Royaume vandale, principautés maures et reconquête byzantine

Repères de lecture : Saint-Augustin meurt en 430 alors que l’invasion de l’Afrique du Nord par les Germains nommés Vandales a à peine commencé. Ce peuple originaire de la Baltique instaurera en quelques décennies un royaume comprenant la Numidie, la Proconsulaire, la Byzacène, ainsi que les îles de la  Méditerranée occidentale (Sardaigne, Corse, Sicile et Baléares). Prenant place dans une petite période du calendrier historique de l’Algérie, ce royaume tiendra à peine plus d’un siècle et ne laissera que très peu de traces. Sa disparition en 533 marque la reconquête byzantine du Maghreb, avec l’influence artistique et culturelle que l’on sait. Entre temps, les Berbères s’affranchissent peu à peu des différents occupants, formant ici et là des royaumes (ou principautés) indépendants. La célèbre expédition de Oqba Ibn Nafâ mettra fin à la présence byzantine vers 670. Une aube nouvelle se lèvera qui fera passer le pays de l’Antiquité au Moyen-âge, du christianisme à l’islam, mais c’est une autre grande histoire.

Le royaume vandale d’Afrique du Nord (429- 533)

Bien installés en Bétique (la future Andalousie – (V)andalousie ?) depuis 419 (et même avant puisque, depuis  407, ils commettent des incartades ravageuses en Tingitane), les Vandales commencèrent à lorgner sérieusement du côté oriental de l’Afrique du Nord, réputée pour ses richesses, en 428. Genséric, leur roi, décida donc de passer à l’action – une invasion de plus – en entraînant avec lui environ 80000 hommes et femmes de tous âges, dont 15000 à 20000 guerriers, la plupart Vandales, d’autres étant Suèves ou Alains (autres peuples germaniques envahisseurs). Les Colonnes d’Hercule, plus tard renommées “Détroit de Gibraltar (Djabal Tariq)”, furent franchies en 429, et le débarquement dut avoir lieu sur les plages de Tanger. De là, la troupe de Germains entreprit sa longue marche vers la Proconsulaire, région des plus riches s’il en est une. L’histoire dit que Genséric aurait été auparavant mandé, afin de lui venir militairement en aide, dès 427, par Boniface, le dernier général romain d’Afrique, pressé de s’affranchir de Rome (cour de Ravenne) et de créer une principauté indépendante dont il aurait été le monarque. Toujours est-il qu’il n’y aurait eu aucune suite à cette demande. En fait, Genséric pensait déjà fortement – son ambition devait être grande – à s’emparer du grenier à blé des Romains, soit la partie orientale comprenant la Numidie et la Proconsulaire. Au cours de l’année 429, La horde des Barbares avait déjà atteint Altava (Ouled Mimoun, entre Tlemcen et Sidi Bel Abbes) ; elle ne rencontra quasiment pas de résistance, l’armée romaine était divisée par des querelles internes. De plus, le gros des troupes romaines se trouvait sur le lime méridional, il leur était donc difficile de venir immédiatement contrer l’invasion qui se faisait plus au Nord. Du côté des ruraux, peu ou prou de résistance, peut-être bien le contraire tant Maures et Numides désiraient voir mettre un terme à l’occupation romaine qui n’avait que trop duré. Seuls les notables avaient quelque chose à perdre dans cette invasion soudaine. Lorsque l’armée de Boniface arriva enfin au contact des Vandales en 430, elle perdit la bataille entre Calama (Guelma) et Hippone (Annaba), Boniface pourra trouver refuge dans cette dernière. Il y vit un Augustin bien malade, mais haranguant tant bien que mal les citadins pour organiser la défense de la cité.  Jusque-là, toute ville s’étant trouvée sur le chemin des envahisseurs était tombée facilement, ou contournée. Le siège que firent les Germains à Hippone dura plusieurs mois, mais Augustin n’en connaîtra pas l’issue puisqu’il mourra peu de temps après son début, vers la fin du mois d’août 430. Selon Mahfoud Kaddache, ce siège aurait duré jusqu’à quatorze mois avant que la ville ne tombe entre les mains de Genséric. La réputation de ce peuple du Nord de l’Europe, qui a laissé son nom pour qualifier la destruction et le pillage, systématiques, allait marquer toute la région ; nombreux sont les écrits décrivant les méthodes employées par ces avides guerriers. Ceux de Possidius Calama relatent en effets des actes d’une infâme cruauté (pillages, massacres, torture, viols…). Mais quelle invasion n’a pas commis de violence ? Villes en ruine, chasse aux prêtres catholiques autant que donatistes, meurtres en séries… les Romains en avaient fait autant ! Lorsque Genséric s’imposera enfin, «il ne touchera pas aux paysans, source de labeur, de richesse et d’impôt», comme le souligne Mahfoud Kaddache. Par contre, terres et trésors, appartenant aux notables ou aux catholiques aisés, seront confisqués. Des églises, en Tunisie surtout, se convertiront par la force des choses à la religion des Vandales : l’arianisme, quand la plupart entrera en résistance, souvent vainement ou au prix de souffrances infligées par les nouveaux maîtres. Rome, vaincue une première fois en 435, proposa à Genséric et sous l’autorité de Valentinien III, de signer un traité de paix (Traité de Ravenne ou d’Hippone) qui lui accordait la Maurétanie sitifienne ainsi que la majeure partie de la Numidie (Nord). Les Vandales acceptèrent de se mettre au service de l’Empire alors en pleine décadence, ils le firent même au titre de “fédérés”. Ne perdant pas le sens des affaires, Rome avait en tête de leur faire payer un impôt pour l’exploitation de ce premier territoire royal.

