointain futur, mais il préfèrera fidéliser son alliance avec Rome qui se répend un peu partout. Installé paisiblement dans sa capitale Cirta, il se consacrera entièrement à l’art et à la culture – l’héllènisme et le punique l’ont largement inspiré – mais de ce point de vue là, Rome se fait déjà sentir.

A l’inverse, pourquoi Rome n’a t-elle pas commis sa conquête du Maghreb tout de suite plutôt qu’après ? En vérité, rien ne pressait pour elle au sud de la botte italienne, militairement parlant tout au moins. Pas de menace flagrante a priori ; bien au contraire nous l’avons vu. Les trois frères, puis Miscipsa seul, fournissaient même des contingents militaires legers et lourds pour assister les Romains dans leurs guerres de conquête de l’Hispanie et d’ailleurs (Ilyrie, Macédoine et Grèce). Au Nord, dans la vallée du Rhône, Cimbres, Teutons, Celtes compris, agressaient fréquemment la Gaule narbonnaise que Rome occupait déjà. Il fallait aussi défendre la frontière Nord de la Gaule cisalpine (Nord de l’Italie) également soumise par Rome. La république ne disposait pas encore de suffisamment de troupes pour lever de nouvelles légions et se trouvait contrainte de recruter des mercenaires italiques ou parmi les étrangers. Le coût était un frein à toute ambition. Même la guerre que menera Jugurtha durant six ans contre les cohortes romaines ne déclanchera pas l’invasion de toute l’Afrique du Nord. Par contre, parce que Jugurtha fut le funeste perdant, la Numidie, pas encore sous domination stricto sensu, devint pour la première fois la vassale des Latins.

Jugurtha, que nous retrouverons au prochain article, est un héros de légende pour nombre d’Algériens. Si Massinissa passe aujourd’hui pour le grand unificateur et initiateur de progrès de la future Algérie, Jugurtha fait figure de résistant contre l’étranger conquérant et envahisseur. On retrouvera ce caractère fort trempé chez le Berbère en général, bientôt avec Tafarinas, bien plus tard avec la Kahena, reine des reines pour tous les Algériens. Mais comme Jugurtha, cette diva de l’Antiquité berbère ne saura pas empêcher la domination arabe d’abord, islamique à partir du Xème siècle quand la tolérance au christianisme autochtone s’éteindra peu à peu. Son histoire, bien qu’on n’en sache rien d’officiel, plutôt nourrie par divers romans aux points de vue polémiques, clôturera mon histoire sur la jahiliyya algérienne. Mais attendons encore quelques siècles…

ANNEXE

Massinissa contre Carthage

En Afrique, Massinissa, voyant les nombreuses villes établies sur les rives de la Petite Syrte, aini que l’opulence de la contrée appelée les Emporia, convoitait depuis longtemps les importants revenus que procuraient ces pays. Il avait entrepris, peu avant l’époque qui nous occupe ici, de les enlever aux Carthaginois. Il se fut rendu maître du plat pays, car, en rase campagne, il était le plus fort, du fait que les Carthaginois, qui avaient toujours répugné à faire la guerre sur terre, étaient complètement amollis par de longues années de paix. Mais il ne parvint pas à s’emparer des villes qui étaient bien gardées. Les deux partis portèrent leur querelle devant le Sénat, auquel ils envoyèrent à plusieurs reprises des ambassadeurs. Chaque fois, les Carthaginois voyaient leur thèse rejetée par les Romains, non pas qu’ils fussent dans leur tort, mais parce que leurs juges étaient persuadés qu’il était de leur intérêt de se pronomcer contre eux. Pourtant, quand Massinissa lui-même, peu d’années avant, poursuivaient avec des troupes le rebelle Aphter, il avait demandé aux Carthaginois l’autorisation de traverser le pays en question, mais ceux-ci, estimant qu’il n’en avait aucunement le droit, la lui avaient refusée. Néanmoins, à l’époque où nous sommes arrivés, les Carthaginois ne purent plus faire autrement que de s’incliner devant les sentences rendues à Rome. Ils durent non seulement abandonner le pays et les villes qui s’y trouvaient, mais encore verser une somme de cinq cent talents, correspondant aux revenus qu’ils en avaient tirés depuis le début du conflit.

Polybe, Histoire, XXXI, 21. Collection de la pléïade, Paris, 1970, pp 1098-1099.

Les Nord-Africains et leurs langues

Si l’historien algérien Mahfoud Kaddache écrit, dans L’Algérie des Algériens« , que la langue punique a certainement fait des progrès parmi les Berbères, j’ose penser que la langue berbère a pu s’enrichir de mots puniques. Ou sémites exogènes tout simplement. Le berbère pouvant être considéré comme faisant partie du groupe chamito-sémitique, il est compatible avec de nombreuses langues du Moyen-Orient.

En fait, les Phéniciens, fondateurs de Carthage, devaient très certainement convoyer, d’Orient en Occident, des personnes en plus de marchandises. D’après Gilbert Meynier, c’est d’ailleurs par ce canal que se seraient implantés les premiers foyers juifs (Cananéens des origines d’après certains historiens) en Afrique du Nord. : Ils étaient mélés à ces vagues phéniciennes qui aboutirent à la fondation des comptoirs qui s’égrenèrent le longs des côtes de l’actuel Maghreb. Les Hébreux et les Phéniciens de la fin du IIème millénaire av. J.-C. avaient des langues, des coutumes et des cultes très proches ; il devaient peu se distinguer en réalité. Le punique, en tant que phénicien modifié par apports étrangers, devint une des langues de l’Afrique du Nord à l’instar du grec. Les stèles, à ex-voto répétitifs, d’El Hofra (banlieue de Constantine) nous apportent un témoignage direct de la symbiose méditerranéenne, notamment punico-numide, qui avait cours au IIIème puis au IIème siècle avant notre ère.

