Pagi, Municipes, Castella, Vici, Urbis et Civis

Repères de lecture : La romanisation de l’Afrique du Nord (Maurétanie vraie comprise) commence sous Octave-Auguste, pendant le règne de Juba II et celui de son fils Ptolémée de Maurétanie. Le territoire dont héritera Rome ira de l’actuelle Tunisie (Proconsulaire) jusqu’aux rivages de l’océan Atlantique (Maurétanie vraie). Cependant, d’Est en Ouest, la colonisation se fera de moins en moins fortement, de moins en moins efficacement, de plus en plus difficilement. Si l’on ne compte plus, après le IIIème siècle, le nombre de cités orientales fortement romanisées (Est algérien et Tunisie), il n’en va pas de même avec l’actuel Maroc dont on ne cite que la ville antique la plus connue : Volubilis ; Tanger (Tingis) en est oubliée. De plus, on remarquera que les villes sises à l’Est ne sont pratiquement jamais fortifiées (à l’époque romaine) alors que plus on va vers l’Ouest maghrébin plus les cités le sont. Durant toute l’époque romaine, un «Sud» sauvage et indompté démarquera les Maures et les Numides des Gétules restés autonomes et libres. Il faut également souligner que les Africains n’étaient pas foncièrement hostiles aux Romains, du moment que la circulation dans le pays restait libre et que certaines terres demeuraient propriétés exclusives des autochtones. C’est seulement à partir de Juba II que le pays est considéré comme un tout homogène. Or, comme on l’a vu précédemment, tout sépare l’Est de l’Ouest, de par la géographie, de par l’histoire, par la culture aussi. Juba désirait, à long terme, civiliser son pays en s’appuyant d’abord sur la culture hellénique, sur la romaine ensuite ; c’est pourquoi il attachait tant d’importance au modèle centralisé des Latins et à leurs villes politiquement très efficaces en terme de vie citoyenne. Des tensions naîtront entre les populations favorisées par l’urbanisation, commencée bien avant Rome, et celles qui ne sont pas concernées par le phénomène (soulèvement gétule, révolte de Tacfarinas…).

Une administration complexe :

L’ensemble du Maghreb sera, pour des raisons de simplifications administratives et militaires, divisé en plusieurs parties : d’Est en Ouest, on passera de la Proconsulaire à la Numidie, coupée en deux (Confédération cirtéenne au Nord, Numidie militaire au Sud), puis à la Maurétanie césaréenne, elle aussi séparée en deux (la sitifienne à l’Est, et la césarienne à l’Ouest) ; enfin, plus à l’Ouest encore, la Maurétanie tingitane ou Maroc actuel (dont je ne traite pas dans ce site).

A l’Est, l’Africa proconsularis (Tunisie actuelle + un prolongement en Numidie massyle du Sud), faite de trois types de territoires (les territoires des villes, les territoires des tribus et les grands domaines impériaux), est fort bien gérée par un proconsul (haut-sénateur établi à Carthage), lui-même épaulé par des légats, appartenant au Sénat, qui commandent l’état-major constitué d’officiers et de hauts-fonctionnaires. Parmi ces derniers, le procurateur est chargé des affaires financières et militaires. La plupart des cités lybico-puniques (pour ne pas dire berbères), dites pérégrines car devenues étrangères sur leur propre sol (fait ager publica romana depuis la troisième guerre punique), adoptent le Droit romain et deviennent des municipes. Mais le type d’administration n’est jamais homogène, quelques villes conservent leur liberté, d’autres sont des colonies romaines, et ce n’est qu’à partir de Théodose (fin du IVème siècle) que le droit romain s’appliquera à tous ; les termes changeront, on oubliera  presque colonies et municipes ; le bourg deviendra un vicus (vici au pluriel) ou un castellum (castella au pluriel). Dans le Sud numide et au début du IIème siècle, le territoire soumis à l’administration de Carthage prendra Lambèse (Lambæsis) comme capitale lorsqu’il passera officiellement sous le commandement direct de l’armée -Lambèse était déjà le quartier général de la IIIe légion Auguste- sous Septime Sévère (fin du IIème siècle).