Saldæ (Bejaïa), qui était provisoirement devenue capitale du royaume vandale, céda la place à Hippone (Annaba) dès 437. A en croire la suite de l’histoire, Genséric ne se satisfit pas de cette maigre conquête. En 439, il rompait la paix pour s’attaquer à la Proconsulaire, encore tenue par les Romains. Ceux-ci subirent alors de nombreux revers militaires et, dès les premiers assauts, Carthage fut occupée. Mais c’est seulement plusieurs années plus tard, en 442, que sera signé un second traité, inversant quelque peu les territoires respectifs des Romains et des Vandales de Genséric. En effet, Ces derniers s’accaparaient la majeure partie de la Numidie, la Proconsulaire, la Byzacène ainsi que la Tripolitaine, alors que les Romains étaient renvoyés vers les Maurétanies qui, visiblement, n’intéressaient pas vraiment les Germains. Mais attendons pour voir.

En cette période où l’Empire d’Occident était en train de vaciller, Genséric ne mit pas longtemps à contrôler, au moins partiellement, les Maurétanies, sitifienne et Césaréenne. Des groupes armés y commirent d’abord des raids meurtriers, avant d’en chasser les Romains encore plus vers l’Ouest et vers le Sud. En 455 (mort de Valentinien III), après avoir saccagé Rome et envahi l’ensemble des îles méditerranéennes occidentales, les Vandales occupaient un vaste territoire en Afrique. En 468, une première tentative byzantine de récupération des territoires perdus par les Romains d’Occident échoua devant la puissante flotte vandale. Signalons aussi qu’en 476, Odoacre, chef des Skires et des Hérules, mettait fin à 1229 années d’Empire romain sur l’Occident, en déposant son dernier empereur, le jeune Romulus Augustus qui n’aura régné que dix mois. Genséric  meurt en 477,  son fils aîné Hunéric héritera de la couronne. Cette année marque la fin de l’expansion vandale et le début de dissensions internes. Ce début de règne sera entaché (de 477 à 484) par une terrible répression à l’endroit de ceux qui osèrent se rebeller contre le pouvoir. D’après les chroniques de l’évêque Victor de Vita, des milliers de clercs catholiques furent déportés dans le Hodna. Il faut savoir qu’en 454, Genséric s’était montré plus tolérant puisqu’il avait fait élire Deogratias, évêque catholique, comme prélat de Carthage ; à la mort du roi, les persécutions avaient repris de plus belle.