Ces stèles votives étaient destinées à Ba’al Hammon et à Tanit, respectivement dieu et déesse vénérés à Carthage, et les inscriptions qu’elles portent sont en grec et/ou en punique. Or, l’on sait que le grec était, à l’époque, la langue policée utilisée sur tout le pourtour méditerranéen, y compris chez les Numides, tout au moins au sein de l’aristocratie et de l’élite. Il est difficile de dire si les colons grecs, puis italiens, implantés dans les comptoirs carthaginois étaient punicisés ou bien si les puniques s’étaient hellénisés. Les deux sans aucun doute car une stèle montre qu’un certain Abdshihar (nom punique) était fils d’un homme nommé Gaïus (nom typiquement romain), ce qui montre une certaine acculturation. La civilisation de Massinissa  aura profité de tous types d’apports et Cirta, capitale numide massyle, présentait encore, après la chute de Carthage, un melting pot méditerranéen caractéristique de l’ensemble du monde numide ayant eu des contacts portés sur l’extérieur, c’est à dire les centres urbains essentiellement.

Si le grec est resté encore longtemps la langue internationale du commerce, le punique était devenu une langue semi-officielle pour l’ensemble des Numides. Qu’elles soient frappées sous Syphax à Siga, capitale des Masaesyles située à 1400 km de Carthage, ou sous Massinissa et ses descendants à Cirta, capitale des Massyles plus tard, les monnaies sont légendées en punique. A Thugga (Dougga en Tunisie), le mausolée, dédié sans aucun doute à Massinissa après sa mort (148 av. J.-C.), porte des inscriptions puniques et lybiques (berbères). Le punique était donc devenue la langue véhiculaire de la culture dans toute l’Afrique du nord orientale. Saint Augustin (Vème siècle après J.-C.) rapporte que le punique était encore utilisé à son époque, soit plus de six siècles après Massinissa. Trois siècles plus tard, les conquérants arabes entendront les Numides s’exprimer encore en punique…

Le petit peuple ne parlait, tout au moins au début, ni grec ni punique mais il utilisait couramment le berbère ou plutôt des parlers lybico-berbères jamais reconnus comme langues officielles. Bien que l’arabe gagne encore aujourd’hui du terrain, on peut toujours entendre les différents idiomes berbères en allant de la Tunisie au Maroc, en passant par l’Algérie et son Sahara ; il suffit de s’enfoncer dans les campagnes profondes. Les origines du berbère sont vagues. On peut penser qu’une langue originale existait chez l’Homme de Mechta el Arbi (paléolithique), langue qui a dû évoluer au contact des Capsiens venus de l’Est de l’Afrique. Puis les Bovidiens du néolithique, arrivés sans doute de l’est eux aussi, ont bien dû enrichir ce parler ancestral. Idem pour les Equidiens. Une parenté a été établie entre le berbère et l’ancien égyptien que l’on retrouve uniquement dans la liturgie des coptes actuels. Mais ces deux langues semblent avoir une origine commune dans les parlers couchitiques de la corne africaine. Dès le début du néolithique, un tronc linguistique commun se serait peut-être développé puis enrichi au gré des apports exogènes, des diversifications locales et par les millénaires qui passeront. Le berbère est bien une langue très ancienne faisant partie du groupe linguistique afro-asiatique (= famille chamito-sémitique). On le parlait mais on l’écrivait aussi.

Le point de départ de l’écriture lybique (état ancien du berbère actuel) est situé par les spécialistes vers le IVème siècle avant notre ère. Tout en parlant la même langue, Massyles, Masaesyles et futurs Touaregs (Garamantes ?) possédaient leur alphabet propre. La stèle funéraire de l’aguellid de Kerfala porte des inscriptions en alphabet occidental (masaesyle) et en alphabet oriental (massyle). S’il existe, en fait, une grande fluidité des écritures, ces dernières se jouent des limites, dans le temps comme dans l’espace, qu’on aimerait bien leur assigner officiellement.

Le lybique, sans être une langue oficielle, était la langue nationale des Numides. Cependant, le punique semble avoir été très employé, le grec beaucoup moins. C’est le punique qui laissera l’empreinte la plus durable tant sur le plan artistique qu’intellectuel et Gabriel Camps écrit que l’Afrique ne fut jamais autant punique qu’après le saccage de -146, ce qui semble confirmé par saint Augustin quand il note Lingua punica id est afra (la langue punique, c’est à dire l’africaine). Mais le punique parlé sous Augustin ressemblait-il au punique usité sous Hannibal ? On peut surtout penser que le lybique fut truffé d’apports puniques et que les punicophones dont parle Augustin n’étaient en fait que de vrais lybicophones voulant se faire passer pour puniques, comme le suggère G. Camps. Se revendicant déjà comme descendants des Cananéens, les Berbères voulurent certainement se trouver ensuite des racines phénico-puniques, tout comme aujourd’hui certains se cherchent des liens génétiques avec les habitants de la péninsule arabique, liens existant de fait mais certainement pas plus importants que l’héritage de Mechta el Arbi, que celui du Capsien et que ceux venant de tous les autres qui suivront.

Depuis 1962, les Algériens se cherchent une langue commune mais, sans vouloir les offenser, je trouve qu’ils sont victimes d’une sorte de schyzophrénie linguistique : l’algérien commun comporte des mots issus de multiples langues passées par-là et ça n’est pas esthétique (!?) ; l’arabe, langue totalement intrusive elle aussi, a du mal à passer malgré une ferme volonté des gouvernements successifs depuis l’indépendance ; les différents parlers berbères le sont de moins en moins -parlés. Il semble que le projet ancien d’arabiser jusqu’à la langue nationale ne soit encore dicté que par des raisons idéologiques tournées vers la religion islamique comme identité. Je possède une méthode pour apprendre les différents dialectes dérivés de l’arabe littéraire et parlés dans quelques pays du Croissant fertile, de la péninsule arabique et du Maghreb ; les Algériens, dont le parler contient énormement de mots français (contrairement à tous les autres), aimeraient parler une langue, l’arabe cristallin du Coran, qu’en fait seule une élite, aussi rare que précieuse, peut pratiquer tant elle est à la fois riche et compliquée ; car même les Arabes de l’Arabie heureuse ne le parle pas couramment ; la majorité n’en a que des notions, souvent vagues. Les Français devraient-ils parler le franc ? ou le pur latin ? Une langue n’est vivante que parce qu’elle évolue, qu’elle change. La notre est un patchwork des régions, qui s’enrichit tous les jours et je ne le trouve pas si laid l’algérien de la rue…

