La période augustinienne (354 – 430)

Repères de lecture : Dans l’Antiquité tardive de l’Afrique du Nord, c’est à dire la période allant du IVe au VIIe siècle, le christianisme est bien implanté d’Est en Ouest. Le grand Diocèse d’Afrique (Diocesis Africæ), placé sous la responsabilité du vicaire de Carthage, comprend presque tout l’ensemble des régions conquises et administrées par Rome du temps d’Octave-Auguste ; d’Est (Tunisie actuelle) en Ouest se succèdent la Proconsulaire (dont une partie mord sur l’Algérie actuelle) et Carthage, la capitale, la Numidie à laquelle sont adjoints les Aurès et le Nemencha, la Maurétanie sitifienne et, enfin, la Maurétanie césarienne (la Maurétanie tingitane faisant partie du diocèse d’Hispanie). Une fois passé l’évènement choc dû à la révolte de Firmus (372 – 375) qu’avait déclenché les maladresses du commandant militaire suprême en Afrique du Nord (le comte Romanus) , il faudra attendre l’invasion vandale (vers 430) pour que l’Algérie connaisse de nouveaux troubles importants. Par contre, en ce qui concerne le schisme des donatistes, il ne sera pas complètement réglé du vivant d’Augustin de Thagaste (ou d’Hippone). La première basilique d’Afrique n’a pas, comme on aurait pu le penser, été bâtie dans la partie la plus romanisée du Maghreb (Proconsulaire et Numidie), mais en Maurétanie césaréenne, à Castellum Tingitanum (Chlef) plus précisément. Ce qui n’empêche pas que la contrée la plus marquée par le couple romanisation-christianisation allait de Carthage aux confins de la petite Kabylie. Passée cette frontière, les routes et les campagnes étaient de moins en moins sûres, cependant que les autochtones se faisaient plus revêches au monde occidental. Y proclamer la “ bonne parole ” n’était pas sans danger et les groupes de circoncellions y étaient encore présents, qui guettaient à la croisée des chemins le voyageur à détrousser. Le christianisme, tout comme la romanisation dont il est difficile de ne pas lui associer, permettra la poursuite de l’essor urbanistique jusqu’au VIIe siècle. On construisait encore, malgré le déclin de l’Empire, de nouveaux édifices (basiliques chrétiennes, chapelles, baptistères…), on restaurait également l’ancien. Si quelques petites communautés tribales se maintenaient encore dans les campagnes reculées, les révoltes maures y étaient devenues rares et de faible importance ; dans les villes et leur périphérie on abandonnait peu à peu les réflexes tribaux pour leur préférer les principes de la civilisation des villes et du droit qui les régissait. La langue latine était devenue langue officielle et langue politique ; on continuait cependant à philosopher en grec – Augustin ne le fera qu’en latin ; dans les campagnes, à l’opposé, on ne parlait quasiment que le lybique, auquel lui étaient associés de nombreux mots et expressions puniques. La charnière IVe – Ve siècle, bien que connaissant une réelle prospérité économique, ne sera toujours pas un moment de partage des richesses. On continuait à exploiter cupidement les ouvriers agricoles et à appliquer une fiscalité usurière, souvent de manière clientéliste,  l’argent étant détourné au profit  des villes, afin qu’elles continuassent à briller de leur architecture, aussi fastueuse et somptueuse qu’inaccessible aux citoyens. Les Vandales arrivant, il semblerait qu’ils aient été plutôt accueillis en libérateurs par les gens ordinaires, du moins tout au début.

A l’époque d’Augustin (354-430), de nombreux Berbères avaient dû se déclarer chrétiens, mais on peut penser que toutes ces conversions n’étaient pas si sincères en réalité. Dans certains cas, l’allégeance faite au christianisme n’empêchait pas de perpétrer le culte ancestral ou de faire dans le syncrétisme spirituel. Toujours est-il que les chrétiens n’étaient pas tous d’accord entre-eux, les uns s’en remettant à l’Église catholique apostolique et romaine, alors que les autres, les donatistes, ne voulaient en aucun cas reconnaître l’autorité du primat placé sous la volonté de Rome à Carthage (lire Le christianisme romano-africain entre orthodoxie et hétérodoxie). Augustin ne cessera de combattre le mouvement donatiste, souvent associé à celui des circoncellions ; au point qu’on peut lui dédier la victoire finale du catholicisme dans l’Algérie antique, victoire qu’il ne connaîtra pas. Dans l’ensemble, le nombre de convertis, certainement très important dans l’Est algérien, va en décroissant plus on va vers l’Ouest et vers le Sud du pays. L’évangélisation donne l’impression d’avoir été facile dans les villes et leur proche périphérie, plus difficile – voire impossible – dans les coins les plus reculés. Mais les fouilles n’ont pas encore tout révélé, loin de là. C’est dans les milieux les plus romanisés que la nouvelle croyance trouvait le plus vite ses adeptes, là où le latin et le grec, langues du savoir et du pouvoir, était sus, compris et parlés par beaucoup. Bien que n’ayant pas connu les terribles bagarres christologiques de l’Orient, le diocèse africain fut remarquablement secoué par le mouvement schismatique donatiste, un mouvement contestant uniquement le pouvoir du vicaire carthaginois depuis 311. Puissamment organisée, puisqu’elle “étendait partout ses ramifications, en Proconsulaire, en Bysacène, en Tripolitaine, dans les Maurétanies”, ainsi qu’en Numidie, cette contre-Église n’a jamais cédé aux politiques violentes conduites par les empereurs successifs (répression, persécution, exil) ; c’est pourquoi Augustin entreprit de faire autrement, par la discussion honnête et loyale, et non le combat par des armes. Il pensait que le raisonnement juste pouvait convaincre à force de démonstrations persuasives. A Hippone (Annaba), alors qu’Augustin en était l’évêque, la quasi totalité des chrétiens était donatistes. Il en allait de même à Bagai (Baghaï). Dans de nombreuses localités, les donatistes n’avaient même pas d’adversaires. Comme le dit le très (c’est un militant) chrétien Lucien Oulahbib, “on ne sait ce qui serait advenu sans l’entrée en scène d’Augustin”, et “c’est par la prédication, par la propagande, par la publicité, que d’abord Augustin voulut ramener les schismatiques à l’Église-mère”, en vain. Sa première mémorable intervention aura lieu en juin 411, lors du grand concile qui s’est tenu à Carthage, réunissant, selon les sources, 270 à 286 évêques donatistes et 279 à 285 évêques catholiques. L’assemblée devait décider qui, des donatistes ou des catholiques, constituaient la véritable Église…

Rappelons que la reconquête catholique avait commencé bien avant (en 366, sachant que Donat est mort en 355), lorsque l’évêque catholique Optat de Milev eut rassemblé des documents historiques prouvant l’erreur des donatistes. Cela n’a bien sûr pas suffit puisque le schisme persistait encore au début du Ve siècle. Mais Augustin saura s’en servir à un moment plus opportun. Âgé de 41 ans (395), alors qu’il venait d’être élu évêque d’Hippone (Annaba), il se fit concepteur de cette reconquête, quand Aurélius, évêque de Carthage depuis 392, se chargea de tout organiser. Le dialogue engagé avec les représentants des donatistes ne donnant rien, la diplomatie ne suffisant pas, Augustin fera paraître, pendant une trentaine d’années, maints traités doctrinaux, attaquant le camp adverse. Tout les moyens furent utilisés, même celui de faire appel à la force publique : « il se fit historien, si besoin portraitiste satirique ou rimailleur de combat. Il en appela à la contrainte du pouvoir civil en s’appuyant notamment sur un célèbre verset de l’évangile de Luc : “ vas-t’en par les chemins et le long des clôtures, et fais entrer les gens de force afin que ma maison se remplisse ” ». En 405, l’empereur Honorius émit un nouvel édit impérial d’union où l’ordre était formellement donné aux donatistes de rejoindre l’Église catholique romaine ; on assimilait alors clairement le mouvement à une secte d’hérétiques. S’il approuva les mesures contraignantes mises immédiatement en application, Augustin ne recommanda d’éviter les exécutions capitales qu’en 408. Lui, prônait l’exil pour tous ceux qui continuaient à organiser des cultes schismatiques. En 411, lors du concile de Carthage déjà cité, la date est capitale, Augustin se fit directeur des débats devant rétablir la vérité. Il allait enfin réussir à confondre les schismatiques à l’aide des fameux documents officiels de l’histoire, rassemblés autrefois par Optat : la démonstration est faite qu’un siècle plus tôt, Felix d’Abthugni (évêque d’Aptonge en Byzacène) avait été accusé à tort d’appartenir aux “ traditores ” ; il avait alors été fait usage de faux documents par les accusateurs. Si le donatisme n’avait plus lieu d’être, force était de constater que, même après la mort d’Augustin (430), le mouvement interdit, et bien que sacrément désorganisé, était loin d’avoir été terrassé. Pour plus de détails concernant le christianisme en Afrique du Nord, on consultera ce document en format PDF Le christianisme en Afrique romaine.

Aurelius Augustinus (littéralement, Aurèle petit Auguste) était fils d’un petit curiale (genre de décurion) de Taghaste (Souk Ahras), nommé Patricius et possédant quelques propriétés. La mère, Monnica (Monique, la future sainte-Monique), était une Berbère chrétienne, quand Patricius serait resté païen toute sa vie (certains pensent que Monique l’aurait convaincu de se convertir avant qu’il ne meure). Dans le municipe natal, il n’y avait pas de grammaticus. De fait, le père, malgré une fortune plutôt médiocre, envoya l’enfant suivre des études de grammaire à Madaure (Madauros/M’Daourouch), ce à l’âge de 11-12 ans. Brillant élève, sauf en langue grecque qu’il abhorrait, on fit tout dans l’entourage d’Augustin pour l’aider à poursuivre des études supérieures dans la capitale africaine, Carthage. Toute la carrière d’Augustin est due à un mécène généreux, un ami de la famille nommé Romanianus, qui mit une part de sa fortune à la disposition de l’enfant, sur la durée aussi, pour encourager le jeune prodige à gravir les plus hautes marches de la société. Sans ce bienfaiteur, il n’y aurait sans doute jamais eu de saint-Augustin, car, sans la notoriété qu’il acquit tout au long de son parcours, le Moyen-Âge ne l’aurait pas sorti de l’oubli, inconnu aujourd’hui a fortiori. C’est d’abord sa maîtrise de la langue latine qui sera déterminante ; heureusement pour lui, le Grec était de moins en moins utilisé. Jeune étudiant, il découvrit la philosophie, lut la Bible sans en être bien marqué. Enseignant une année à Thagaste, il obtint ensuite un poste à Carthage. Ce fut un rhéteur talentueux, et même un excellent orateur. Las d’enseigner à des étudiants indisciplinés et chahuteurs, il quitta Carthage en 383 pour rejoindre la botte italienne, Rome dans l’immédiat. Il n’y professera qu’une année. C’est à Milan, où il est arrivé deux ans plus tôt, qu’il devint titulaire, en 386, de la chaire de rhétorique ; il venait de remporter le difficile concours d’entrée. Sa mère – accompagnée de l’épouse d’Augustin et de leur fils Adeodatus -, puis d’autres proches parents, ainsi que ses amis supporters, étaient venus l’y rejoindre. C’est surtout de son ami de jeunesse, Alypius, un ancien élève de Carthage en fait, qu’il tirera la complémentarité nécessaire pour accomplir son œuvre : Augustin le penseur, Alypius l’organisateur.

D’un point de vue de la théologie, il s’arrangeait avec le dieu des philosophes, le dieu de Plotin, de Porphyre et de Jamblique. Sa philosophie se calquait donc sur le néo-platonisme en vogue. Les précédentes lectures du Nouveau Testament ne l’ayant pas vraiment convaincu, il se fera neuf ans durant adepte de la religion de Mani (manichéisme). Cela correspond à l’époque où il reconnut avoir fait non seulement bonne chère dans la vie, mais d’avoir aussi connu le si sensuel plaisir de la chair. D’ailleurs, pour sa mère Monique, réussir socialement – en bon épicurien – n’était pas totalement incompatible avec la sincérité du bon chrétien. Mais Augustin ne l’était pas encore lorsqu’une nouvelle lecture des Évangiles, notamment celle de l’épître de Paul aux Romains, l’amena à la célèbre illumination divine du jardin de Milan ; il fut immédiatement converti par ce passage révélateur : « Revêtez-vous du Seigneur Jésus-Christ et ne vous faites pas les pourvoyeurs de la chair en ses convoitises ». C’en était fini de la belle vie… Le baptême fut donné à Milan, après qu’il eut, en présence de ses amis, de ses cousins et surtout d’Alypius son fidèle, effectué une retraite méditative à Cassiciacum, dans la campagne lombarde. En 387, l’évêque de Milan, le futur saint-Ambroise, déposa l’eau bénie sur la tête d’Augustin. C’est aussi l’année qui précède le décès de Monique qu’on enterrera à Ostie en 388. Ayant fait vœu de pauvreté et ayant renoncé à tous biens terrestres, Augustin ne se mit pas à renier ceux qu’il voyait en pécheurs, lui-même ayant fort bien connu cette situation ; comme le dit un autre passage de la fameuse épître de Paul : « Où le péché abonde, la grâce surabonde ».

A l’automne 388, tout ce petit monde va décider de rentrer en Numidie, dans l’espoir d’y vivre une expérience monastique partagée ; d’autres compagnons les rejoindront rapidement pour vivre dans la maison familiale, transformée en monastère pour l’occasion. Après trois ans de vie cénobitique, Augustin sera happé par la prêtrise qui l’occupera jusqu’en 396 ; l’année suivante, il fut nommé coadjuteur de Valérius, auquel il succédera rapidement comme évêque d’Hippone (Annaba). Alypius a alors été nommé vicaire apostolique de Thagaste un an auparavant. A ce niveau, les dates ne sont pas sûres, elles changent d’une source à l’autre. Le diocèse d’Hippone était un des plus vastes et des plus peuplés d’Afrique du Nord. Les troubles, variés dans l’ampleur, y étaient aussi fréquents. À deux reprises, Augustin échappera aux embuscades qui lui étaient tendues par des petits groupes de circoncellions. À en croire les dires de son biographe Possidius, Augustin travaillait 7 jours sur 7 et 24 heures sur 24, selon l’expression moderne consacrée, ce durant 35 ans. En tout cas, la majeure partie de son temps, lorsqu’il ne pourra plus vaquer d’Est en Ouest en Afrique du Nord en tant que conciliateur dans les affaires liées au donatisme, et prédicateur comme sa charge le lui ordonnait, il la passera à étudier les Écritures. Pour mener à bien sa tâche, il travaillait de manière acharnée et veillait certainement la nuit. En plus de ses fonctions théologiques, Augustin nous a légué des ouvrages éclairants, qui ont certainement joué un grand rôle non seulement pour l’Église mais aussi dans l’histoire de France, à partir du Moyen-Âge. Parmi les plus connus, citons “ La Cité de Dieu ” (15 années de travail et d’obstination) et les “ Confessions ” (4 ans bien soutenus), mais on lui doit également de nombreux traités, comme le “ De Trinitate ” (plus de 20 ans) et d’autres sur la Genèse; aussi un traité sur la musique (De Musica).

La Cité de Dieu marque déjà les frontières entre temporel et intemporel. La formule employée vient du Christ lui-même : il faut distinguer le royaume de César et celui du Père céleste. Même s’il ne s’agit pas encore de laïcité au sens ou nous l’employons en France depuis la loi de 1905, cela ressemble à des prémices précoces, trop en avance sur leur temps. Les médiévaux travailleront cette idée, grâce, en partie seulement, à la (re)découverte des écrits égarés ; puis  la Renaissance nous conduira pas à pas vers la modernité du XXe siècle, après avoir beaucoup emprunté aux Arabes. Augustin ne sépara donc jamais totalement le politique et le religieux, mais il dénonçait la confusion courante faite entre les deux. D’une théologie métaphysique il fait une morale de vie, ce qui fait d’Augustin plus qu’un Père de l’Église ; nous avons à faire à un authentique philosophe dont la pensée directrice s’appuie sur l’autorité, sur le renoncement aux biens illusoires et éphémères, sur le refus de la luxure et des plaisirs de la chair autant que de la bonne chère. C’est donc un austère qui puise dans la joie des mystiques. Peut-on, cependant, être à la fois philosophe et mystique ésotérique ? Peut-on marier la carpe et le lapin ? Surtout lorsqu’on sait qu’il affirmait, contrairement à la doctrine de Pélage et de Coelestius, que les nouveaux-nés venaient au monde déjà pécheurs, fautifs avant l’acte. Pas d’innocence chez les très jeunes enfants : seul le baptême pouvait les purifier de cette infamie de la nature ! Aux yeux d’Augustin, l’adulte ne valait pas mieux puisque son libre-arbitre le menait droit à la chute, que sa volonté souveraine ne lui était pas mieux reconnue, que son salut ne pouvait arriver sans prières innombrables et sans supplication ou demandes en grâces, venues du ciel. Les élus sont comptés, qu’on se le dise. En tous cas, une magnifique série de métaphores.

La renommée d’Augustin durant sa vie était grande, en Numidie et en Proconsulaire surtout ; mais on peut penser qu’elle s’accrut encore plus tard, lorsqu’on retrouva ses œuvres, au Moyen-Âge. L’iconographie du XVe siècle en témoigne. Lorsqu’en 429 les Vandales débarquèrent dans l’extrême Ouest africain, plus de 80000 selon les textes latins, quand hommes, femmes, enfants et vieillards franchirent le détroit de Gibraltar, il ne restait à Augustin qu’un an à vivre. En 430, les troupes de Genséric, roi des Vandales, et des Alains qui leur sont associés (des Suèves également), faisaient le siège d’Hippone, dans laquelle se trouvait l’évêque. Aucune résistance organisée ne semble les avoir ralentis sur leur parcours. Gravement atteint par la maladie, Augustin mourra sans connaître l’issu du siège : la ville tombera en quelques mois ; elle sera désormais, pour un temps au moins, la capitale des envahisseurs, avant que ceux-ci n’aillent faire plier Carthage et s’en saisir.

Je laisserai, pour finir, dire quelques mots à Serge Lancel : « En renonçant au monde et en se mettant au service des autres, Augustin de Thagaste a incarné ce que l’Antiquité tardive, une époque de gestations confuses et souvent violentes, pouvait produire de meilleur : une destinée véritablement “ héroïque ”, celle d’un homme amoureux de la vie, attaché en sa jeunesse à la réussite, parvenu à la fleur de l’âge à la plus fine pointe des spéculations intellectuelles en même temps qu’en vue de la brillante carrière en ce monde, mais aussi dévoré de la plus noble des inquiétudes, celle de l’âme ». Du temps d’Augustin, l’Église réussissait à attirer son monde parce qu’elle avait su mettre en place des structures d’accueil et d’aide sociale relativement efficaces. La misère grandissante poussait tous les jours les pauvres des campagnes à rejoindre les villes où tous espéraient trouver meilleur sort. Cela n’arrivait pas le plus souvent, les graves troubles dus aux circoncellions, en colère contre la puissante Rome et dressés contre tout ce qui s’y apparentait, en étaient une preuve ; l’espace rural était devenu extrêmement dangereux pour tous ceux qui s’y aventuraient, car partout régnaient le brigandage et la terreur ; on enlevait fréquemment nombre de personnes dans un but esclavagiste et dépourvu de scrupules. L’effet d’attraction produit par les martyrs locaux et leurs reliques aggravait encore cet afflux massif de pauvres hères vers les cités. Vers 420, on avait même construit à Hippone une maison d’hôtes, un xenodochium placé sous la supervision d’Augustin, durant les dix dernières années de sa vie. Il ne fit pas longtemps service car l’effondrement progressif de l’ordre impérial avait sonné depuis longtemps déjà, mais aussi que les Vandales, pas catholiques mais ariens, ne firent rien pour maintenir ce genre de structures, au contraire puisqu’ils persécutèrent catholiques et donatistes. Enfin, comme le souligne Serge Lancel, « après nous avoir offert une œuvre d’une diversité et d’une ampleur sans égales dans toute l’Antiquité, Augustin reste aujourd’hui le grand oublié des Algériens ».

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Le christianisme romano-africain entre orthodoxie et hétérodoxie

Repères de lecture : Le christianisme a bien pu, bien que nous n’en n’ayons pas la preuve, commencer à s’installer en Afrique du Nord dès la fin du Ier siècle. Ce qui est sûr, c’est qu’il arrive à Carthage par diverses voies, toutes méditerranéennes (Rome, Grèce, Moyen-Orient). La nouvelle religion, celle des débuts, devait peu se distinguer du judaïsme dont elle était issue, si bien qu’il n’y a pas tout de suite eu de véritable concurrence entre les deux doctrines. On pense même que le baptême a pu être, dans un premier temps, uniquement proposé aux juifs. Tant que ces deux branches du monothéisme ne s’occupaient que du religieux et de l’intemporel, ce qui était, en théorie, du ressort de l’Église chrétienne, le pouvoir romain ne se mêlait pas ou peu de leurs affaires. Il faut préciser que la tolérance religieuse va davantage aux Romains – un dieu de plus ou un de moins… – qu’aux deux autres croyances. Lorsque Rome eut décidé, afin de remettre un peu de clarté dans le cortège des religions qui sévissaient en Afrique du Nord, d’instaurer le culte à l’Empereur-Dieu, l’empereur étant présenté comme l’unique représentant – et souverain sur terre – du panthéon païen classique, le monothéisme se posa comme concurrent direct à l’autorité du prince ; les premières corrections/persécutions, appliquées aux chrétiens de Numidie et attestées par l’historiographie, remontent à la fin du IIe siècle, quelques années après celles qui viennent d’avoir lieu en Gaule. Les IIIe et IVe siècles vont être un tournant en ce qui concerne la domination de Rome en Afrique du Nord : la répartition des richesses était si mal assurée par le système économique et politique officiel – il y a pourtant pléthore et abondance -, que les chrétiens, plus solidaires envers les humbles que la plupart des païens, ont pu attirer dans leur Église nombre d’exclus. Un air de rébellion maure va souffler sur l’Afrique du Nord, qui ira de paire avec le premier schisme de l’Église orthodoxe et catholique ; une cassure qui donnera naissance à l’éphémère donatisme, un christianisme politique, radical et dissident.

L’Antiquité tardive en Afrique du Nord

Les IIIe et IVe siècles correspondent à une période charnière pour l’Empire romain. Au Nord, les peuples dits barbares se fédèrent à partir du IIIe siècle, au moment où Rome, faute de moyens humains et financiers, cesse sa surveillance sur le limes germanique. Tout l’Ouest (Gaule, Espagne et Italie du Nord) est ravagé par les Francs et les Alamans, de 242 à 276. A l’Est, c’est vers la fin du IVe siècle que des hordes de Huns venues d’Asie obligent les Wisigoths ainsi que des Alains, les premiers étant installés au Bord de la Mer Noire depuis l’an 200 environ, à se déplacer en masse sur l’Italie (401), notamment jusqu’à Rome qu’ils saccagent en 410. Cependant, et bien que tout le système politique tendait à s’écrouler de l’intérieur, la vie avant l’invasion de l’Afrique du Nord par les Vandales, au Ve siècle, était encore à la prospérité pour les cités qui continuaient à se développer et que l’on embellissait de plus belle. Les richesses produites ne manquaient pas, bien que le système économique atteignait ses limites d’efficacité, mais elles étaient fort mal redistribuées, au point que des révoltes eurent lieu dans les campagnes maurétaniennes, sous le règne d’Alexandre Sévère (222 à 235).

La mise en concurrence du culte de l’Empereur-Dieu avec le christianisme naissant a aussi contribué à l’affaiblissement de l’Empire : d’abord, une moindre cohésion civique qui auparavant exprimait l’adhésion à la divinité de l’empereur ; ensuite, beaucoup d’objecteurs de conscience refusant de porter les armes, ainsi qu’une perte de l’attrait pour les faits guerriers chez la plupart des citoyens romains. En Gaule, à défaut de régler le désordre social qui ronge la classe des petites gens, le pouvoir, représenté cette fois-ci par le philosophe et empereur Marc-Aurèle, préféra réprimer dans les rangs des chrétiens, en livrant aux lions, en 177, Blandine et Pothin. Les premiers martyrs romano-africains seront mis à mort à Scillium, à la même période en 180 ; Perpétue et Félicité seront martyrisés à Carthage en 203. En fait, les persécutions anti-catholiques vont durer ainsi tout le IIIe siècle, jusqu’au début du IVe quand, en 313, l’Édit de Milan y mettra définitivement un terme.

Quant aux origines du christianisme en Afrique du Nord, elles sont mal connues et l’historien Joseph Cuoq préfère se ranger derrière l’avis d’Augustin de Thagaste : « c’est de toutes les régions (de la Méditerranée) que l’Évangile est venu en Afrique », mais les plus anciennes mentions concernant le christianisme de cette région datent seulement de la fin du IIe siècle, avec les premières persécutions. Augustin évoque le premier évêque connu de Carthage, Agripinus, qui parvint à réunir 70 évêques d’Afrique proconsulaire et de Numidie lors du concile qui se tint entre 218 et 222. On sait que la christianisation avait déjà atteint de nombreuses villes ainsi que les plaines durant le IIIe siècle, et qu’il était une réalité populaire en Afrique du Nord, surtout sur le littoral. Était-il absent dans les coins les plus reculés (montagnes, désert) ? on le pense en tout cas. En 240, le concile africain réunit près de 190 évêques ; de cette époque – il meurt en 220 -, Tertullien est sans doute la première grande stature africaine du christianisme qu’il a longuement théorisé. Devant la crainte que manifestaient les Romano-Africains restés païens, face à l’ampleur prise par la nouvelle religion, il disait. : «Sans recourir aux armes, sans nous révolter, nous pourrions vous combattre, simplement en nous séparant de vous ; car, si cette multitude d’hommes vous eût quittés pour se retirer dans quelque contrée éloignée, la perte de tant de citoyens de tout état aurait décrié votre gouvernement et vous eût assez punis : vous auriez été effrayés du silence de votre solitude, du silence, de l’étonnement du monde, qui aurait paru comme mort ; vous auriez cherché à qui commander ; il vous serait resté plus d’ennemis que de citoyens… Nous ne sommes que d’hier et nous remplissons tout, vos villes, vos îles, vos places fortes, vos décuries, le palais, le sénat, le forum». Cyprien de Carthage, père et docteur de l’Église, sera évêque de la capitale proconsulaire en 249 et connaîtra le martyre en 258 ; il sera décapité sous le règne de Valérien.

La répression sanglante exercée par les Romains n’empêchera pas le christianisme, fort de ses promesses de salut dans la vie éternelle, de s’étendre peu à peu jusqu’aux Maurétanies (Est algérien et Maroc actuel) : la doctrine était séduisante pour les miséreux dont le nombre ne cessait d’augmenter. Les actions caritatives menées par les communautés chrétiennes, au service des nécessiteux, s’avérait plus efficace que le système de redistribution établi sur la traditionnelle relation patron-client de la société païenne. C’est au début du IVe siècle (303 – 305) et sous le règne de Dioclétien qu’aura lieu la plus terrible des persécutions à l’égard des chrétiens, mais qui sera aussi, à l’Est, dirigée contre les Perses manichéens : autodafé des saintes Écritures et peine de mort pour ceux qui n’abjurent pas leur religion et qui refusent de sacrifier aux dieux du panthéon romain. Cela eut pour effet de couper le mouvement chrétien en deux tendances qui ne feront plus que s’opposer : le parti des traditores ou lapsi (ceux qui ont – sensément – failli en livrant les Écrits aux censeurs) et celui des confessores (ceux qui tiennent tête au pouvoir au prix de leur vie). Le schisme n’est pas pour autant consommé entre les “lâches” et les “valeureux”, mais ça ne saurait tarder.