Les Vandales n’entretenaient que quelques garnisons et avaient peu de relations avec les autochtones. Le pays s’organisa en conservant une part de la législation romaine en cours, de nouvelles règles, propres aux Germains, s’y ajoutant. Les juridictions étaient séparées, les Romains devant respecter leurs propres lois tandis que les Vandales ne pouvaient être jugés que par des juges vandales, devant des tribunaux spéciaux. Notons au passage ce qu’il faut prendre pour un signe de puissance montante, les Vandales ont battu monnaie. L’exploitation des domaines impériaux, rapidement confisqués, avaient été confiés à des fermiers ; des intendants les administraient pour le compte du roi. L’aristocratie romaine s’est ainsi vue privée de tous ses biens, les nobles ayant été déchus au rang de simples quidam. L’impôt était levé sur les terres privées et conservées par des Romano-africains. En se qui concerne l’Église, elle subissait les foudres des ariens (disciples d’Arius, violents prosélytes) et ne pouvait que tenter de résister. La chasse aux évêques récalcitrants était rude (90 morts chez les catholiques en 2 ans), et c’est en 484 que Hunéric décida de mettre un terme à la présence des catholiques et des donatistes en imposant un grand concile unificateur à Carthage. 406 prélats répondirent à l’appel, accourant des Maurétanies, de Numidie, de Proconsulaire et d’ailleurs, pensant pouvoir faire entendre leur cause. Peine perdue puisque il leur était donné ordre de se convertir à l’arianisme, pour éviter l’exil (cas des Numides), ou bien pire (cas des Proconsulaires). On sévit par une série de confiscation des biens ecclésiastiques. Quelques temps au moins, des catholiques ont abjuré pour épouser, en apparence, la doctrine des Germains. Le temps des Vandales terminé, le catholicisme retrouvera son rang de religion principale, ce jusqu’à l’arrivée des Arabes. De toutes façons, la grande majorité des citadins n’avait jamais abandonné la foi catholique romaine et apostolique. C’est aussi en 484 que quelques petites tribus berbères résiduelles de l’Aurès et des Némenchas, sans doute converties partiellement au christianisme, se soulevèrent de manière mémorable. Les Vandales eurent beaucoup de mal à en contenir les assauts, conduits sur les grandes exploitations et les anciennes cités romanisées. De succès en succès, les Maures installaient de grandes principautés dégagées de l’emprise romaine ou vandale. La mieux connue, et sans doute aussi la plus puissante d’entre-elles, était celle des Aurès que Mastiès dirigeait au titre d’Imperator chrétien local. Lorsque les Byzantins débarquèrent en Afrique du Nord, les Vandales n’exerçaient déjà plus aucune influence en Numidie occidentale, d’autant moins dans les Maurétanies. De 523 à 530 sous Hildéric, le royaume connut une plus grande tolérance, la vie avait pris un autre cours, même pour les derniers Vandales. Voici ce que dit d’eux Procope, une fois qu’ils eurent goûté à la civilisation : « De toutes les nations que je connais, celle des Vandales est la plus efféminée ; du jour où ils ont occupé l’Afrique, ils ont pris l’habitude de bains journaliers et ont fourni leur table de tout ce que la terre et la mer offrent de plus délicat. Ils sont couverts de bijoux d’or et de vêtements de soie, ils ont fait leurs délices du théâtre, de l’hippodrome, des autres plaisirs de même sorte, et surtout de la chasse ; ils se sont complus aux danses et aux mimes, à la musique et aux spectacles, à tout ce qui peut charmer les yeux ou les oreilles. Ils habitaient pour la plupart de magnifiques villas toutes environnées d’arbres et d’eau courante ; ils passaient le temps en grands festins et se passionnaient pour le plaisir de l’amour ». C’est bien connu, le civilisé n’aime plus faire la guerre.

Lorsque les Grecs de Byzance s’attaquèrent aux Vandales pour les déloger complètement des lieux, ils ne mirent pas longtemps à détruire leur royaume (534), mais ils ne purent reconquérir les Maurétanies, sinon à occuper quelques villes côtières comme Cherchell ou Rusguniae (Tamensouft), l’ensemble du territoire ayant été regagné par les Maures indépendantistes. Quant à eux, les Vandales furent en partie exilés, en partie éliminés, les quelques rescapés s’étant ensuite fondus dans la population locale, notamment en Kabylie. L’occupation vandale en Afrique du Nord n’aura duré qu’un tout petit siècle ; elle n’aura en rien marqué les Maurétanies, leur influence sera minime en Numidie, où l’on ne retrouve que peu de traces de leur passage. Les Tunisiens ont eu plus de chance, car l’empreinte germanique aura été bien plus forte dans l’ancienne Proconsulaire. Cependant, les Vandales n’ont rien bâti et on ne retrouve aucune construction religieuse ou civile à leur attribuer. Des épitaphes ainsi que des funéraires  à noms germaniques subsistent tout de même (Tipasa, Tebessa) ; des tablettes de bois portant des inscriptions concernant des actes de propriété (tablettes d’Albertini) ont également été retrouvées. Il n’y aurait pas eu, d’après Serge Lancel, de véritable peuplement vandale dans la partie algérienne de leur royaume, mais seulement sur la frange qui borde la Tunisie.