L’empreinte de Carthage sur le monde berbère

Nous avons vu dans l’article précédent (Royaumes massyles et masaesyles) que le monde berbère était certainement ouvert à la civilisation bien avant l’hégémonie carthaginoise. L’organisation de la société berbère a précédé Carthage (Qarth adash ou Ville nouvelle) de quelques siècles au moins. La famille, le village et la tribu, pour ne pas parler de cité au sens grec du terme, étaient des réalités dans le Pays. Cependant, l’influence de Carthage sur le monde numide n’est pas négligeable non seulement sur le plan matériel mais aussi sur le plan culturel et religieux. Nous avons évoqué les implications des Numides dans les guerres puniques. Massinissa en était sorti grand vainqueur pendant qu’il se rendait maître de l’Afrique.

En violet, les territoires occupés par les Carthaginois

Originellement colonie phénicienne, Carthage fut légendairement fondée par la reine Elissa de Tyr (en Phénicie ou actuel Liban) qui, à la suite d’un complot, dut fuir son royaume avant d’aborder la côte de l’Afrique vers 860 av. J.-C. L’archéologie semble montrer que ce n’est pas vers 814 avant notre ère que Didon (la fugitive), nouveau nom qu’avait reçu Elissa, mis la première pierre à son nouvel empire ; Carthage n’aurait été construite qu’au VIIIème siècle. Les Berbères, moyennant redevances sans doute au début, avaient depuis longtemps concédé à la Phénicie de nombreux emplacements côtiers situés tout le long du littoral nord-africain.
Les emplacements les plus propices à l’accostage étaient choisis à l’abri d’un cap faisant rempart contre les vents dominants ou à la faveur d’îles ou d’îlots proches du rivage, à la fois refuges et brise-lames. Ainsi, tous les 40 kilomètres (environ) se trouvait un port d’accostage qui permettrait aux marins carthaginois de s’approvisionner en eau douce. Certains ports, les mieux situés, étaient devenus des comptoirs où les Carthaginois s’installaient avec leur famille et faisaient commerce avec l’Espagne et l’Italie, sans aucun doute avec les autochtones même si rien ne l’atteste définitivement. Dans la langue punique, îles se dit y et cap se traduit par rus. La toponymie reflète donc souvent le choix porté par les anciens phéniciens pour l’établissement de villes portuaires : Yol ou Ile du sable (Cherchell), Ycosim ou Ile des hiboux pour certains, des mouettes pour d’autres (Alger), Ygilgili ou Presqu’île du crâne (Jijel) ou encore Rus Sigan (Rechgoun), Rus Azus (Azzefoun), Rus Uccuru (Dellys), Rus Icade (Skikda)… D’autres villes présentent des toponymes à consonnance punique comme Cartennae (Ténes) ou Cartili (Damous) où l’on retrouve le radical Qarth (ville).

Le témoignage que nous avons de ces villes se réduit à leurs nécropoles desquelles les fouilles ont livré du matériel phénicien daté du VIIIème siècle, puis punique à partir du VIIème siècle, mais la différence de style entre les deux époques n’est pas évidente à faire. Peu d’objets en fait ; il faut dire que la plupart des comptoirs ont disparu sous les fondations des villes ultérieures. Principalement constitué de poteries et de céramiques, le matériel archéologique dévoilé par ces fouilles est représenté par des jarres typiquement puniques, mêlées à de la poterie autochtone de marque protohistorique (jarres à épaulement, patères à large marli), ce qui prouve une certaine cohabitation entre indigènes protoberbères et colonisateurs phéniciens. Des échanges commerciaux locaux devaient avoir lieu ; les Berbères pouvaient proposer du bois, du liège, de la laine, des peaux, du poisson, de l’huile et des céréales contre des outils, des vêtements, des parures, des objets en fer et en bronze. Les produits Carthaginois étaient en majorité de manufacture locale, rarement issus d’entreprises orientales. Au début, le troc étaient de mise puis les Berbères se mirent à frapper monnaie (III-IIème sièle av.J.-C.). Carthage devait sa puissance à son empire commercial qu’elle avait su étendre jusqu’aux côtes de l’Ibérie toute proche mais aussi le long de la côte atlantique maurétanienne. Les Carthaginois peuvent être qualifiés d’impérialistes, non pas à la romaine, c’est à dire conduits par des ambitions d’expansivité territoriale, mais à la phénicienne, de façon tout à fait mercantile. En plus des fruits du commerce, les Carthaginois durent tirer un maximum de profit de l’Afrique du Nord (produits des mines, tributs imposés aux autochtones…), ce qui permit à Carthage de s’enrichir et de pouvoir recruter ses mercenaires parmis les Lybiens et les Numides afin de les utiliser contre les Berbères révoltés ou bien contre les Grecs qui les menaçaient, les Romains ensuite. Si la plupart des sites puniques d’Afrique du nord n’offrent que peu d’indices sur l’époque préromaine, Tipasa (60 km à l’ouest d’Alger) reste le lieu le plus riche de tous. La recherche archéologique permet de tirer quelques conclusions, partielles et provisoires, cela s’entend.

