Organisation politique et sociale des Numides

Lorsqu’il y en eut un, l’ossature de l’Etat numide devait être constituée d’une confédération de communautés de tailles variables, ce bien avant la fondation de Carthage. Dès la fin du néolithique, la famille et le clan s’étaient érigés en modèles pouvant assurer la continuité et la solidarité des générations. Il y eut certainement très tôt le besoin de former des groupes de clans (tribus) ayant de fortes affinités culturelles et cultuelles, surtout lorsque la menace d’être vandalisés se faisait sentir.

Il faut rappeler que la révolution néolithique a conduit l’homme préhistorique, de plus en plus sédentaire, à accumuler ses premières richesses de cultivateur-éleveur, richesses qu’il fallait désormais protéger. Des villages ont dû se fortifier, des tribus importantes ont pu se former, mais je n’irai pas jusqu’à parler, comme le fait l’historien algérien Mahfoud Kaddache, de cités au sens où nous l’entendons. En tout cas, pas avant que l’histoire ne nous le révèle par la preuve archéologique. Dès le Vème siècle av. J.-C., il est fort probable que des chefs de guerre aient pris, par moment tout au moins, les affaires intertribales en main. Ces aguellids ont pris de plus en plus d’importance au cours du temps, et l’histoire nous en apprend un peu plus à partir du IVème siècle avant notre ère.


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DE LA SOCIETE BERBERE AUX PREMIERS ROYAUMES INDEPENDANTS

Les fouilles archéologiques révèlent, en de nombreuses stations préhistoriques, une accumulation importante de mobilier (outils, armes…). Ceci prouve que plusieurs générations d’hommes ont séjourné en ces lieux, constituant parfois des zones à forte densité de population.

A en croire Hérodote, la famille berbère protohistorique était bâtie en mode patriarcal, c’est à dire constituée d’un homme qui sera le chef de famille, accompagné de ses épouses – la polygamie était fréquente, le célibat fort rare – et de leurs enfants. Les chefs de grande importance devaient même posséder des concubines, en plus de leurs nombreuses épouses. La parenté se faisait par le mâle et, au sens large, la famille s’étendait à tous les descendants mâles d’un ancêtre commun, leurs épouses comprises« , ce que le droit romain nomme agnatus/agnati (parent(s) du côté paternel) et dont dérivent ensuite les mots tels gens et gentiles en latin, thakheroubt en kabyle. Plus tard, les romains ont plus communément utilisé les termes familia , et tribus pour désigner la famille berbère étendue.

Cette parenté de sang était renforcée, dans la vie commune, grâce à une soumission incontestable de tous au plus âgé des hommes de la famille. L’autorité familiale pouvait être représentée par le père, tant qu’il était vivant et lucide, ou l’aîné de ses fils et ainsi de suite. Comme je l’ai dit plus haut, c’est par solidarité mais aussi pour se défendre des pillards qu’ont dû se constituer les premiers villages fortifiés (castella) et commandés, pour l’occasion, par un chef charismatique ou aguellid . Mahfoud Kaddache en fait en quelques sortes des républiques organisées en assemblées de délégués des familles, dans lesquelles les décisions étaient prises en commun. Les anciens, ceux que les textes latins nomment seniores des castella, devaient y jouer un rôle prépondérant. Le codex juriprudentiel local, ou qanoun en Arabe, était édicté au fil du temps et plutôt démocratiquement. L’exécution des lois ou des décisions collégiales était confiée à un magistratus – en latin, genre de maire représentant la communauté des villageois, djemâ – en Arabe.

L’intérêt général primant sur le particulier, il en va de même pour ce qui est du rapport entre les familles ou les clans villageois et la tribu berbère. De telles confédérations nécessitent une soumission de leurs chefs respectifs au chef de leur tribu d’appartenance. Chefs désignés souvent qu’en cas de guerre et qui, individuellement, n’hésitaient pas à contester l’autorité suprême, celle du souverain, pour, au pire, le renverser quand l’opportunité se présentait, ce afin de lui voler la place. Au départ, le rôle de la tribu était une alliance d’ordre guerrier et celle-ci n’intervenait que dans un cadre offensif ou défensif. La superficie d’un territoire devait dépendre du taux de proximité parental d’une part, des affinités culturelles d’autre part.

On pense que les victoires, lors de guerres intertribales (la tribu s’opposait à tout ce qui lui était étranger), ont pu donner des princes, chefs autoproclamés pour la vie. Ainsi, le pouvoir est devenu peu à peu héréditaire, et les légendes protohistoriques indiqueraient le VIIème siècle av. J.-C. comme point de départ d’une aventure qui sera de moins en moins républicaine. Les nationes ou populi ou encore gentes , comme les nommaient les latins, se sont dotés de super-chefs, reguli pour Tite-Live, regesrex ou regulus autrement, car de moins en moins transitoires, de plus en plus monarques absolus. Tout un système a changé. Du conseil démocratique, on est passé au monde des puissants aguellids. Pour nous, il s’agirait de princes ou de rois,  plus péjorativement de roitelets, et nous venons d’évoquer le cas du latin ; en grec, cela donnait basileus ou dynastes ; le Punique disait melek ou mamleket ; quand aux Arabes, ils emploieraient le mot sultan (Ibn Khaldoun).
Si les tribus pouvaient se faire la guerre entre-elles, elles pouvaient aussi s’unir, soit temporellement, soit définitivement. C’est ainsi qu’ont pu se constituer les grands royaumes numides indépendants connus de l’histoire, celui de Siphax puis celui de Massinissa. Mais ceux de la primo-Antiquité nous échappent, même si Polybe nous parle de Lergètes, de Maccéens et de Maurusiens, en plus des Numides masaesyles et massyles.