Les principautés (ou royaumes) maures indépendantes

C’est à partir du milieu du Ve siècle que les premières principautés maures, affranchies du pouvoir romain, virent le jour.  Chacune était administrée par un chef, héritier d’une aristocratie berbère romanisée, voire christianisée. On n’en était pas aux premières rébellions ; bien plus avant si l’on s’en souvient, deuxième moitié du IVe siècle, la révolte des fils de Nubel contre Rome, qui avait semblé donner le La d’une reconquête au moins partielle du territoire Nord-africain, s’était terminée par un fiasco. Mais, peu à peu, la quarantaine de tribus maures qu’avait cité Ptolémée au IIe siècle saurait se fédérer pour ne former, avant que les Arabes n’arrivent, qu’une petite huitaine de royaumes indépendants, sept pour ce qui concerne le territoire de l’actuelle Algérie. En ce qui concerne les Vandales, les Maures, qui au début en avaient eu bonne impression parce qu’ils les voyaient comme des libérateurs potentiels, ne soutinrent plus, à partir de 485, les Germains d’Hunéric, bien au contraire. L’histoire de ces royaumes indépendants est fort mal connue et nous n’avons que peu de vestiges de ce monde-là : quelques inscriptions, peu de récits et d’écrits rapportés par les historiens ou les géographes de l’époque, mais quand même plusieurs mausolées (Djeddars) typiquement berbères, malheureusement pillés et quelque peu saccagés ; des preuves, aussi, de différents bâtis effectués par les autochtones déjà affranchis depuis 455 (nouvelles églises d’Ala Miliaria – lieu-dit Benian au Sud-Est de Mascara -, de Castellum Tingitanum – El Asnam – ; basilique de Rusguniæ – Bordj Tamenfoust, ex-Cap Matifou – restaurée…).

Les théories s’affrontent et il est difficile d’en rendre une plus crédible qu’une ‘autre. En gros, il y a la version de Mahfoud Kaddache (historien algérien) contre celles des autres (historiens occidentaux). D’après Kaddache, il n’y aurait eu que deux sortes d’habitants dans cette Algérie de fin d’Antiquité : les Romani et les Mauri, les Romains et les Maures. Je le cite : «le Maure est le Berbère identifié à la vie tribale et resté Africain ; ni le bilinguisme, ni même la conversion n’avaient réussi à faire de lui un Romain». On pourrait donc penser qu’aucun mélange ethnique se soit fait. Pour Gilbert Meynier et Serge Lancel, il est vrai qu’à l’arrivée des Vandales, on commença à échapper à la romanité. Dans les villes reconquises par le Maures, cités dont la vie s’est poursuivie – jusqu’à l’arrivée des Arabes – malgré la dé-romanisation, le latin avait évolué en se créolisant (il s’est vu truffé de mots berbères), l’écriture est devenue cursive comme elle le sera dans le Moyen-Âge européen ; ce latin dénaturé préfigurait alors les futures langues romanes qui allaient émerger ensuite au Moyen-Âge, un peu partout en Occident. Les noms employés redeviennent typiquement berbères, des inscriptions en témoignent (Ingmena, Masviginus, Iider…). C’est l’avènement de l’islam qui, finalement, bloquera l’évolution de la vie urbaine vers la modernité, et qui empêchera de s’épanouir cette civilisation berbéro-romaine originale. M. Kaddache reconnaît cependant que la tradition romaine était encore d’usage pour ce qui était de régir et d’administrer de tels royaumes (procurateur, préfet, rex, imperator), et que le christianisme y avait été fidèlement conservé en de nombreux endroits (beaucoup de rois maures furent chrétiens, et des textes mentionnent plusieurs conciles maurétaniens, en 425 et 646). A cette époque tardive, il semblerait que la paix religieuse et la tolérance régnaient entre païens des origines, juifs et chrétiens. Durant donc environ deux siècles, la Maurétanie césaréenne, qui a en grande partie échappée à la domination vandale et, plus tard, à celle des Byzantins, connut une ère de symbiose réussie entre Mauri et Romani ; Il n’y eut par contre pratiquement aucun contact entre les Maures et les Byzantins, pas plus qu’avec les Vandales. Les rapports entre les plaines et les montagnes furent petit à petit restaurés, l’insécurité ne pouvait que reculer. M. Kaddache aurait une vision trop favorable à l’identité nationale que les Algériens se font d’eux-mêmes : la fin de Rome en Algérie signifie pour lui le retour à la pure tradition des ancêtres, comme nous en ont donné l’exemple, Massinissa et Jugurtha. Je le cite une fois de plus : «l’Afrique romaine finissait, l’Afrique berbère commençait». Pour répondre à Kaddache, on peut se fier à l’historien et archéologue Paul-Albert Février lorsqu’il estime que «les Romani étaient peut-être des Romano-africains de la région, intégrés dans l’Empire depuis l’an 39 ; que les Mauri représentaient des populations tribales d’en deçà du lime, qui n’avaient jamais été intégrées dans l’Empire», ce qui me semble plus vraisemblable.