Tipasa renferme des trésors archéologiques datés entre le VIème av. J.-C et le VIème siècle ap .J.-C, soit 12 siècles d’histoire ! Bien que n’ayant jamais trouver d’inscriptions puniques à Tipasa, comme cela est courant dans le reste de la Numidie, l’empreinte carthaginoise reste nettement visible jusqu’au IIème siècle ap.J.-C., soit près de trois siècles après la destruction de Carthage. Un caveau punique de forme cubique, daté du VIème siècle av. J.-C., repose dans la darse du vieux port de la ville. Plus à l’Ouest, à plus d’un kilomètre et demi du port, un ensemble funéraire semblable à celui dont devait provenir celui du port a été mis à jour. Une vingtaines de caveaux ont livré à la fouille un important mobilier funéraire d’origine grecque (attique et ionien) remontant à la même époque ; également des restes de céramiques de tradition punique, datées du IVème au IIème siècle avant notre ère grâce à la découverte d’une céramique à vernis noir importée d’ Italie, nommée céramique campanienne A et considérée comme éléments dateurs les plus fiables par les spécialistes. On peut, à partir des poteries retrouvées à Tipasa, esquisser de proche en proche et sur quelques siècles une histoire locale préromaine. Si les tombes et leur mobilier sont de tradition punique, les rites (orientation, réinhumations, pratique de l’ocre rouge funéraire) sont de tradition lybico-berbère. Ceci atteste encore une fois l’existence d’un substrat autochtone important au sein des comptoirs carthaginois. L’influence culturelle de Carthage, bien que limitée, persistera jusqu’à la fin du Ier siècle de notre ère, soit trois siècles après la chute de la métropole. Elle marquera davantage les villes que les campagnes et les sédentaires plus que les nomades.

Rappelons que Carthage n’a jamais conquis militairement ni dominé politiquement la majeure partie de l’Afrique du Nord. Son terroitoire n’occupait qu’un petite partie Nord-orientale de la Tunisie, plus les comptoirs. La seule ville continentale prise de force par les troupes carthaginoises (Général Hannon, IIIème siècle av.J.-C) est située tout à l’est de l’actuelle Algérie. Il s’agit de l’ancienne Theveste (Tebessa) qui n’appartenait pas aux Numides mais aux Gétules. Notons au passage qu’à l’époque, la domination masaesyle limitait le royaume massyle à sa taille la plus resteinte. C’est aussi à partir de cette date que l’influence punique -mais aussi égyptienne et grecque- s’est faite plus forte. Au Sud de Constantine et à 30 kilomètres au Nord-Est de l’actuelle Batna, les vestiges assez bien conservés d’un grand mausolée berbère (Le Medracen) rapellent cette multiplicité culturelle, ce à un endroit que les Carthaginois ne fréquentaient pas ou si peu. Bâti autour de 300 av. J.-C., il constitue un cylindre de 59 m de diamètre, orné de 60 colonnes à chapiteaux d’ordre diorique (le plus simple des styles architecturaux grecs) et à fûts non cannelés, sur lequel repose un cône aplati à gradins de 20 m de haut. Le profil d’ensemble est celui de la bazina paléoberbère qu’on imagine surmontée, sur sa plateforme sommitale, par un groupe sculpté. Les annelets de chaque colonne ainsi que la corniche rappellent le style de l’Egypte antique. Quant à certaines compositions, elles sont inspirées de celle des stèles du Tophet de Carthage. Le Medracen, comme de nombreux tombeaux berbères, est de tradition protohistorique locale mais sa magnificence lui vient du mélange des styles, notamment grâce à l’apport gréco-oriental venu de Carthage. D’un point de vue religieux, l’empreinte punique fut aussi remarquable, davantage dans les villes que dans les campagnes, il est vrai.

Dans les campagnes, les lieux de cultes prolongent ceux de la préhistoire et de la protohistoire (Lire les articles précédents). On les trouve sur les hauteurs et ce sont souvent des grottes mais aussi des pierres ou des arbres que l’on assimile depuis longtemps aux forces de la nature. Les animaux tels le lion, le taureau ou le bélier sont très représentés. Les offrandes étaient de simples objets (chiffons noués, lampes à huile, poterie…). Si l’on se réfère à Hérodote, au Vème siècle avant notre ère, les Berbères offraient des sacrifices au soleil et à la lune qu’ils adoraient. Ibn Khaldoun le rappelle sept siècles après l’avènement de l’islam, il décrit les Berbères comme des « adorateurs du soleil, de la lune et des idoles« . Toujours d’après Hérodote, les dieux grecs Triton, Athena et Poséidon auraient des origines lybico-berbères anciennes. Les Numides devaient prier de nombreuses divinités (pluie, fécondité…) ; dans « Jugurtha, un Berbère contre Rome« , Houaria Kadra, en se basant sur Nicolas de Damas (Ier siècle ap. J.-C.), décrit une très ancienne tradition appellée nuit de l’erreur et qui s’est certainement perpétuée jusqu’à nos jours par endroits (Stéphane Gsell, Jean Servier). « Les hommes et les femmes prenaient séparément leur repas du soir puis on éteignait les lampes. Les hommes allaient alors rejoindre les femmes et chacun d’eux prenaient possession de celle sur laquelle il tombait« . L’érotisme et le libertinage avait sa place dans la vie des Berbères (érotisme non dyonisiaque mais pudique, que jai pu observer chez les Touaregs en 1991).