Côté algérien donc, la Numidie est scindée en deux parties qui seront réunies bien plus tard par Constantin. Au Nord, la Confédération cirtéenne dispose d’un statut tout particulier, à ses débuts tout au moins ; ce sera, encore, la Numidie civile du temps de Dioclétien (fin du IIIème siècle).  L’histoire administrative de cette zone -mal délimitée- restait assez compliquée depuis sa formation sous Sittius (Cf. la guerre contre Juba Ier), si bien qu’elle formait encore une république à part entière, constituée de quatre cités fortes (Cirta/Constantine, Rusicade/Skikda, Chullu/Collo et Milev/Mila) et dirigée par un ensemble de trois magistrats (triumviri) cooptés pour une année par les ordines (conseils municipaux des quatre cités maîtresses) ; on penche pour une persistance du système lybico-punique. Le territoire propre qu’elle occupe est morcelé en districts ruraux, les pagi (de pagus), constellés de bourgades plus ou moins développées, les castella (de castellum). La république dispose aussi d’un vaste région militarisée. Au Sud, la Numidie militaire -Aurès, Nementcha et leurs bordures- que l’empereur Constantin rattachera à la cirtéenne -modifiant de fait son statut au début du IVème siècle-, pour ne plus former qu’une seule Numidie. Cirta, déjà capitale Nord-numide, changera de nom en l’honneur de l’empereur, et c’est ainsi que naîtra Constantine. Seule une petite partie de la Numidie des anciens rois demeurera rattachée à la Proconsulaire avec de belles cités comme Madauros (Madaure), Thagaste (Souk-Ahras), Calama (Guelma), Théveste (Tébessa)…

Quant à la grande, si vaste Maurétanie (ex-Masaesylie et Maurétanie occidentale), son éloignement du centre où se prennent les grandes décisions (Carthage, pour ne pas dire Rome) et sa taille trop importante en font un territoire fort difficile à administrer. De plus, les autochtones y sont moins favorables aux Romains qui doivent sans cesse se protéger grâce à l’armée et aux vétérans. La scission entre Césaréenne et Tingitane n’y faisait rien et Rome a bien dû opter pour un nouveau morcelage, pratiqué immédiatement à l’Ouest de Cirta : entre l’Ampsaga (oued El Kebir à l’ouest, quand d’autres cite le Rhumel), le shott al Hodna (au sud) et l’oued Soummam (à l’Est) est crée la toute petite Maurétanie sitifienne. Possédant les meilleures terres à blé, l’impérative conquête de cette région stratégique est inévitable, mais en plus, cela permettra de collecter plus d’impôt grâce à la mise en place d’un meilleur contrôle fiscal. Si ce n’est qu’elle sera bien malheureusement gérée…

Vie citoyenne :

Les ordines conduisent la vie municipale des localités romanisées. En général et par prestige honorifique, les notables acceptent vite le principe de nouvelles règles, de nouveaux us et coutumes à venir. On passera cependant de la citoyenneté municipale à la citoyenneté romaine sur une longue période. Le cœur de la vie culturelle et artistique que représente le conseil municipal permet la promotion et l’ascension sociale de tout un chacun. Cette organisation citoyenne naissante va de paire avec une soudaine urbanisation, aux formes nouvelles, différemment normée. Certaines villes sont totalement créées (Aquæ Caldæ/Hammam Righa, Cartennae/Ténès, Gunugu/Gouraya, et peut-être bien Thamugadi/Timgad et Cuicul/Djemila), donc romanisées dès le départ ; alors que pour d’autres, on préfère agrandir et modifier d’anciennes cités pérégrines qui, progressivement, acquerront la citoyenneté romaine. Mais la plupart des villes antérieures, restées «libres» de l’emprise romaine (dites pérégrines), préfèreront conserver, un temps encore, leur propre organisation, leurs droits et leurs lois originelles. Ce n’est qu’à partir du règne d’Hadrien (vers 120 ap. J.-C.) que ces cités se transformeront en municipes de droit latin. Communes de rang toutefois inférieur à la Cité (de Urbs, urbis). Au tout début du IIIème siècle, l’Edit de Carcalla (en 212) donnera la citoyenneté romaine à tous, sauf aux femmes et aux esclaves… C’est aussi cet empereur qui mettra un terme à la gouvernance faite encore dans certains coins, à la punique, par les suffètes. Quant à Philippe l’Arabe, qui règnera quelques temps au milieu du IIIème siècle, il fera accéder toutes cités importantes restées pérégrines (entendons non admises) au statut de municipe. Ce n’est que tardivement que colonies et municipes, termes devenus désuets, prendront le nom de vici et de castella, toujours rattachés à une municipalité de plus haut rang.