L’histoire de ces royaumes maures indépendants reste purement hypothétique et plusieurs versions nous ont été données. Il semble certain que la reconquête s’est faite en tache d’huile, de Tanger à Cherchell. On s’en tiendra à quelques éléments en notre possession :

♦ Inscription datant de 508, retrouvée à Altava (Ouled Mimoun), ville fortifiée par les Berbères de l’époque, dans l’Ouest algérien. Elle rend hommage à un roi maure nommé Masuna, qui aurait régné sur une petite région proche de la frontière entre les actuels Maroc et Algérie. Cette épigraphe fait de ce personnage le “roi des peuples maures et des Romains”, en latin dégradé : “Rex gent(ium) Maur(orum) et Roman(orum)”. On retrouve, dans la région, des inscriptions latines tardives (599 pour Altava, 651 pour Tlemcen). Le royaume d’Altava serait le plus ancien de tous.

Cette inscription complète disait à peu près cela : « Pour le salut et la sauvegarde de Masuna, roi de la nation des Maures et des Romains, forteresse édifiée par Masgivin, préfet de Safar, et Iider, procurateur de Castra Severiana, établie à Altava par Masuna »

♦ Soupçons concernant un éventuel royaume de l’Ouarsenis, avec les fameux Djeddars (mausolées princiers ou royaux) de la région de Tiaret (fouilles entreprises par Fatima Kadra). Deux brefs passages en parlent dans les écrits de Procope, citant un grand roi nommé Mastigas (ou Mastinas), qui aurait régné sur la Maurétanie Césaréenne, toute entière si l’on excepte Cesarea (Cherchell) et d’autres villes portuaires.

Situés à 200 km au Sud-Ouest de Tipasa, dans la région de Frenda, les treize djeddars, dont on ne sait s’ils étaient uniquement réservés aux rois défunts ou aussi à d’autres dignitaires berbères, tous en partie christianisés, font penser aux anciennes bazinas d’autrefois. Cependant, alors que les anciennes sépultures étaient de base circulaire, celles-ci ont des fondations quadrangulaires. Serge Lancel distingue deux nécropoles, l’une datant de la fin du Ve siècle, l’autre, du début du VIIe siècle. Elles sont surmontées d’un dôme pyramidal et entouré d’une ou de plusieurs enceintes faites de pierres. En leur noyau central se trouve une fosse funéraire entourée de galeries et de sortes de chambres (chapelles, sépultures associées, déambulatoires). Les décors en bas-reliefs sont rares et représentent des scènes de chasse, des animaux, ainsi que des symboles chrétiens dans le plus ancien des mausolées (rosaces à six pétales, étoiles, chevrons et colombes entourant un calice…) ; certaines représentations rappellent l’esthétique berbère de la préhistoire (bovins, chevaux, antilopes bubales, lions, autruches…). Malheureusement, pas un seul djeddar n’a échappé aux pillards, ce qui laisse peu d’indices aux archéologues pour pouvoir les dater avec précision et en connaître l’occupant ; l’on sait qu’ils ont été construit dans une fourchette de deux siècles à peu près. Les fouilles ont été effectuées par Fatima Kadra, mais on n’a pas réussi à prouver que la dépouille de Masuna a bien été placé dans une de ces imposantes tombes.

♦ Procope mentionne également l’existence d’un royaume contemporain à celui du précédent, dans l’Hodna, au Sud de la Maurétanie sitifienne, et administré par Ortaïas, ennemi juré de Mastigas, qui (selon Kaddache), en s’alliant au roi des Aurès, Iaudas, aurait réussi à s’emparer de l’Hodna. Mentionnons Vartaia, prince maure du Hodna, vers le milieu du VIe siècle.