Donatistes et Circoncellions

Une “guerre de clocher” entre les différents territoires va se déclencher à partir de la dernière persécution : les diocèses numides seront constamment en rivalité avec ceux de l’ancienne capitale punique pour ce qui relèvera des nominations d’évêques en Afrique du Nord. En 305, les élections épiscopales de Constantine ne font déjà plus consensus et, en 312, la consécration du diacre Cécilien comme évêque de Carthage à la place de Mensurius (un traditor), qui vient de décéder, va être remise en cause par 70 évêques de Numidie, tous réunis à Carthage la même année. Se réclamant tous du mouvement des confessores, ils dénonçaient non seulement la présence de traditores – dont Mensurius lui-même – à l’élection générale, mais aussi le non respect de la tradition qui aurait voulu que l’élection soit validée par le primat de Numidie, un confessor. La réélection désigna Marjorin (Marjorinus), que destituera l’empereur Constantin l’année suivante pour remettre en place Cécilien.

La dissidence va s’organiser sous la houlette de Donat, alors évêque des Casae Nigrae (El Mahder, au Nord-Est de Batna) ; c’était un homme déterminé à en découdre une bonne fois pour toute avec les impurs, les apostats… C’est lui qui conduira le “Parti des martyrs” pour prendre de facto à son compte le siège carthaginois. Les donatistes sont déboutés lors d’un concile réuni à Arles en 314. Il sera fait appel devant la juridiction impériale mais Constantin donna finalement et solennellement raison à Cécilien, la justice ayant réussi à prouver l’inanité de l’accusation d’apostasie portée contre les catholiques non dissidents. Les donatistes étaient accusés de diffamation, mais aussi de contenir en leurs rangs de véritables traîtres à l’Église ; l’accusation inversée – ce qui ne risquait pas de calmer les choses -, le risque d’un schisme irréversible augmentait encore dans les années 317 à 319 : Constantin déclara les donatistes hors-la-loi, puis d’ordonner leur bannissement et la saisie de leurs biens, basiliques comprises. Les partisans de Donat en profitèrent pour mieux se plaindre à l’entour de la persécution soutenue par la “Grande Église” et menée contre eux ; ils ne faisaient que suivre, en cela, la tradition du martyre des premières communautés. On ne sera donc pas étonnés de voir qu’ils gagnèrent en popularité, effet inverse de ce qu’escomptaient obtenir les autorités.

En 321, alors que les troubles prennent une ampleur inquiétante pour la stabilité municipale en général, Constantin doit opter pour le rétablissement de la liberté religieuse pour tous, par un édit de tolérance. L’empereur, qui avait, malgré quelques hésitations, marqué son penchant pour les catholiques, renonça même, en 330, à faire expulser les donatistes d’une église qu’il avait pourtant fait bâtir pour les premiers, dans la ville de Constantine ; il leur en promit tout simplement une autre. Le donatisme progressait, jusqu’à gagner la plèbe qui, en ce IVe siècle plein d’injustices sociales, se plaignait de plus en plus de conditions de vie très insuffisantes. Un an avant la mort de Constantin Ier (†337), le concile général de l’Église donatiste réunit à Carthage 270 de ses évêques venus surtout de Numidie, là où les “hérétiques” étaient les mieux implantés et les plus actifs : la puissance du mouvement schismatique ne fera ainsi qu’augmenter jusqu’au siècle d’Augustin d’Hippone (ou de Thagaste par la naissance) . Mais on verra qu’à son époque, les Vandales apporteront en Afrique du Nord orientale une nouvelle hérésie (au sens grec du terme : choix) chrétienne, l’arianisme.

Vers 340, sous le règne de Constant, fils de Constantin, des bandes de miséreux, plus ou moins organisées, se mettent à parcourir les campagnes pour revendiquer leur droit à plus de dignité, en l’occurence de pouvoir travailler et nourrir leurs familles ; pour ce faire ils terrorisaient les propriétaires de grands domaines agricoles qu’ils n’hésitaient pas à tuer dans certains cas. Ces agitateurs, nommés circoncellions parce qu’ils rodaient autour des fermes et des greniers à blé pour, disait-on, les piller, n’étaient pas des brigands contrairement à ce qu’à pu en dire Augustin de Thagaste ; Serge Lancel écrit à leur sujet : «ce sont des employés intérimaires de l’agriculture ou des nundinae (marchés ruraux périodiques), chez qui l’instabilité sociale favorise les excès et les déviations de l’exaltation religieuse ». Les plus contestataires d’entre-eux, ceux qui formaient déjà un mouvement en totale dissidence avec le système économique, ne tardèrent pas à s’allier aux schismatiques qui l’acceptèrent dans un premier temps ; les donatistes comprendront bien vite qu’ils ne seront quand même rien moins que des alliés encombrants. Mahfoud Kaddache en a dit ceci : « l’action des circoncellions apparaît comme la revendication d’une plus grande justice sociale. Ils se recrutaient dans la plèbe rurale, plutôt que dans celle des villes. (…) On peut affirmer que les circoncellions constituaient, au IVe siècle, une sorte de prolétariat agricole de condition libre. (…) Ce fut une “véritable tentative de révolution sociale tendant à la libération des opprimés, esclaves ou mains-d’oeuvre de condition libre au chômage” ».

Deux meneurs aux noms berbères, Axido et Fasir, vont conduire une révolte paysanne mémorable, d’une extrême violence, dirigée contre les propriétaires terriens les plus riches ou jugés trop injustes envers leurs employés. Les créanciers seront contraints, sous peine de torture et de mise à mort, de détruire les reconnaissances de dettes, les maîtres à affranchir leurs esclaves. Débordés par ces révoltés sanguinaires qui se réclament d’eux, les donatistes en sont amenés à faire appel à la force publique – à celle du comte d’Afrique notamment – pour s’en débarrasser. Mais les donatistes n’ont jamais été bien claires quant à leur relation au mouvement circoncellion. La preuve en est que, vers le milieu du IVe siècle, ils feront des insurgés leur bras armé dans la rébellion schismatique. Pour plus de précision, on pourra lire “Une tentative de révolution sociale en Afrique”, de la Revue des Questions Historiques (format HTML, mais il existe aussi en PDF, sur Google). En 347, l’ampleur de la révolte est telle que Constant doit envoyer, en Afrique, des légats chargés de rétablir l’unité religieuse en imposant la fusion des deux Églises qui s’opposent depuis le début, rappelons-le, à cause d’une histoire de pureté et d’apostasie ; rien de théologique en tout cas. En vain. La querelle s’amplifie encore au point de déclencher une guerre religieuse responsable de massacres en série de part et d’autres. La véhémence des coups portés est partagée, bien que les catholiques ne sont pas majoritaires ; les bandes donatistes ravagent la région de Césarée / Cherchell et celle de Tipasa. La sévère répression qui va suivre se conclura par l’exil de Donat – qui meurt en 355 – et à la cessation du mouvement, au moins provisoirement.

Le nouvel empereur n’est pas chrétien, il s’agit de Julien l’Apostat. De 360 à 363, il rétablit les donatistes dans leurs droits, ce qui leur permet à nouveau de prospérer et de gagner le cœur de plus de la moitié de la population ; il n’y a plus guère d’évêques catholiques en Numidie, encore moins en Maurétanie. On pourrait croire qu’à partir de ce moment-là le donatisme avait toutes les chances de l’emporter en Afrique du Nord, mais c’est sans compter sur la verve d’Augustin, qui vient, en 391 d’être nommé dans l’évêché catholique d’Hippone (Annaba). Ce docteur et Père de l’Église va transférer le débat sur une voie beaucoup plus théologique ; le fait est totalement nouveau. Cela n’empêchera pas l’intransigeance et l’intolérance des donatistes qui sévirent un peu plus. En cette fin de siècle, la répression contre le mouvement donatiste ira de plus belle et Augustin, qui vient d’être fait évêque d’Hippone en 395, sera le premier à légitimer la persécution des derniers donatistes encore vaillants : confiscation de tous leurs biens à partir de 411, leurs propriétés étant alors transférées aux catholiques. Le sac de Rome par les Wisigoths a lieu en 410 et les Vandales sont aux portes d’Hippone en 429. Un an plus tard, Augustin rend l’âme dans sa ville assiégée par les barbares.

La révolte des fils de Nubel le Maure

Il y a eu des révoltes qui n’avaient qu’un caractère social ; d’autres peuvent faire penser à la manifestation d’un fort désir d’indépendance politique des tribus berbères à l’égard des autorités romaines. Mais cette résistance à l’emprise étrangère sera, comme ce fut le cas avec Jugurtha, sapée par les luttes internes de pouvoir, pas seulement inter-tribales, familiales surtout. Le schéma est à peu près le même pour la série de révoltes conduites dans la deuxième moitié du IVe siècle contre Rome et qu’on attribue aux fils du grand chef d’une confédération tribale, Nubel (ou Nuvel), issu de la tribu des Iubaleni, romanisé depuis son arrière-grand-père – il portait le titre de regulus (petit roi) – et mort vers 370. A cette date, il laisse des biens importants (un grand domaine au col des Beni Aïcha) ainsi qu’une grande postérité ; on connaît sept de ses enfants : l’aîné, Firmus, était chrétien ; le cadet, Sammac, possédait une immense propriété à Petra, dans la vallée de la Summam ; Mazuca habitait un fundus (domaine foncier) dans la région de l’oued Chélif ; Dius, dont on sait qu’il combattit au côté de Mascizel ; Gildon, resté païen ; Mascizel (ou Mascezel), converti au christianisme à la cour de l’empereur Honorius ; Cyria, certainement une fille. L’influence du père, de son vivant, s’étendait de la zone montagneuse des Bibans (Sud-Est de Bejaïa) jusqu’aux confins de l’Ouarsenis, en passant par le Haut-Chélif, de l’intérieur des terres jusqu’au littoral.

La révolte, qui va commencer en 371, est due à un différent entre Firmus et Sammac pour la succession du père qui venait de décéder. On peut penser logiquement que la seigneurie tribale était échue à l’aîné, Firmus, mais ce n’est pas ce que décida Romanus, le comte d’Afrique, commandant en chef des armées d’Afrique du moment, à qui incombait de régler les problèmes d’héritage au sein des familles berbères romanisées qui jouaient un grand rôle dans la stabilité politique des régions ; il opta pour Sammac et contraria tellement Firmus, en l’empêchant de plaider sa cause à Rome ,que celui-ci entra presque immédiatement en sécession. Après s’être allié à des bandes de circoncellions – ceux-ci provenaient d’une douzaine de tribus maures et numides, selon l’historien romain Ammien Marcellin – et aux représentants du clergé donatiste sur une bonne partie du pays, il va conduire une révolte comme il n’y en avait plus eu depuis Tacfarinas, un mouvement défiant l’autorité suprême, celle de l’empereur Valentinien. Les succès de Firmus sont fulgurants : de la Césaréenne aux Kabylies, des villes sont enlevées, mises à sac, à l’exemple de Cartenæ / Ténès, d’Icosium / Alger, de Cæsarea / Cherchell et de Rusicade / Skikda. Tipasa, assiégée par Firmus, échappa au massacre, comme certains disent, protégée quelle était sans doute par sainte-Salsa, une martyre des premières persécutions.

Valentinien n’en resta évidemment pas là ; en 373, il envoya en Afrique le généralissime Flavius Theodosius (Théodose l’Ancien, père du futur empereur Théodose dit le Grand) qui débarqua avec ses troupes à Igilgili (Jijel, à l’Est de Béjaïa), bien décidé de mater la rébellion aussi vite qu’il l’avait fait ailleurs, en Bretagne et en Rhénanie. La campagne dura en fait deux ans, avec d’âpres combats, l’autorité politique des instances romaines définitivement sapée en Maurétanie césaréenne, la famille Nubel complètement déchirée : Gildon s’est rallié aux Romains contre son frère Firmus, Sammac a été liquidé par ce dernier, dont la vigueur guerrière n’est pas émoussée, et Mazuca a peut-être été tué lors d’un combat. Combien de temps Firmus aurait-il pu tenir tête au colonisateur s’il n’avait été trahi et poussé au suicide par un de ses fidèles, Igmazen ? Nul ne le sait. Toujours est-il que les trahisons entre frères berbères ont toujours bien servi les ambitions de Rome sur la région. De la fratrie des Nubel, il ne reste plus que Gildon et Mascizel.

La paix va durer jusqu’en 395, quand Théodose Ier meurt en laissant un empire devenu impossible à gérer ; l’Illyricum est alors partagé entre les deux fils de Théodose, Honorius et Arcadius. Honorius, en Occident, reçoit le Diocèse de Pannonie, territoire allant des Alpes à l’actuelle Serbie. Arcadius, en Orient, reçoit les Diocèses de Dacie et de Macédoine, regroupant les actuelles Grèce et Macédoine. Stilicon (Flavius Stilicho, un général romain d’origine vandale) en occupe la régence. Entre temps, Gildon, qui avait été fait, et ce fut une première pour un Berbère, comte d’Afrique (387), devait naturellement faire allégeance à Honorius qui détenait la clé de tout l’Occident, mais, sans doute pour montrer un esprit d’indépendance politique, il fit comprendre qu’il serait l’allié officiel d’Arcadius, prince de Constantinople. Il faut dire que Gildon avait offert sa fille Salvina en mariage à Nebridius, le neveu même de l’impératrice d’Orient. Par contre, Mascizel, le frère qui lui restait, venait de se convertir au christianisme à Rome, à la cour d’Honorius. Le défi que lança Gildon contre Rome déclencha une nouvelle guerre. Pour marquer sa volonté de s’affranchir de l’autorité de l’envahisseur, il s’allia également aux donatistes, réduisit le nombre de bateaux chargés de blé en partance de Carthage pour l’Italie, avant de les stopper complètement en instaurant le blocus général. Stilicon dépêcha en Afrique 5000 légionnaires de toutes origines, placés sous le commandement de Mascizel. Battu lors de la bataille d’Ardalio, entre Théveste (Tébessa) et Ammædera (Haïdra), Gildon meurt, on ne sait avec certitude comment : exécution ou suicide, peu importe. De même, on ne sait ni comment ni pourquoi Mascizel, à son retour pourtant victorieux à Rome, mourut très bizarrement noyé. Il faut dire que son élimination par le pouvoir romain est fort probable puisque des puissants Nubel il ne restait plus aucun représentant susceptible de réclamer un trône en Afrique du Nord.

Enfin, le donatisme, lui aussi vaincu avec, symboliquement, la mort d’un de ses plus violents représentants, Optat de Timgad, est sur le chemin de sa décadence. Vers 420, Gaudentius, le dernier évêque donatiste, s’enferma dans la basilique de la ville et menaça de s’y laisser brûler vif. D’abord persécutés par les catholiques, les adeptes schismatiques, ainsi que les précédents, subiront la répression d’autres chrétiens dits hérétiques : les arianistes vandales qui viennent d’envahir une partie de l’Ancien monde.

Une hérésie en cache une autre : l’arianisme

L’évêque dissident Donat avait fait clairement comprendre que le pouvoir impérial n’avait pas à s’occuper des affaires religieuses ; il était donc pour la séparation des pouvoirs du profane, le politique, et du sacré, l’Eglise. Le schisme, d’ordre éthique et politique plus que théologique tout compte fait, a été consommé dès lors que les catholiques prirent la voie opposée ; ils choisirent le mélange des genres parce qu’il confère un plus grand pouvoir d’emprise et de contrôle sur le peuple. On comprend que les circoncellions d’Afrique du Nord, qui étaient de simples ruraux, aient pu facilement adopter la religion du parti donatiste : elle permettait de se sentir plus Maure que Romain finalement. En ce qui concerne l’opposition entre les catholiques orthodoxes et les adeptes d’Arius (les Vandales, les Alains et quelques Suèves égarés) qui viennent de surgir, elle relevait de l’exégèse et de la philosophie, une question d’interprétation des Écritures.

Arius était un prêtre qui professait vers 320 à Alexandrie une doctrine philosophique s’appuyant sur les Évangiles. Pour Arius dont la théorie se basait sur les travaux de Paul de Samosate et d’Origène, les personnes constituant la Trinité ne devaient pas être confondues : elles ne se valent pas. Dieu le Père est incréé, non engendré, mais Il a engendré le Fils qui peut être, tout au plus, considéré comme un dieu secondaire, très inférieur à la seule et unique divinité, Dieu, dont la présence du Christ ne fait que témoigner. Ce courant de pensée, déclaré hérétique depuis le concile de Nicée (325), est né en réaction contre des théories « monarchianisantes » qui, dès le IIe siècle, tendaient à absorber la personne du Fils dans celle du Père ; une thèse qui opposera un temps les chrétiens d’Orient au christianisme Occidental. A partir de 359, date de la prise de position officielle par l’empereur Constance, publiée à Sirmium, l’affaire sera réglée partiellement par adoption, aux conciles de Séleucie et de Rimini, du concept d’égalité entre le Père et le Fils selon les Ecritures, non en substance, il faut le préciser.

A l’avènement de Julien l’Apostat, en 362 précisément, la liberté religieuse étant restaurée, la doctrine d’Arius essaya bien de reprendre sa place originelle, en vain si ce n’est la conversion par l’évêque goth Ulfila des Wisigoths et des Vandales, installés près de la mer Noire. Au Ve siècle, les Wisigoths convertirent à leur tour les Suèves et, probablement, les Burgondes, pendant leur domination en Hispanie et en Gaule. Dans la partie Est de l’Afrique du Nord, la répression conduite par les Vandales victorieux fut terrible pour les victimes, catholiques et donatistes confondus.

Des morts et des dieux romano-africains

Repère de lecture :

Le caractère des Numides (de Numidie au sens large, j’y englobe la Maurétanie césaréenne – ancienne Masaesylie) se prêtait assez bien à la philosophie gréco-romaine classique, notamment à l’épicurisme et au stoïcisme, deux concepts qui souvent s’accordent, mais parfois s’affrontent. Le petit peuple en prendra peu à peu connaissance, ce dès la période pré-romaine située entre la gouvernance de Juba II et celle de son fils, Ptolémée de Maurétanie. Quant à l’élite, elle est imprégnée de culture hellénique depuis déjà fort longtemps. Des postures de vie seront prises par tout un chacun qui rendront plus acceptables les conditions sociales difficiles. La devise «Carpe diem (quam minimum credula postero)» réussira formidablement en Afrique du Nord : dès le début du Ier siècle, le divertissement commencera à faire partie du quotidien ordinaire ; toutes les bourses auront très vite accès aux thermes (intérêt sanitaire), aux plaisirs des jeux d’eau et de fontaines publiques (adduction cruciale), aux jeux du cirque (canaliser la violence et stratégie du détournement des esprits), au théâtre et aux amphithéâtres… (intérêt éducatif et culturel) ; tout cela,  qui ralentit et adoucit un peu le temps, étant pris en charge par de riches et puissants évergètes locaux. On fera aussi bonne chère aussi souvent que faire ce peut ; trouver à manger ne devait poser aucun problème tant l’agriculture est florissante. Cependant,  on pense beaucoup à la mort qui se rapproche sans cesse. On commencera de son vivant et le plus tôt possible à préparer sa dernière demeure : une sépulture dont le type, la taille, l’esthétique et l’aménagement varieront en fonction de l’époque, mais surtout suivant la fortune des familles.

 

Un rapport à la mort serein et joyeux

Dans l’Antiquité – et l’on peut remonter aux premières grandes civilisations – , chacun se souciait – plus qu’il ne redoutait le moment du trépas – de bien organiser ses funérailles ; on s’y prenait sitôt l’âge adulte atteint. Tout devait être réglé dans le moindre détail avant qu’ait sonné l’heure du passage de ce monde à celui de l’au-delà. La sépulture devait être prête à accueillir le défunt le moment venu, mais aussi ses futurs visiteurs ; pour un païen, les membres de la famille et les amis observaient, près de lui, un rituel à sa mémoire : libations (onction de la sépulture avec une huile sanctifiée et, éventuellement, consommation de vin) sur les tombes, offrandes de nourriture, suivies d’un repas-communion en l’honneur des mânes du défunt (esprit du mort) ; les chrétiens, quant à eux, mais beaucoup plus tardivement (époque d’Augustin), finirent par prier simplement pour le salut des âmes. Au sein du peuple ordinaire, le rituel païen a, avant de se perdre complètement, perduré encore, longtemps après l’avènement des deux monothéismes (christianisme et islam).

Sur les tombes, on peut lire des épitaphes de plus ou moins mauvais goût ; quelques-unes, empruntant au grec ou au latin, décrivent en quelques mots le bref passage d’un inconnu sur cette terre : «Je n’étais pas, je suis né, je ne suis plus, ça m’est égal», comme pour dire que la mort n’est rien, qu’il est insensé de la craindre, ou qu’il n’y a tout simplement rien après la vie. D’autres appellent le passant à s’arrêter un moment : «Passant, qui que tu sois, suspends ton pas et lis», une façon de croire au pouvoir de se prolonger dans le temps de l’existence au moyen d’un autre individu, vivant, lui. Les épitaphes chrétiennes parlent de paix en Dieu et en Christ (photo ci-dessous, «En Christ Dieu, que la concorde préside à notre repas)». Chacun trouvait intérêt à s’approprier le meilleur emplacement, ceux des plus remarquables là où le quidam passait. De toute évidence, cela était organisé en marché à prendre, les places se monnayaient chèrement. Les plus riches gisaient dans de belles sépultures, en bordure de route et le plus près possible de l’enceinte de la cité.

 

Les nécropoles romano-africaines

Jusqu’à Juba II, les tombes pré-romaines étaient constituées de fosses assez profondes, recouvertes d’une lourde dalle. Dès le début de l’ère romano-africaine et jusqu’au milieu du IIIème siècle, on s’est mis à pratiquer l’incinération des défunts adultes, les enfants étaient déposés tels quels dans une jarre. Lorsqu’on mettait le mort sur le bûcher d’incinération, il devait avoir la tête tournée vers le Levant : dans l’Antiquité, le lever du soleil représentait la vie, la mort résidait au Ponant ; c’est pourquoi de nombreuses nécropoles se trouvaient à proximité des villes, côté occidental. Les cendres crématoires étaient ensuite déposées dans une urne qui pouvait aller du simple pot conservé à la maison, quand on manquait le sou, à une maçonnerie moins modeste, en forme de demi-cylindre (cupula) et couchée à même le sol dans la nécropole, toujours extra-muros. De nombreux caveaux sous-terrains en colombaires (columbariumcolumbaria, niches destinées à abriter les urnes) virent le jour au Ier siècle. Un siècle plus tard, les nécropoles vont devenir des cimetières à ciel ouvert, d’abord réservés aux plus aisés et aux confréries, ensuite mis à la disposition des plus modestes, mais aux endroits que les riches n’achèteraient jamais, car moins ostensibles. Il fallait se regrouper à plusieurs pour pouvoir payer l’emplacement, et l’on reposait alors dans de grands caveaux collectifs en colombaires et construits en plein air. Les plus aisés se faisaient bâtir de tous petits mausolées typiquement berbères (voir plus bas, mais en plus modeste).  On abandonnera peu à peu la crémation pour revenir progressivement, vers la fin du IIIème siècle, à l’inhumation.

A partir du IVème siècle donc, l’enterrement fait à nouveau l’unanimité. Les caveaux, dans lesquels sont placés les sarcophages – parfois en marbre -, se couvrent d’une voûte en berceau. Leurs parois sont le plus souvent décorées de fresques qui représentent le paradis dont on espère qu’il recevra l’âme du défunt. Un peu plus tardivement au cours du IVème siècle, les sépultures vont être aménagées en vastes enclos  (refrigerium) pouvant accueillir plusieurs visiteurs. Les familles y trouvaient un lieu propice au délassement ; une fontaine n’était jamais bien loin – les riches avaient la leur propre – qui servait au rafraîchissement mais aussi à l’entretien des lieux. Ces refrigaria permettaient de banqueter en l’honneur et à la mémoire des morts, amis ou parents. Pour cela, les vivants disposaient d’une table plus ou moins richement décorée et de trois banquettes pour manger à la romaine : en triclinium et couché sur le côté gauche.

Les riches propriétaires domaniaux, eux, se faisaient construire, à la campagne, des mausolées familiaux ou individuels remarquables, à la manière des anciens seigneurs numides : un large socle de plan carré  portait une tour polyédrique dont on suppose qu’elle était surmontée d’un pyramidion (Sétif, Madaure, Ksar el Ahmar) ; ou bien, un ensemble de colonnes formait soit un cercle, soit un hexagone, surmonté d’un cône à gradins.

L’amoureux d’archéologie n’oubliera pas de visiter la Tour de la chrétienne (photo ci-dessus) – ce qu’il en reste – à Rusipisir (Taksebt, près de Tigzirt), la ruine de Henchir Oum Kif près de Kenchala, ou encore le mausolée cylindrique – diamètre supérieur à 10 m – de la famille des Lollii près de Tiddis (photo ci-dessous). Quelques vestiges ont également été mis à jour à Lambèse (Tazoult), à Morsott et à Akbou. Tous, ou presque, disposent d’une loge funéraire assez vaste pour recevoir plusieurs sarcophages. Malheureusement, leur pillage ne laisse plus assez de traces qui permettraient de les dater avec précision.

 

Des dieux anthropomorphiques au Dieu unique sans forme

Il faut remonter à la protohistoire pour comprendre l’évolution cultuelle des Berbères. Les ancêtres des Algériens craignez, plus qu’ils ne priaient, des divinités élémentaires comme le génie de l’eau, ceux de la pluie, du tonnerre, de la fécondité, de la prospérité… Très vite, il semblerait qu’ils aient petit à petit simplifié leur  gigantesque panthéon – certaines inscriptions de la période romane portent encore des noms de divinités comme Bacax, Ifru ou Ieru, Masiden, Thililva, Suggan, Iesdan, Masiddica – et se soient mis à ne louer pratiquement – au moins dans les cités – que deux divinités, plus puissantes que les précédentes : ils sacrifiaient au dieu solaire et à la Lune. Avec l’installation des comptoirs phénico-puniques, des échanges (culturels, artistiques et religieux) ont eu lieu durant le premier millénaire avant notre ère. Dès l’origine, «ces comptoirs se trouvaient face aux habitants berbères qui étaient séduits par la civilisation phénicienne en tant que nouvelle culture qui s’ouvrait devant eux.» (Mohamed Kheir Orfali). Des sanctuaires dédiés au dieu Ba’al Hammon (fertilité) et à sa parèdre, la déesse Tanit (fécondité) ont alors été érigés dans de nombreuses villes numides (Cirta, Guelma, Aïn Nechma, Tiddis, Khemissa et Hippone), fort peu dans les campagnes où l’on continuait à observer les rites anciens de la protohistoire. Ba’al Hammon sera désormais un dieu africain en se mettant à porter des cornes de bélier. Quant à Tanit dont le nom est à consonance libyque, il faut, selon certains historiens des religions, la placer en calque avec la déesse phénicienne Ashtart. Leur représentation, outre les symboles connus comme le disque solaire, la lune, le caducée ou une main bénissant, est humaine, donc en accord avec les grands principes religieux (iconographique) de l’ensemble du monde antique.

Notons bien le changement de conception entre un avant et un après la rencontre phénico-lybique : d’abord, les Carthaginois deviennent puniques parce qu’épousant une partie de la culture berbère ; deuxièmement, les dieux libyques, autrefois si nombreux et totalement impuissants, disparaissent dans les villes à l’avantage de deux uniques – ou presque – divinités : cette réduction confère, par accumulation de rôles, plus de pouvoir aux survivants de cet anéantissement mais, au moins, on sait davantage à qui s’adresser en cas de besoin. Les Africains ne refuseront pas, par ailleurs, quelques figures du panthéon grec. L’influence romaine apportera quelques modifications des rituels carthaginois et, de fait, de ceux des Numides sédentarisés. On se met alors à confondre le dieu bélier, Ba’al, avec le Saturne (gréco-)romain, ce qui aboutit au culte berbère qui ne sacrifie plus qu’au nom du Saturne africain. Nous passons donc d’un panthéisme bien émoussé à une représentation presque monothéiste de la toute puissance extra-terrestre. On peut assimiler cette forme de croyance à de l’hénothéisme (plusieurs dieux et déesses peuvent coexister, mais un seul prédomine sur les autres), concept qui permettra sans doute une introduction facilitée des futurs monothéismes qui s’annoncent : dès le IIème siècle, les nouveaux chrétiens pratiquent un prosélytisme acharné qui met en danger le pouvoir politique africain romanisé : leur dieu est unique (négation des convictions de l’autre – début d’intolérance) et sa puissance dépasse tout entendement (l’empereur n’a aucun pouvoir – rivalité). Cette terrible concurrence aura pour réponse l’invention, par les autorités, du culte de l’Empereur-Dieu (Pontifex Maximus de son vivant, l’empereur devait être adoré comme dieu vivant après sa mort), sans succès, car on confondait la dévotion à une divinité locale avec le culte rendu à l’empereur, cela a été le cas pour Alexandre Sévère par exemple.