Au IIème siècle, le punique tend à disparaître, le latin le remplaçant dans les inscriptions retrouvées à la fouille. L’appel à la romanité est fort, surtout dans la partie orientale de l’Algérie. Si le Ier siècle était celui de la colonisation faite sous la contrainte de la force, le siècle suivant, qui connaît une grande prospérité économique, fait déjà oublier le précédent. De profondes mutations sociales et culturelles peuvent s’opérer de manière indolore, ainsi durant un bon siècle, jusqu’à ce que les villes africaines et numides soient devenues de vraies communes romaines, presque toutes volontairement. L’endogamie sera pratiquée sans problème, une mixité sociale aura lieu qui favorisera l’émergence d’une nouvelle civilisation : non romaine, non africaine, mais romano-africaine. Rien de comparable avec la colonisation de 1830 par les Français ! Du IIème au Vème siècle, cette romano-africanité, qui se veut plus romaine que les Romains, ira jusqu’à fortement inspirer la littérature latine. De 161 à 235, quatre-vingts dix sénateurs romains sur six cents sont des Nord-Africains. Ils sont également nombreux à accéder au rang de la noblesse bureaucratique romaine, dans les Ordres, équestre et sénatorial. Juvénal disait de l’Africa-Numidie qu’elle était la mère des avocats. En comparaison, la Maurétanie est peu représentée à Rome : seules quatre villes (sur une quarantaine, dont plusieurs villes portuaires importantes) ont fourni des sénateurs (Cæsarea/Cherchell, Cartennæ/Ténès, Gunugu/Guraya et Sitifis/Sétif). Remarquons aussi au passage la présence d’empereurs romains d’origine africaine (Septime Sévère, Carcalla, Alexandre Sévère) de 193 à 235.

Si l’Edit de Carcalla faisait tout pour gommer les différences entre vrais Romains et Berbères romanisés, il n’en est pas moins vrai que des oppositions existaient au sein de la communauté romano-africaine : tout, et ce malgré la prospérité économique, séparaient les honestiores et les humiliores, les riches et les pauvres, donc. Les richesses produites, parce que mal partagées, suffisaient à peine à limiter les mouvements sociaux, les révoltes d’affamés telles celles des circoncellions (travailleurs journaliers ou saisonniers) du IVème siècle. En Maurétanie, de nombreuses communautés pastorales ou tribales demeurent libres vis-à-vis du Droit romain. Certaines d’entre elles versent l’impôt à Rome. Dans tous les cas, au moindre désordre, ces cités pérégrines perdent leur liberté politique au profit d’un préfet administrateur de bas rang romain (præfectus), qui remplace les principes gentis ou chefs tribaux. Plus on va vers l’Ouest, moins on rencontre d’implantations citadines romaines : la Maurétanie sitifienne est de loin la plus dense des trois Maurétanie. Ensuite, en direction du Maroc, on urbanise essentiellement la côte méditerranéenne et la vallée du Chelif ; le reste étant des camps typiquement militaires ayant peu à voir avec la création des villes. Cependant, l’archéologie n’a pas tout dévoilé de cette région occidentale qui reste encore mystérieuse avec ses quatre-vingts six sièges épiscopaux décrits dans la littérature de l’époque mais jamais trouvés jusqu’à ce jour ; ils seraient quelque part dans les montagnes du Tell…

Colonisation, romanisation ?