Dans les ville puniques ou bien influencées par Carthage, ce sont des divinités phéniciennes que l’on vénère. Ba‘al Hammon et sa parèdre Tanit prédominent sur l’ensemble du panthéon punique. Souvent représenté par le disque solaire et le croissant lunaire, Ba’al Hammon est le dieu de la fécondité et des récoltes. Il deviendra plus tard le Saturne africain des Berbères sous influence romaine. Sur le tard, il s’imposera dans un culte hénothéiste qui préfigurait en quelque sorte les monothéismes d’hier et d’aujourd’hui. Quand il est représenté en sa personne, ce qui est rare, c’est un dieu barbu bénissant de la main et reposant sur un trône. Hormis la tiare qu’il porte et les sphinx qui ornent les accoudoirs du siège, il fait penser aux statues de Zeus (Jupiter) voire aux représentations que se font de Dieu nombre d’humains actuels. Atavisme tenace… Sur les monnaies, il porte des cornes de bélier. Tanit, grande déesse mère de Carthage (Oum en Punique), assure la fertilité et promet nourriture comme naissances. Elle est le plus souvent représentée par un(e) orant(e). Sinon, elle porte un voile, siégeant également sur un trône ou bien elle est figurée par une femme soutenat ses seins ou allaitant un nourrisson. Des sacrifices d’enfants (molek) étaient organisés en leur honneur. Les restes des victimes étaient placés dans des nécropoles munies d’une fosse (tophet) en leur centre. En Algérie, ce type d’ossuaires puniques à ex-voto, innombrables en Tunisie, a été mis à jour à Calama (Guelma), à Aïn Nechma, à Hippone (Annaba), à Khemissa et surtout à el Hoffrah, dans la banlieu de Constantine (Cirta), capitale de Massinissa à l’extrême fin du IIIème siècle av.J.-C.

Nous verrons dans le prochain article (Les Nords-Africains et leurs langues) comment des stèles votives, découvertes dans ce dernier lieu au XIXème et au XXème siècle, nous en apprennent davantage sur les cultes punico-berbères des grandes villes de l’époque mais aussi et surtout sur l’emploi des diverses langues de l’Antiquité (grec, punique, latin et lybico-berbère) en fonction de contextes donnés.

Royaumes massyles et masaesyles

Oued el Kebir (Antique Ampsaga)

On fait débuter l’Antiquité de l’Algérie vers le milieu du Ier millénaire en se basant sur les textes d’Hérodote (environ 450 av. J.-C.). Hérodote est considéré comme le père de l’Histoire mais, n’ayant jamais mis les pieds en Afrique du Nord, tout juste à Cyrène (Libye orientale), on est en droit de se réserver quant à l’exactitude des faits mis en valeur. Toujours est-il que cet historien, conformément à d’anciens textes égyptiens, nommait Libyens, ou Lebous, tous les hommes blancs non grecs et non phéniciens vivant à l’Ouest du delta du Nil. Il distinguait simplement les nomades des sédentaires.

HomèreAvant Hérodote, nous disposons des récits d’Homère (poète du VIIIème siècle avant notre ère) qui donnait du Maghreb une vision pastorale carrément idyllique et paradisiaque : les brebis mettaient bas trois fois l’an et les agneaux naissaient prêts à être mangés (avaient des cornes dès la naissance). Nul ne manquait de viande, de fromage et de lait. Pourtant, Salluste, historien romain du Ier siècle avant notre ère, n’en dit pas tant de bien ; pour lui, la Libye est une terre de sauvagerie. Homère racontait non pas l’Histoire mais des histoires et il est difficile d’en distinguer le vrai du faux. Cependant, on ne saurait le rejeter complètement, la guerre de Troie ayant bien eu lieu.

Pour Ménandre d’Ephèse (Grec du IIème siècle av. J.-C.), le pays libyen s’étendait du Golfe des Syrtes jusqu’aux colonnes d’Hercule ( futur Gibraltar), sans précision, mais depuis le Vème siècle, on entendait par Libyens seulement les autochtones au contact des comptoirs carthaginois, c’est-à-dire ceux qui étaient sous contrôle punique ; les autres, plus à l‘ouest, sont des Numides. Les Romains, quant à eux, préféraient employer le terme d’Afri pour désigner ces mêmes Libyens. On ne sais toujours pas, au juste, d’où provient ce nom, sans doute berbère, peut-être celui que se donnait une tribu ou bien une communauté de plusieurs d’entre-elles installées au Nord-Ouest du Maghreb. En tout cas, le continent africain lui doit son nom.

Libye d'Hérodote

Au fur et à mesure des incursions -rares- des armées grecques et romaines ou de voyageurs étrangers, les Grecs puis les Romains ont fini par distinguer trois types de Libyens (ou plutôt Berbères), selon qu’ils sont au Nord-Ouest du Maghreb et jusqu‘à son centre pour certains, les Maures (sédentaires) ; au Nord-Est, les Numides (semi-sédentaires) ; au Sud-Est, les Gétules et les Garamantes (nomades rencontrés plus tardivement). L’ensemble trouvant sa cohérence, à défaut d’unité, dans le commun apport anthropo-génétique fait à l’Homme de Mechta el Arbi pendant des milliers d‘années.Comptoirs phéniciens et Carthage

L’histoire des Berbères ne commence vraiment à être connue qu’à partir du moment où ils entrent en contact avec les Phéniciens, c’est-à-dire lors de la Seconde Guerre punique (-219 à -201). Entre la fondation de Carthage (IXème – VIIIème siècle av. J.-C. selon des historiens ou en -814 selon la légende) et ce moment, le flou persiste, si bien qu’on ne peut voir dans ses débuts qu’un prolongement de la protohistoire. Les sources anciennes sont trop imprécises, comportent de graves lacunes et la documentation archéologique fait défaut. Nonobstant, nous en savons suffisamment pour affirmer que les Berbères d’Afrique du Nord avaient développé une culture évoluée et qui leur était propre, notamment une langue originale parlée encore dans certaines contrées reculées de l’ensemble du Maghreb. Nous déduisons une structure sociale dans laquelle prévalaient les tribus (du latin tributes) fondées sur le patriarcat (comme sur tout le pourtour méditerranéen) et l’endogamie (encore très actuelle au Maghreb, contrairement à la France devenue exogamique).

Par contre, il est difficile d’affirmer quoi que ce soit sur l’organisation politique de ces tribus. Sans doute y eut-il très tôt des Etats pour administrer des groupements de communautés agricoles mais l’on ne sait rien de tel qui soit avéré avant le IVème siècle av. J.-C.. Dès le IIIème siècle, l’histoire est formelle : trois royaumes existent bel et bien ; à l’Ouest de l‘oued Moulouya (Maroc), celui des Maures dont on ne sait pas grand-chose avant Bocchus ; à l’Est de l’oued el Kebir et au contact de Carthage, celui des Numides massyles ; entre les deux, le royaume des Numides masaesyles.