Pour bien m’accoler à la pensée de Mahfoud Kaddache, je dirai que la royauté des temps protohistoriques n’était que temporaire, et l’aguellid élu par les citoyens n’était qu’un homme parmi les hommes, quand même il était pour tous le meilleur. En tout cas, la guerre, qui l’avait fait capitaine terminée, l’aguellid s’effaçait, laissant la place aux frabriquants de légendes. Peu à peu, la place de l’aguellid s’est faite plus importante et au gré des accroissements territoriaux des tribus faisant alliance sur des durées plus ou moins longues. La souveraineté est devenue héréditaire, le pouvoir accaparé par une famille en général, qui se le transmettait de génération en génération, de père en fils ainé, était de règle. Cette autorité, très souvent contestée par un frère ou un cousin, passait de personne en personne, toujours au sein de la famille quand elle pouvait se maintenir en place. Il en va ainsi de l’histoire de Massinissa comme celle de Jugurtha. Le sceptre et le diadème étaient donc continuellement convoités et l’aguellid n’avait vraiment la main que sur les villes avoisinant sa capital. Les alliances n’étaient jamais sûres, les territoires jamais définitivement acquis.

La tête ceinte d’une couronne de laurier lors des cérémonies, l’aguellid portait des vêtements de pourpre, à l’instar des grands généraux romains, vainqueurs des barbares. L’histoire n’en fait jamais un despote, tout juste un roi que l’on peut comparer à Louis XIV : monarque absolu avec de nombreuses concubines, ce qui n’arrangeait sans doute pas la transmission du pouvoir dynastique. Nous avons vu plus haut que le pouvoir de décision politique locale, c’est à dire au sein des communautés villageoises éloignées du centre politique, suivait, selon Kaddache, le mode de la représentation démocratique. Il n’y avait pas de chef de village mais une sorte de maire. Quand ces villages avaient fait allégeance à un aguellid, tous devaient reconnaître sa souveraineté. Cependant, ils n’en étaient pas pour autant ses vassaux et étaient suffisamment libres pour créer des envies au sein des cités les plus rapprochées de la capitale, donc souvent administrées par le roi. Doit-on trouver ici, comme Makhfoud Kaddache le suggère, le goût prononcé des Algériens modernes pour la démocratie ? Cela reste discutable…

L’aguellid devait trouver des sources de financement pour pourvoir à son administration et plus son territoire s’étendait, plus les besoins grandissaient. Des agriculteurs, il devait tirer un tribu en nature (blé, orge) et cela devait permettre de nourrir une puissante armée. Les citadins étaient sans doute ses meilleurs contributeurs car ils devaient payer avec de l’argent sonnant et trébuchant. Ouvrons une parenthèse pour rappeler que, si Siphax et Massinissa faisaient battre monnaie dans leur capitale respective, Siga et Cirta, le troc était certainement la règle la plus commune en milieu rural et plus à l’intérieur des terres. Mais il y avait également des droits de douane liés à l’import-export » avec la Bétique ou l’Italie, de possibles péages aux infrastructures routières, diverses taxes… et les fruits des domaines, propriétés royales, dans le cas de Massinissa et de ses successeurs. Jugurtha, comme nous le verrons dans un prochain article, disposait d’un immense trésor, insuffisant malgré ce pouvoir qu’il avait d’acheter les consciences ; butin qui aurait pu lui faire gagner sa guerre contre Rome par ailleurs.

Pour en revenir aux premiers royaumes berbères, c’est à dire au temps où le nomadisme est encore très fortement pratiqué, c’est l’aggrégation politique de familles, de clans et de tribus, due aux guerres et basée sur le modèle villageois d’abord, des villes ensuite, qui a conduit à leur formation. Les légendes portant presque toujours un fond de vérité, on peut croire que le premier royaume numide supposé être serait celui d’un certain Hiarbas et remonterait au VIIème siècle av. J.-C.. Du IVème siècle, on évoque celui d’Ailymas, rois des Lybiens. Puis, de la même époque proviennent les royaumes massyles, d’un siècle plus anciens que les Masaesyles (IIIème siècle). A partir de ce moment-là, on connaît mieux l’histoire : allégeance, alliances et vassalité vis-à vis des deux grands qui ont empêché une grande civilisation de rayonner. La puissance de Carthage va bientôt s’éteindre sous les coups mortels portés par Rome à trois reprises, de -261 à -146 (voir « guerres puniques« ).


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