Ce syncrétisme pluriel africain débouche presque toujours sur l’adoration du dieu le plus en vogue. Tantôt on loue encore le dieu Ba’al, mais sous sa figure saturnienne, tantôt c’est un dieu du panthéon romain qui prend la main, quand ce n’est pas l’influence égyptienne ou grecque qui prévaut. Pour chacune des idoles étrangères adoptées, une divinité mauro-numide sous-jacente veille. Du coup, il ne faut pas s’étonner si les Berbères de la Rome-Afrique ont toujours préféré prier leur dea Africa (déesse Afrique) et autres dii mauri (dieux maures) ; ce qui, tout en pensant Fudinam, Macurtam ou Varsissima, ne les empêchait pas d’invoquer Jupiter, de solliciter Mercure ou de commémorer Bacchus. Il y avait vraiment de quoi faire son marché parmi cette multiplicité divine !

 

ANNEXES

L’Algérie des origines – Gilbert Meynier (Extraits)

 

Culte Dionysiaque et religiosité populaire


L’Afrique du Nord, où seul le culte du Saturne africain fut plus important, fut la partie de l’empire romain où le très populaire culte dionysiaque connut le plus d’éclat. Dionysos/Bacchus/Pater Liber put être au départ assimilé aux dieux puniques Ba’al Hammon et surtout Chadrapha, la déesse phénicienne guérisseuse et dompteuse de monstres. Dionysos est le dieu du vin, de l’ivresse et de la libation, le dieu civilisateur des arbres fruitiers ; il est devenu aussi dieu de la mort, de la lumière et des ténèbres. Il est figuré généralement en beau jeune homme, couronné de pampre et de raisin, le vin s’écoulant du pressoir étant le symbole de son sang. Ultérieurement, avec le christianisme, le sang de Dionysos pourra se transmuer en sang du Christ.

Les fêtes initiatiques dionysiaques donnaient lieu à une joie extravagante et à des danses mouvementées, reliées à l’exaltation mystique des mystères dionysiaques.

De telles réjouissances orgiastiques, aidant à supporter l’espace d’un instant les rigueurs d’origine sociale et les blocages d’estampille religieuse, ont eu la vie dure en Algérie, dans certaines régions du bled, en dehors du christianisme, puis de l’islam, ou plutôt en deçà.


Le polythéisme africain ou un divin pluriel


En pays numide, les cultes (aux petits dieux) étaient rendus dans des lieux déterminés, souvent en montagne, notamment des grottes. Était vénéré le dieu Baxas, peut-être bien un dieu protecteur des troupeaux . Il y a peu encore, on venait sacrifier (dans la grotte des martyrs – Ghar Ez-Zema) des coqs noirs et des boucs . Y était honoré un dieu, (ses) initiales : GDA. Près du Khroub, on a gardé la trace d’une divinité dénommée Ifru ou Ieru. À Ksar El-Boum, étaient conjointement honorées cinq divinités libyco-berbères : Iesdan, Masaden, Masiddica, Suggan et Thiliva. (Très souvent), le panthéon autochtone était assimilé au panthéon gréco-romain.


Des dieux «nationaux» ?


Il s’agit d’abord de la dea Africa, la déesse Afrique, à laquelle fut parfois assimilée l’ancienne déesse punique Tanit, laquelle perdit sa popularité à l’époque romaine. Elle fut bien une divinité spécifique de l’Afrique du Nord. On lui rendait un culte public. Mais la déesse Afrique était aussi une divinité domestique, sans doute abritée dans une niche dans les maisons, et invoquée à tout propos avant d’entreprendre quelque chose. Protectrice, elle était aussi la mère nourricière (alma mater), ainsi que l’indiquent sa corne d’abondance et ses beaux seins. Elle personnifie l’Afrique.

Autres dieux «nationaux» : les Dii mauri (les dieux maures), honorés surtout par les autorités romaines provinciales pour se les concilier, fréquents en Numidie et en Maurétanie césaréenne, étaient absents de Maurétanie tingitane (actuel Maroc) et plus rares en Africa (actuelle Tunisie). Cet ensemble de dieux indifférenciés semble avoir été spécifiquement «algérien», pour autant qu’une telle préfiguration nationaliste ne soit pas anachronique. Il ne semble pas même que ces divinités aient jamais été assimilées à ou recouvertes par des divinités du panthéon méditerranéen gréco-romain. À l’époque romaine, les Dii mauri eurent un succès mitigé.


Saturne africain : vers le monothéisme ?


Omniprésent en Numidie et Maurétanie, Saturne africain est la dénomination que finit par prendre à l’époque romaine le grand dieu des Carthaginois Ba’al Hammon. Non sans glissements et modifications. À l’origine, le dieu ne se mêle pas aux hommes ; il agit notamment par l’intermédiaire de sa parèdre Tanit. Puis il figure, certes à une place éminente, au panthéon gréco-romain, par le biais de l’assimilation à Chronos, ainsi qu’on le voit sur les stèles d’El-Hofra à Constantine.

Si Saturne comptait peu d’adeptes parmi les grands notables des cités et les magistrats de l’Empire, il pouvait en avoir parmi les propriétaires fonciers et dans la classe populaire. C’était en particulier le dieu des petites gens, ceux-là mêmes chez qui, à l’origine, le christianisme recrutait. Le culte de Saturne fut à la fois un précurseur et un concurrent [du christianisme ]. Par l’orientation des croyances et, plus largement, par son contenu religieux, on a pu dire que la religion saturnienne avait peut-être préparé l’avènement du christianisme et, plus lointainement, l’arrivée de l’islam, religion venue directement d’Orient et destinée à un triomphe durable.

Vie ordinaire d’un citadin romano-africain

Repère de lecture : Personne ne pourra nier l’influence des mœurs romaines sur la civilisation numido-maurétanienne, du 1er siècle av. J.-C. jusqu’à la venue subite des Vandales et des Alains au Vème siècle. Pour beaucoup d’Algériens, cette empreinte est mal vécue, encore de nos jours, sous prétexte d’une domination – je me permets un léger pléonasme – autoritaire, voire tyrannique, imposée à leurs ancêtres d’autrefois. Ce ne fut pourtant pas totalement le cas, les influences des uns sur les autres tournaient, en fait, comme un maelström depuis des lustres au sein du vieux monde, avec ou sans guerres : influences protohistoriques sud-orientales, égyptiennes, phénico-hébraïques (qui offrent aux grecs l’alphabet dont on se sert toujours, même s’il a subi de profondes modifications), helléniques et carthaginoises, romaines enfin (et j’en passe), jusque-là. Bref, nous devrions plutôt parler d’une culture symbiotique méditerranéenne, bien vivante et jamais figée une bonne fois pour toute, à laquelle il faut adjoindre évidemment un souffle non négligeable nord-africain, mais pas que.

A l’arrivée des Romains, vont effectivement s’imposer de nouvelles normes pénales et juridiques, une architecture et des urbanitas propres à leur monde ; la vie quotidienne des Africains en sera changée, tout au moins dans les villes et les petites bourgades de Numidie dans un premier temps, en Maurétanie ensuite, avec, cependant, plus de difficultés à y faire admettre la nouvelle donne méditerranéenne (voir articles précédents). Le pays va s’enrichir, de manière exponentielle ; une élite peu nombreuse en sortira qui possèdera l’ensemble du patrimoine dont elle devra entièrement supporter la charge (évergétisme qui n’est pas typique aux Romains). La multitude est pauvre mais elle possède, en dehors des périodes de travail, d’un temps à consacrer aux loisirs et à l’appréciation des bonnes choses qui restent à sa portée. Le Romano-africain, qu’il soit riche ou pauvre, sera tantôt un épicurien stoïque, sinon un stoïcien hédoniste. Il ne perdra jamais la mesure des plaisirs terrestres. Son goût pour les arts et la littérature en particulier est un fait remarquable, le romano-africain dépassant presque le maître impérial à bien des égards dans ces domaines. Dans les villes et les colonies, la maison des Romano-africains, bien que bâtie sur un mode gréco-romain, ne possède pas d’atrium ou très rarement. Pas de cuisines à proprement parler non plus. Une autre spécificité de l’Afrique romanisée se trouve dans les différents styles élaborés par les artistes mosaïstes des deux régions : Césaréenne et Numidie.  Mais l’élément le plus marquant, sans aucun doute, est la quantité de grands hommes qu’aura su produire cette nouvelle société, romanisée dans un premier temps, «christianisante» par chevauchement ensuite.

 

L’habitat urbain romano-africain

L’espace privé des Romano-Africains est toujours bien séparé de l’environnement urbain et public, ne serait-ce que grâce à l’usage de simples tentures. On pense que les maisons citadines des villes romanisées étaient nombreuses et de petite taille au début de l’ère romano-africaine ; par rachats successifs, leur nombre a diminué cependant que la taille du bâti s’accroissait pour certains. A la fin de la période romaine d’Afrique, l’ordre architectural aura beaucoup perdu lorsque les maisons auront franchement empiété sur les rues de la ville, empêchant très souvent leur accès, notamment sur la périphérie des bourgs. La trace d’un escalier retrouvé parmi les ruines semble indiquer l’existence passée de maisons à plusieurs étages mais il est difficile de statuer sur ce point tant le paysage urbain algéro-tunisien est ruiné. Ainsi peut-on rencontrer, au sol, les empreintes de très grandes et surprenantes habitations. L’architecture générale de ces lieux de vie a conservé des Puniques la disposition des salles et la cour à péristyle, fontaines et bassins ; elle a emprunté à Rome divers éléments : l’oecus (salle de réception à colonnes pouvant se substituer ou s’ajouter à l’atrium classique, ce dernier étant plus rare au Maghreb) ; le triclinium (petite salle à manger disposant de trois lits et d’une table, souvent munie de baies vitrées) ; les thermes dont la présence (ou la taille) varie en fonction de la richesse du propriétaire ; enfin, les décors en mosaïque (non systématiques mais fort fréquents, surtout dans la période tardive) que les artistes locaux personnaliseront en ajoutant une touche des plus originales, signe marquant de l’âme berbère que l’on retrouve aussi dans le domaine littéraire, entre autres. L’art statuaire ne bénéficiera pas autant de ce particularisme nord-africain, le style restant gréco-romain jusqu’au bout, de nombreuses statues semblant de facture étrangère, donc importées.

Telles ruines, l’architecture et tout son corollaire, nous enseignent que l’art de vivre développé dans l’Afrique romaine (du IIème au Vème siècle), malgré un grand particularisme régional, reflète avant tout le grand courant qui traversa l’Antiquité, de l’Orient à l’Occident et du Midi  au Septentrion. Cependant et d’une part, les demeures les plus modestes, c’est à dire construites avec moins de moyens, donc avec des matériaux de moins bonne qualité, ne laissent quasiment aucune traces pouvant indiquer les mœurs des plus humbles ; d’autre part, on ne peut suivre l’évolution du bâti domestique dans le temps, les nouvelles maisons couvrant entièrement les ruines des précédentes, leurs matériaux ayant été le plus souvent repris. De ces vagues ruines, il ne nous reste donc plus que les villæ urbanæ ou maisons de maîtres de l’époque tardive, de plus ou moins grande taille : de 400 m² (Timgad) à 7000 m² («maison de Bacchus» à Djemila, photo ci-dessous).

Entre ces deux grandeurs, on peut citer (à Cuicul/Djemila) :

◊ la «maison de Castorius», avec ses 1500 m² – voir le premier plan en haut ;

◊ la «maison d’Europe» avec ses 1250 m² ;

◊ la «maison de l’Âne» (ou de l’Asinus), 900 m² ;

A Timgad, on constatera bien moins de faste, mais le style mosaïque que les artistes locaux auront su développer en fait une ville très typique. On citera pour le visiteur la «maison de Corfidius Crementius», la «maison aux jardinières» (photo ci-dessous), la «maison de la piscine», la «maison de Plotius Sertius» (2600 m²)…

A Cherchell, on n’omettra pas de visiter la «maison de la propriété de Kaïd Youssef» (2300 m²), pas plus qu’à Tipasa il ne faudrait manquer la «villa aux fresques» (photo ci-dessous).

Art en général, mosaïques en particulier

Les mosaïques de tesselles, qu’elles soient murales ou de pavement, ont possiblement été inventées en Sicile vers le IIIème siècle av. J. -C.. Ce sont les Romains qui, après avoir adopté et personnalisé cet art, vont l’exporter à partir de la fin du 1er siècle dans toute la Méditerranée. En Afrique du Nord où la mosaïque existait déjà (un « noir et blanc » à Cirta/Constantine) depuis le 1er siècle avant notre ère, les scènes qu’elles représentent très souvent – certaines ne disposent que de motifs géométriques – nous renseignent mieux que les ruines elles-mêmes sur les aspirations, les manières et les modes de vie en cette fin d’Antiquité. Car, comme le dit Serge Lancel : “C’est en pénétrant dans ces maisons que l’on se fera une idée de l’art de vivre de ces bourgeoisies romano-africaines, et plus encore de leur art de paraître.” En matière d’arts quels qu’ils soient, les Nord-Africains ont toujours su préserver la sensibilité de l’âme berbère.

Les lampes à huiles, qui symbolisaient “l’aspiration à la félicité de l’au-delà” (Gilbert Meynier),  et la céramique plus globalement, sont produites à Tiddis encore de nos jours. Rome n’a donc pas du tout effacé le substrat autochtone millénaire, ; certes, il y eut des emprunts considérables faits aux “dominateurs” dans le domaine culturel mais, toujours intégrés et assimilés de telle façon qu’en conservant son propre particularisme la création artistique locale restait originale.

Les statues posent le problème de leur origine. Sans doute d’abord importées après qu’elles eussent été fabriquées en Grèce ou ailleurs, elles furent ensuite, tout en se romanisant, plutôt élaborées sur place, avec très souvent des matériaux d’exportation. Il faut se souvenir de l’amour que portait déjà Juba II, à la charnière des deux millénaires, à l’art statuaire grec et à la sculpture plus généralement. Les grands inspirateurs grecs du Vème siècle av. J. -C. était alors Phidias, Polyclète et Alcamène ; puis vinrent les traits de plus en plus latins mais encore caractéristiques du lieu de création. On observe toutefois une absence flagrante de réalisme en ce qui concerne les sculptures à caractère funéraire (stèles, statues, bas-reliefs…) où seul y joue le côté symbolique de l’art.

Si les mosaïques d’Afrique du Nord sont plus nombreuses que partout ailleurs dans l’Empire romain, elles n’en demeuraient pas moins l’apanage des plus riches. Les bourgeois les plus humbles devaient énormément se priver pour pouvoir exhiber une œuvre qui restait somme toute élémentaire. Avant que cet art onéreux ne devienne totalement le dada des riches, les artistes et créateurs romano-africains devaient se déplacer de lieu en lieu ; ce n’est que plus tard qu’ont dû apparaître les premiers ateliers fixes.  Pris complètement en charge soit par le conseil municipal de la ville, soit par d’aisés évergètes, ces ateliers vont développer des styles très différents les uns des autres : art floral de Timgad, scènes agricoles de Cherchell, scènes de chasse rejouées (venatio) de Djemila, mythologie gréco-romaine un peu partout, culture classique (Vénus marine, nymphes, néréides, monstres marins…), philosophie de l’existence à Tipasa (maximes, dictons, proverbes…)  :

 

Thamugadi / Timgad : un style fleuri et exubérant

 

Lambæsis / Lambèse : un goût prononcé pour la culture classique

 

Cæsarea / Cherchell : entre Nature et Culture

 

Sitifis / Sétif : une préférence pour Dionysos

 

Cuicul / Djemila : venatio divertissante

 

Tipasa : sagesse, stoïcisme et épicurisme

 

Cirta / Constantine : des couleurs délicates

Jusqu’à l’arrivée des Vandales, les thèmes les plus usités resteront, malgré l’installation précoce et durable du christianisme, d’inspiration mythologique païenne. Le Pater liber, Bacchus (Dionysos), sera sans doute, parmi les dévots qu’ils soient pauvres ou riches, le plus loué de tous les dieux, Vénus l’emportant sur l’ensemble des déesses. Christianisme et romanisation, contrairement à Mahfoud Kaddache qui lie la nouvelle religion à l’occupation romaine, se manifestent de façon antinomique et parallèle, par une complémentarité des opposés, pratiquement indépendamment. Le mouvement chrétien d’Afrique du Nord est, par ailleurs, un des plus prolixes de l’Empire. Les Romains ont d’ailleurs essayé de contrer les chrétiens en tentant d’imposer en Afrique du Nord le culte « monothéiste » voué à l’Empereur-Dieu, vainement ; par ailleurs, les chrétiens, bien que très prosélytes, ne se sont pas de suite fait iconoclastes, l’intolérance ne s’est développée qu’une fois leur religion reconnue et adoptée par Constantin, donc pas avant le VIème siècle.

 

Grands hommes romano-africains

Mis à part les résistances qui se sont longuement opposées à l’emprise romaine en Maurétanie et qui pourraient nous laisser croire à une franche sectorisation géographique, il ne faut pas dissocier, en termes d’aspiration à la modernité romaine, la région libyenne de Cyrénaïque, l’actuelle Tunisie et l’Est algérien. Une certaine unité culturelle et religieuse existait qui m’oblige à faire une sorte d’inventaire des grands hommes produits par cette terre africaine, sans faire de distinction quant à leurs origines régionales ou ethniques. Alors que les activités de divertissement concernaient la chasse (qu’on rejouait dans les théâtres sous forme de venatio), le temps passé aux thermes ou les divers spectacles proposés (comédies, tragédies, courses de chars, jeux du cirque…), tout Romano-Africain montrait une affection certaine à tout ce qui touchait de près ou de loin à la littérature : du riche au pauvre, on est poète, au sens étymologique du terme (poíêsis ou « action de faire, création »). Outre que l’amour des belles lettres, décelable en tout un chacun, a pu conduire au développement d’une forme de littérature riche et originale, on assista également à l’apparition de grands orateurs, rhéteurs, avocats, théologiens et philosophes.

Plus de 50000 inscriptions ont été mises à jour en Afrique du Nord qui montrent une prégnance plus forte de la Culture que partout ailleurs dans l’Empire romain. L’Africain, aux nuances près quand il s’agit d’élite ou d’humbles sujets (la plupart de ces derniers ne parle que le berbéro-punique), est féru de langue latine, relativement érudit, attentif aux règles de grammaire ; instruit correctement, il lit les papyrus et peut produire lui-même ses propres manuscrits. Être lettré à cette époque en Afrique du Nord conférait un grand prestige, l’école était alors l’ascenseur social de tout citadin. Les villes disposaient de bibliothèques plus ou moins fournies, financées entièrement par de riches notables (Rogatianus a versé 400000 serterces pour celle de Timgad au début du IIIème siècle et ce n’est qu’une ville moyenne). Mais cet attirance pour le monde des lettres touchait sans doute aussi les classes sociales défavorisées, si tant est qu’elles aient eu accès à l’école latine.

L’historien Pierre Monceaux définit à sa manière la particularité du genre littéraire mis au point par les Nord-Africains sous l’influence romaine : «D’abord la richesse d’imagination, une sensibilité très vive mais un peu maladive, l’intelligence sur-aigüe des grands spectacles de la Nature. Puis un tour d’esprit mystique et souvent avec cela, par un contraste surprenant mais facile à observer déjà dans l’ancienne Carthage, beaucoup de sens pratique, la préoccupatiion de l’utile, l’idée fixe d’enseigner quelque chose, de persuader, de convertir». Le style sera très imagé, la volonté très marquée d’utiliser toute la richesse du vocabulaire latin jusqu’à l’emploi abusif de mots rares ou plongés dans l’oubli, l’archaïsme pseudo-savant étant courant et l’expression littérale souvent compliquée ; le calembour, fort apprécié, fera rire nombre d’Italiens. Pierre Monceaux poursuit : «Enfin, dans le style beaucoup d’éclat, de relief, d’images, mais aussi beaucoup d’exagération, la manie de l’hyperbole et beaucoup de mauvais goût». Mais cela a constitué la période baroque africaine (tumor africanus selon Juvénal), fort goûtée dans l’Empire tout entier durant le principat des Sévères ; on dit que Molière s’en est lui-même inspiré.

Du coup et bien qu’il ait eu un partage inégale de la culture, le petit peuple, qui témoignait d’une admiration plutôt naïve pour les grands auteurs et le répertoire des textes classiques, avait réellement accès à l’instruction, les inscriptions portant des citations connues, voire des compositions plus personnelles, sont là pour l’attester. L’on sait que Virgile fut le poète le plus prisé, que Cicéron avait également la grande faveur du public, que les poèmes étaient appris par-cœur et récités dans n’importe quelles circonstances, que les joutes verbales étaient un passe-temps privilégié ; on rencontre énormément de bouts rimés, d’épitaphes belles parfois, de goût douteux le plus souvent. Ces parodies bien involontaires appartenaient à une culture de masse classique qui ne semblait pas déranger les auteurs contemporains ; au contraire puisque Apulée dit en s’adressant au peuple romano-africain : «Je ne vois parmi vous dans la cité entière que des hommes cultivés et où tous sont versés dans toutes les sciences : enfants pour s’en instruire, jeunes gens pour s’en parer, vieillards pour les enseigner». Il en sortit que de nombreuses écoles donnèrent d’excellents grammairiens, les étudiants de 17-18 ans pouvant suivre leur cursus dans les grandes cités et Carthage étant un centre « universitaire » de grande réputation. Serge Lancel souligne un fait indéniable : «Les Africains ont su mieux que d’autres exprimer les goûts et les sensibilités nouvelles, au point qu’ils ont incarné à eux seuls une longue saison des lettres latines». Par suite et par commodité, je ne distinguerai pas l’intelligensia païenne des grands maîtres chrétiens :

 

 

Quelques Romano-Africains lettrés célèbres

 

Marcus Manilius est né en Afrique du Nord au Ier siècle av. J. -C.. Il est le poète auteur des très célèbres Astronomiques, une sorte de traité d’astrologie versifié.

 

Térence (Publius Terentius Afer) : Né à Carthage vers 190 av. J. -C., l’enfant est d’abord vendu comme esclave. Ayant reçu une excellente éducation, il sera affranchi et fréquentera la haute société romaine. Il reçoit pour nom celui de son maître adoptif, le sénateur romain Terentius Lucanus, et devient célèbre, malgré quelques difficultés – à Rome on lui préfèrera Plaute – pour non conformisme à la tradition théâtrale, en produisant six pièces littéraires : L’Adrienne, L’Eunuque (adaptée par Jean de La Fontaine en 1655), l’Hécyre (sans succès),  L’Héautontimorouménos (le Bourreau de soi-même), le Phormion (18 siècles plus tard, Molière s’en inspira pour écrire les Fourberies de Scapin), les Adelphes (Molière en usera pour produire l’École des maris). Terence meurt peut-être vers 159 avant notre ère, moment où l’on perd sa trace.

 

Lucius Florus (Publius Annius Florus) : Sa vie est mal connue. Contemporain de Suétone,  il serait né vers 70 et mort vers 140. Rhéteur et historien d’importance, il a produit un Abrégé d’Histoire romaine qui couvre la période allant de Romulus à Octave-Auguste. l’empereur Hadrien l’estimait énormément.

 

Suétone (Caius Suetonius Tranquillus) : On sait peu de chose sur cet érudit polygraphe. Il serait né à Hippone vers l’an 70, mort – très vaguement – entre 122 et 130 (possiblement plus tard) et aurait servi comme archiviste impérial. Il est l’auteur des la Vie des douze Césars.

 

Fronton de Cirta (Marcus Cornelius Fronto) : Né vers 100 à Cirta, il a suivi des études en Numidie puis à Carthage. Il fut sénateur très jeune, bon orateur, consul et maître de deux empereurs (Antonin le Pieux et Marc-Aurèle). Compté parmi les meilleurs écrivains de son temps, il écrit un jour à l’impératrice : «Je suis un barbare… Je suis un Libyien et de la religion des Libyiens nomades». Paul Monceaux dit de lui : «Une autre fois, il invoquait solennellement ses dieux indigènes, Hammon et les divinités libyques ; et nous savons par Minucius Felix que son discours contre les chrétiens avaient un grand retentissement au pied de l’Atlas. Dans son caractère, il avaient bien les traits africains : sa manie d’exagération ; l’expansion un peu théâtrale de son affection pour Marc-Aurèle, qu’il déclarait « embrasser même en rêve” ; son habitude de faire sonner haut sa protection, la jactance de ses professions de foi ; sa faconde intarissable quand il parlait de lui, sa rude franchise qui n’épargnait pas même les empereurs. Cette empreinte africaine se retrouve aussi dans la langue : un mélange d’archaïsme, d’hellénisme, de mots populaires, c’était le latin qu’on parlait depuis longtemps en Numidie comme à Carthage». Fronton meurt vers l’an 170.

 

Salvius Julianus (Lucius Octavius Cornelius Publius Salvius Julianus Aemilianus dit Julien) : Né vers 100 en Afrique du Nord ; mort vers 180 victime des purges de Commode. Julien a été tour à tour questeur, préteur, consul, gouverneur de Germanie inférieure puis proconsul d’Afrique.

 

Apulée (Apulée de Madaure) : Né à Madaure vers 125 et mort aux alentours de 170, il peut être considéré comme le plus grand écrivain dans l’Afrique antique. Il commence ses études à Madaure, les poursuit à Carthage et les termine par un voyage en Grèce, à Athènes plus précisément. Il se marie à Œa (Tripoli) en Libye puis s’installe à Carthage où il sera avocat et médecin, philosophe et savant, rhéteur, poète et romancier. De ses œuvres, il nous reste les Métamorphoses (ou l’Âne d’or, sorte de roman imaginatif avant la lettre), le recueil des Florides et de l’Apologie ainsi que quelques traités de philosophie pure ; des livres également sur l’arithmétique, l’astronomie, l’agriculture ; enfin d’autres ouvrages comme Le dieu de Socrate, De Platon et de sa doctrine, le Traité du Monde. Mahfoud Kaddache donnera le dernier mot : «Apulée a personnifié le génie littéraire de son pays natal».

 

Septime Sévère (Lucius Septimius Severus Pertinax) : Né à Leptis Magna (Libye tripolitaine) le 11 avril 146, mort le 4 février 211, il sera empereur de Rome de 193 jusqu’à sa mort. Son fils Carcalla, également empereur à la suite de son père, est né à Lugdunum (Lyon).

 

Tertullien (Quintus Septimus Florens Tertullianus) : Issu d’une famille berbère romanisée, il nait et meurt à Carthage (150-160 à 220). Il se convertit au christianisme alors qu’il est encore jeune (193) et devient rapidement la figure emblématique de la communauté chrétienne de Carthage. Considéré aujourd’hui comme un des Pères latins de l’Église apostolique et romaine, ce grand théologien a laissé à la postérité une œuvre considérable dont tous les livres ne nous sont pas parvenus, hélas. Vers la fin de sa vie (207), il s’est orienté vers le montanisme, plus radical, tournant ainsi le dos à l’Église catholique.

 

Cyprien ( Thascius Caecilius Cyprianus ou Cyprien de Carthage ou saint-Cyprien) : Il nait en Afrique  vers 200 pour finir martyr des persécutions de Valérien en 258. Il a été évêque de Carthage et docteur de l’Église dont on le considère aujourd’hui comme un des Pères latins. Il a produit de nombreux traités ainsi que des lettres portant sur la foi et l’engagement des chrétiens. Retenons pour mémoire son ouvrage magistral De Catholicae Ecclesiae unitate ou De l’unité de l’Église catholique, publié en 251.