Que signifiaient ces termes à l’époque de la conquête romaine sur le monde méditerranéen ? Certainement pas ce que nous entendons aujourd’hui avec l’exemple de la colonisation française qui a eu lieu de 1830 à 1962. Certes, la colonisation, qui se fait sous Auguste et quelques uns de ses successeurs, aura pu paraître violente ; on sait les moments de luttes acharnées (entre guerre et révolte) menées par les célèbres chefs tribaux rebelles aux injonctions romaines. Mais cette colonisation forcée ne ressemble en rien à la conquête du sol algérien par les Français : il n’y a pas de rupture coloniale à cause de Rome. Il y a, au contraire et les historiens sont unanimes à ce sujet, continuité historique entre  l’époque ancienne de Massinissa -qui n’a pas perçu Rome comme un pouvoir conquérant- et celle de l’Afrique romaine. Ce n’est pas contre Rome que les hostilités se tournaient systématiquement ; les tribus avaient déjà bien à faire entre elles, et les royaumes maghrébins d’avant la période romaine étaient avant tout des rivaux. Par ailleurs, l’ennemi craint par les Numides se trouvait à Carthage et non à Rome. Rome fut en réalité assez fine stratège pour jouer avec les associations et les divisions plutôt que s’investir dans des guerres dont elle n’avait pas les moyens, pas plus financiers que militaires. Les guerres que se sont menés les Maures et les Numides entre eux les auront assez affaiblis pour que Rome n’ait plus qu’à se servir. Pour ce qui est du jeu des associations, il repose essentiellement sur les ambitions des élites locales à trouver leur place au sein de la nouvelle société en marche, dans la volonté de mieux émerger ensuite. D’abord consacrées, elles devenaient ensuite romaines.

Quand on compare la colonisation française, elle n’est pas suivie d’une francisation à la manière que Rome a pu conduire sa romanisation. Peu ou prou de mariages endogènes avec les Français, fusion rapide de la Rome-Afrique, entre populations indigènes et populations allogènes ; si l’on peut parler de colonies de peuplement -il y en a eu au départ-, le mot coloni, en latin, signifie métayers ou tenanciers agricoles. De même, pas de rivalités d’ordre religieux ou ethnique entre Romains et Africains : tous deviendront, avec plus ou moins grande envie, des Romano-Africains. Pas de Décret type Crémieux ne proposant la nationalité française qu’aux juifs d’Algérie et non aux «Arabes»… Par contre, un Édit de Carcalla rendant tout le monde citoyen de Rome et une sédentarisation sans cantonnement des tribus) progressive qui aura suivi l’évolution propre de la société (ouverture sur le marché méditerranéen, expansion commerciale…). Notons aussi que Rome n’a pas bouleversé -en lui apportant l’urbanisme- un monde incivilisé, il y avait une société nord-africaine fort bien organisée depuis bien des lustres, et qui poursuivait, pour le reste, tranquillement son évolution. Rome s’y est greffée tellement bien que la phase de romanisation n’aura été que le prolongement d’un processus évolutif entamé depuis, au moins, Massinissa. Ce que nous appelons colonisation/romanisation de l’Afrique n’est donc que l’expression d’un nouveau paradigme géopolitique. Gilbert Meynier écrit : «L’Afrique du Nord fut l’artisan de son auto-colonisation, cela dans le sens d’une insertion, laquelle fut souvent désirée, dans le système romain. (…) Le moule de la romanisation› ne fut jamais monolithique, et la diversité culturelle exista toujours». Selon Yvon Thébert, la romanisation fut un phénomène de classe ; pour s’élever socialement, on suivait en quelque sorte -dans les villes plus que dans les campagnes et dans les plaines plus que dans les montagnes- la mode, en adoptant des noms et des prénoms romains, en apprenant rapidement le latin. La romanisation est donc vécue comme un facteur de promotion sociale.

Comment pourrait-on dès lors comparer les deux formes de colonisation quand on se souvient que, dans l’Antiquité, il existait une certaine unité du monde méditerranéen ; avec, cependant, un sacré mélange des genres puisqu’on y relevaient à la fois des influences égyptiennes, punico-phéniciennes, grecques et helléniques, gréco-syriennes, gréco-égyptiennes… Il n’y a donc jamais eu transfert de civilisation comme aura tenté de le faire, en son temps, la France coloniale en Afrique ou en Asie.