LE ROYAUME DES MAURES :

A l’époque d’Hannibal, le royaume des Maures – Ce nom étant déjà mentionné lors des guerres puniques – s’étendait donc de l’Atlantique à la Mulucha (Oued Moulouya). Beaucoup plus tard, la Maurétanie empiètera sur l’Algérie jusqu’à l’Ampsaga (oued el Kebir). Cependant, il n’est pas rare de voir s’appliquer la définition latine, à savoir que nos Numides occidentaux deviennent d’un coup d’authentiques Maures. Encore bien plus tard, avec l’avènement de l’islam, le terme Maures englobera l’ensemble des Berbères et des Arabes, souvent confondus avec les Sarrasins (venus de Syrie, donc absolument pas arabes ?) dont-ils ne sont pourtant pas le synonyme.

LES ROYAUMES NUMIDES :

Medracen entre Batna et Aïn Kercha

Si vous cherchez dans une bonne encyclopédie ou dans un bon dictionnaire des explications sur les Berbères, les Numides, les Maures, les Gétules (un peu les oubliés de l’histoire) ou les Garamantes (totalement disparus ou Touaregs ?), vous ne trouverez pas grand-chose pour vous éclairer. Nous leur donnerons une origine libyenne mais sans plus.

 

Certains sites Internet donnent une image flouée en rejetant presque les Maures à l’océan, la Numidie couvrant l’intégralité de l’Afrique du Nord. En fait, le véritable cœur de la Numidie serait le territoire des Massyles mais je ne sais si c’est par pure convention. En tout cas, les frontières entre royaumes Masaesyles et Massyles ne cesseront de changer, tantôt à l’avantage des premiers (fin du IIIème siècle av. J.-C.), tantôt en faveur des seconds (première moitié du IIème siècle avant notre ère).

Par ailleurs, en tombant sur des sites prosélytes, vous risquez d’être très mal informés, l’idole Massinissa – Puissant roi berbère sur lequel je reviendrai plus tard – apportant la modernité à un peuple inculte ; car ce qu’a écrit Polybe, historien grec du IIème siècle av. J.-C., n’est pas totalement vrai, l’agriculture existait déjà dès la fin du néolithique. Tout au plus, les Phéniciens auraient introduit la charrue en métal qui remplaça plus tard la charrue de bois rudimentaire. L’ère Massinisenne créera toutefois un essor très significatif de l’agriculture numide. On sait l’élevage encore plus précoce (ovins, bovins, caprins) mais la culture du blé, de la fève, du pois chiche, des figues et des dattes, est attestée, est donc bien berbère avant Massinissa. Les Phéniciens auraient très certainement apporté l’olivier du Moyen-Orient.

Le royaume des Masaesyles :

Royaumes Maures et Numides

L’immense royaume du roi Syphax était-il totalement unifié ? Allait-il de l’oued Moulouya jusqu’au cap Bougaroun (à l’ouest de Skikda) comme l’écrivit Strabon ? Toujours est-il que nous ne connaissons bien qu’un seul roi, Siphax qu‘ont décrit grecs et latins (Polybe, Tite-Live, Appien d’Alexandrie surtout), ignorant par-là même son ascendance généalogique, contrairement à celle des dynasties massyles. Monnaie SyphaxDe la période précédant Syphax, il reste peut-être le fameux Medracen (IIIème siècle av. J.-C) situé entre Batna et Aïn M‘lila, aux confins du pays Gétule. Le territoire couvrait, c’est sûr, les deux tiers de l’Algérie actuelle ainsi qu’un frange marocaine et possédait deux capitales : Siga (Takembrit), capitale originelle et administrative située à l’Ouest d’Oran, près de l’embouchure de la Tafna, et Cirta (Constantine), à l’extrême Est de son royaume quand il eût conquis une partie du territoire des Massyles.

Car c’est en profitant d’une querelle entre princes massyles pour la succession du roi Capussa qu’il aurait écarté du pouvoir le jeune Massinissa (-205) et aurait annexé une bonne frange de son royaume, en faisant son ennemi juré. Nous y reviendrons car cela a orienté la Berbérie vers une progressive vassalisation, l’union des Numidies auraient été préférables…

Monnaie en bronze représentant SiphaxEn nous replaçant dans le contexte, les comptoirs phéniciens sis en bord de mer (Portus Divinis / Mers el Kebir, Yol / Cherchel et Saldae / Bejaïa) mais aussi à l’intérieur, comme le confirme la présence de ruines d’un centre commercial, près de Tiaret, indiquent des échanges importants avec l’Italie et l’Espagne. On pense que ces pôles commerciaux bénéficiaiten d’un statut d’extraterritorialité mais les sources textuelles font cruellement défaut. Monnaie à l'effigie de Vermina (Masaesyles)Les vestiges révèlent des importations d’amphores et de céramiques italiques, et de l’export de blé sans aucun doute, d’ivoire et de coquilles d’œufs d’autruches.

Les quelques fouilles faites autour de l’ancienne Siga (Takembrit) révèlent d’innombrables pièces de monnaie, de bronze et d’argent, à l’effigie de Siphax (barbu) et de son fils Vermina (imberbe) ; ce qui laisse supposer qu’on y battait monnaie et que Siga était bien la véritable capitale du royaume. Notons au passage que le revers des pièces montre toujours un cavalier sur une monture au galop. La cavalerie massaessyles était le point fort des armées de Siphax.