 

Lactance (Lactantius Lucius Cælius ou Cæcilius Firmianus) : Il nait vers 250, sans doute à Cirta (Constantine) dont est originaire sa famille.  Il sera enseignant en Afrique d’abord, à Nicomédie (Asie mineure, capitale du royaume de Bithynie) ensuite.  Son œuvre est considérable mais nous ne possédons plus grand-chose à l’heure actuelle, la plupart de ses livres ayant été perdus. On peut toutefois citer ses principaux ouvrages : le Symposium ou Banquet, le Grammaticus (traité de grammaire ou de métrique), mais aussi des traités d’histoire (De mortibus persecutorum ou de la mort des persécuteurs de l’Église), de géographie, de grammaire, de métrique, de philosophie (De divinæ institutiones en sept livres ; l’Épitome ou Abrégé des institutions divines ; De opificio Dei et De ira Dei), des poésies… Lactance, après s’être converti au christianisme, tentera de faire la démonstration de la fausseté du polythéisme, de l’unicité de Dieu, de l’insuffisance de la philosophie classique, de la nécessité d’une religion (prosélytisme monothéiste) et de la vérité du christianisme. Son travail aura consisté à essayer de réconcilier foi et raison. Il meurt à Trèves (Allemagne) vers 323.

 

Optat (Optat de Milev ou saint-Optat) : Né à Milev (ouest de Cirta) vers 320, il fut évêque de cette ville à la fin de sa vie. Il est le plus ancien représentant de la littérature anti-donatiste ; grand polémiste et chroniqueur de cette époque marquée par les différents christianismes, il a été le précepteur et le maître d’Augustin de Thagaste (Saint-Augustin). Ses livres, les Libri Optatii ou livres d’Optat, plus connus sous les noms de De Schismate Donatistarum et Contra Parmenianum Donatistum (sorte de colloque entre un donatiste un catholique), sont dirigés contre les donatistes qui sévissent depuis la fin du IIIème siècle en Afrique du Nord. On lui reprochera d’avoir nié la responsabilité de l’État dans les persécutions anti-schismatiques mais aussi d’avoir vu d’un bon œil la liquidation par les Romains des hérétiques de cette secte. Optat meurt vers 385.

 

Petilianus (Petilianus de Constantine) : Né à Cirta vers 365, il se convertit au donatisme, ce qui en fera un farouche mais digne adversaire d’Augustin de Thagaste qui lui répondait : «Ce n’est pas le génie qui te manque ; mais ta cause est mauvaise». Il fut d’abord un brillant avocat et un grand orateur avant d’être choisi comme évêque de sa ville natale vers 395. Ses œuvres principales sont : le Pamphlet contre l’Église catholique, la Lettre sur l’Église catholique, le Pamphlet contre Augustin, le Traité sur le schisme des maximianistes, le Traité sur le baptême. Il commit également de nombreux discours à la conférence de Carthage, tous très polémiques comme on peut s’en douter.

 

Gaudentius (Gaudentius de Timgad) : Il est né vers 355 à Timgad, place fort du donatisme parmi tant d’autres. Menacé par les édits du tribun Dulcitius auxquels il ne veut se soumettre , cet homme, élu évêque donatiste de sa ville natale en 398, s’enferma dans celle-ci afin de faire acte de résistance. On ne sait que peu de choses sur sa vie si ce n’est qu’il l’a vouée toute entière à sa cause et à ses fidèles. Ses lettres à Dulcitius et à Augustin, “à défaut d’une grand valeur littéraire, ont un intérêt historique certain pour l’étude du donatisme et la connaissance de la vie africaine à Timgad” souligne Mahfoud Kaddache.

 

Macrobe (Flavius Macrobius Ambrosius Theodosius) : Il nait à Sicca (Tunisie) vers 370. Son œuvre la plus connue demeure les Saturnales (Convivia primi diei Saturnaliorum), qui consiste en un banquet philosophique classique ; mais on peut également retenir son Commentaire au Songe de Scipion de Cicéron (Commentarium in Ciceronis Somnium Scipionis) parce qu’il compense en partie la perte de l’ouvrage original du grand orateur romain.

 

Emeritus (Emeritus de Césarée) : Il est né vers 350 à Cæsarea (Cherchell) dont il fut l’évêque dès 385. Vivement combattu par le parti catholique de l’Église, lui-même étant donatiste et grand orateur de ce mouvement, il défendra toujours avec fougue, conviction et passion sa doctrine et sa communauté.  D’ailleurs, il en devint le chef dans l’entière Maurétanie à partir de 394, après le concile de Bagaï (Baghai, proche de Khenchela au sud de Philippeville/Skikda). Il est l’auteur de nombreux discours mais la majeure partie de son œuvre ne nous est pas parvenue ; on ne le connait en fait que par les écrits d’Augustin qui n’a jamais pu le rencontrer alors qu’il aurait toujours souhaité le contredire par la discussion. Par contre, c’est pendant la conférence de Carthage (411) qu’il connaîtra l’humiliation d’un Augustin triomphant et, bien qu’il continua de résister en s’opposant à l’édit d’union votée par l’ensemble des évêques réunis, il ne fit que se taire à la conférence de Cæsarea (Cherchell) qui eut lieu un peu plus tard.

 

Augustin (Aurelius Augustinus ou Augustin de Thagaste ou Augustin d’Hippone ou encore saint-Augustin) : Théologien et philosophe africain, il est l’un des quatre Pères de l’Église officiels reconnus par le Vatican (un des 33 docteurs aussi). Il nait à Thagaste (l’actuel Souk-Ahras) en 354 et meurt en 430 à Hippone (Annaba) après avoir vécu le siège de la ville par les Vandales. Ses études, il les suit à Thagaste, puis à Madaure, les poursuit à Carthage ; il fait ensuite un voyage pour un séjour d’une durée de trois ans en Italie (Rome, Milan et Ostie). Ce n’est qu’à l’âge de 33 ans qu’il reçoit le baptême, c’est dire qu’il fut un être au comportement ordinaire dans sa jeunesse (lire saint Augustin, philosophe). Après une retraite de trois ans effectuée dans sa ville natale, il devient prêtre en 395 et succède à Valerius comme évêque d’Hiponne. Il part évangéliser autant qu’il le peut l’ensemble du territoire nord-africain et tente de convertir, à force de confrontations argumentées, le monde des païens. C’est un maître de la joute verbale et peu osent l’affronter car, à chaque coup, il convainc l’assemblée dans sa majorité ; il devient populaire pour cette raison, bien sûr, mais également parce qu’il écrit aussi bien qu’il discourt. Qui n’a jamais entendu parler, en effet, des Confessions de saint Augustin dont ce n’est pas, loin de là, l’unique ouvrage en, seulement, treize gros tomes ! Il produit également de nombreux traités, des lettres , le De  Doctrina christiana (un vibrant plaidoyer pour la littérature ancienne) et, surtout, autre volume fameux, la Cité de Dieu. La fin de sa vie, il la passe à combattre les dissidents ariens (adeptes de l’arianisme apporté par le Vandales), les disciples de Mani (manichéisme) et les donatistes. Les juifs et les païens ne sont pas en reste. En douze années de luttes théologiques, il réussit à faire triompher le catholicisme, du moins jusqu’au prochain schisme. Hélas, il n’est pas pour rien dans la coercition de l’État et la répression que celui-ci à mené contre les donatistes : il les a franchement légitimées.

 

Autres Romano-Africains célèbres

Pagi, Municipes, Castella, Vici, Urbis et Civis

Repères de lecture : La romanisation de l’Afrique du Nord (Maurétanie vraie comprise) commence sous Octave-Auguste, pendant le règne de Juba II et celui de son fils Ptolémée de Maurétanie. Le territoire dont héritera Rome ira de l’actuelle Tunisie (Proconsulaire) jusqu’aux rivages de l’océan Atlantique (Maurétanie vraie). Cependant, d’Est en Ouest, la colonisation se fera de moins en moins fortement, de moins en moins efficacement, de plus en plus difficilement. Si l’on ne compte plus, après le IIIème siècle, le nombre de cités orientales fortement romanisées (Est algérien et Tunisie), il n’en va pas de même avec l’actuel Maroc dont on ne cite que la ville antique la plus connue : Volubilis ; Tanger (Tingis) en est oubliée. De plus, on remarquera que les villes sises à l’Est ne sont pratiquement jamais fortifiées (à l’époque romaine) alors que plus on va vers l’Ouest maghrébin plus les cités le sont. Durant toute l’époque romaine, un «Sud» sauvage et indompté démarquera les Maures et les Numides des Gétules restés autonomes et libres. Il faut également souligner que les Africains n’étaient pas foncièrement hostiles aux Romains, du moment que la circulation dans le pays restait libre et que certaines terres demeuraient propriétés exclusives des autochtones. C’est seulement à partir de Juba II que le pays est considéré comme un tout homogène. Or, comme on l’a vu précédemment, tout sépare l’Est de l’Ouest, de par la géographie, de par l’histoire, par la culture aussi. Juba désirait, à long terme, civiliser son pays en s’appuyant d’abord sur la culture hellénique, sur la romaine ensuite ; c’est pourquoi il attachait tant d’importance au modèle centralisé des Latins et à leurs villes politiquement très efficaces en terme de vie citoyenne. Des tensions naîtront entre les populations favorisées par l’urbanisation, commencée bien avant Rome, et celles qui ne sont pas concernées par le phénomène (soulèvement gétule, révolte de Tacfarinas…).

Une administration complexe :

L’ensemble du Maghreb sera, pour des raisons de simplifications administratives et militaires, divisé en plusieurs parties : d’Est en Ouest, on passera de la Proconsulaire à la Numidie, coupée en deux (Confédération cirtéenne au Nord, Numidie militaire au Sud), puis à la Maurétanie césaréenne, elle aussi séparée en deux (la sitifienne à l’Est, et la césarienne à l’Ouest) ; enfin, plus à l’Ouest encore, la Maurétanie tingitane ou Maroc actuel (dont je ne traite pas dans ce site).

A l’Est, l’Africa proconsularis (Tunisie actuelle + un prolongement en Numidie massyle du Sud), faite de trois types de territoires (les territoires des villes, les territoires des tribus et les grands domaines impériaux), est fort bien gérée par un proconsul (haut-sénateur établi à Carthage), lui-même épaulé par des légats, appartenant au Sénat, qui commandent l’état-major constitué d’officiers et de hauts-fonctionnaires. Parmi ces derniers, le procurateur est chargé des affaires financières et militaires. La plupart des cités lybico-puniques (pour ne pas dire berbères), dites pérégrines car devenues étrangères sur leur propre sol (fait ager publica romana depuis la troisième guerre punique), adoptent le Droit romain et deviennent des municipes. Mais le type d’administration n’est jamais homogène, quelques villes conservent leur liberté, d’autres sont des colonies romaines, et ce n’est qu’à partir de Théodose (fin du IVème siècle) que le droit romain s’appliquera à tous ; les termes changeront, on oubliera  presque colonies et municipes ; le bourg deviendra un vicus (vici au pluriel) ou un castellum (castella au pluriel). Dans le Sud numide et au début du IIème siècle, le territoire soumis à l’administration de Carthage prendra Lambèse (Lambæsis) comme capitale lorsqu’il passera officiellement sous le commandement direct de l’armée -Lambèse était déjà le quartier général de la IIIe légion Auguste- sous Septime Sévère (fin du IIème siècle).

Côté algérien donc, la Numidie est scindée en deux parties qui seront réunies bien plus tard par Constantin. Au Nord, la Confédération cirtéenne dispose d’un statut tout particulier, à ses débuts tout au moins ; ce sera, encore, la Numidie civile du temps de Dioclétien (fin du IIIème siècle).  L’histoire administrative de cette zone -mal délimitée- restait assez compliquée depuis sa formation sous Sittius (Cf. la guerre contre Juba Ier), si bien qu’elle formait encore une république à part entière, constituée de quatre cités fortes (Cirta/Constantine, Rusicade/Skikda, Chullu/Collo et Milev/Mila) et dirigée par un ensemble de trois magistrats (triumviri) cooptés pour une année par les ordines (conseils municipaux des quatre cités maîtresses) ; on penche pour une persistance du système lybico-punique. Le territoire propre qu’elle occupe est morcelé en districts ruraux, les pagi (de pagus), constellés de bourgades plus ou moins développées, les castella (de castellum). La république dispose aussi d’un vaste région militarisée. Au Sud, la Numidie militaire -Aurès, Nementcha et leurs bordures- que l’empereur Constantin rattachera à la cirtéenne -modifiant de fait son statut au début du IVème siècle-, pour ne plus former qu’une seule Numidie. Cirta, déjà capitale Nord-numide, changera de nom en l’honneur de l’empereur, et c’est ainsi que naîtra Constantine. Seule une petite partie de la Numidie des anciens rois demeurera rattachée à la Proconsulaire avec de belles cités comme Madauros (Madaure), Thagaste (Souk-Ahras), Calama (Guelma), Théveste (Tébessa)…

Quant à la grande, si vaste Maurétanie (ex-Masaesylie et Maurétanie occidentale), son éloignement du centre où se prennent les grandes décisions (Carthage, pour ne pas dire Rome) et sa taille trop importante en font un territoire fort difficile à administrer. De plus, les autochtones y sont moins favorables aux Romains qui doivent sans cesse se protéger grâce à l’armée et aux vétérans. La scission entre Césaréenne et Tingitane n’y faisait rien et Rome a bien dû opter pour un nouveau morcelage, pratiqué immédiatement à l’Ouest de Cirta : entre l’Ampsaga (oued El Kebir à l’ouest, quand d’autres cite le Rhumel), le shott al Hodna (au sud) et l’oued Soummam (à l’Est) est crée la toute petite Maurétanie sitifienne. Possédant les meilleures terres à blé, l’impérative conquête de cette région stratégique est inévitable, mais en plus, cela permettra de collecter plus d’impôt grâce à la mise en place d’un meilleur contrôle fiscal. Si ce n’est qu’elle sera bien malheureusement gérée…

Vie citoyenne :

Les ordines conduisent la vie municipale des localités romanisées. En général et par prestige honorifique, les notables acceptent vite le principe de nouvelles règles, de nouveaux us et coutumes à venir. On passera cependant de la citoyenneté municipale à la citoyenneté romaine sur une longue période. Le cœur de la vie culturelle et artistique que représente le conseil municipal permet la promotion et l’ascension sociale de tout un chacun. Cette organisation citoyenne naissante va de paire avec une soudaine urbanisation, aux formes nouvelles, différemment normée. Certaines villes sont totalement créées (Aquæ Caldæ/Hammam Righa, Cartennae/Ténès, Gunugu/Gouraya, et peut-être bien Thamugadi/Timgad et Cuicul/Djemila), donc romanisées dès le départ ; alors que pour d’autres, on préfère agrandir et modifier d’anciennes cités pérégrines qui, progressivement, acquerront la citoyenneté romaine. Mais la plupart des villes antérieures, restées «libres» de l’emprise romaine (dites pérégrines), préfèreront conserver, un temps encore, leur propre organisation, leurs droits et leurs lois originelles. Ce n’est qu’à partir du règne d’Hadrien (vers 120 ap. J.-C.) que ces cités se transformeront en municipes de droit latin. Communes de rang toutefois inférieur à la Cité (de Urbs, urbis). Au tout début du IIIème siècle, l’Edit de Carcalla (en 212) donnera la citoyenneté romaine à tous, sauf aux femmes et aux esclaves… C’est aussi cet empereur qui mettra un terme à la gouvernance faite encore dans certains coins, à la punique, par les suffètes. Quant à Philippe l’Arabe, qui règnera quelques temps au milieu du IIIème siècle, il fera accéder toutes cités importantes restées pérégrines (entendons non admises) au statut de municipe. Ce n’est que tardivement que colonies et municipes, termes devenus désuets, prendront le nom de vici et de castella, toujours rattachés à une municipalité de plus haut rang.

Au IIème siècle, le punique tend à disparaître, le latin le remplaçant dans les inscriptions retrouvées à la fouille. L’appel à la romanité est fort, surtout dans la partie orientale de l’Algérie. Si le Ier siècle était celui de la colonisation faite sous la contrainte de la force, le siècle suivant, qui connaît une grande prospérité économique, fait déjà oublier le précédent. De profondes mutations sociales et culturelles peuvent s’opérer de manière indolore, ainsi durant un bon siècle, jusqu’à ce que les villes africaines et numides soient devenues de vraies communes romaines, presque toutes volontairement. L’endogamie sera pratiquée sans problème, une mixité sociale aura lieu qui favorisera l’émergence d’une nouvelle civilisation : non romaine, non africaine, mais romano-africaine. Rien de comparable avec la colonisation de 1830 par les Français ! Du IIème au Vème siècle, cette romano-africanité, qui se veut plus romaine que les Romains, ira jusqu’à fortement inspirer la littérature latine. De 161 à 235, quatre-vingts dix sénateurs romains sur six cents sont des Nord-Africains. Ils sont également nombreux à accéder au rang de la noblesse bureaucratique romaine, dans les Ordres, équestre et sénatorial. Juvénal disait de l’Africa-Numidie qu’elle était la mère des avocats. En comparaison, la Maurétanie est peu représentée à Rome : seules quatre villes (sur une quarantaine, dont plusieurs villes portuaires importantes) ont fourni des sénateurs (Cæsarea/Cherchell, Cartennæ/Ténès, Gunugu/Guraya et Sitifis/Sétif). Remarquons aussi au passage la présence d’empereurs romains d’origine africaine (Septime Sévère, Carcalla, Alexandre Sévère) de 193 à 235.

Si l’Edit de Carcalla faisait tout pour gommer les différences entre vrais Romains et Berbères romanisés, il n’en est pas moins vrai que des oppositions existaient au sein de la communauté romano-africaine : tout, et ce malgré la prospérité économique, séparaient les honestiores et les humiliores, les riches et les pauvres, donc. Les richesses produites, parce que mal partagées, suffisaient à peine à limiter les mouvements sociaux, les révoltes d’affamés telles celles des circoncellions (travailleurs journaliers ou saisonniers) du IVème siècle. En Maurétanie, de nombreuses communautés pastorales ou tribales demeurent libres vis-à-vis du Droit romain. Certaines d’entre elles versent l’impôt à Rome. Dans tous les cas, au moindre désordre, ces cités pérégrines perdent leur liberté politique au profit d’un préfet administrateur de bas rang romain (præfectus), qui remplace les principes gentis ou chefs tribaux. Plus on va vers l’Ouest, moins on rencontre d’implantations citadines romaines : la Maurétanie sitifienne est de loin la plus dense des trois Maurétanie. Ensuite, en direction du Maroc, on urbanise essentiellement la côte méditerranéenne et la vallée du Chelif ; le reste étant des camps typiquement militaires ayant peu à voir avec la création des villes. Cependant, l’archéologie n’a pas tout dévoilé de cette région occidentale qui reste encore mystérieuse avec ses quatre-vingts six sièges épiscopaux décrits dans la littérature de l’époque mais jamais trouvés jusqu’à ce jour ; ils seraient quelque part dans les montagnes du Tell…

Colonisation, romanisation ?

Que signifiaient ces termes à l’époque de la conquête romaine sur le monde méditerranéen ? Certainement pas ce que nous entendons aujourd’hui avec l’exemple de la colonisation française qui a eu lieu de 1830 à 1962. Certes, la colonisation, qui se fait sous Auguste et quelques uns de ses successeurs, aura pu paraître violente ; on sait les moments de luttes acharnées (entre guerre et révolte) menées par les célèbres chefs tribaux rebelles aux injonctions romaines. Mais cette colonisation forcée ne ressemble en rien à la conquête du sol algérien par les Français : il n’y a pas de rupture coloniale à cause de Rome. Il y a, au contraire et les historiens sont unanimes à ce sujet, continuité historique entre  l’époque ancienne de Massinissa -qui n’a pas perçu Rome comme un pouvoir conquérant- et celle de l’Afrique romaine. Ce n’est pas contre Rome que les hostilités se tournaient systématiquement ; les tribus avaient déjà bien à faire entre elles, et les royaumes maghrébins d’avant la période romaine étaient avant tout des rivaux. Par ailleurs, l’ennemi craint par les Numides se trouvait à Carthage et non à Rome. Rome fut en réalité assez fine stratège pour jouer avec les associations et les divisions plutôt que s’investir dans des guerres dont elle n’avait pas les moyens, pas plus financiers que militaires. Les guerres que se sont menés les Maures et les Numides entre eux les auront assez affaiblis pour que Rome n’ait plus qu’à se servir. Pour ce qui est du jeu des associations, il repose essentiellement sur les ambitions des élites locales à trouver leur place au sein de la nouvelle société en marche, dans la volonté de mieux émerger ensuite. D’abord consacrées, elles devenaient ensuite romaines.

Quand on compare la colonisation française, elle n’est pas suivie d’une francisation à la manière que Rome a pu conduire sa romanisation. Peu ou prou de mariages endogènes avec les Français, fusion rapide de la Rome-Afrique, entre populations indigènes et populations allogènes ; si l’on peut parler de colonies de peuplement -il y en a eu au départ-, le mot coloni, en latin, signifie métayers ou tenanciers agricoles. De même, pas de rivalités d’ordre religieux ou ethnique entre Romains et Africains : tous deviendront, avec plus ou moins grande envie, des Romano-Africains. Pas de Décret type Crémieux ne proposant la nationalité française qu’aux juifs d’Algérie et non aux «Arabes»… Par contre, un Édit de Carcalla rendant tout le monde citoyen de Rome et une sédentarisation sans cantonnement des tribus) progressive qui aura suivi l’évolution propre de la société (ouverture sur le marché méditerranéen, expansion commerciale…). Notons aussi que Rome n’a pas bouleversé -en lui apportant l’urbanisme- un monde incivilisé, il y avait une société nord-africaine fort bien organisée depuis bien des lustres, et qui poursuivait, pour le reste, tranquillement son évolution. Rome s’y est greffée tellement bien que la phase de romanisation n’aura été que le prolongement d’un processus évolutif entamé depuis, au moins, Massinissa. Ce que nous appelons colonisation/romanisation de l’Afrique n’est donc que l’expression d’un nouveau paradigme géopolitique. Gilbert Meynier écrit : «L’Afrique du Nord fut l’artisan de son auto-colonisation, cela dans le sens d’une insertion, laquelle fut souvent désirée, dans le système romain. (…) Le moule de la romanisation› ne fut jamais monolithique, et la diversité culturelle exista toujours». Selon Yvon Thébert, la romanisation fut un phénomène de classe ; pour s’élever socialement, on suivait en quelque sorte -dans les villes plus que dans les campagnes et dans les plaines plus que dans les montagnes- la mode, en adoptant des noms et des prénoms romains, en apprenant rapidement le latin. La romanisation est donc vécue comme un facteur de promotion sociale.

Comment pourrait-on dès lors comparer les deux formes de colonisation quand on se souvient que, dans l’Antiquité, il existait une certaine unité du monde méditerranéen ; avec, cependant, un sacré mélange des genres puisqu’on y relevaient à la fois des influences égyptiennes, punico-phéniciennes, grecques et helléniques, gréco-syriennes, gréco-égyptiennes… Il n’y a donc jamais eu transfert de civilisation comme aura tenté de le faire, en son temps, la France coloniale en Afrique ou en Asie.

Vie économique :

Consciente du potentiel économique de l’Afrique du Nord, Rome répondait aux besoins croissants de sa population en pleine expansion en mettant en valeur des terres lybiques peu, mal ou non cultivées. Un cadastrage minutieux (centuration), commencé avant César en Africa Vetus (129 avant J.-C), s’était poursuivi sous Auguste en Numidie, puis s’était terminé bien plus tard en Maurétanie (la délimitation des territoires des tribus par des bornes représentait un symbole visible de la domination romaine sur ces territoires). L’Africa proconsularis (Tunisie actuelle) fournissait depuis un moment le blé et le vin que ne pouvaient leur apporter en assez grandes quantités la Gaule ou d’autres provinces septentrionales, mais cela ne suffisait pas à faire face à la demande. L’entrée de la Numidie dans le giron latin allait combler en partie et un temps seulement les appétits grandissants du peuple et de l’armée. De fait, la formation de la Maurétanie sitifienne allait permettre de produire davantage ; on y introduisit la vigne que les Maures ne cultivaient pas. Si l’huile d’olive algérienne se vendait bien, mais à bas prix parce que le Romain ne la consommait que pour s’éclairer, il n’en allait pas de même avec le vin qui, lui, était reconnu comme le meilleur du monde méditerranéen. Le vin gaulois déclassé ! Donc, blé en abondance, vin coulant à flots, huile d’olive qui devient malgré tout célèbre, mais aussi production de fruits très recherchés (figues…). On a retrouvé les traces laissées par les vignobles de Tabraca/Tabarka, à la frontière algéro-tunisienne, d’Hippone/Annaba, de Rusicade/Skikda, de Cæsarea/Cherchell, de Tipasa. Notons également que le vin était souvent la monnaie qui servait aux cultivateurs pour s’acquitter de l’impôt romain.

La gestion du sol était drastique mais efficace : on découpait les surfaces en centuriationes, c’est à dire en carrés de 710 mètres de côtés, soit 50 hectares environ ; chaque centuriatio était lui-même divisé en heredia (0,5 ha) puis en jugera (0,25 ha). Cette centuration permettait surtout de faciliter les successions testamentaires mais aussi d’établir et de gérer plus sûrement la fiscalité sur l’ager publica romana. La mise en valeur des terres ne s’est pas faite sans grands travaux (irrigation, aqueducs…) et tous devaient mettre la « main à la poche ». De même, il fallait régler le problème du partage de l’eau : ce sont les ordines (conseils municipaux) avec les coloni (métayers) qui s’en chargeaient. L’organisation des domaines agricoles avait conduit à l’établissement de latifundia (grandes propriétés territoriales) impériales ou privées. Les latifundia d’Empire étaient administrées par un procurator s’occupant des comptes établis par les conducatores (exploitant sous bail renouvelé tous les cinq ans). Ces derniers louaient finalement des parcelles à de petits tenanciers, les coloni. On ne pouvait pas laisser en jachère sa parcelle plus de deux ans, au risque d’en perdre les droits, mais on était exempté d’impôt pendant quelques années (5 à 10 selon la loi en vigueur) – lex Manciana puis lex Hadriana) . On pourrait penser que les coloni, peu fortunés et ne pouvant pas payer leurs travailleurs, exploitaient plutôt des esclaves ; rien n’apporte de preuves concrètes allant en ce sens (même s’il existait des esclaves ruraux) et il semblerait que l’esclavage vrai n’était pas de rigueur (généralisé) en Afrique romaine. Il est préférable de comparer le système romano-africain de production à une forme de féodalisme très inégalitaire. On employait d’une manière générale des ouvriers agricoles saisonniers (indigènes libres fournis par les tribus sédentarisées) qui recevaient salaire de misère, mais salaire tout de même ; ce qui n’empêchait certainement pas les pires traitements et un brutal mépris de la part du patron sur les subalternes…

Du Ier au IVème siècle (le pic de production étant atteint au IIème siècle), le monde agricole africain connaît une grande prospérité économique ; les exportations vers l’Italie deviennent réciproques ; le volume des échanges, croît. Question démographie, tout va bien ; l’Afrique du Nord compte alors 7 à 8 millions d’habitants, ce qui est énorme pour l’époque. On dispose donc d’une main d’œuvre débordante qu’on peut se permettre de sous-payer. Les pagi enflent, les villes aussi : nombreuses sont celles qui présentent plus de dix-milles habitants. Rome est comblée ; les 2/3 de son blé provient d’Afrique du Nord (1/3 d’Égypte) ; la production d’huile d’olive algérienne à exporter dépasse largement celle d’Espagne ; on produit autant de vin que la Gaule, et il est de meilleure facture ; tout comme les céramiques fines surpassent en qualité celles produites dans ce pays ; le marbre de Simithu (Chemtou) devient un objet de luxe. On peut facilement imaginer l’enrichissement de certains et les sommes colossales d’argent frais, générées par les impôts et alimentant les caisses de l’empire. A quoi servent ordinairement ces plus-values financières ? A créer des villes, à les améliorer, puis à les embellir par de l’ornement magnifique mais superfétatoire. On oubliera d’en faire meilleur usage -comme on va le voir- cependant que les inégalités se creusent terriblement entre riches et pauvres. Ce jusqu’au déclin final de Rome et l’arrivée des Vandales qui ont, du reste, tout cassé ! Si le système romain a périclité de la sorte, cela est dû, on le sait maintenant, au traitement économique fait aux ouvriers agricoles. Rome pratiquait délibérément une économie basée sur l’esclavage, façon de faire qui rendait inapte à mobiliser les richesses produites en vue d’investissements productifs et susceptibles de les accroître. A un moment donné, il y a rupture dans l’innovation et blocage des inventions techniques nécessaires au progrès, ce qui entraîne un ralentissement du mouvement de la production industrielle. Les investissements portaient alors essentiellement sur la construction de monuments, et non sur l’amélioration des conditions de vie tous les citoyens. Pour ce qui est de la crise qui sévit dans l’empire romain au cours du IIIème siècle, elle ne paraît pas avoir touchée l’Afrique de plein fouet, bien au contraire.