♦ Le royaume des Aurès aurait été dirigé, avant Iaudas, par un autre grand chef, Masties, qui s’était lui-même qualifié de dux puis d’imperator. Il avait régné lui aussi sur les Maures et les Romains, et était chrétien.

♦ Non loin de Bechar, sur les bords de l’oued Guir, marquant la frontière avec le Maroc, les fouilles menées par Gabriel Camps attestent de l’impact du christianisme dans le désert du Sahara (stèle de Djorf Torba, VIe siècle).

♦ Plus au Sud encore, à Abalessa située sur les contreforts du Hoggar, se trouve un tombeau étonnant ; serait-ce celui de la princesse saharienne Tin Hinan ? Nul ne le sait encore. Le squelette, parfaitement conservé, est celui d’une femme de haute stature, au bassin étroit, et affligée d’une remarquable arthrose. Associé à la défunte, on a retrouvé un véritable trésor d’or et d’argent qui, par chance, avait échappé aux habituels pillards de tombes. Il est exposé au musée du Bardo à Alger. La sépulture est contemporaine d’Augustin de Thagaste et de Nubel (IVe siècle); vu le mobilier et le décor, elle se situe au carrefour des arts nigérien et gréco-romain ! S’il s’agit de Tin Hinan, on pense d’elle qu’elle n’était pas chrétienne, contrairement à ce qui a été dit un peu partout.

La reconquête byzantine

Cela faisait longtemps déjà que les Byzantins cherchaient à déloger les Vandales des anciens territoires que ces derniers avaient peu à peu soufflé à Rome, sur la Méditerranée occidentale. Plusieurs tentatives de reconquête avaient échoué : en 648 et en 470 notamment (expéditions envoyées sous Léon 1er), deux défaites mémorables que  les Germains infligèrent aux généraux de l’Empire d’Orient, grâce à leur puissante flotte et à leurs guerriers encore unis. En réalité, le gros de l’armée byzantine était occupée, en Asie mineure, dans sa résistance contre les Perses sassanides, en guerre contre l’Empire depuis le début du Ve siècle. Un traité de paix fut alors signé entre Khosro Ier, le roi perse du moment, et Justinien, l’empereur de Byzance de 527 à 565 ; ce dernier, bien décidé à en découdre avec les barbares, du côté de l’Afrique et de la Sicile, organisait déjà sa future campagne militaire. La trêve, de brève durée en réalité, allait enfin permettre un engagement militaire sans pareil contre les occupants Vandales, en 533, au prétexte que leur roi, Gélimer, venait de déposer Hunéric à qui étaient reprochées ses défaites contre les Maures, sa trop grande tolérance envers les catholiques, ainsi que son alliance avec l’empereur. Les meilleurs généraux byzantins, Bélisaire et Solomon, épaulés plus tard par un excellent lieutenant, Jean Troglita, furent envoyés vers l’Afrique du Nord. Quand la flotte byzantine – un important corps expéditionnaire de 16000 hommes -, dotée de 500 navires de guerre et convoyée par 92 croisières, approcha les côtes tunisiennes, elle ne rencontra quasiment pas de résistance ; on allait même trouver des soldats vandales mal préparés, une armée très réduite en nombre et une marine complètement inefficace. C’était l’été 533. Les 200000 Germains, un peu amollis depuis qu’ils avaient goûté aux plaisirs de la civilisation, avaient perdu en partie leurs vertus guerrières, mais, surtout, étaient divisés en deux groupes qui s’opposaient, notamment en Sardaigne, les uns étant restés loyaux envers Hunéric, les autres ayant pris parti pour Gélimer. Byzance en profita donc. Le débarquement eut lieu près de Sousse, au Sud d’Hadrumetum, en Byzacène. Première victoire byzantine, les troupes vandales furent défaites. La longue marche sur Carthage fut immédiatement entreprise, rendue aisée par le laisser-faire des tribus maures, qui voyaient dans les militaires byzantins des bienfaiteurs, et l’espoir suscité chez les catholiques et les aristocrates romains, encore sous emprise vandale. Le pillage fut d’ailleurs interdit tout au long du parcours, afin de rassurer les populations autochtones. Une seconde victoire sur les troupes vandales de Gélimer eut lieu à l’Ad Decimum (13 septembre 533), la suivante et dernière (bataille de Tricameron du 15 décembre 533) précipitera le royaume germain vers sa fin. C’est seulement en mars 434 que Gélimer se rendit ; il sera fait prisonnier, puis envoyé en exil en Asie mineure. Bélisaire ne se gênera pas pour spolier immédiatement les barbares de tous leurs biens. Le royaume de Genséric à jamais perdu, les Vandales survivants de l’hécatombe s’éparpillèrent en partie dans les campagnes de Numidie, d’autres furent tout simplement déportés et vendus comme esclaves.