Vie économique :

Consciente du potentiel économique de l’Afrique du Nord, Rome répondait aux besoins croissants de sa population en pleine expansion en mettant en valeur des terres lybiques peu, mal ou non cultivées. Un cadastrage minutieux (centuration), commencé avant César en Africa Vetus (129 avant J.-C), s’était poursuivi sous Auguste en Numidie, puis s’était terminé bien plus tard en Maurétanie (la délimitation des territoires des tribus par des bornes représentait un symbole visible de la domination romaine sur ces territoires). L’Africa proconsularis (Tunisie actuelle) fournissait depuis un moment le blé et le vin que ne pouvaient leur apporter en assez grandes quantités la Gaule ou d’autres provinces septentrionales, mais cela ne suffisait pas à faire face à la demande. L’entrée de la Numidie dans le giron latin allait combler en partie et un temps seulement les appétits grandissants du peuple et de l’armée. De fait, la formation de la Maurétanie sitifienne allait permettre de produire davantage ; on y introduisit la vigne que les Maures ne cultivaient pas. Si l’huile d’olive algérienne se vendait bien, mais à bas prix parce que le Romain ne la consommait que pour s’éclairer, il n’en allait pas de même avec le vin qui, lui, était reconnu comme le meilleur du monde méditerranéen. Le vin gaulois déclassé ! Donc, blé en abondance, vin coulant à flots, huile d’olive qui devient malgré tout célèbre, mais aussi production de fruits très recherchés (figues…). On a retrouvé les traces laissées par les vignobles de Tabraca/Tabarka, à la frontière algéro-tunisienne, d’Hippone/Annaba, de Rusicade/Skikda, de Cæsarea/Cherchell, de Tipasa. Notons également que le vin était souvent la monnaie qui servait aux cultivateurs pour s’acquitter de l’impôt romain.

La gestion du sol était drastique mais efficace : on découpait les surfaces en centuriationes, c’est à dire en carrés de 710 mètres de côtés, soit 50 hectares environ ; chaque centuriatio était lui-même divisé en heredia (0,5 ha) puis en jugera (0,25 ha). Cette centuration permettait surtout de faciliter les successions testamentaires mais aussi d’établir et de gérer plus sûrement la fiscalité sur l’ager publica romana. La mise en valeur des terres ne s’est pas faite sans grands travaux (irrigation, aqueducs…) et tous devaient mettre la « main à la poche ». De même, il fallait régler le problème du partage de l’eau : ce sont les ordines (conseils municipaux) avec les coloni (métayers) qui s’en chargeaient. L’organisation des domaines agricoles avait conduit à l’établissement de latifundia (grandes propriétés territoriales) impériales ou privées. Les latifundia d’Empire étaient administrées par un procurator s’occupant des comptes établis par les conducatores (exploitant sous bail renouvelé tous les cinq ans). Ces derniers louaient finalement des parcelles à de petits tenanciers, les coloni. On ne pouvait pas laisser en jachère sa parcelle plus de deux ans, au risque d’en perdre les droits, mais on était exempté d’impôt pendant quelques années (5 à 10 selon la loi en vigueur) – lex Manciana puis lex Hadriana) . On pourrait penser que les coloni, peu fortunés et ne pouvant pas payer leurs travailleurs, exploitaient plutôt des esclaves ; rien n’apporte de preuves concrètes allant en ce sens (même s’il existait des esclaves ruraux) et il semblerait que l’esclavage vrai n’était pas de rigueur (généralisé) en Afrique romaine. Il est préférable de comparer le système romano-africain de production à une forme de féodalisme très inégalitaire. On employait d’une manière générale des ouvriers agricoles saisonniers (indigènes libres fournis par les tribus sédentarisées) qui recevaient salaire de misère, mais salaire tout de même ; ce qui n’empêchait certainement pas les pires traitements et un brutal mépris de la part du patron sur les subalternes…