Ruralité :

On ne compare pas le territoire de la ville et la campagne que celle-ci exploite ; il n’y a aucun antagonisme entre les deux, même si perdurent et prédominent en zones rurales les types de vie traditionnels. En grandissant, les villes sont obligées de conquérir en partie le territoire rural alentour. A l’inverse, s’y regroupent tout autour les producteurs agricoles pour y établir leur marché. Ainsi, les pagi (ensembles de castella) deviennent plus nombreux autour de certains centres, plus denses, ce qui provoque l’explosion de l’urbanisme que l’on sait. Point d’aboutissement des filières commerciales et centre de redistribution, Cæsarea (Cherchell) a très tôt formidablement bénéficié du phénomène et a pu atteindre une surface de 370 ha dont 150 étaient habités. On y exportait les produits classiques cités plus haut mais aussi des esclaves exotiques, des bêtes fauves réservées aux jeux du cirque, la pourpre de Gétulie, l’euphorbe, l’ivoire et du bois précieux (thuya). Tipasa, qui a sans doute tiré parti plus tardivement du boom économique de la capitale maurétanienne, connaîtra aussi son ère de prospérité (60 ha). Portus Magnus (Bethioua), dans l’Ouest algérien, fut également un important ensemble économique et culturel, en tant que centre de distribution pour la Maurétanie centrale, en lien direct avec la Bétique (Espagne du Sud). Dans ces trois exemples, la ruralité a permis l’urbanisation qui, en retour, stimulait la vie agricole.

* Les termes (voir titre) désignant la ville (urbs/urbis) varient : Civita/civis quand il s’agit de l’ensemble des habitants-citoyens ; castellum/castella est une petite ville ; l’oppidum/oppida en est une grande ; le vicus/vici est une bourgade, un village ; enfin, municipe/municipes représente une municipalité (à stabilité politique définitive par opposition au tribalisme en cours). Les colonies, outre leur fonction agricole principale, jouaient de manière importante un rôle militaire, dans la surveillance des côtes, celle des carrefours routiers et celle des régions sensibles (lime côtier). Ainsi, Cartenna (Ténès) se trouvait à un carrefour routier et commercial ouvert sur la vallée du Chelif ; elle protégeait en fait le flanc Ouest de Cæsarea (ancienne colonie devenue très rapidement capitale de la Césaréenne, sous Claude). Les cités indigènes en voie de romanisation et d’urbanisation commençaient à se fédérer (civita fœderata) avant de devenir des municipes, c’est à dire avant d’être totalement romanisées. Ce n’est que lorsque le sol est déclaré officiellement ager publica romana que les colons (cultivateurs romains ou italiens) entrent en jeu pour fonder leurs colonies. Les pagi préparaient, sans s’en rendre compte, le terrain à la romanisation en introduisant peu à peu le mode de vie latin et en ouvrant la route vers l’arrière-pays aux négociants italiens.

D’interminables résistances à Rome

Résistances à l’envahisseur

Ptolémée de Maurétanie aurait donc été éliminé (cela demeure assez flou) sous l’ordre de l’empereur Caligula, en 40 ap. J.-C.. A partir de cette période, Rome annexe purement et simplement la Maurétanie et entame sa conquête de l’Est algérien (puis celle de l’Ouest) depuis la province occupée de l’Afrique proconsulaire. Claude découpe alors la Maurétanie en deux parties : à l’Ouest, la Tingitane et, à l’Est, flanquée entre la première et la Numidie, la Césaréenne.

La IIIème légion, basée à Ammaedara (Haïdra, ville frontière algéro-tunisienne) sous Hadrien, glissera peu à peu vers l’Ouest : installée dans un second temps à Theveste (Tebessa) sous Vespasien, elle est déplacée à Lambaesis (Lambèse-Tazoult) fin Ier – début IIème siècle (Points rouges sur la carte ci-dessous). Le IIIème siècle verra se produire encore beaucoup de soulèvements de la part des populations rurales, bien plus nombreuses que celles des villes par ailleurs. On ne dompte pas facilement les fiers Berbères.

On se souvient de la fameuse révolte de Tacfarinas qui avait duré de 17 à 24, sous Tibère. La raison en était légitime puisque Rome, dépourvue de scrupules, venait de couper le chemin des transhumances cinithiennes Nord-Sud, en construisant une première grande route pour ses déplacements militaires, allant d’Ouest en Est, du Sud tunisien à la Petite Syrte, plus précisément d’Ammaedara à Tacapae (Gabès) en passant par Capsa (Gafsa).

Le règne de Domitien (fin du Ier siècle) sera relativement calme du côté de l’Afrique du Nord. Quelques échauffourées tout au plus, sans gravité ni menace pour l’ambitieuse Rome. Mais, dès le IIème siècle,  des troubles sévères vont avoir lieu, calmés partiellement après qu’Hadrien se soit déplacé en personne sur le sol africain, au moins pour soutenir ses troupes. Bien que commençant en 118, et non immédiatement après cet assassinat, les historiens y voient un lien avec l’élimination ordonnée par le prince, en 117, d’un grand général maure, Lusius Quietus, qui, avec Marcius Turbo (autre général qui le remplacera par la suite), avait maté une révolte des juifs en Judée (Révolte de Kitos ). Comme trop souvent, Rome inflige sa Pax romana au monde méditerranéen, toujours après avoir semé le désordre dans les pays qu’elle juge «pas assez soumis».

Sous Antonin le Pieux, l’insurrection reprend de plus belle, si bien qu’il faut faire intervenir des contingents venus de Syrie, d’Espagne et de Pannonie (au Nord de la Dalmatie). C’est à partir de la moitié du IIème siècle que Tipasa, transformée pour la cause en camp retranché, connaîtra un formidable essor qui en fera rapidement une vraie citadelle romaine. Des stèles y représentent des cavaliers auxiliaires de l’armée romaine, armés de lances, d’arcs ou d’épées, chevauchant vaillamment, on s’en doute, vers les troupes ennemies qu’ils désorganisaient en les éparpillant. Ces légions étrangères ont également stationné dans d’autres cités déjà occupées par Rome ; c’est le cas de Portus Magnus (Saint-Leu/Bettioua), de Cartennae (Ténès), d’Albulae (Aïn Temouchent) et de Caesarea (Cherchell), dans lesquelles les inscriptions concernant ses moments ne manquent pas (Points jaunes sur la carte ci-dessus). Notons au passage que Portus divini, située à l’emplacement de l’actuelle ville d’Oran, n’était alors qu’une vaste plage, sans doute habitée par des quelques pêcheurs.

Vers la fin du IIème siècle, c’est à dire sous Marc-Aurèle, des Maures de Tingitane (les Baquates) vont jusqu’à commettre des incursions en Bétique, de façon à attaquer directement les légions romaines installées dans le Sud de l’Espagne.

Un peu plus tard, passée une période plus calme au début du IIIème siècle (sous les règnes de Septime Sévère et de son fils Carcalla, des Berbères romanisés), la confédération tribale des Bavares, Maures installés sur une grande région allant de la rive gauche de l’oued Cheliff à la région de Cirta (Constantine), se soulève en Numidie puis en Maurétanie orientale, ce, pendant le règne d’Alexandre Sévère. Là aussi, il faut mettre bien plus de moyens que d’habitude pour en venir à bout ; à Auzia (Aumale/Sour el Ghozlane) ; à el Mahdia (willaya de Sétif) ; à Teniet Mesken, plus au Nord. Ces troubles insurrectionnels dureront cependant plus de soixante ans et, à la fin du siècle, le tétrarque d’Occident Maximien Hercule n’en avait pas encore terminé avec la résistance maure.

Cette mosaïque, trouvée dans l’abside de la basilique judiciaire de Tipasa, doit être vue comme de la propagande, c’est à dire comme une affiche servant d’avertissement aux populations qui tenteraient à nouveau de se heurter à la puissance romaine que, dès lors, nul ne saurait endiguer. Cette superbe mosaïque (par l’état de conservation) montre un couple d’autochtones et leur enfant. De toute évidence, ce sont des captifs. Les personnages de sexe masculin sont dévêtus, contrairement à la femme. Celle-ci porte-t-elle des bracelets ou bien est-elle menottée ? L’homme, lui, a très certainement les mains liées dans le dos. Tout autour de ce carré sont disposés des médaillons en losange portant des visages d’hommes et de femmes dont on pense, trahis par le teint mat dont l’artiste les a affublés, qu’ils sont les familiers du couple à l’enfant. On ne doute pas non plus du sort réservé à cette famille de résistants à l’occupant : ils ont forcément dû être vendus sur le marché des esclaves, chose plutôt courante à l’époque.

Les limes d’Afrique du Nord

De même qu’une ligne frontière (limes, limite(s)) séparait les indisciplinés Germains des Romains, plus civilisés qu’eux, des limites bien surveillées (Le Fossatum Africæ) existaient aussi en Afrique du Nord. Certes, ces dernières ont mis plus longtemps à se stabiliser -on se souvient d’un premier fossé (Fossa Regia) protégeant l’Africa vetus. La conquête romaine sera entravée, comme je l’ai dit plus haut, par les interminables insurrections des différentes tribus, aussi bien numides et maures que gétules. Aussi, la première préoccupation de Rome fut-elle de renforcer les territoires les mieux armés : la Numidie pour commencer, le Maurétanie septentrionale pour finir. A la fin, les Gétules et les Garamantes, seuls, seront considérés comme des barbares, à dire : des exclus du monde dit civilisé. Je propose une carte, élaborée par A.J. Garcia, que j’illustre en deux temps : la première concerne l’extrême Est algérien ; la deuxième, les deux tiers restants, c’est à dire le centre et l’Ouest du pays. Je néglige volontairement l’histoire qui se déroula du côté marocain. On peut également avoir recours à la carte des villes et sites du Maghreb antique.

◊ Les Limes de Numidie :


Depuis la rébellion menée par le défunt Tacfarinas, sous le règne de Tibère, Rome tenait à l’œil le territoire (assez restreint) de la Numidie ; elle avait fait construire une première rocade entre Cirta et Leptis, probablement Leptis Minor, sur la côte est tunisienne. A la fin du Ier siècle, Madaura est une ville déjà fortifiée (Point vert sur la carte ci-dessous), dans laquelle est vite  implantée une colonie de vétérans. Toujours sous les Flaviens, plus tard les Antonins, les lignes de démarcation, qui n’ont cessé de bouger, vont enfin prendre corps : on dispose des postes de garde (Vazaivi/Zoui, Aquæ Flavianæ…) jalonnant la rocade Nord des Aurès (Zone en jaune sur la carte ci-dessus), entre Theveste (Tebessa) et Mascula (Khenchela). Nerva, le premier des Antonins, fait bâtir Cuicul (Djemila, point rouge), à l’Ouest de l’ancienne zone léguée jadis à Sittius (allié à Bocchus le Jeune en soutien à Jules César), représentée par les quatre villes septentrionales : Cirta (Constantine), Rusicade (Skikda), Chullu (Collo) et Milev (Mila); Sitifis (Sétif, point bleu foncé), plus tard Thamugadi (Timgad, point orange) sont dues à son successeur, Trajan. Des villes naissent à l’emplacement de camps retranchés, installés bien avant. Rome glisse inéluctablement à la fois vers l’Ouest et en direction du Sud : la jonction est faite entre Theveste et Lambæsis (Lambèse).

Mais c’est au Sud des Aurès que l’on trouvera le plus grand nombre de vestiges des limes romains datant de cette période : ruines des forts d’Ad Maiores (Besseriani), à l’Est, de Badias (Badis) ou de Thabudeos (Thouda) en allant vers l’Ouest, tous construits sous Trajan. Les princes antonins (Hadrien, Antonin le Pieux) poursuivront l’œuvre d’annexion réelle, et plus seulement administrative, de l’Afrique du Nord. Tout un réseau de routes, véritable anastomose, sera mis en place pour faciliter le transport, vers la capitale  (Rome), de biens marchands produits localement, mais surtout le déplacement des légions «pacificatrices». Les limes sont désormais matérialisés par des fossés, des levées de terre, des fortins, des postes de gardes, des palissades, des check-points où l’on doit s’acquitter de taxes douanières si l’on veut entrer… Pour une plus grande protection du territoire acquis ainsi que pour mieux contrôler les ressources, en eau notamment, les limes s’enfoncent aux confins du désert saharien (camp de Gemellæ/Henchir Kasbat sous Hadrien, Castellum Dimmidi/Messâd sous Septime Sévère, points bleu clair). La dynastie des Sévères achèvera la mise en démarcation de la province numide par rapport au monde resté barbare (La Gétulie, repoussée plus au Sud, à l’arrière de l’actuelle Laghouat). En 238, l’avancée vers le Sahara est stoppée volontairement mais Rome contrôle parfaitement l’axe principal du réseau mis en place, «celui qui défendait les accès Sud des Aurès-Nementcha et remontait vers le Nord-Ouest à partir de Gemellæ en direction de Thubunæ (Tobna) : le limes badensis (Badia) veillait sur les débouchés Sud des transversales des Nementcha et de l’Aurès oriental ; celui du limes gemellensis avait ses quartiers à Gemellæ et défendait les approches des piémonts Ouest de l’Aurès ; enfin, celui du limes Thubunensis contrôlait la frontière proche du Hodna», cette région montagneuse qui restera en dehors du territoire contrôlé par Rome. -son armée est incompétente sous les couverts forestiers et dans les montagnes. Une seule légion (la Legio Tertia Augustus), assistée de quelques troupes d’auxiliaires gaulois, espagnols, Thraces, pannoniens, ou carrément berbères, tiendra le limes qui va de la Grande Syrte à l’Hodna, ce, jusqu’à l’arrivée des Vandales en 429.

◊ Les Limes de Maurétanie :


Les tribus de Maurétanie posèrent plus de problèmes à la romanisation (commencée au Ier siècle av. J.-C. en Afrique du Nord, sous César, puis sous Octave-Auguste) que les tribus Numidie. Le Ier siècle de notre ère débutait par la célèbre révolte des Musulames, menée sous l’égide de Tacfarinas ; si les hostilités commencèrent avec des Numides, la contagion gagna rapidement tout l’Hodna, jusqu’à la vallée du Chélif, en territoires maures. De façon à protéger les villes côtières déjà investies par Rome (Points rouges sur la carte ci-dessus), au moins administrativement, sinon militairement, mais aussi celles bâties à l’intérieur des terres, il fallait installer de nombreux postes militaires sur des rocades anastomosées qui restaient à construire dans les terres. Une rocade Nord (Points bleus foncés) fut décidée, laquelle serait, comme en Numidie, jalonnée de postes de garde ou de camps retranchés. De même pour contenir les Gétules du Sud, une rocade méridionale (Points bleus clairs) sera matérialisée comme la première (Zones en jaunes).

Ainsi, le même processus que celui conduit pour conquérir la Numidie et son Sud, sera mis en œuvre pour pénétrer le vaste territoire de Maurétanie césaréenne. A une différence près, l’Est algérien vaut, dès le début et pour des raisons stratégiques, plus cher aux yeux de Rome que tout l’ensemble maurétanien. La légion avance donc, cependant que les terrassiers posent la «route» ; des camps retranchés mais aussi des postes de guet par dizaines ponctuent la rocade :

♦ au Nord, protégeant la côte d’éventuels assauts telliens, c’est à dire le littoral allant de Saldæ (Béjaïa/Bougie, Est algérien) jusqu’à Portus Magnus (Bethioua/Saint-Leu, proche d’Arzew à l’Ouest), en passant par Icosium (Alger), Tipasa et Cæsarea (Cherchell), cette rocade court en leur Nord ; on renforce également les accès et la protection de cités déjà mises en place à l’intérieur des terres, sous Auguste dans la vallée du Cheliff (Zucchabar/Miliana, Tigava/El Attaf), ou sous Hadrien (Forteresses de Rapidum/Sour Djouab et de Thanaramusa Castra/Berrouaghia) ; de nouvelles citadelles voient le jour (Sufascar/Oued Chorfa, Castellum Tingitanum/Chlef, Mina, Castra Nova/Perregaux/Mohammadia, Tasaccura, Regiæ, Albulæ/Aïn Temouchent; Rome pratique ici encore la colonisation par peuplement des cités, qu’elle dote de grands territoires agricoles de façon à satisfaire les vieux soldats qui s’y installent comme colons. Ceux-ci deviennent rapidement des Romano-berbères puis se mélangent aux Berbères qui, eux, se romanisent.

♦ au Sud, commencée peu après la première, à cheval entre le IIème et le IIIème siècle, cette rocade ira de l’Hodna (au Sud-Ouest de Sétif/Sitifis) jusqu’à la vallée de la Siga, aujourd’hui Oued Tafna (à l’Est du Maroc). Elle traverse la région du Titteri (au Sud d’Alger), celle de l’Ouarsenis (à sa gauche), puis atteint les Monts de Frenda et de Saïda (Toutes parties en jaune). Notons les camps comme Boghar/Castellum Mauritanum, en surveillance du Titteri et de l’Ouarsenis ; plus à l’Ouest, ceux d’Altava (Ouled Mimoun), de Pomaria (Tlemcen) et, pour finir, de Numerus Syrorum (Maghnia). Au-delà, nous sommes en Tingitane mais cela ne concerne plus l’histoire de l’Algérie.

Camp de Rapidum construit en 122 ap. J. -C. pour le cantonnement de la 2ème cohorte des Sardes

Que ce soit en Maurétanie césaréenne ou dans la Tingitane, les manières de refuser l’intégration forcée à l’Empire en pleine hégémonie étaient nombreuses : les tribus ne reconnaissaient aucune autorité autre que celle que leur conféraient leurs us et coutumes ; les échauffourées, les soulèvements, tout pouvait prendre l’allure de l’insurrection ; la rébellion, larvée ou réelle, ne cessera pas. Jamais l’empreinte de Rome ne marquera les Maurétanie (côté Ouest) autant qu’elle l’a fait en Africa/Numidie (côté Est). Les différences sont notoires. A l’Est, outre le nombre de ruines plus important qu’à l’Ouest du pays, en Tunisie aussi, la romanisation est relativement acceptée -les grandes villes cherchant de préférence le statut de citoyenneté romaine- voire désirée, quand, dans les deux Maurétanie, on le refuse plus catégoriquement. Nombreuses sont les bourgades ou villes de l’Est maghrébin devenues municipes, bourgs-garnisons ou encore colonies de vétérans (romains et auxiliaires des légions étrangères), les autres ont préféré conserver leur statut de villes libres (ou cités pérégrines). Preuve est faite que les risques de guerres entre tribus numides et armée romaine étaient limités du côté Est : contrairement à l’Ouest qui présente des villes systématiquement fortifiées par les Romains, on n’en trouve pas en Africa proconsularis/Numidie. Les remparts des villes fortifiées de l’Ouest (Maurétanie) seront l’œuvre des Byzantins, donc bien plus tardifs.

ANNEXE :

La tournée d’inspection en Numidie de l’empereur Hadrien

«Le voyage d’Afrique s’acheva en plein soleil de juillet dans les quartiers tout neufs de Lambèse ; mon compagnon adossa avec une joie puérile la cuirasse et la tunique militaire ; je fus pour quelques jours le Mars nu et casqué participant aux exercices du camp, l’Hercule athlétique grisé du sentiment de sa vigueur encore jeune. En dépit de la chaleur et des longs travaux de terrassement effectués avant mon arrivée, l’armée fonctionna comme tout le reste avec une facilité divine : il eût été impossible d’obliger ce coureur à un saut d’obstacle de plus, d’imposer à ce cavalier une voltige nouvelle sans nuire à l’efficacité de ces manœuvres elles-mêmes, sans rompre quelque part ce juste équilibre de forces qui en constitue la beauté.» Marguerite Yourcenar, Mémoires d’Hadrien, Plon, Paris, 1951.

 

Les derniers rois numides

Repères de lecture :

 

En orange clair la Maurétanie ; en orange foncé la Numidie unifiée sous Massinissa ; en vert les territoires carthaginois qui passent aux Romains

 

En perdant sa guerre contre Rome en 105 av. J.-C., Jugurtha peut-être rendu responsable de la fonte territoriale qu’a connu la Numidie au profit de Bocchus le Vieux. Ce dernier, en effet, pour avoir finalement rejoint Rome en trahissant Jugurtha, a reçu (sûrement) la partie Ouest de la Numidie (ex-Masaesylie), voire (mais c’est moins sûr) le centre de l’Algérie actuelle, avec pour limite orientale le fleuve Soummam ou encore, à la limite, l’Ampsaga.

 

En beige la Maurétanie de Bocchus l’Ancien ; en rose la Numidie de Gauda ; en vert l’Afrique proconsulaire (Rome)

 

Gauda, roi numide dont on ne sait presque rien si ce n’est qu’il est le fils de Mastanabal, eut pour petit fils Juba (fils de Hiempsal) qui régna, sous le patronyme de Juba Ier, seulement quatre années. Pour Mahfoud Kaddache, Juba Ier a résisté aux pressions romaines et voulu profiter de la guerre civile qui opposait Pompéiens et Césariens pour sauvegarder son indépendance. César en viendra difficilement à bout, les Berbères sont de vaillants guerriers.

 

En vert clair la province romaine ; en vert foncé la région sittienne (Sittius) ; en beige la Maurétanie de Juba II et de Ptolémée

 

Sous l’Imperium d’Octave (-27 à +14), le fils de Juba I, le futur Juba II de Maurétanie, sera éduqué et élevé à Rome de laquelle il recevra une culture gréco-latine. Cette éducation, délivrée par la soeur d’Octave, le préparera à une vassalité relative au début, sous un statut assez particulier et plutôt favorable : peu de pays incorporés peu à peu à l’Empire bénéficieront, comme la Maurétanie, du statut de Royaume protégé, allié et ami du Peuple Romain. Mais M. Kaddache voit en  Juba II le type même du roi vassal.

Enfin, Ptolémée, associé au royaume par son père Juba II, ce dès ses 25 ans, sera le dernier roi numide de la Maurétanie. Il mourra sans aucun doute en Europe, assassiné par les hommes de main de Caligula, et son royaume sera finalement annexé par l’Empire en 40 av. J.-C. En 42, toute la géographie en est changée.

JUBA Ier

C’est le dernier roi de Numidie (ce qu’il en reste) à proprement parler. Il sera victime de l’aventure césarienne  tourmentée d’Afrique, au point de se donner la mort, comme Caton à Utique. Dès le début de son règne, Juba mit tout en œuvre pour devenir un roi puissant et déterminé. Il possédait une armée forte et combative, ainsi qu’une garde rapprochée, constituée entre autre de cavaliers ibères et gaulois qu’il pouvait grassement payer étant donnée la richesse dont il disposait encore de ses prédécesseurs. Il lui a bien sûr fallu d’abord soumettre de nombreuses tribus plus ou moins récalcitrantes, impressionner militairement le roi voisin, Bocchus le Maure, celui qui usurpait ses terres depuis la mort de Jugurtha, et prendre enfin parti pour Pompée dans sa lutte contre César. S’il avait, par orgueil, raison de faire ce choix, ce dernier s’avéra plutôt très négatif pour la suite de l’histoire numide ; on verra la raison plus tard.

Allié au général romain pompéien Varus, Juba se porta au secours de ce dernier quand Curion, envoyé par César, débarqua au cap Bon en -49 pour assiéger Utique. Juba portait une haine terrible contre cet agent de César qui, au Sénat de Rome, avait osé  proposer l’annexion pure et simple de la Numidie. On comprend mieux l’engagement pris plus par aversion envers César, à cause de Curion, que par affinité pour Pompée. L’orgueil avait déjà perdu Jugurtha, il en sera de même avec Juba Ier. Aider Varus à Utique relevait donc de la bête vengeance. La prise de la ville par Curion n’aura pas lieu, celui-ci étant contraint au combat par Juba. Ce fut certainement une victoire savoureuse pour le roi numide auquel on apporta la tête de Curion, mort au combat avec tous ses soldats qui ne purent s’enfuir. Après Utique, l’armée de Juba reconquit pas à pas la plupart de ses états. Le Sénat, acquis à Pompée en -49, lui décerna alors le titre honorifique de roi et allié du Peuple romain, ce qui ne l’empêcha pas de conserver un ton hautain envers les Romains, qu’ils fussent Pompéiens ou Césariens. Scipion, envoyé par Pompée en Afrique, dut même s’abaisser à changer de tunique devant Juba -ils portaient à ce moment-là tous deux le vêtement de pourpre. De plus, Juba refusa de soutenir le Pompéien qui, pourtant, lui proposait  en échange la restitution de la Province d’Africa vetus en cas d’accord militaire. Rien n’y fit…

C’est en -47 que César, venu de Sicile et accompagné d’une dizaine de petites légions, débarqua lui-même en Afrique pour tenter de réduire la résistance pompéienne -le Sénat lui est acquis à ce moment. En fin stratège, il s’aménagea une période de paix avec Bogud -roi de ce qui deviendra plus tard la Tingitane romaine (Tanger)- et s’allia à Bocchus le Jeune -roi de la nouvelle Maurétanie (ex-Numidie masaesyle)- qui fit immédiatement diversion à l’avantage de César. Comme je l’ai écrit dans l’article Luttes de pouvoir romaines et fin de la Numidie indépendante, César, quasiment sauvé par Bocchus et son allié Sittius, un condottiere italien plus ou moins établi en Maurétanie, fut le grand gagnant de cette guerre civile romaine. Ainsi que Jugurtha fit perdre une bonne partie de son aire territoriale à la Numidie (devenue maure), le choix que porta Juba I en faveur de Pompée contre César dès le début des hostilités se jouant sur le sol africain entraîna la fin de l’indépendance numide de l’Est algérien. Après la célèbre bataille de Thapsus, la région cirtéenne fut  offerte à Sittius qui n’en profita pas longtemps puisqu’il finit assassiné par Arabion (fils de Massinissa II) ; le reste de la Massylie devint rapidement une singulière vassale de Rome. Juba Ier, qui fait aujourd’hui la fierté des Algériens après Jugurtha, erra de ville en ville ; ayant menacé leurs habitants du pire des sorts en cas de défaite,  aucune ne lui ouvrit ses portes ; il préféra mourir de la lame de son allié et compagnon romain Petreius, lors d’un ultime combat d’apparat.

Bocchus se rapprocha davantage de Rome qui avançait un pied de plus en territoire berbère. A sa mort (-35), c’est Octave qui gouvernera la Numidie moribonde laissée sans héritiers, en un inter-règne qui s’étendra jusqu’à 25 av. J.-C.. De nombreuses colonies romaines verront le jour et, pendant que le jeune Juba poursuit son éducation gréco-latine à Rome, cette dernière prépare déjà le futur royaume à lui confier.

JUBA II

Contrairement à son père qui ne régna que pendant quatre années bien tourmentées, le jeune Juba II dominera la scène africaine durant presque 5O ans, de 25 avant notre ère à 23 après la naissance du Christ. Dès l’âge de 4 ans et consécutivement à la défaite de son père à Thapsus, il fut recueilli à Rome -ou enlevé en captif, c’est selon- par Jules César. A partir de 44 (mort de César aux Ides de mars), c’est à la cour d’Octave qu’il reçut l’instruction digne d’un futur roi -client de Rome, cela va de soi, César y pensait fort, Octave-Auguste s’en servira. La sœur du futur empereur romain prit donc en charge l’enfant qui portait, selon la tradition romaine, le prénom et le nom de son protecteur, le fameux dictateur : Caïus Iulius.