La seconde guerre punique se déroulait non loin de Siga puisque c’est en Ibérie méridionale toute proche que Romains et Carthaginois étaient à l’affrontement. Siphax ne pouvait facilement rester neutre dans ce conflit et il était conscient qu‘un déséquilibre des forces entre Rome et Carthage pourrait bien être fatal à son royaume. En -210 et bien qu‘engagé dans l‘alliance carthaginoise, il proposa de s’allier avec Rome afin de se défaire de la tutelle punique. Mais en -206, il était toujours allié de Carthage qu’il craignait plus que tout. Vae victis

SophonisbéC’est dans le but de s’assurer définitivement cette alliance que Carthage proposa à Siphax, déjà plusieurs fois père, un mariage avec la jeune et très belle Sophonisbé, fille d’Hasdrubal, un général carthaginois. La belle avait été promise à Massinissa avant que celui-ci ne soit évincé du pouvoir par Syphax. Allié de Carthage pour le meilleur et pour le pire, ce dernier choisit en définitive le mauvais côté : Scipion l’Africain sera supérieur aux armées alliées qu’il vainquit en -203 près de Cirta. Siphax, fait prisonnier par Masinissa qui tint enfin sa revanche, fut remis à Scipion qui venait de gagner la seconde guerre punique, et termina ses jours en exil en Italie. S’en sera quasiment fini du prestigieux royaume des Masaesyles… et d’une possibilité de freiner le rouleau compresseur romain.

La mort de SophonisbéMassinissa le Massyles entra en vainqueur dans Cirta, pardonna à Sophonisbé en l’épousant et après lui avoir promis de ne point la remettre aux Romains. Mais Scipion, pas d’accord, lui intima de lui la livrer comme prisonnière politique ; préférant la mort à la captivité, c’est en reine qu’elle mourut , une coupe de poison à la main ; scène reprise maintes fois par les peintres occidentaux.

Vestiges du tombeau de Beni Rhenane (Siga-Tachembrit)

Non loin de Takembrit (Siga), à Beni Rhenane, deux séries de fouilles (en 1960 et en 1977) ont permis de mettre à jour Tête sculptée portant diadème (tombeau de Ben Renane)le soubassement ainsi qu’une partie du premier niveau d’un monument qui ne pouvait être qu’un mausolée (dit mausolée-tour) destinée à une personnalité des plus importante (Siphax ou Vermina ?). Les pierres taillées qui jonchent le sol montrent que le bâtiment faisait trois étages, sans doute surmonté d’un pyramidion ou d’une sculpture magistrale selon quelques uns. On se réfère en partie au mausolée d’époque punique découvert à Sabratha en Libye. Si la politique archéologique s’améliore dans un proche futur, il est fort probable qu’un progrès considérable peut être fait pour reconstituer le puzzle de l’histoire des Masaesyles.

Syphax n’entrevoyait pas le rôle qu’aurait pu jouer son royaume en Stèle menhir d'Aïn Khanga (Sila - sud Constantine)Méditerranée occidentale, la partie était serrée : dans le cas où Rome perdait, Carthage l’aurait soumis un peu plus, ce qu’il ne supportait pas ; si Rome l’emportait, il devinait très bien le futur qui en découlerait, c’est-à-dire celui qui aura bien lieu avec la fin des guerres puniques. Le jeu des alliances avec les belligérants romains et/ou carthaginois, défavorable à Siphax, arrangera pour un bon moment son concurrent Massyles ; durant un demi-siècle, Massinissa le Berbère régnera en bon roi, apportant paix, progrès agricole et économique, de la Moulaya (au Maroc) aux frontières de ce qui reste alors de la colonie carthaginoise.

Pour mémoire, en -202, la victoire romaine à l’issue de la célèbre bataille de Zama (au Sud d’el Kef en Tunisie) entraîne pour l’ennemi (Hannibal) la perte de nombreux comptoirs puniques, notamment ceux d’Espagne, et une démilitarisation imposée par Rome.

Le royaume des Massyles :

On peut dire qu’en comparaison à l’histoire de la Numidie occidentale mal connue, celle de sa cousine orientale nous serait presque familière. Il faut tenir compte du fait qu’elle est plus proche du théâtre des opérations impérialiste de Rome et néanmoins en contact direct avec Carthage, dont le cœur économique et culturel bat encore pour quelques temps. L’influence hellénistique, on le verra, y était également encore plus forte qu’à l’Ouest.

Dynastie massyles

C’est vers -212 que Massinissa, le fils du roi massyles Gaïa, avait fait ses preuves d’excellent guerrier au côté des armées carthaginoises engagées contre Rome en Espagne. Il avait même joué un rôle dans la mort du père de Scipion l’Africain. Si vers -206/-205 Siphax penchait vers Carthage, Massinissa proposait déjà son aide à Rome au cas où celle-ci s’engageait sur le sol africain. A la mort de Gaïa, les rivalités entre prétendants au trône – Capussa, Lacumazes et Massinissa – avaient fini par pencher en faveur du dernier. Malheureusement, comme nous l’avons vu plus haut, Siphax avait profité de ce moment de vacance du pouvoir massyles pour en écarter Massinissa et, cela est moins sûr, pour annexer la région de Cirta (Constantine) qu’il aurait alors pris comme deuxième capitale.

Comprendre les guerres puniques

Toujours est-il que l’année -204 fût celle du débarquement romain sur les côtes tunisiennes -à Utique non loin de Carthage- mais aussi le moment de la conquête ou de la reconquête (?) de Cirta occupée par Siphax. Chose faite en -203. Pour avoir participé bravement à la bataille de Zama contre Hannibal (-202), Massinissa reçut de Scipion l’ensemble du royaume de son père Gaïa, ainsi que toutes les villes prises par Rome sur les terres carthaginoises ou masaesyles, ce qui agrandissait pas mal le minuscule territoire originel en doublant au minimum sa superficie.

Une petite précision quand même : avant que Carthage n’étendent, au IIIème siècle av. J.-C, son territoire en actuelle Tunisie, il est probable que celui-ci comprenait un des berceaux de la dynastie massyles. Dans tous les cas, les limites sud de la Massylie ne dépassaient pas la ligne Constantine – M’daourouch (Madaure).