Du Ier au IVème siècle (le pic de production étant atteint au IIème siècle), le monde agricole africain connaît une grande prospérité économique ; les exportations vers l’Italie deviennent réciproques ; le volume des échanges, croît. Question démographie, tout va bien ; l’Afrique du Nord compte alors 7 à 8 millions d’habitants, ce qui est énorme pour l’époque. On dispose donc d’une main d’œuvre débordante qu’on peut se permettre de sous-payer. Les pagi enflent, les villes aussi : nombreuses sont celles qui présentent plus de dix-milles habitants. Rome est comblée ; les 2/3 de son blé provient d’Afrique du Nord (1/3 d’Égypte) ; la production d’huile d’olive algérienne à exporter dépasse largement celle d’Espagne ; on produit autant de vin que la Gaule, et il est de meilleure facture ; tout comme les céramiques fines surpassent en qualité celles produites dans ce pays ; le marbre de Simithu (Chemtou) devient un objet de luxe. On peut facilement imaginer l’enrichissement de certains et les sommes colossales d’argent frais, générées par les impôts et alimentant les caisses de l’empire. A quoi servent ordinairement ces plus-values financières ? A créer des villes, à les améliorer, puis à les embellir par de l’ornement magnifique mais superfétatoire. On oubliera d’en faire meilleur usage -comme on va le voir- cependant que les inégalités se creusent terriblement entre riches et pauvres. Ce jusqu’au déclin final de Rome et l’arrivée des Vandales qui ont, du reste, tout cassé ! Si le système romain a périclité de la sorte, cela est dû, on le sait maintenant, au traitement économique fait aux ouvriers agricoles. Rome pratiquait délibérément une économie basée sur l’esclavage, façon de faire qui rendait inapte à mobiliser les richesses produites en vue d’investissements productifs et susceptibles de les accroître. A un moment donné, il y a rupture dans l’innovation et blocage des inventions techniques nécessaires au progrès, ce qui entraîne un ralentissement du mouvement de la production industrielle. Les investissements portaient alors essentiellement sur la construction de monuments, et non sur l’amélioration des conditions de vie tous les citoyens. Pour ce qui est de la crise qui sévit dans l’empire romain au cours du IIIème siècle, elle ne paraît pas avoir touchée l’Afrique de plein fouet, bien au contraire.

Ruralité :

On ne compare pas le territoire de la ville et la campagne que celle-ci exploite ; il n’y a aucun antagonisme entre les deux, même si perdurent et prédominent en zones rurales les types de vie traditionnels. En grandissant, les villes sont obligées de conquérir en partie le territoire rural alentour. A l’inverse, s’y regroupent tout autour les producteurs agricoles pour y établir leur marché. Ainsi, les pagi (ensembles de castella) deviennent plus nombreux autour de certains centres, plus denses, ce qui provoque l’explosion de l’urbanisme que l’on sait. Point d’aboutissement des filières commerciales et centre de redistribution, Cæsarea (Cherchell) a très tôt formidablement bénéficié du phénomène et a pu atteindre une surface de 370 ha dont 150 étaient habités. On y exportait les produits classiques cités plus haut mais aussi des esclaves exotiques, des bêtes fauves réservées aux jeux du cirque, la pourpre de Gétulie, l’euphorbe, l’ivoire et du bois précieux (thuya). Tipasa, qui a sans doute tiré parti plus tardivement du boom économique de la capitale maurétanienne, connaîtra aussi son ère de prospérité (60 ha). Portus Magnus (Bethioua), dans l’Ouest algérien, fut également un important ensemble économique et culturel, en tant que centre de distribution pour la Maurétanie centrale, en lien direct avec la Bétique (Espagne du Sud). Dans ces trois exemples, la ruralité a permis l’urbanisation qui, en retour, stimulait la vie agricole.

* Les termes (voir titre) désignant la ville (urbs/urbis) varient : Civita/civis quand il s’agit de l’ensemble des habitants-citoyens ; castellum/castella est une petite ville ; l’oppidum/oppida en est une grande ; le vicus/vici est une bourgade, un village ; enfin, municipe/municipes représente une municipalité (à stabilité politique définitive par opposition au tribalisme en cours). Les colonies, outre leur fonction agricole principale, jouaient de manière importante un rôle militaire, dans la surveillance des côtes, celle des carrefours routiers et celle des régions sensibles (lime côtier). Ainsi, Cartenna (Ténès) se trouvait à un carrefour routier et commercial ouvert sur la vallée du Chelif ; elle protégeait en fait le flanc Ouest de Cæsarea (ancienne colonie devenue très rapidement capitale de la Césaréenne, sous Claude). Les cités indigènes en voie de romanisation et d’urbanisation commençaient à se fédérer (civita fœderata) avant de devenir des municipes, c’est à dire avant d’être totalement romanisées. Ce n’est que lorsque le sol est déclaré officiellement ager publica romana que les colons (cultivateurs romains ou italiens) entrent en jeu pour fonder leurs colonies. Les pagi préparaient, sans s’en rendre compte, le terrain à la romanisation en introduisant peu à peu le mode de vie latin et en ouvrant la route vers l’arrière-pays aux négociants italiens.

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