Mais, comme le dit Gilbert Meynier : « le byzantin n’était pas, aux yeux des (Nord-)Africains, une autorité bienfaisante et populaire », ce qui fait qu’en 534, les Berbères attaquèrent les postes-frontière du Sud-Est, en Byzacène, la révolte s’étendant jusqu’en Numidie. En Byzacène, les armées grecques, bien qu’en nombre réduit et peu mobiles à cause leur matériel lourd, l’emportèrent facilement. Ailleurs et pour cette même raison, la tactique berbère de type guérilla obligea Solomon à battre en retraite dans les Aurès. En 536, profitant de mutineries au sein du corps expéditionnaire byzantin, les Maures firent encore reculer le grand général. En 539, une deuxième expédition romaine s’aventura à nouveau dans les Aurès. Le roi maure, Iaudas, blessé, dut se réfugier en Maurétanie. C’était une grande victoire pour Solomon qui soumettait enfin des tribus de l’Hodna et de la région de Sitif (Sétif) ; mais, en 544, il fut battu lors d’une nouvelle bataille, fatidique puisqu’il y perdit la vie, près de Théveste (Tebessa). Byzance, qui cherchait coûte que coûte à refouler les Maures vers le Sud et vers les Maurétanies, entretint cette guerre jusqu’à ce qu’un compromis soit trouvé entre Byzantins et Maures, en 548. De nombreuses forteresses et des petits fortins virent le jour, côté byzantin, qui tentaient de séparer les deux peuples et de protéger ce qui pouvait encore l’être (Aurès, Nemenchas, Sitifienne, Proconsulaire…). Des révoltes maures eurent bien lieu, de 563 à 565 et de  569 à 578, mais, si elles l’entravaient certainement, elles n’empêchèrent pas l’épanouissement de la civilisation byzantine en Algérie orientale, civilisation que Justinien 1er allait porter à son apogée. Il n’y eut pas cependant de continuum entre l’Empire romain d’Occident et celui d’Orient. Ce n’est qu’en théorie que Justinien restaura l’ordre ancien, avec ses divisions territoriales d’avant l’invasion vandale.

Le compromis de 548 redonnait un semblant de pouvoir aux Byzantins qui rétablissaient les normes en vigueur du temps de la grande Rome. Les cadres administratifs et législatifs anciens furent ainsi restaurés. L’Église catholique, largement favorisée et même privilégiée sous Justinien, vit aussi le diocèse d’Afrique réorganisé en sept provinces. Les arianistes furent tout simplement persécutés, tout comme les donatistes qui n’avaient pas complètement disparu de la scène religieuse, et les juifs, contraints à leur conversion au catholicisme ; cela alla de paire avec la reprise forcenée de l’évangélisation dans les terroirs. Le pouvoir militaire fut rendu à des chefs de province, les duxnommés par les autorités byzantines. Côté future Algérie, ces chefs, commandant chacun une armée d’Afrique, étaient intallés, l’un à Cæsarea (Cæsarea/Cherchell pour la Césaréenne), l’autre à Contantine (ancienne Cirta pour la Numidie). Ils nommaient eux-mêmes de plus petits chefs qui agissaient comme des præsides, à la romaine, dans les tribus fédérées. En devenant vassal, le dux recevait comme insignes le bâton et le diadème d’argent, un manteau blanc et des chaussures relevées d’ornement en or. Ils recevaient également de l’Empire un subside en échange d’un service militaire obligatoire pour leurs sujets mâles. Chaque tribu envoyait donc, sans sourciller, ses foederati ou ses gentilles. En Maurétanie sitifienne, Sitif (Sétif) fut seulement occupée en place forte. Mais, loin de faire confiance entièrement à ces futurs chefs déjà programmés, qui seront – s’ils ne l’étaient pas déjà – en partie vassalisés et christianisés, et comme pour faire barrage aux Berbères non fédérés – ceux qui refuseraient de faire à nouveau allégeance aux Rûms -, Solomon avait pris les devants en faisant lever de puissantes murailles autour des cités bordant le nouveau lime (Théveste/Tebessa, Thelepte/Feriana, Madauros/M’daourouch, Thamugadi/Timgad, Tipasa/Tiffech, Tigisis/Aïn el Bordj), et en faisant bâtir ou renforcer de nombreuses autres citadelles (Thagora/Thagora, Gadiaufala/Ksar Sbahi, Ad Centenarium, Tigisis/Teghzeh, Vegesala/Ksar el Kelb, Cedia/Oum Kif, Masula/Khenchella…). D’autres places avaient été munies de fortins (Choba/Ziama, Milev/Mila…). Il faut bien comprendre que la frontière nouvellement établie par les Byzantins avait bien rétréci depuis la chute de Rome, surtout depuis que les Maures avaient osé attaquer certaines cités, en faisant intervenir au moins trente mille cavaliers (Lambæsis/Lambèse-Tazoult, Diana veteranorum/Aïn Zana, Timgad et Bagaï/Ksar Baghaï…). Jamais le faste romain de l’apogée impérial ne fut retrouvé, tous les moyens allaient maintenant à l’action militaire. De la Sitifienne à la Tingitane, les Byzantins occupèrent quand même quelques ports (Iomnium/Tigzirt, Igilgili/Djidjelli, Saldæ/Bejaïa, Rusippisir/Azeffoun, Russucuru/Dellys, Rusguniæ/Bordj el Bahri, Tipasa/Tifech, Gunugu/Gouraya, Cæsarea/Cherchell). Les années passèrent qui usèrent le pouvoir, à force de luttes épuisantes et coûteuses contre les tribus indigènes non soumises, et qui le minèrent peu à peu de l’intérieur, à cause de querelles religieuses et théologiques interminables, comme par exemple dans l’affaire des Trois chapitres, lors du grand schisme monophysite. Un terrible malaise s’était installé et persistait, malgré les règlements de compte qui avaient eu lieu lors du deuxième concile de Constantinople. Les persécutions étaient souvent plutôt contre-productives, les fuyards arrivaient à s’échapper et se réfugiaient parmi les Maures eux-mêmes : de nombreuses conversions au judaïsme ont certainement eu cours, comme dans le Sud tunisien par exemple.