Le règne du Grand Massinissa :

Après la défaite du général carthaginois Hasdrubal à Zama, Massinissa voyait donc son royaume s’agrandir à l’ouest et au sud. Tout son règne a consisté ensuite à reprendre à l’Est et au Sud-Est des territoires sur les Carthaginois qui ne pouvaient intervenir sans l’aval de Rome. Ce n’est qu’en -150 que Carthage, ne recevant jamais l’autorisation de se défendre, intervint, en vain puisque les Caryhaginois perdirent l’ultime bataille contre le Numide déjà âgé de Quatre-vingt-huit ans.

Guerres puniques

La troisième et dernière guerre punique allait éclater l’année suivante, qui allait voir se réaliser le célèbre citation delenda Carthago est de Caton l’Ancien. Est-ce à croire que Rome désirait couper l’herbe sous les pied de Massinissa qui rêvait d’unifier la quasi-totalité du Maghreb (Maurétanie exceptée) ? En aurait-il eu les moyens d’ailleurs ? le temps ? Il s’éteint à quatre-vingt-dix ans alors que la destruction de Carthage n’a pas encore eu lieu. Rome partagea le pouvoir royal entre ses trois fils légitimes ; à Micipsa l’administration et la capitale du royaume ; à Mastanabal la juridiction ; à Gulussa le commandement des armées.

Monnaie à l'effigie de MassinissaTous les écrits qui nous sont parvenus sur ces événements décrivent un roi charismatique. De haute taille, infatigable guerrier, exceptionnellement fort et vigoureux. Nous disposons de nombreuses pièces de monnaie frappées à son effigie qui le montrent fier, au port altier. Tout porte à croire qu’il disposait d’une grande autorité naturelle. A un point que ces pièces ont même été retrouvées hors Numidie, deux siècles après qu‘elles n‘aient plus cours et tellement usées par les manipulations qu’on pense qu’elles servaient à faire des vœux sur le compte du grand aguellid.

Massinissa selon Appien :

« Massinissa fut un homme à tous égards favorisé par la fortune, qui lui accorda de recouvrer le royaume de ses pères, dont les Carthaginois et Syphax l’avaient dépouillé, et de lui donner une très grande extension, depuis la Maurétanie, voisine de l’océan, jusqu’au royaume de Cyrène, vers le milieu du continent. Grand bronze à l'effigie de Massinissa (éléphant au revers)Elle lui permit aussi de mettre en culture un immense territoire alors que, dans l’ensemble, les Numides se nourrissaient de plantes sauvages, faute de pratiquer l’agriculture, de laisser à ses héritiers de grands trésors ainsi qu’une nombreuse armée bien entraînée et de régler leur compte à ses ennemis : de sa propre main il captura Syphax et il provoqua la ruine de Carthage, à bout de forces quand il l’abandonna aux Romains. Physiquement, c’était un homme de haute taille, plein d’une grande vigueur, même dans son extrême vieillesse, et qui jusqu’à sa mort prit part aux combats, montant à cheval sans l’aide d’un écuyer. Voici la meilleure preuve que je donnerais de sa vigueur : alors que des enfants lui naissaient et lui mouraient en grand nombre, il n’en avait jamais moins de dix en vie et il laissa, à quatre-vingt-dix ans, un enfant de quatre ans ! » Appien, Histoire romaine, VIII, Le livre africain.

Amphore de Rhodes trouvée dans la Souma el KhroubLes cinquante années de règne de Massinissa ont été marquées par un développement inouï de l’agriculture, il faut le reconnaitre. Massinissa avait mis au point un système de grands domaines royaux produisant à grande échelle le blé traditionnel des Berbères ainsi que la vigne actuelle que les Phéniciens avaient implanté au détriment de la vigne sauvage. A notre connaissance, point d’interdit strict sur la consommation de vin en Numidie ; seule Carthage semblait devoir se restreindre. Cette économie florissante enrichit notablement l’Afrique du Nord dont le vaste territoire recèle quantité de cette monnaie massyles ; le troc a sans doute reculé et les villes se sont agrandies (Cirta/Constantine, Madauros/M’daourouch, Thubursicum/Khamissa, Thibilis/Announa, Thagaste/Souk Ahras…) et certainement multipliées. La Numidie s’est peu à peu transformée en grenier à blé de Rome en pleine expansion, blé exporté jusqu’en Grèce et ses îles. L’ivoire de Gétulie était célèbre dans l’Antiquité.

Médaillon en argent doré représentant Poseïdon (Souma el Khroub)Les relations entre la Numidie et le monde helléniste apparaissent comme une sorte de jumelage culturel, économique, artistique… au point qu’une importante colonie grecque s’installa très tôt à Cirta. Les successeurs de Massinissa ont poursuivi l’œuvre du grand homme et, comme le disait l’historien Stéphane Gsell : au second siècle et même au milieu du premier, la Numidie fit plus de progrès sous ses rois que la province sous le gouvernement de la République romaine.

Souma (la tour) du KhroubNous ne savons pas où fut enterrée la dépouille de Massinissa. Il existe bien un mausolée-tour, la Souma, en très mauvais état près du Khroub, à une quinzaine de kilomètres au Sud de Constantine, et qui était autrefois attribué à Massinissa ; cependant, les datations restant incertaines, un dépôt de vin contenu dans des amphores oblige à reculer la date jusqu’à Micipsa son fils. Mausolée-tour théorique (Souma d'el Khroub et alter)On le compare au mausolée de Dougga en Tunisie et, comme lui, il a été bâti par des artisans locaux sous la férule d’un architecte numide. Mausolée lybico-punique à DouggaLes restes, parsemés tout autour, trahissent encore l’influence grecque. Une fouille bâclée et datant de la première guerre mondiale avait vaguement mis à jour du mobilier funéraire sans pousser au-delà les investigations. Une équipe d’archéologues allemands a repris les travaux et a révélé un véritable trésor archéologique : des armes, les fragments d’une côte de maille, un heaume conique de tradition anatolienne, un écusson figurant le dieu Poséidon…

Mausolée tour La Souma d'el Khroub

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