Couronné par l’empereur Auguste lui-même, il devint Rex Juba, roi de toute la Maurétanie. Apparemment, Bogud et Bocchus sont morts sans laisser d’héritiers -en tout cas aucun texte n’en parle-, si bien que le droit international, à l’avantage des Romains, avait fait legs de l’Afrique du Nord à Rome, sans que celle-ci n’ait pour autant décidé l’annexion totale. Du coup, les actuels Maroc et Algérie -cette dernière étant amputée de sa partie la plus orientale- ne forment plus qu’un seul territoire allant de l’atlantique au fleuve constantinois Ampsaga, auquel il faut ajouter les zones gétules qui lui sont raccordées, plus au Sud. La région cirtéenne (les actuelles Constantine, Skikda,  Collo et Mila) conservera longtemps encore son statut sittien (de Sittius) très particulier (jusqu’à la fin de l’Antiquité), pendant que Rome s’attribuera toutefois une marge terrestre supplémentaire ; ainsi, après l’Africa vetus, cet accroissement donna l’Africa nova, devenue indispensable à la géante Rome, car bonne productrice de blé.

Marié à Séléné-Cléopâtre, il n’eut qu’un seul fils, Ptolémée. Remarquons au passage que ce dernier descendait indirectement d’une dynastie de pharaons, par la grand-mère maternelle Cléopâtre VII, et de la gens Antonia (de Anton, fils d’Héraclès ou Hercule) par le grand-père maternel, Marc-Antoine. Et ce n’est pas le seul exemple où l’élite des nations de l’époque possédait des généalogies anastomosées entre-elles ; c’est le cas pour la Maurétanie dont le dernier roi était lié par le sang aux dynastes de Thrace, du Pont et du Bosphore, de l’Arménie mineure et à Caligula avec lequel il partageait de nombreux cousins. Bien que vassalisé -il aidait tant et plus le suzerain par des actions militaires de maintien de l’ordre-, Juba n’abandonna pas l’histoire passée de son pays auquel il rappelait qu’il était le fils d’un résistant, Juba Ier, et surtout le descendant du grand Massinissa. Pourtant, contrairement  à ce dernier, Juba II n’était ni rempli de vaillance, ni bouillant, ni barbu, comme l’écrit Gilbert Meynier, plutôt doux et charmant dans sa jeunesse, érudit et esthète grâce à son excellente éducation.

D’après Pline l’Ancien, c’est bien davantage pour ses doctes travaux que pour son règne qu’il restera célèbre. Juba II ne disposait de son pays que pour le pacifier militairement, à la demande impérieuse de Rome. Quand il arriva au pouvoir, colonies et/ou légions romaines étaient installées de partout : le long de la côte méditerranéenne et à l’intérieur des terres, en des places stratégiques localisées parallèlement à la bordure littorale. L’art helléniste foisonnait presque déjà, les grandes villes commençaient à peine à resplendir par l’ornement statuaire… il ne restait, à Juba, plus que la culture pour compenser une vie moins glorieuse que celles de ses prédécesseurs et, surtout, pour refonder (mot de Strabon) Yol/Cesarea (Cherchell), sa capitale (il ne reste de cette parure monumentale qu’un bout du théâtre et quelques magnifiques statues).

Nul ne sait si Juba II parlait le berbère ; il connaissait par contre le grec, le punique et le latin. C’était un écrivain à ses heures, philologue et historien assez talentueux, bien qu’il ne reste rien de ses œuvres, si ce n’est quelques citations trouvées chez les auteurs grecs et latins. Curieux de tout, il finança des expéditions scientifiques aux îles Canaries (îles Fortunées) et vers les sources du Nil ; son grand rêve : faire l’inventaire des choses de ce monde (chorographie) et en donner une représentation géographique plus juste (participation indirecte à l’établissement de la carte d’Agrippa ?). Selon M. Kaddache, sous le règne de Juba II, l’agriculture se développa aussi bien que le commerce maritime tourné vers l’Europe méridionale. Le blé, le vin et l’huile d’olive étaient échangés contre des objets manufacturés (poteries italiennes et gauloises, amulettes ibères en plomb…).

Il est possible que Juba II ait été inhumé, avec sa femme Cléopâtre-Séléné, dans le mausolée royal maurétanien (à ne pas confondre avec le Medracen, vieux de plus de deux siècles) bâti au Ier siècle avant notre ère et nommé à tort tombeau de la chrétienne (al qubûr al rûmiyya). Il s’agit d’une bazina de 64 m de diamètre, surélevée d’un tambour flanqué de colonnes à chapiteaux. La partie supérieure est conique (culminant à 59 m de hauteur) et était surmontée d’un groupe sculpté aujourd’hui disparu. Influences égyptiennes, puniques et hellénistiques se côtoient harmonieusement malgré des styles fort différents. Rien, pour le moment, n’empêche d’attribuer ce monument funéraire à d’autres souverains berbères, ce en remontant jusqu’à  Bocchus Ier.

PTOLEMEE DE MAURETANIE
De Ptolémée de Maurétanie (circa 5 av. J.-C. – 40 ap. J.-C.), on ne sait presque rien du règne. Il perdit sa mère Cléopâtre Séléné vers l’âge de 10 ans ou un peu moins. Quand il eut environ 25 ans, en 19 ap. J.-C. et alors que Tibère a remplacé Auguste, son père Juba II l’associa au trône. Quand ce dernier meurt, en 23, Ptolémée, resté fidèle aux Romains, participe au dernier combat entre Tacfarinas le rebelle et les armées loyalistes, c’est à dire romaines et berbères. Il en sort vainqueur et Rome lui sera reconnaissante.

Il n’a hérité de son père ni la science, ni la culture ou l’amour de l’art. Ce fut un roi passable, fainéant et jouisseur. En fait, il correspondra bien avec l’ambiance délétère qui régnera dans cette irrémédiable fin d’époque.

En 37, Caligula, cousin de Ptolémée par Marc-Antoine, succède à Tibère. On pense qu’il est pour beaucoup dans la disparition subite de Ptolémée, un jour de 40, après qu’il l’eut mandé à Rome puis fait venir à Lugdunum (Lyon). Certains historiens pensent, malgré l’absence de textes fiables, que Caligula fit assassiner son cousin et, de fait puisque c’était le droit (romain) international de l’époque, hérita de la Maurétanie. L’empereur sera lui-même assassiné l’année suivante et c’est Claude le Lyonnais qui le remplacera. Ce dernier morcellera, en 42, toute l’Afrique du Nord :  Maurétanie tingitane à l’est du fleuve Mouloucha (le Maroc actuel) ; Maurétanie césaréenne de la Mouloucha à l’Ampsaga (l’oued el Kebir qui traverse Constantine) ; Africa romana à l’Est, c’est à dire la sittienne, la Numidie, restreinte à son orient après les erreurs stratégiques et tactiques commises par Jugurtha puis Juba I, la Tunisie d’aujourd’hui, à quelques kilomètres carrés près, et la bordure méditerranéenne libyenne.

 

Afrique du Nord romaine à partir de 42 après J. -C. D’après explorethemed.com

ANNEXE

Le voyageur qui, venant d’Alger, se rend dans l’ancienne capitale de Juba II par la si charmante route du littoral, voit à quelques kilomètres de Tipasa s’ouvrir à sa gauche une voie de traverse. En quelques lacets, elle le mène sur le dernier rebord du sahel algérois, une ligne de crêtes qui s’interpose entre la Mitidja et la mer. Là, à près de trois cents mètres d’altitude, le regard au nord plonge dans la mer et suit vers l’est les indentations du rivage jusqu’à Sidi Fredj ; au sud, l’Atlas de Blida borne l’horizon, tandis qu’à l’ouest monte et s’étire la haute et puissante échine du Chenoua… Serge Lancel, L’Algérie antique

Le mausolée royal de Maurétanie :

Les premières tentatives de pénétration dans le tombeau doivent donc se situer dans une époque assez reculée ; en tout cas, elles doivent être antérieures à la conquête arabe. Puis, l’accumulation des terres s’étant effectuée, les abords de la petite entrée située en contre bas du sol se sont rapidement comblés. Ce monument maintenant visité pose un problème historique important : quand et par qui a-t-il été construit ? Cet édifice n’est pas daté. Il n’y a aucun indice chronologique a tirer des marques qui sont gravées sur les pierres de taille et qui indiquent seulement les ateliers des tailleurs de pierre, où chacun avait un signe particulier. Certaines de ces marques de tâcherons ont une apparence de caractères latins, libyques ou grecs, mais ne sont pas pour autant des lettres alphabétiques. Le premier et le seul texte antique que nous possédions, qui parle de ce monument, est celui d’un auteur latin, Pomponius Mela. Son livre, intitulé De situ Orbis, a été rédigé dans les années 40 après Jésus-Crist, c’est à dire à l’époque où le royaume de Maurétanie a été annexé et transformé en province romaine. Dans le chapitre 6, folio 38, du livre I de Pomponius Mela, on peut lire les lignes suivantes : Iol (Cherchell), sur le bord de la mer, ville jadis inconnue et illustre maintenant pour avoir été la cité royale de Juba [II] et parce qu’elle se nomme Caesarea. En deçà, les bourgs de Cartenna (Ténès) et d’Arsenatia, le château de Quiza, le golfe Laturus et le fleuve Sardabale. Au delà, le mausolée commun de la famille royale […] ensuite Icosium (Alger). Mentionnons toutefois que, dans sa description du littoral d’Afrique du Nord, cet auteur reproduit, avec peu de nouveauté, un livre plus ancien que Stéphane Gsell attribue à Varron, mort en 27 avant J.-C.

La thèse historique présentée le plus fréquemment est celle qui attribue la construction du tombeau à Juba II et à sa femme Cléopâtre Séléné, fille de la célèbre Cléopâtre, reine d’Egypte et du Triumvir Antoine.

Le roi Juba II nous est présenté comme un souverain amateur d’art et de culture. Il a peuplé sa capitale, Cherchell, d’œuvres d’art choisies en Grèce et importées de là-bas.

Il régna, par la volonté de l’empereur romain Auguste, sur la Maurétanie pendant une longue période, de 25 avant J.-C. à 23 après J.-C. Si la note sur le monument commun de la famille royale remonte à Varron, la thèse attribuant le tombeau à Juba II n’est pas soutenable. Dans le cas contraire, la construction du monument se situerait entre le début et la fin du règne de Juba II. Les historiens, depuis le début du siècle, ont des avis partagés. Les uns préfèrent l’attribuer à Juba II, les autres lui donnent une date bien antérieure à ce roi. Il en est un fort célèbre, M. P. Romanelli, qui s’est totalement écarté de ces deux tendances ; pour lui, le Tombeau Royal de Maurétanie est un mausolée tardif qui pourrait même appartenir au Vème ou VIème siècle après J.-C.. Il y voit notamment en lui une réminiscence du mausolée circulaire d’Hadrien à Rome.

Comme on peut s’en rendre compte le problème historique posé par ce tombeau est complexe.

Mounir Bouchekani, Le Mausolée royal de Maurétanie, Alger, 1970, pp. 21-24.

L’impérialisme romain, de Bocchus Ier à Ptolémée #2

ANNEXION ET PROTECTORAT EN MAURETANIE (Suite et fin)

La mise en place d’une dynastie royale à Iol-Caesarea

On pense que Cléopatre-Séléné (fille de Cléopatre VII et de Marc-Antoine, tous deux vaincus à Actium) et Juba (fils de  Juba Ier, vaincu lui aussi) reçurent ensemble une éducation romaine, à la cour d’Octavie, soeur d’Octave et première épouse d’Antoine. Point n’est besoin de dire le prestige qui s’attachait à la lignée de Séléné ; elle descendait à la fois des grands pharaons d’Egypte et des Lagides, mais le sang romain coulait également dans ses veines. De son côté, Juba, qui avait reçu les enseignements impériaux, n’avait certainement pas oublié la gloire de ses ancêtres. Juba et Séléné faisaient partie des nombreux enfants de princes étrangers, réunis à Rome afin de les préparer à s’accorder, dans un futur proche, avec les principes directeurs de la politique extérieure romaine. Ce réceptacle de têtes à couronner permettait l’installation, en Orient, de dynastes déjà soumis à Rome et imprégnés de sa culture, de créer des Etats stables et liés à la Cité par un pacte d’amicitia/philia romana. Pompée avait imaginé le procédé pour l’Asie, Antoine l’avait rapidement adopté, Octave fera de même avec la Maurétanie.

Selon l’historien Dion Cassius, Il (Octave) renvoya les uns chez eux, et en garda certains chez lui, ce qui semble prouver les véritables desseins du princeps : garder des otages en vue de les imposer comme uniques prétendants par la suite. Suétone souligne le fait que l’éducation, reçue par ces jeunes à la cour, n’était aucunement différente de celle donnée aux propres enfants de l’empereur. Que tous se côtoyassent et des liens fraternels devaient se tisser entre les différents peuples du vieux monde, facilitant ainsi la pérennité de l’Empire dans le temps. D’ailleurs, c’est Rome qui formait les couples princiers selon l’ancienne coutume hellénistique en pratiquant un subtil mélange de sangs royaux sensé consolider l’assise du territoire «ami». Dans l’ensemble et sauf exception, les tribus reconnaissaient assez facilement le rang élevé des dynastes qu’on leur proposait, laissant à Rome tout le temps pour réaliser ses désirs d’hégémonie. L’orgueil aidant, les différents couples d’ici et d’ailleurs se pensaient comme faisant partie d’une seule et même famille, une societas regum à l’indépendance factice, mais brillante et rayonnante par le prestige.

Dion Cassius semble affirmer que le mariage entre Juba et séléné avait été décidé au lendemain de la bataille d’Actium. Pour ce qui est de la date du mariage, certains indices (pièces de monnaie) conduisent aux alentours de l’an 19 av. J.-C.. Je rappelle que Juba monte sur le trône en -25 et mourra en 23 ou 24 ap. J.-C.. Il se trouve que, par les liens du sang, Séléné est la grande tante de Caligula et que Ptolémée en est l’oncle. De son côté, Ptolémée ne sera pas marié à une princesse de haut rang ; il semblerait que sa concubine, Urania regina, une servante affranchie, n’était pas une épouse légitime, si bien que, Ptolémée ne laissant aucune descendance, ni Tibère ni Caligula ne firent d’efforts pour préserver la souveraineté numide. Ce sont les monnaies royales, frappées en Maurétanie, qui donnent le plus de renseignements permettant de déduire ces dates car aucun texte fiable ne subsiste, seulement un ou deux poèmes… Il est possible que Séléné était déjà morte en 6 ap. J.-C., rien ne le confirme vraiment.

Filiation entre Caligula et Ptolémée par Marc-Antoine

Alors que la République n’avait octroyé la citoyenneté romaine à aucun prince, l’Empire en faisait facilement le don. Juba et Ptolémée portaient ce titre, Séléné aussi sans doute. Cette faveur était à la base du contrôle politique de Rome et permettait de sélectionner une aristocratie servile, à placer quand et où la capitale le souhaiterait. Pendant que les couples brillaient en société, ils servaient de moteur à la romanisation de leur monde. Ainsi, Juba s’appelait Caius Iulius Iuba et son fils, C. I. Ptolemaeus. Si Séléné était citoyenne de Rome, elle devait alors porter le gentilice des Antonia. Liée à Rome par un système complexe de gages et de récompenses, de dons et d’exigences sans cesse renouvelées, la maison maurétanienne bénéficiait d’un net régime de faveur, exceptionnel eu égard au droit quelle avait de battre monnaie dans le royaume même. On peut supposer qu’un certain degré d’indépendance existait encore dans le royaume et que Rome ne lui imposait pas les restrictions habituelles.

Contre prestige, magnificence, titre de noblesse et quelques privilèges, Juba ou Ptolémée acceptaient sans rechigner -le peuple moins, on le verra- d’obéïr ainsi que l’exigeaient Rome, le Sénat ou l’empereur. C’est donc une situation compliquée juridiquement que connaissaient les Maures : la frappe de monnaie (depuis -25 pour Juba et +19 pour Ptolémée) signifiait pouvoir et moyen de l’exercer  ; autonomie également quand, de toutes façons, Rome avait systématiquement le dernier mot. Si de rares royaumes soumis disposaient aussi de cette grâce, il n’y a qu’en Maurétanie et à Commagène que les souverains avaient le droit de faire figurer leur effigie et leur nom sur les pièces de bronze et, plus rarement, d’argent. Les autres devaient obligatoirement y faire représenter l’empereur romain en titre. Tous s’accordent à penser que, pour en arriver là, Juba, comme son fils, avait dû multiplier les signes de reconnaissance envers le maître ; peut-être même en dehors du sens péjoratif que certains peuvent y trouver, Michèle Costelloni-Trannoy parle de romanophilie et de confiance réciproque.

Autre fait marquant, qui pourrait remettre en question une supposée entière dépendance de la Maurétanie vis-à-vis de Rome et confirmer des liens d’amitié réelle entre les deux puissances, est le droit d’émettre des aurei (de aureus = monnaie en or), qui plus est, représentaient aussi les deux rois et non l’empereur. Les princes du Bosphore cimmérien, favorisés par le statut eux aussi, étaient limités à l’aureus avec effigie impériale seulement. Même si l’usage de l’or fut restreint en nombre d’émissions dans l’histoire africaine, jamais roi n’avait jusqu’alors battu monnaie en or. Ce que reprochent finalement les Algériens d’aujourd’hui à Juba II (ils parlent beaucoup moins de Ptolémée), fut pourtant le fait d’une expérience politique jamais réalisée auparavant : celle d’effacer les différences entre le mode d’organisation oriental et celui qui prévalait en Méditerranée occidentale.

LES CONDITIONS DE L’ANNEXION

Une succession de troubles

Nous n’avons pas beaucoup évoqué les Gétules -peuple bien mal connus des historiens- libres et fiers, préférant nettement le nomadisme pastoral à la sédentarité des cultivateurs -ils parcouraient les steppes et les régions pré-désertiques, de la Petite Syrte aux rivages de l’Atlantique ; peuple dont on atteste pourtant une présence citadine limitée en Maurétanie occidentale (Le Chella) et en Numidie orientale (Mdaourouch). Strabon écrivait que les Gétules constituaient le plus grands des peuples lybiques. Quant à Pline l’Ancien, il les dépeint comme des barbares dangereux toujours prêts à piller, à massacrer et à opérer des razzias -ils ne sont pas souvent cultivateurs. Toujours est-il que ce sont les Gétules orientaux qui entrèrent les premiers dans l’histoire : Hannibal disposaient d’un contingent gétule lors de la deuxième guerre punique et, aussi bien Jugurtha que Marius, son adversaire romain, avaient fait appel à eux. Durant la plus longue partie de son principat, Octavien aura à lutter contre ces guerriers quasiment indomptables et pourtant si fidèles lorsqu’on les a en amitié.

Le protectorat de Maurétanie de Juba II et ses armées était sensés servir à Rome comme zone militaire tampon devant protéger l’Afrique proconsulaire, la Numidie orientale gétule étant de loin la plus menaçante. Parce que les efforts menés par Juba s’avéraient inefficaces, de plus en plus souvent, des soldats romains étaient envoyés dans la partie méridionale du pays, entraînant de fait une main mise au moins partielle sur le territoire maurétanien. Les troubles occasionnés par les multiples et continuelles attaques furtives de cavaliers gétules, aux bandes mal organisées, obligeront rapidement Rome à investir davantage la Maurétanie jusqu’à l’Ouest du royaume. Seules, les huit dernières années du règne d’Auguste auraient été plus calmes, aucun affrontement de grande envergure n’est signalé par les historiens de l’époque.

 

Repérage des peuples de l’Afrique du Nord sous Auguste et après

Il y eu sans doute une première opération militaire vers 22 av. J.-C., les Fastes (calendrier romain des grands jours) mentionnent le triomphe du proconsul L. Sempronius Atratinus ; Juba II n’en ferait pas partie. Un deuxième soulèvement gétule aurait eu lieu en 20, maté par le général L. Cornelius Balbus et il semblerait que la révolte se soit étendue vers l’Est (Shott Hodna et pays garamante) et dans tout le Contantinois. Mais selon Dion Cassius, il fallut attendre l’année 6 ap. J.-C. pour que Cnaeius Cornelius Lentulus Cossus obtienne la soumission totale des Berbères. Moment de tranquillité illusoire puisque les escarmouches ont toujours lieu. En l’an 3, Passienus Rufus muselle rapidement une rébellion, prélude à ce conflit considérable qui opposera Rome aux Gétules des deux Syrtes et Juba II à ceux de l’Est et de l’Ouest en Maurétanie ; soulèvement grandiose -car contagieux- que résolut C. C. Lentulus Cossus. Ce dernier ayant lui aussi reçu les ornements triomphaux, il refusa toutefois de porter le titre de Gaetulicus comme l’imposait l’usage. On peut aujourd’hui situer le coeur du conflit en Maurétanie mais celui-ci se serait déplacé vers l’Est assez rapidement. Les monnaies maurétaniennes marquent la Victoire de Juba, en 6 et en 7 ap. J.-C. et les ornements triomphaux qu’ils reçut, seulement en 6. Des bronzes de Juba II arborent une nouvelle victoire de 15/16 à 16/17, à la veille du conflit qui rendra si célèbre Tacfarinas ; ce qui montre que l’équilibre instauré par les deux armées restait bien précaire. Tacfarinas, mi-Numide mi-Gétule, ou plutôt Musulames, inaugurera une nouvelle ère dans les hostilités. D’une part, il étendra la coalition qui s’accompagnera d’un changement tactique, d’autre part, et cela est totalement nouveau depuis Jugurtha, il adoptera une ligne politique bien définie.

La Proconsulaire était entourée de tribus résistantes autant que récalcitrantes ; en partant de l’Ouest, c’est à dire de l’Ampsaga, nous sommes en présence d’une fraction de Maures, théoriquement acquis à Ptolémée (associé au trône depuis 19) mais peu enclins à se laisser commander par les étrangers romains ; plus au Sud, entre Théveste (Tebessa) et Madauros (Mdaourouch), se trouve la tribu des Musulames ; en allant vers l’est, sous l’ancienne Carthage, la tribu des Cinithiens menace son Nord mais aussi directement la Petite Syrte ; plus à l’Est encore, le pays garamante. Tacfarinas, reconnu pour ses qualités acquises dans les troupes romaines, prit rapidement la tête d’une coalition africaine ; ainsi, toute la province romaine était prise en tenaille par cette confédération tribale. Tacfarinas eut l’ingéniosité de mêler tactiques militaires ancestrales numides et techniques romaines de combat. L’apparente anarchie des premières était compensée par une extrême cohérence dans l’élaboration des campagnes à mener. Comme Jugurtha, il sépara son armée en deux corps ; se gardant le commandement des hommes d’élite et entraînés à la romaine, confiant les troupes légères à Mizippa le Maure ; d’un côté une armée au moins qualitativement égale à celle de l’ennemi, de l’autre des attaquants rapides, furtifs et efficaces pour désorienter les Romains et rappelant la guerre de Jugurtha. Pour Rome, un enfer s’ouvre à nouveau en 17, qui se refermera sept ans plus tard, après trois principales campagnes pour en venir à bout.

En rouge les Maures de Ptolémée ; en violet les Musulames ; en orange les Cinithiens et en jaune les Garamantes
Rouge : Maures de Ptolémée ; violet : Musulames ; orange : Cinithiens ; Jaunes Gétules et Garamantes

La première est menée par M. Furius Camillus. Les coalisés sont mis en déroute et la Victoire mauro-romaine est célébrée sur les monnaies en bronze de l’an XLIII (43) du règne de Juba II (18 de notre ère). La deuxième campagne commence en 20, lorsque Tacfarinas refait parler de lui : razzias nombreuses cette année-là et, surtout, prise d’un fortin situé en territoire romain ; il échoue cependant au siège de Thala (Ouest tunisien). L’ensemble des camps fixes qu’il avait établis le long de la côte pour entreposer armes et nourriture furent vite démantelés par deux légions, la IX Hispana et la III Augusta, et Tacfarinas dut fuir dans le désert. Le nouveau proconsul, Lucius Apronius, reçut les ornements triomphaux. Sans délai, la troisième et dernière campagne, dirigée par Iunius Blaesus, débute en 21, se terminera en 24. Fort de quelques succès l’emportant certainement sur les revers, Tacfarinas entama des pourparlers en 22 devant le Sénat de Rome et exigea une extension territoriale ; mais, à cet ultimatum, Tibère proposa l’armistice seulement à ceux qui déposeraient les armes ; échec qui entraina une reprise des hostilités pendant l’hiver 22/23. Blaesus emporta la victoire de 23, ce qui lui permit d’obtenir les ornements triomphaux ; mais Tacfarinas était encore libre… Au cours de la période qui suivit l’hiver 23/24, la révolte s’étendit aux Maures, révoltés contre Ptolémée, aux Garamantes de l’Est, l’ensemble étant soutenu par des auxilliaires romains dissidents, car frustrés dans ce tumultueux conflit.

La IX Hispana, qui avait été renvoyée sur un autre front par Tibère (en Pannonie), manquait au général Dolabella qui voyait ses forces nettement diminuées. Les évènements se précipitent quand les hommes de Tacfarinas échouent durement au siège de Thubursicum numidarum (Khemissa). La tactique employée alors -harcèlement à l’intérieur du royaume de Juba en profitant ainsi de la désaffection momentanée de son peuple- aurait pu fonctionner, mais le massacre des Berbères d’Auzea (Sour el Ghozlane) par Dolabella et la mort de Tacfarinas (Bordj Hamza) y mirent fin. C’est à Ptolémée que furent remis le bâton d’ivoire et la cape de pourpre portant l’inscription «roi, ami et allié du Peuple romain». Cette guerre contre les Gétules (Bellum Gaetulicum) -et bien que C. C. Lentullus Cossus ait reçu titre de Gaetulicus (refusé par lui mais porté, plus tard, par son fils) et honneurs du peuple réuni à Rome- n’eut pas les pleines considérations des historiens grecs et latins qui, hormis peut-être Tacite, minimisèrent largement cette longue période de troubles pourtant bien réelle. Pour l’historien romain Tacite, aussi bien Blaesus que Dolabella auraient dû recevoir les honneurs du triomphe, même si les Romains considéraient les ennemis africains comme de vulgaires pillards et non comme de valeureux guerriers. Michèle Costelloni-Trannoy voit, dans la vacuité des textes et la falsification des listes des cités et des peuples (Gétules, Garamantes, Phazaniens…) vaincus par le général Balbus, le souci manifeste de cacher aux Romains la perméabilité de la province et du royaume protégé.

Sur les expéditions des généraux et futurs proconsuls Sempronius Atratinus et Passenius Rufus, silence total. Remercions Tacite car, sans lui, rien n’aurait percé de la guerre contre Tacfarinas, son récit est détaillé contrairement à celui qu’a laissé Aurelius Victor ; de Dion Cassius, l’on apprend que cette Bellum Gaetulicum fût extrêmement meurtrière pour les soldats romains. Le point de vue romain de l’époque ne peut que choquer l’Algérien d’aujourd’hui : Tacfarinas n’a jamais été considéré comme un leader politique mais comme un chef de brigands, d’ordinaires barbares. D’autre part, Rome impose encore sa vision des choses en qualifiant le Musulames de déserteur -Tibère ne pouvait le supporter- de l’armée romaine, de rebelle donc, alors que ses revendications principales ne faisaient que dénoncer les injustices territoriales commises par les plus forts. Maligne, Rome a su tirer profit de l’aura (exagérée ?) qu’elle faisait ou défaisait autour des personnes royales des différents protectorats : quand un roi soumis à l’Empire brillait par ses exploits militaires, c’est tout l’Empire qui brillait. En réalité, c’est davantage Rome qui est venue à la rescousse (Atratinus et Balbus) du roi Africain -pour compenser de réelles faiblesses politiques- dont le royaume était en permanence menacé par les opposants politiques. Peut-on alors employer le terme de symbiose politique comme certains le font régulièrement?

Des débuts d’Auguste au principat de Caligula, un grignotage tactique méthodique du territoire des Berbères eut lieu progressivement. La IIIème légion d’Auguste prit son siège dès 14 ap.J.-C. à Ammaedara (Haïdra) ; une route stratégique reliant le camp à Tacape (Gabès) en passant par Theveste (Tebessa) et Capsa (Gafsa) fut construite qui privait les tribus locales de leur liberté de déplacement., notamment pendant la transhumance. Sous Auguste et Tibère, le problème de la Maurétanie était resté en suspens mais, un an avant la mort de Ptolémée, Caligula réforma la politique de la Proconsulaire : La Numidie, qui dépendait alors du proconsul, devint territoire militaire romain sous gouverne directe de l’empereur, par l’entremise d’un légat chargé de mater toutes rebellions frontalières. Chaque décision prise aurait maintenant un retentissement conséquent sur le royaume maure dont l’annexion suivra de peu cette réorganisation.