L’Empire, devenu instable, est fatigué et fragilisé ; le pouvoir central n’a plus d’effet sur les fonctionnaires qui n’obéissent plus ; les subsides ne sont plus versés. Les armées byzantines du VIIe siècle ne sauront contenir l’invasion arabe qui aura lieu en 642, par la Lybie pentapole ; elles ne pourront faire mieux quand les nouveaux venus arriveront, à peine un an plus tard, en Tripolitaine (643) ; après une résistance marquée jusqu’en 647, elles n’empêcheront pas leur avancée en Byzacène. Au final, Carthage tombera en 698 et les Byzantins devront se replier sur la Maurétanie tingitane (Maroc actuel), notamment à Septem (Ceuta), qui sera prise à son tour en 709. Si, au VIIe siècle, le christianisme était la religion adoptée par de nombreuses tribus, sur la côte comme à l’intérieur, la romanité de l’Afrique du Nord, “l’Occidentale”, cèdera définitivement sa place à l’islam venu d’Orient. Les Arabes découvrirent alors des tribus maures indépendantes (Djeroua, Ifren, Magraoua, Auraba, Zenata…), qui avaient fait émergence pendant le lent déclin des Grecs ; une résistance les opposèrent, un temps seulement. On retiendra au final une faible influence byzantine en Algérie, la majeure partie du pays avait fini par échapper en réalité à leur contrôle, seul un tiers de la Numidie leur avait été finalement échu ; leur empreinte ne fut réel qu’ailleurs, en Byzacène et en Proconsulaire, où, à Carthage, siégeaient les véritables décideurs (préfet du prétoire et prélat catholique), et où la culture gréco-latine s’était un peu maintenue. Mais cela fait davantage partie de l’histoire des Tunisiens.

Selon l’historien Yves Modéran (décédé en 2010), les royaumes maures auraient pu, s’ils n’avaient été gênés par la reconquête byzantine, former à l’instar de ce qui s’est fait en Gaule sous Clovis, la matrice d’entités étatiques nouvelles. L’idée même sera enterrée définitivement avec l’arrivée des Arabes. Les villes cesseront de se développer, le nomadisme reprendra le dessus, l’enfermement tribal empêchera un État d’émerger. Le mariage romano-arabe ne se fera pas, jamais quand bien même l’occupation française en aurait, plus tard, fait rêver certains.

Previous Older Entries

Nombre de visites de ce blog

  • 304,200