La mort de Ptolémée

On ne sait si Ptolémée fut emprisonné par Caligula avant que ce dernier ne le fasse assassiner (rien n’est certain). Le meurtre aurait été commis durant l’hiver 39-40 (Jérôme Carcopino) et l’annexion suivra de peu la même année. Mais les circonstances qui entourent cette dernière restent incertaines ; le texte de Tacite a été perdu, ceux qui restent sont vagues (Dion Cassius, Suétone, Pline) ; les dernières monnaies frappées par Ptolémée datent de 39. Il est peu probable que la rivalité entre Caligula et Ptolémée ait porté sur la revendication à la grande-prétrise dIsis et, selon Sénèque, le Maure qui était en fonction de prêtrise justement -il aurait osé porter le vêtement de grand-prêtre lors de jeux de gladiateurs- aurait été mis en prison, à Rome, durant un an ou deux avant sa mort. On sait Caligula un peu fou à la fin mais l’émission de monnaie en 39 infirme cette thèse ; d’autre part, Suétone souligne la soudaineté de la décision impériale et Dion Cassius corrobore les faits ; toujours d’après Suétone, les relations entre Ptolémée et son neuveu Caligula étaient excellentes ; un aureus de 37 montre combien Ptolémée tenait à rappeler au nouveau princept les gloires du passé (ornements triomphaux reçus auparavant), sans doute pour l’assurer des services qu’il comptait encore rendre ; Caligula n’avait aucune raison de se débarrasser de Ptolémée puisque, n’ayant aucune descendance, la Maurétanie reviendrait légalement à l’Empire. Les raisons de cette mort demeurent une énigme de l’histoire.

Il faudra peut-être chercher, mais ce sera très difficile, du côté des liens familiaux entre les deux personnes, lesquels devaient interférer dans les prises de décisions politiques. Pour ce qui serait d’une ancienne rivalité religieuse, Ptolémée, bien que grand-prêtre, était peu convaincu par la déesse Isis ; aucun type isiaque n’a été retrouvé sur les monnaies maurétaniennes frappées sous Ptolémée. Si Caligula se prenait pour un demi-dieu, mélange d’Adonis, d’Attis et d’Osiris, il était prêt à embrasser n’importe quelle divinité et s’assimilait autant à Dyonisos dont il se croyait la réincarnation. On le voit mal revendiquer un culte précis en particulier.

Parmi les faits qui intéressaient directement ou indirectement les deux hommes, il faut remonter à la conjuration de Gaeluticus et de Lepidus, en 39 ; elle fut un drame politico-familial que Caligula résolut par une grande purge, dans le sang. Il est possible que des liens forts se sont tissés entre Ptolémée et Gaetulicus, fils de Cossus avec lequel le roi avait combattu jadis, mais on ne comprend pas le mobile qui aurait pu pousser Ptolémée à mettre en danger son trône, son royaume et sa vie, en intervenant de près ou de loin dans cette conjuration. Une autre thèse est en cours d’élaboration (J. Cl. Faur) qui voit en Ptolémée un rival prêt à tout : de par sa double origine, latine par Antoine, son grand-père, pharaonienne par la grande Cléopâtre, sa grand-mère, il compensait largement son rang de roi vassal pour pouvoir figurer sur la liste de prétendants au principat romain (hé oui, cela peut paraître osé). A partir de ce moment, il est aisé de penser que Ptolémée ait pu perdre l’estime de son neveu, et qu’il ait aussi, comme le dit M. C. Trannoy, négligé les précautions les plus élémentaires : sans être jamais venu spontanément offrir ses hommages au nouveau maître de Rome, il omet à Lyon de se présenter avec l’humilité que Caligula aimait à voir chez tous ceux qui l’approchaient et qu’il exigeait notamment de rois inféodés à l’Empire. Et, dans un contexte ouvert de règlement de compte, il n’a pas su -ou pas voulu- distinguer toutes les interprétations qu’un vêtement de pourpre ne manquait pas de susciter.

ANNEXE

Tacfarinas :

XXIV – Aussi, Tacfarinas avait-il répandu le bruit que la puissance romaine était réduite en miettes par d’autres nations et, pour cette raison, forcée de quitter peu à peu l’Afrique : ceux qu’elle y avait laissés pouvaient être enveloppés, si tous les hommes qui préféraient l’indépendance à l’esclavage faisaient effort contre eux. Il augmenta ses forces, établit son camp devant Thubusque et fait le blocus de la place.

Mais Dolabella rassembla tout ce qu’il avait de troupes, puis, grâce à la terreur qu’inspira le nom romain et aussi à l’incapacité où sont les Numides d’affronter l’infanterie en ligne, il ne se fut pas plutôt mis en marche qu’il fit lever le blocus, et fortifia ses points d’appui ; en même temps il arrêta la défection des chefs musulames en les faisant frapper de la hache. Puis, instruit par plusieurs campagnes contre Tacfarinas qu’il était impossible à une troupe pesamment armées et marchant en un seul corps de poursuivre utilement un ennemi vagabond, il appela à lui le roi Ptolémée et ses sujets et forma quatre colonnes qu’il confia à des lieutenants et à des tribuns ; les bandes chargées des razzias furent commandées par des officiers de choix pris parmi les Maures ; quant à lui, il était là en personne, pour veiller à tout.

XXV – Bientôt on apporta la nouvelle que les Numides, arrivés auprès d’un fort à demi-ruiné, qu’ils avaient naguère incendié eux-même et qui s’appelle Auzia, y ont dressé leurs gourbis et s’y sont installés, confiants dans la position fermée de tous côtés par de vastes ravins boisés. Alors les cohortes et les ailes, sans bagages et ignorant où on les conduit, sont menées en avant à marches forcées.

Le commençait à peine qu’au son des trompettes et en poussant un cri terrible, les Romains abordaient les barbares à demi-endormis ; les chevaux des Numides étaient entravés ou dispersés dans tous les sens pour la pâture. Du côté des Romains, l’infanterie en rangs serrés, les escadrons en bataille, tout était disposé pour le combat ; chez l’ennemi, au contraire, absolument surpris, point d’armes, point d’ordre, point de plan ; comme s’ils eussent été des troupeaux, on les bousculait, on les tuait, on les prenait. Irrité par les souvenirs de ses fatigues contre un ennemi qui s’était dérobé à la bataille tant de fois souhaitée, le soldat se gorgeait de vengeance et de sang.

On fait circuler dans les manipules l’ordre de s’attacher à Tacfarinas, connu de tous après tant de combats ; seule la mort de ce chef mettrait un terme à la guerre. Mais lui, quand il voit ses gardes abattus autour de lui, son fils déjà enchaîné et les Romains affluant de toutes parts, il s’élance au milieu des traits et, par une mort qui ne fut pas sans vengeance, échappe à la captivité. Tel fut le terme mis à la guerre.

Tacite, Annales, Les Belles Lettres, Paris, 1966, pp. 190-191.

L’impérialisme romain, de Bocchus Ier à Ptolémée #1

LE STATUT DE LA MAURETANIE

La question du testament de Bocchus le Jeune

En 33 av. J.-C., Bocchus le Jeune meurt sans laisser d’héritier. Cela représente un bouleversement politique majeur pour la Maurétanie puisque, selon l’historien grec du II-IIIème siècle ap. J.-C. Dion Cassius, Octave-Auguste se serait approprié l’ensemble du territoire en l’inscrivant au nombre des communautés (provinces ?) romaines. Cependant, pour les historiens modernes, la question du testament qu’aurait laissé Bocchus le jeune reste sans réponse. La politique de la Rome impériale avait légalisé, et c’est ce qui lui a permis d’exister, le legs testamentaire de territoires dépourvus d’héritier. La coutume avait été instaurée du temps de la république pour régler les jeux d’alliance avec le monde grec, et rendait légale l’annexion de fait de nombreux royaumes et principautés du pourtour méditerranéen. Dans le cas de la Maurétanie, il ne subsiste aucun document rendant l’opération licite et, en -27, le territoire n’est pas administré par Auguste, qui le refuse. Rome avait-elle les moyens d’administrer ce vaste territoire ? Rien n’est moins sûr.

Les rapports entretenus par Bocchus avec la Rome hégémonique sont sans équivoque ; tout en ayant conservé une certaine autonomie, Bocchus était client de Rome, et l’empereur Auguste son patronus depuis la mort de César. Plus précisément, son attachement aux latins passait déjà pour féodalité à la cause romaine. Si le royaume berbère était considéré comme bien royal, il n’en allait pas de même dans l’esprit d’un romain, même empereur : toute acquisition de cette nature passait au bien public, en ager publicus. Le peuple de Rome considérait comme légitimement sien tout bien, en absence d’un héritier et, si Bocchus a eu des fils comme Dion Cassius semble l’indiquer, personne n’a eu l’audace de revendiquer quoi que ce soit. Notons que le droit romain, du temps de  la république, a emprunté au droit grec séleucide qui faisait du roi un héritier de substitution incontournable pour tout ce qui concernait les biens laissés vacants et en déshérence. Il ne faut donc pas s’étonner si le peuple numide, qui appartient à l’aguellid en tant que sujet royal, ait pu devenir maurétanien sous Bocchus Ier et sous son fils plus tard. L’histoire des Numides de l’Ouest deviendra maurétanienne sans qu’il n’y ait eu de véritables invasions par les Marocains ou Maures.

Contrairement à ce que semble affirmer Mahfoud Kaddache dans son Algérie des Algériens, jamais le peuple n’était consulté sur les questions politiques majeures, le roi passait contrat directement avec le pays dominant et se devait de contenir tout mécontentement. Le droit international permettait une remise en cause de cet engagement par chaque nouvel aguellid arrivant au pouvoir, roi souvent placé par Rome, cela va de soi. Ainsi, Ptolémée renouvellera le lien pour lequel son père Juba II avait opté auparavant. Choix opérés sous la menace de toutes façons. L’allégeance à Rome est également reconductible dès qu’un nouvel empereur s’assoit sur le trône et, après avoir servi Tibère dans sa lutte contre le révolté Tacfarinas, Ptolémée dut se plier une fois de plus aux exigences du terrible Caligula.

Ce statut de la Maurétanie reste indéterminé. Vassalité ? pas encore. Auguste mentionne bien l’accroissement de l’empire sous son principat en se prévalant d’avoir étendu les bornes de toutes les provinces du Peuple romain, voisines des nations qui n’obéissaient pas à son (notre )autorité. Le texte ne précise pas si la Maurétanie est comprise dans l’ensemble. Royaume ami ? Suétone rapporte : il (Octave) pris soin d’eux comme si vraiment ils étaient membres et partie de l’Empire.

Mais remontons à Bocchus le vieux. Si la partie occidentale (à l’est du fleuve Mouloucha) de la Numidie lui est revenue à la fin de la guerre de Jugurtha contre Rome, c’est bien cette dernière qui la lui légua pour services rendus. Cela n’avait pas été sans reproches de la part des envoyés de Rome et, si Sylla confirma ce gain territorial, c’est uniquement parce que Bocchus le vieux l’avait finalement rejoint en trahissant Jugurtha. On peut aller plus loin en remontant dans le temps. Lorsque Siphax perd sa guerre contre Massinissa, c’est déjà Rome qui donne à ce dernier les deux Numidie et c’est Rome qui pouvait de fait décider du sort du nouveau royaume dès cette époque. Sans l’administrer, Rome gardait un regard bien ou malveillant sur ses voisins tumultueux. Seule la Maurétanie des origines, le Maroc actuel, connut une vraie indépendance vis-à-vis de Rome ; la dynastie maure et Rome ne se fréquentaient pas. Il faudra attendre 200 ans pour que le regard de Rome sur cette partie de l’Afrique change, soit grâce à un testament, en bonne et due forme, laissé par son monarque, soit parce que Rome use du droit international déjà en vigueur sur tout l’est Méditerranéen où les biens en déshérence reviennent automatiquement au plus fort, à Rome donc.

Carte montrant le futur découpage de l’Afrique du Nord par Rome (en orange le royaume maure, en mauve la partie proconsulaire)

La Maurétanie de l’inter-règne

De même qu’il le pratiquait sur les territoires annexés quand Rome mettait à la tête du pouvoir un monarque sans pouvoirs réels, l’Empire aurait pu choisir un héritier à placer sur le trône rendu vacant, ce, tout en s’inscrivant dans la droite ligne de la tradition africaine. Il y aura une période d’inter-règne, qui évitera sans doute l’option de la création d’un nouveau protectorat ; il semblerait donc que le choix se soit porté assez vite sur l’annexion pure et simple du pays, long processus engagé deux siècles auparavant en ce qui concernait les deux Numidie, fait assez nouveau et inexpliqué en l’absence d’un testament de Bocchus, pour ce qui est de la Maurétanie marocaine (future Tingitane). Dans le conflit qui opposait Octave à Antoine, deux visions de l’avenir romain s’affrontaient : Antoine plaçait des roitelets dans chaque contrée annexée par lui, alors qu’Octave, qui l’accusait de déposséder le Peuple romain, se conformait entièrement à la tradition républicaine où l’on voyait d’un très mauvais oeil tout système monarchique, toujours associé à la tyrannie dans l’inconscient collectif. Octave préférait déposer les rois et n’hésitait pas, en cas de résistance à Rome, à les déposséder de tous leurs biens royaux, dès les premiers accrocs.

Jusqu’à César, la politique romaine en Afrique du Nord se limitait à occuper la partie Est, soit l’ancienne Carthage à laquelle s’était ajouté le petit royaume perdu par Juba Ier (Africa nova). C’est bien dans la tête d’Octave-Auguste que germa l’idée d’une unification administrative de toute l’Afrique (Africa vetus de Tripolitaine et de Cyrénaïque + Africa nova), et tout porte à croire que son plan était déjà bien tracé avant la bataille d’Actium (-31), bien avant la mort de Bocchus le jeune (-33). Si bien que l’annexion de la Maurétanie ne serait qu’une intégration logique et cohérente à ce vaste ensemble, en vue d’une romanisation progressive de toute la Méditerranée.

La surveillance du territoire maurétanien s’opérait depuis un bon moment à partir de la province de Bétique, en Espagne du Sud, et par l’Est, c’est à dire de la nouvelle province d’Africa nova ; une légion (ou seulement quelques unités) stationnait en permanence à Caesarea (Cherchell). On peut aussi penser que de nombreuses colonies étaient en cours d’installation, en Gaule, en Corse et en Afrique (Maurétanie comprise), depuis qu’Octave eut dû renvoyer, en -36, 20000 de ses légionnaires vétérans qui réclamaient des terres. La Maurétanie était donc devenue terre romaine bien avant de disposer d’un statut politique et administratif légal et régulier.

Rien ne permet d’affirmer, mais on peut le supposer, que les deux Maurétanie aient été supervisées par deux préfets, il n’y a aucun document pour l’attester. De même, on ne sait toujours pas si ce royaume sans souverain payait un tribut à Rome, les textes ne le mentionnent pas. Sur les monnaies frappées en Maurétanie, que l’archéologie met à jour, on retrouve bien toute la symbolique africaine (lion, taureau, éléphants, effigie d’Hammon, Africa…) mais toutes les légendes, toujours en caractères latins, se rapportent à Auguste : IMP. CAESAR, DIVI FILII, AUGUSTUS… Le nom du prince maure peut apparaître sans pour autant qu’incombe à celui-ci une quelconque responsabilité au sein de la principauté : malgré le flou historique, dès 33 av. J.-C., la Maurétanie avaient très certainement totalement perdu son autonomie politique même si, en 32, le pays ne connaissait pas encore de présence romaine effective. Que faisait le jeune Juba (futur Juba Ier) de tout ce temps-là ? Il accompagnait Octave dans de nombreuses campagnes militaires, peut-être celle d’Espagne.

En -27, la Maurétanie est à la fois propriété romaine (de fait) et non administrée par Rome, ce qui en fait un territoire hors du cadre légal du droit international de l’époque. Mais, puisque c’est Rome qui domine, c’est elle qui fait les lois et crée des hors-la-loi. La plupart des textes de l’époque se contredisent, il est parfois difficile de traduire le terme Africa ; tantôt c’est une province sous administration romaine, la Maurétanie semblerait alors en être écartée ; soit il s’agit de l’entité géographique englobant tout l’ensemble libyen (de l’Atlantique aux confins de la Lybie actuelle), l’annexion serait alors déjà bien présente dans toutes les têtes romaines. Si l’on s’en remet uniquement aux textes d’Auguste lui-même, jamais il ne mentionne la Maurétanie pour la ranger au rang des provinces romaines ni pour penser au protectorat comprenant un souverain maure ou numide ; seulement comme territoires sous le regard de Rome. Ce qui est certain, c’est que de 33 à 25 av.J.-C., des colons romains se sont installés illégalement, puisque sur une terre dépossédée de toute  identité statutaire. Ce n’est qu’à partir de -25 que cette terre fut transmise à un prince de dynastie massyle (Numidie de l’est). Le cas de l’inter-règne maurétanien reste un cas unique et exceptionnel dans l’histoire de l’Empire romain et, de l’ambition première qui consistait à annexer, Octave s’est vu ensuite pencher pour un royaume protégé ; un laps de temps nécessaire car il lui aura permis de préserver ses propres intérêts.

ANNEXION ET PROTECTORAT EN MAURETANIE (1ère partie)

Les points communs aux deux systèmes

Revenons en arrière dans l’histoire de la République romaine. Dès le traité d’Apamée (-190 environ), il s’était constitué un Empire lato sensu formé d’entités plus ou moins dépendantes de Rome, et un Empire stricto sensu, déjà organisé en provinces. A partir de 140 et jusqu’en 72 av. J.-C., la politique de couverture frontalière mise en place auparavant par Rome, change au profit de l’annexion pure et simple des royaumes conquis, avec pour conséquence la perte du bouclier que ces zones frontières représentaient. Lucullus fut le premier à renouer avec les méthodes d’antan, plus diplomatiques ; Pompée y mit plus de cohérence encore et Antoine ne fit que simplifier le processus (Cf. Th. Liebbman-Francfort in La frontière orientale dans la politique extérieure de la République romaine, depuis le traité d’Apamée jusqu’à la fin de la conquête asiatique de Pompée). En annexant la Maurétanie, Octave mettrait en péril le fragile équilibre que Rome venait à peine d’installer sur l’ensemble de l’Orient.

De la République à l’Empire romain

Durant la suite de son règne, non seulement Octave ne défit aucun royaume mais, au contraire, la plupart des dynasties qu’il avait défaites, furent rétablies. Le pragmatisme l’a emporté et, finalement, c’est ce choix ,porté après la bataille d’Actium vers plus de souplesse diplomatique, qui permettra l’intronisation du prince massyles, Juba II. Cependant, durant la période augustéenne, l’évolution juridique entraîna la transformation du statut de ces royaumes considérés jusqu’alors comme externae gentes autonomes et relevant du droit international, à celui de propriété du Peuple romain. Ce qui arriva à la Maurétanie dès 33 av. J.-C. et il faut souligner que, si l’ancienne dynastie spoliée est restaurée, sur le trône maure sera placé un prince numide (ni les rois maures ni les aguellid massaessyles n’ont eu de descendants). Rome décidera de tout et pourra, à tout moment, révoquer le suzerain.

L’Algérien actuel peut regretter ce glissement opéré depuis la mort de Massinissa, considéré comme le héros de la Nation algérienne, jusqu’à l’avènement de Juba II dont le personnage suscite une certaine amnésie. Gergovie oui, Alésia non. Les Français auraient donc un peu le même problème. Mais c’est bien le héros qui confia, au seuil de sa mort, la protection de son pays, de son peuple, à Scipion Emilien ; c’est bien Jugurtha, autre héros et non des moindres, qui commit tant d’erreurs à la fois sur le plan diplomatique, que stratégique et/ou tactique ; c’est illégitimement que Bocchus le Vieux tente de substituer, aux vainqueurs, le territoire perdu par Jugurtha, ce qui entraîne des représailles de la part de Rome qui pose la main sur le royaume maure en -33. L’histoire prend des directions regrettables, même des siècles après. Un prince numide sur un trône maure et une Numidie qui s’appellera désormais Maurétanie ! Mais le peuple est berbère, ne l’oublions pas, du Maroc à la Tunisie.

Nous sommes aux débuts du règne d’Octave quand le royaume de feu Bocchus II, qui a échappé à l’annexion, est restauré en 25 av.J.-C. -ceci dit, on passe d’un roi maure à, de nouveau, un souverain numide. Qu’est-ce qui a poussé Octave à faire ce choix quand on sait qu’il annexe, dans le même temps, d’autres royaumes en Orient ? Les historiens s’accordent sur les raisons économiques qui empêchait Rome de déployer autant de légions qu’elle le souhaitait, alors que la guerre se passait sur de nombreux fronts, en Espagne, en Arabie et en Éthiopie (en amont de Syène). Ce n’est pas suffisant puisque rien n’empêchait le princeps d’annexer ailleurs. A y observer de plus près, le statut de protectorat et celui de province annexée n’était pas si éloignés que cela. Pour Rome, la fonction de roi soumis entièrement à Elle n’est pas si différente de celle d’un préfet romain. Caligula le confirmera par la suite puisqu’en 40 ap. J.-C. il annexera la Maurétanie laissée sans héritiers directs, mais laissera de nombreux Etats naître en Orient.

Souverain vassal ou gouverneur romain, le princeps n’y voyait que des points communs et, pendant longtemps, Rome utilisera ces deux statuts à sa guise sans que cela ne génère de troubles au sein de l’Empire, le roi étant en fin de compte un fondé de pouvoir comme un autre. D’ailleurs, lorsque le roi maure plaisait à l’empereur, les récompenses étaient celles que Rome octroyait à ses meilleurs généraux : Juba II eut l’honneur de recevoir les ornements triomphaux (cérémonie au cours de laquelle un général vainqueur défilait dans Rome à la tête de ses troupes et recevait la toge brodée et le bâton d’ivoire) pour avoir apporté une aide précieuse contre les Gétules, en 6 ap. J.-C. ; il en fut de même lors de la contribution de Ptolémée dans l’arrestation du Musulames Tacfarinas en 24. Ces alliances, imposées par Rome aux différents peuples de la Méditerranée (Alpes comprises), non seulement permettaient à l’Empire de réaliser des économies de gestion administrative et en défense militaire, mais aboutissait, à force, à la réalisation d’un bouclier défensif et protecteur enveloppant la Cité latine. En Afrique du Nord, Auguste ne fit que reproduire un système extrêmement efficace mis auparavant en place en Orient. Au roi maurétanien incombaient la surveillance de l’ensemble du pays romain en Africa et la mission d’en assurer le total contrôle politique et administratif ; au besoin, il devait soumettre toute tribu berbère un peu rebelle ou menaçante, qu’elle fut maure, numide, gétule ou garamante. C’est dire la confiance que pouvait accorder Octave-Auguste aux rois numides.

En pratiquant une économie des moyens tout en s’attaquant à plusieurs fronts en même temps, Rome ne faisait qu’allonger la durée des conflits en cours. Son armée, restreinte, ne pouvait en fait que contenir les tribus ennemies sur un territoire limité dont elle contrôlait l’accès grâce aux détachements qu’elle plaçait en des positions stratégiques ; et il faut préciser qu’Octave, bien que pacificateur excellent, était un piètre militaire. Les différents princes faisaient le reste, c’est à dire l’essentiel. L’allégeance faite à Rome par les nombreux dynastes conférait à l’empereur davantage de prestige : lorsque le prince se déplaçait en province, ceux-ci formaient autour de lui une escorte prestigieuse ; d’autres venaient se réfugier auprès de lui lorsqu’ils n’avaient plus la main dans leur foyer respectif. En retour, l’Auguste les honorait en les faisant participer aux diverses campagnes militaires romaines (Ptolémée de Maurétanie a ainsi accompagné Caligula dans sa campagne de Germanie).

Il faut replacer l’histoire dans son contexte de résonance culturelle hellénique ; contexte dont l’empereur saura tirer parti. Tout peuple était fier, finalement, d’entrer dans le cercle des privilégiés qui bénéficiaient de l’important legs grec. A ce propos, le statut de la Grèce rendait celle-ci quasiment indépendante vis-à-vis de Rome. L’hellénisation que permettait une adhésion aux valeurs romaines, servait en réalité d’alibi à l’ingérence implicite de Rome et surtout à l’installation de négociants romains dans les contrées soumises. En plaçant un prince numide amateur d’hellénisme (Juba II), Rome espérait conquérir par son biais le coeur des indigènes et rallier à la cause italienne les chefs tribaux et ceux des communautés urbaines.

Repérage des peuples de l’Afrique du Nord sous Auguste

ANNEXE

La colonisation officielle :

La colonisation officielle, formule préférée de la politique impériale, qui assignait à des vétérans légionnaires des communes et leurs territoires, s’accompagnait également de l’ouverture de voies nécessaires à l’exploitation des étendues concédées. Nous connaissons aujourd’hui en Afrique du Nord une formule identique, celle des chemins de colonisation dont les destinées économiques sont toujours liées à l’avenir des centres qu’ils desservent.

Ces installations d’anciens militaires ont été fréquentes au début de l’occupation romaine. Nous avons vu Auguste enclaver de telles colonies dans le royaume allié de Juba II, Claude établir à Opidum novum, Nerva à Sétif, Trajan à Timgad. Mais il semble bien qu’un région ait été à cet égard particulièrement favorisée : à l’époque des Antonins, sur les hautes plaines qui au Nord et au Nord-Ouest environnaient Lambaese, un grand nombre de vétérans furent installés à Casae, Tadutti, Diana Veteranorum, Lamasba, Lambiridi. Deux au moins de ces groupements, le troisième et le quatrième, devinrent par la suite des villes importantes ; leur réseau routier témoigna d’une belle vitalité et les bornes militaires s’y pressèrent en foule.

Cet exemple, entre tant d’autres, apporte une démonstration spécifique de la méthode romaine de colonisation du territoire africain. Le but recherché était l’assimilation de plus en plus poussée des indigènes, leur adhésion au genre de vie latin, objets que symbolise un nom : la Romanisation ; le moyen suivi, l’appel des populations à la vie urbaine par la création de nouveaux centres et l’éducation des anciens.

En ce sens, les Romains ont-ils innové ? Non, mais ils ont énergiquement stimulé l’évolution de la fixation des tribus nomades à un cadre sédentaire, celle du groupement des Berbères en foyers de civilisation urbaine. Au village indigène que l’instinct de sécurité collective ou le besoin d’échanger avaient fait naître, on accola souvent quelque noyau de vétérans ou de marchands romains.

Lorsque des centres nouveaux furent créés en rase campagne, ils ne tardèrent pas à devenir un pôle d’attraction pour les paysans d’alentour ; de sorte que, de proche en proche et l’émulation aidant, on assista à un véritable épanouissement des institutions municipales, à une surenchère des cités à gagner de nouveaux titres et s’élever dans la hiérarchie administrative.
De simple cité indigène à statut pérégrinital, on devient municipal de constitution romaine, en espérant accéder un jour au rang de colonie, petite image de Rome en territoire provincial.
Enrichi par les bienfaits personnels d’un Hadrien, d’un Septime Sévère, le nombre de colonies et municipes atteignit plusieurs centaines à la fin du IIIème siècle en Afrique, et la cause urbaine semblait bien avoir gagné la partie.

Pierre Salama, Les voies romaines de l’Afrique du Nord, Alger, 1951, pp. 36-37.

Vers la fin de l’indépendance des Numidies

Du premier coup d’Etat fomenté par Jugurtha jusqu’à sa mort, la Numidie indépendante a tout perdu de sa superbe ; si l’on se réfère à Serge Lancel, il ne reste plus grand chose du territoire. Il est possible que Bocchus (roi des Maures) ait hérité, en récompense à sa trahison, la partie ouest allant, au pire, de l’oued el Kebir à la Moulouya. On en était alors revenu à la frontière du temps des premiers royaumes numides quand Massyles et Masaesyles s’affrontaient. Dès cet instant, le royaume maure va prendre en partie le relais de l’histoire des Algériens et Bocchus Ier, Maure et nouveau grand Aguellid des Numides, sera loyal et fidèle à Rome durant toute la fin de son règne. On pense qu’en 82 av. J.-C. il n’était plus de ce monde. Son fils Sosus-Mastanesosus (?), dont le règne reste totalement mystérieux, eut deux fils, le futur roi de la Maurétanie orientale, Bocchus II (dit le Jeune), et Bogud, futur roi de la partie occidentale (Maroc actuel). Notons que l’influence numide restera forte dans toute la partie qui lui aura été retirée.

Du côté numide, Gauda eut deux fils lui aussi, Hiempsal et Masteabar (= Mastanabal II ?). Rien n’est sûr pour le second. A sa mort, vers -88, ils devront se partager le minuscule royaume. On sait tracer approximativement sur une carte de l’Afrique du nord les frontières de la plus belle part dont héritera Hiempsal (= Hiempsal II), avec pour capitale Cirta, mais on ignore ce qu’a bien pu obtenir le frère. J’ouvre une parenthèse pour faire remarquer qu’il est regrettable de l’historien occidental, subjugué par l’histoire de Rome dont il se sent inévitablement l’héritier, qu’il n’ait mis qu’en toile de fond l’histoire de la Numidie, tout comme il l’a fait pour d’autres théâtres d’opérations, déterminantes pour l’avenir du grand Empire. La pauvreté de mes atlas de l’histoire du monde et les lacunes d’Internet le démonstrent ; on ne trouve pas de cartes officielles -donc à peu près fiables- se rapportant à la période située entre le Ier siècle av. J.-C. et le Ier siècle de notre ère. Fermons cette parenthèse. Hiempsal aura un héritier, Juba Ier ; Mastanabal aussi, il s’appellera Massinissa et régnera (Massinissa II) jusqu’à l’annexion de son minuscule royaume (?) par Bocchus le Jeune en -46.

En 49 av. J. -C., une énième guerre civile éclate dans la république romaine et l’Afrique du nord n’est pas en reste puisque, dorénavant, son histoire se lie à celle de Rome. C’est celle de Pompée contre César. Bocchus II avait pris très tôt le parti de César alors que les deux Numidie, dont celle de Juba Ier, se rangèrent du côté de Pompée qui, finalement (-48), sera vaincu en Grèce par les troupes césariennes et tué dans sa fuite pour l’Egypte. Les forces pompéiennes n’avaient pas pour autant plié, elles prirent la province d’Afrique pour bastion de résistance sous la houlette de Caton le jeune. Les guerres qui se poursuivaient pour le pouvoir en Afrique / Numidie incitèrent César à débarquer l’année suivante dans la province romaine d’Afrique. Son allié Bocchus, parti de Maurétanie orientale avec le concours armé d’un condottiere romain, Sittius, envahit facilement le confetti que représentait la Numidie occidentale, marcha sur Cirta qu’il prit aisément, cependant que César écrasait les dernières troupes pompéiennes auxquelles s’étaient associée l’armée de Juba Ier. C’en était fini des royaumes numides, César n’en référa même pas au Sénat. Juba Ier, comme Caton l’avait fait après la défaite d’Utique, dut se suicider.

Le royaume de Juba Ier (Numidie massyle), exceptée la région enveloppant Cirta, fut assez rapidement annexé et joint à la province acquise auparavant sur Carthage, pour former la province romaine d’Afrique proconsulaire ou Afrique proconsulaire tout court. Salluste, qui en fut le premier gouverneur (proconsul), s’ingéniera à la piller avec méthode pendant toute l’année de sa charge. L’autre Numidie, ce qui restait coincé entre le royaume de Bocchus II et  la région immédiate de Cirta, devint une sorte de principauté, remise en remerciement aux mains de Sittius, le condottiere qui avait épaulé le roi maure dans sa précieuse aide apportée à César. Il n’en profitera pas longtemps car il sera assassiné plus tard par Arabion revenu de sa fuite en Espagne pour revendiquer le royaume de son père Massinissa II. Quatre villes, Cirta (Constantine), Rusicade (Skikda), Chullu (Collo) et Milev (Mila) jouirent tout de même et longtemps d’un statut administratif particulier au sein de la future province romaine de Numidie. A partir du fleuve Ampçaga (oued el Kebir), tout devint propriété du royaume de Bocchus le jeune qui, Maurétanie orientale qui prendra le nom de Maurétanie césaréenne bien plus tard.

 

Quand César en eut terminé avec le problème Numide, c’était peu de temps avant sa mort, le royaume déchiqueté avait repris ses marques protohistoriques, celles où le fleuve Ampçaga faisait frontière naturelle et culturelle entre le monde des dolmens, à l’ouest, et celui des tumulus, à l’est. Au sud, le pays des Gétules restait complètement coupé du champ des opérations, ils avaient su préserver leur indépendance et leur liberté avec un penchant nettement affiché pour César dès le début des hostilités. Ils n’avaient pas accepté que le dictateur Sylla leur impose la souveraineté numide. 44 av.J.-C. est l’année où Arabion est tué après avoir tenté de repousser Bocchus plus à l’ouest, en vain ; Brutus, franc républicain qui refusait que Rome devienne empire, donne la mort à son père adoptif Jules César. C’est Octave, futur Auguste, qui fera aboutir le projet de César et qui sera intronisé premier empereur des Romains, en -27.

Les guerres internes se poursuivaient tant à Rome qu’en Afrique du nord quand le dernier prince de la Numidie indépendante est tué. Je parle d’Arabion qui a payé lourdement sa volonté de restaurer l’indépendance de son pays. Dans la lutte de pouvoir qui opposaient, à Rome, les partisans d’Octave et ceux de Marc Antoine, les « maghrébins » qui restaient dans la course, c’est à dire Bocchus, le Maure numidisé, et Bogud, le Maure Marocain, avaient pris respectivement parti pour le futur Auguste et pour Antoine. Erreur de la part de Bogud puisque Marc Antoine se suicida. Une bataille sera décisive qui rendra maître d’une Maurétanie réunifiée et largement agrandie, puisqu’elle s’étend désormais de l’oued el Kebir à l’Atlantique, Bocchus II dont le règne courra jusqu’en 33 av.J.-C.. Rome commençait une invasion lente mais méthodique et, si la Maurétanie n’était considérée comme pas encore vassal mais plus indépendante non plus, elle devenait peu à peu une sorte de protectorat. L’urbanisme se développa de la Tunisie au Maroc grâce à l’arrivée de colons romains qui s’installaient partout, autant de jalons posés pour l’avenir qui se profile. Le commerce connut une formidable expansion, on a retrouvé des pièces en argent, inconnues jusqu’alors des Berbères.

 

 

Losqu’Octave se saisit du pouvoir impérial, il annexe l’Egypte et la Numidie pour en faire des provinces romaines à part entière. La grande Africa vient de naître, sans qu’on puisse en définir de réels statuts. A partir de la mort de Bocchus II (-33), Octave-Auguste dispose d’un immense territoire qu’il peut parcourir à sa guise avec ses armées, mais ne passe pas à la phase finale d’annexion totale de l’Afrique du nord, cela entraînerait de nouveaux soulèvements de tribus berbères, il préfère alors placer sur le trône vacant le fils de Juba Ier, Juba II. Son règne, calqué sur la mode hellénistique de l’époque, prolongera d’un demi-siècle l’histoire prestigieuse de l’Algérie antique (orientale). Bon roi pour ses sujets, il n’en sera pas moins le premier vrai vassal de Rome depuis les débuts de l’histoire algérienne.

 

 

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Les travaux récents de Michèle Costelloni-Trannoy, chercheuse au CNRS, renouvelle la perspective d’ensemble que nous avons de l’histoire de la Maurétanie depuis les synthèses faites par Stéphane Gsell. La mutation fondamentale a eu lieu plus tôt que l’on ne pensait alors. Il y a eu la période durant laquelle les royaumes berbères se déterminaient en toute indépendance, et celle qui connu la main-mise de Rome administrativement. Les temps de Juba II et de Ptolémée (son fils) en sont la charnière. La carte montre des parties laissées à disposition des armées d’Octave-Auguste, zones qui dessinent déjà les limites des futures provinces césarienne et tingitane. Iol (Cherchel) sera bientôt reconstruite en une Iol-Caesarea fortement hellénisée, possédant la quadrature romaine. Quant à la partie occidentale (Maroc), elle est déjà romanisée, l’urbanisme y est florissant et précipitera le contrôle direct de Rome.

Les Berbères seront tiraillés entre la nouvelle amicitia romana et le souvenir d’un glorieux passé, entre la civilisation occidentale et le tribalisme oriental traditionnel. L’histoire a mal tourné le jour où Siphax fût battu en -206 par Massinissa. D’après M. C-Trannoy, seul le monarque masaesyles aurait pu contrecarrer, voire stopper, l’aventure romaine. La descente vers la féodalité était consommée. Même si Massinissa passe pour le grand unificateur de la Numidie, ni lui ni Jugurtha n’auront vraiment mis un terme aux luttes inter-tribales et dont Rome aura su profiter. La diplomatie et la stratégie auront finalement manqué à nos deux héros. Toujours est-il que la période à venir sera une ère de culture, dans les centres urbains au début, dans les zones intérieures et rurales bien plus tardivement et difficilement.

ANNEXES

Juba I parle en maître :

LVII – Juba dépêcha à son tour un appariteur pour dire à Aquinius, devant Saserna : Par ordre du roi, cesse cet entretien. Cet ordre fit peur à Aquinius qui s’en alla, obéissant au roi sans résistance. Un citoyen romain en arriva là ! Un homme à qui le peuple romain avait confié des magistratures ! Faire passer, quand on a encore sa patrie et tous ses biens, l’obéissance à Juba, un barbare, avant la déférence à un ordre venu de Scipion, ou même le désir d’échapper au massacre de ses partisans et rentrer chez soi amnistié ! Et Juba usa de plus de superbe encore, non plus à l’égard de M. Aquinius, simple sénateur d’élévation récente, mais de Scipion que sa famille, son rang, ses titres officiels mettaient hors de pair. Comme Scipion portait le manteau de pourpre, avant l’arrivée du roi, Juba, dit-on, l’entreprit à ce sujet, prétendant que Scipion ne devait pas porter le même vêtement que lui-même. Et il advint que Scipion se rabattit au vêtement blanc, et déféra aux ordres de Juba, ce monstre d’orgueil et de stupidité. Jules César (?), in La guerre d’Afrique, Paris, collection Guillaume Budé, 1949, pp. 53 et 54.

La mort de Juba I :

XCIV – Cependant, le roi, à qui toutes les cité fermaient leurs porte, désespère de se sauver ; à bout d’expédients, il décide avec Petreius qu’ils se battront à l’épée pour se donner l’apparence d’une mort généreuse, et l’épée du robuste Petreius vint aisément à bout du faible Juba. Ensuite, Petreius essaya de s’enfoncer son épée dans la poitrine ; n’y arrivant pas, il obtînt qu’un de ses esclaves le tuât, et cette fois eut satisfaction. Jules César (?), in La guerre d’Afrique, Paris, collection Guillaume Budé, 1949, p. 87.

Jugurtha : comploteur, rebelle et insoumis

Repères de lecture : Le grand Massinissa est mort et la Carthage punique n’est plus ; Miscipsa va régner et il a deux fils, Adherbal et Hiempsal, héritiers légitimes du pouvoir. Jugurtha, son neveu, va commettre un coup d’Etat contre ses cousins puis déclencher la première guerre entre les Numides et les Romains…

Jugurtha avait neuf ans lorsque Carthage fut détruite. Depuis, Rome occupait une partie du territoire qui deviendra plus tard la Tunisie. Le contexte dans lequel a grandi Jugurtha restait helléno-punique même si cette influence culturelle et linguistique s’atténuait pour disparaître en pays maure ou chez les Gétules (grands nomades des terres intérieures). Grâce à Carthage, la Grèce avait trouvé sa place dans les domaines de l’art, de la musique, de la philosophie et du sport en Berbérie, dans les palais essentiellement et auprès de la noblesse, mais aussi chez quelque élite bourgeoise cultivée. Les habitants des grandes cités numides fortifiées parlaient encore tous couramment le punique ; en général, les ruraux ne s’exprimaient qu’en lybico-berbère. Punique et lybico-berbère partagent une origine sémitique commune et les voyelles écrites font défaut à ces deux langues relativement proches.

De même, les différences cultuelles faisaient contraste entre les villes, où l’on pratiquait le culte punique de Baal Hammon (le maître des brasiers) et de Tanit Péné Baal (Tanit face de Baal), et les villages de campagne, qui passèrent de l’animisme (énergies surhumaines dans les pierres, les eaux, les plantes, les animaux, surnaturel) au culte égyptien d’Ammon. Cette transformation religieuse des campagnes berbères fut traversée par des phases intermédiaires : adoration de petits génies (eaux, sources, montagne…) ; panthéisme à petites divinités locales qui prennent toujours plus d’importance, éliminant peu à peu les moins puissantes ; croyance en un nombre plus limité de dieux (soleil, lune) mais devenus, du coup, omnipotents. Précisons que campagnes et cités divinisaient depuis peu leurs grands aguellids auxquels ils faisaient ériger de grands mausolées.

Jugurtha a précocement perdu son père Mastanabal, frère de Miscipsa qui règne depuis le décès du sien. Miscipsa, à contre-coeur, le recueille à sa cour et lui fait donner une éducation gréco-punique améliorée, de luxe. L’adolescent, passionné de chasse, révèle immédiatement les qualités idoines pour faire un bon guerrier ; mieux, un grand aguellid – qui sait ? En tout cas, son extrême charisme le fait remarquer de tous. Son principal défaut va, lui aussi, très rapidement se signaler : il est profondément jaloux de ses cousins, Adherbal et Hiempsal, héritiers légitimes du trône. Jugurtha possède un beau physique, il est fort, brave… mais il fera un piètre politique et un médiocre stratège. Lorsque, comme nous le verrons plus loin, il provoquera la grande Rome, son armée fera face à celles des Romains, innombrables, bien mieux organisées, fameusement disciplinées et menées par des hommes riches en expérience tactique et stratégique. Pourtant, il tire une partie de son savoir militaire de ces mêmes Romains.

En 134 av. J.-C., Scipion Emilien, que j’ai évoqué dans l’article précédent, est nommé Proconsul de la province romaine d’Hispanie citérieure. Il a pour mission de soumettre les dernières tribus celtibères encore rebelles à la puissance des nouveaux dominateurs. Quand il débarque à Tarraco (Tarragone), il découvre à sa grande stupeur une armée déconfite. Cet état lamentable est lié à la paresse qui s’est installée depuis qu’il n’y a plus de Carthaginois menaçants, à l’indiscipline qui a gagné l’ensemble des troupes subalternes et à la lâcheté qui explique la mission de Scipion. C’est en chef spartiate qu’il recompose ses troupes (limogeage et exclusion, marches et travaux forcés, humiliations et rabaissement…) et leur rend les qualités qu’elles avaient perdues. Il les renforce en recrutant des mercenaires parmi les populations éloignées de Numance, ville-clé qu’il compte bientôt attaquer et prendre à ces Numanciens qui humilient depuis trop longtemps les meilleurs généraux que Rome envoie. La ville est d’abord coupée de tout ravitaillement et, au besoin, les Romains pratiquent des razzia en basse campagne, détruisant les champs de céréales, environnants. Scipion instaure un blocus total ; encerclement complet de la cité espagnole par un réseau de sept fortins, possédant fossés et palissades de protection, catapultes, balistes… les Numanciens résistent quinze mois puis faiblissent enfin ; plutôt que souffrir toutes les humiliations, l’asservissement et les mises à mort que leur infligerait le vainqueur, ils s’immolent en un gigantesque incendie qu’ils répandent dans la ville.

Pour en revenir à Jugurtha, il fut envoyé par son oncle Miscipsa à la tête d’un petit corps d’armée, venu rejoindre Scipion pour l’assister dans cette guerre. Son armée n’est pas grande mais elle possède des atoût que les Romains n’ont pas ; elle est légère, rapide au déplacement, composée de soldats vaillants et habiles au combat. Douze éléphants, trois-cents cavaliers (cavalerie légère et d’élite), des archers ainsi que des frondeurs la constituent. Si l’histoire n’a pas retenu le rôle qu’a joué Jugurtha dans cette guerre romaine, retenons que cette période lui a été militairement profitable. Durant toutes les préparations au combat et au siège, il observe, examine, s’informe et apprend énormément. Scipion le remarque pour ses qualités de chef et de combattant, ils sympathisent rapidement et deviennent amis. C’est à peu près à ce moment-là que le général romain lui insuffla l’idée d’assassiner Miscipsa et de devenir aguellid à sa place.

L’occasion du régicide ne se présentera pas et, à la mort de Miscipsa (-121), Adherbal, Hiempsal et… Jugurtha -car Rome le veut pour ce dernier- héritent du royaume. Même tactique qu’à la mort de Massinissa, je ferais remarquer ; le pouvoir est divisé pour mieux le contrôler, à défaut d’imposer une entière domination. Fait important aussi, Rome ne tient pas à ce que Jugurtha s’érige en chef suprême ainsi que l’aurait souhaité feu Scipion Emilien. Mais, celui qui désire depuis une éternité la souveraineté de la Numidie va commencer par faire assassiner Hiempsal puis devoir affronter la réaction d’Adherbal qui s’est immédiatement plaint auprès du Sénat romain. Celui-ci vote la partition de la Numidie en deux : Adherbal garde l’Est et Jugurtha doit migrer à l’Ouest du pays. Mais en 112 av. J.-C. les hostilités reprennent entre les protagonistes. Jugurtha est l’agresseur… ses hommes contraignent Adherbal à se réfugier dans sa capitale, Cirta. Le siège de la ville va durer des mois et, malgré une nouvelle intervention du sénat romain, Adherbal devra capituler. Il meurt sous la torture, Jugurtha est impitoyable. Ce crime ne va pas rester impuni, Rome est outragée.

Le Sénat vote la guerre contre Jugurtha -il en est abasourdi- au début de l’année 111. Le général Calpurnius Bestia embarque pour la province d’Afrique, à la tête d’une armée de quarante mille hommes mais il est très vite séduit par les présents somptueux que lui fait Jugurtha. C’est par le bakchichs que ce dernier comptait installer la paix, après avoir ouvert une terrible boite de Pandore. Le Sénat, pas dupe, convoque sur le champ le trublion à Rome, ce qu’il exécute en donnant l’impression d’être soumis. L’intéressé reste plusieurs mois dans la capitale italienne, le temps de soudoyer une partie des sénateurs en profitant des querelles qui sévissaient entre Optimates, patriciens et populares. Puis il retourne en Numidie après avoir fait de nombreuses promesses pour un changement d’attitude de sa part. La question numide n’était pas pour autant réglée.

Sur le terrain, en Afrique, le conflit est bien réel, il y a quelques combats ou plutôt des escarmouches. Une guérilla qui ne peut convenir à n’importe lequel des tacticiens romains. Chaque fois qu’il est en mauvaise posture, Jugurtha envoie des promesses de soumission puis se rétracte, ré-attaque. Sa technique est simple : refus du combat suivi d’une attaque générale et surprise, puis retrait total et dispersion de ses soldats. A l’automne, le général Spurius Postumius Albinus (Consul en -110), qui avait promis une victoire en quelques mois seulement, revient à Rome pour s’installer dans ses quartiers d’hiver sans avoir pu mener une véritable bataille.

Pour l’aguellid, la guerre continue, pas de trêve hivernale. Il aurait tort d’ailleurs puisqu’il va gagner sur Aulus, frère de Spurius, une petite bataille à l’issue de laquelle le Romain doit capituler et se soumettre aux conditions de Jugurtha. N’oublions pas qu’en termes de pitié, il n’est pas fervent. Une requête de paix, via un traité, doit être transmise à Rome mais la condition la plus terrible pour l’ensemble des troupes romaines est d’ordre psychologique ; obligation au passage sous le joug. Ce rite militaire de l’Antiquité (2 javelots fichés en terre, un autre faisant portique) nous paraîtra insignifiant mais, pour le soldat romain, supérieurs compris, il s’agit de l’ultime humiliation, du déshonneur absolu, une malédiction en fait. Elle rend tout simplement inapte à la guerre celui qui passe dessous !

Fortement blessés dans leur orgueil, les sénateurs romains nomment le remplaçant de Spurius et d’Aulus ; il s’agit de Quintus Caecilius Metellus qui sera assisté par le général Caïus Marius. Quand le consul débarque dans la province d’Afrique, il doit partir de zéro. L’armée qu’il découvre est à peu près dans l’état où se trouvait celle d’Espagne avant l’arrivée de Scipion Emilien à Tarraco ; paresse, désordre… Une fois ses légions refaites, il est prêt pour engager les futures batailles et, surtout, il reste fermé à toutes propositions que lui fait Jugurtha, même quand il s’agit de colossales fortunes. Metellus restera jusqu’au bout inflexible, incorruptible et Jugurtha s’en inquiétera vite. Contrairement à Miscipsa le pacifique, l’aguellid possède une armée régulière composée de fantassins munis de trois javelots et d’un poignard tranchant, d’archers, de frondeurs et d’une cavalerie légère, une autre d’élite pour sa garde rapprochée. Salluste dit des cavaliers numides qu’ils sont braves, agiles, rapides, sobres, endurants. Les soldats numides ne connaissent pas le confort et ne possèdent aucune cuirasse qui pourrait les ralentir ; leur équipement est sommaire. Seul l’aguellid et ses lieutenants portent une bonne protection (casque, cotte de mailles) et ils sont pourvus du célèbre glaive ibérique. Les Romains ayant appris leurs points faibles du temps des guerres puniques, Jugurtha n’utilise plus beaucoup les éléphants. La rencontre aura lieu près du fleuve Muthul, non officiellement identifié (oued Tessa, oued Mellègue ?), mais Metellus ne le sait pas encore ; la première grande bataille entre des Numides et des Romains va avoir lieu. Engagés dans la montagne, les Romains doivent encore gagner la plaine avant d’atteindre le fleuve. Salluste rapporte le discours qu’aurait prononcé Jugurtha pour haranguer ses hommes, qu’il avait installés stratégiquement sur une des collines : Souvenez-vous de votre antique valeur, de votre victoire passée (sur Aulus). Défendez votre royaume et votre roi contre la cupidité des Romains. Vous allez affronter un ennemi que vous avez déjà vaincu et fait passer sous le joug. Il a changé de chef, mais non de coeur. Pour ma part, en général soucieux de l’intérêt des siens, j’ai pris toutes les dispositions nécessaires. Vous avez l’avantage du terrain, vous savez que vous allez combattre, ce que l’ennemi ignore. Dans le combat qui va s’engager, vous n’êtes défavorisés ni par le nombre (les tribus renforçaient l’armée régulière en fournissant des contingents), ni par l’expérience militaire.Soyez donc prêts et résolus à assaillir les Romains au signal donné. Ce jour verra la consécration de tous vos efforts et de vos victoires, ou le commencement des pires épreuves.

Quand il comprend qu’il est pris dans une embuscade, Metellus n’a plus le choix, il est obligé d’accepter le combat. De la colline, les Numides fondent sur ses soldats en poussant d’effroyables clameurs. La stupeur s’empare des Romains qui tentent de s’organiser en trois lignes, mais les javelots fusent de partout. Les Numides sont insaisissable,s car, dès qu’ils ont tiré, ils se replient rapidement. Metellus est déconcerté par la tactique ; jamais il n’a reçu de coups sans pouvoir les rendre. Sous ces charges répétées, une aile cède et les rangs sont rompus. La situation est critique pour les Latins, leur cavalerie est bien trop lourde, trop lente pour contrer celle des Berbères, plus légère et furtive. En fin de journée, les Numides sont fatigués et ont épuisés leurs javelots. Il leur faut se ré-approvisionner en munitions et se mettre en position défensive pour la nuit, sur la colline. Finalement, le sort de la bataille reste incertain. Metullus a pu ré-organiser quatre cohortes avec deux mille de ses soldats encore assez vaillants, il reprend la colline et en chasse l’ennemi en une belle débandade. La bataille est terminée et les pertes romaines sont considérables, ce qui n’est pas le cas des guerriers numides plus récalcitrants au corps à corps. Pour la seconde fois, Rome est rabaissée par plus petit qu’elle, mais cette fois-ci, elle feindra une victoire pour une démonstration populiste.

Pendant les liesses latines qui durent, Jugurtha recompose une armée plus importante que la précédente. La guérilla par harcèlement est totale mais la tactique exaspère les Romains qui, en contre-partie, pratique la politique de la terreur. Partout, ils conduisent des razzias sensées affamer le peuple, afin de le soumettre, ce qu’ils réussissent partiellement. Aucune des entreprises romaines -entre autres, le siège de Zama– ne réussiront avant l’automne, période de repli au quartier d’hiver pour les légions. Au printemps -108, Metullus décide d’utiliser la ruse, à l’instar de son grand ennemi. Il prévoit d’organiser une trahison qu’il fera partir du camp adverse ; ainsi, il capturerait le fugace rebelle. Peine perdue, car la première tentative échouera. Peut-être qu’en traitant avec Gauda, fils de Mastanabal et demi-frère de Jugurtha ? on l’instituerait Grand Aguellid… Au même moment, Jugurtha réussit à convaincre les habitants de Vaga, une citadelle occupée par une garnison romaine, de se révolter pendant la nuit du culte de Cereres. A l’instant où tous les officiers romains dînent chez les notables locaux et que les soldats vaquent à ne rien faire, le signal est donné. C’est une boucherie innommable qui restera dans les annales de l’histoire…

On peut comprendre la réaction de Metellus ; d’abord profondément attristé puis, saisi d’un furieux désir de vengeance, il met à sac Vaga, loi du Talion oblige. Jugurtha, de trahisons en tentatives d’assassinat qui échouent, est très affaibli militairement et politiquement ; ces lieutenants l’ont abandonné, son armée complètement démobilisée, il n’est plus crédible. D’ailleurs, Metellus en profite pour prendre ville sur ville, de gré (Cirta) ou de force (Thala) , obligeant Jugurtha à chercher ses ressources toujours plus loin. Il ira même trouver refuge en Maurétanie, auprès du roi Bocchus Ier (Bocchus le Vieux), son beau-père par alliance. Salluste décrit ce dernier comme un homme cruel, perfide, dissimulateur et versatile. Après maintes tentatives de persuasion de la part de Jugurtha, les deux monarques font alliance et marche sur Cirta afin de la libérer du joug romain. Metellus a été relevé mais élevé au rang des plus grands, il est dorénavant Quintus Caecilius Metellus Numidicus, le vainqueur des Numides. C’est maintenant au tour du général Caïus Marius de prendre la main en Afrique.

Pour commencer, Marius renouvelle entièrement ses cohortes de légionnaires. Celles-ci débarquent fraîches en Afrique, prêtes pour de nouvelles batailles. Pendant que Jugurtha s’épuise à trouver de nouvelles recrues jusque chez les Gétules, une correspondance secrète s’est établie entre Marius et Bocchus. Une entente mutuelle serait-elle possible ? les numides semblent tellement versatiles, si peu fiables… est-ce de même avec un Maure ? Au vu des victoires que remporte le général romain -il regagne les villes perdues par son prédécesseur et en conquiert d’autres comme Capsa (Gafsa), le Maure aurait dû sans doute trahir le Numide, mais c’est son gendre…

D’autres cités moins chanceuses sont pillées, incendiées, ce en fonction du degré de résistance qu’auront opposé les habitants. Les plus terrorisés se rendent les premiers. Jugurtha ne peut se permettre d’attaquer ni même de défendre quoi que ce soit, il ne dispose pas d’assez d’hommes et c’est pourquoi il re-sollicite le roi des Maures, qu’il réussit encore à convaincre. Octobre -106, les deux armées soeurs surprennent les lignes romaines à l’Ouest de Sétif (rien n’est moins sûr) ; l’effet de nombre oblige les Latins au repli sur deux collines toutes proches ; les Berbères, parfaitement synchronisés, encerclent l’ennemi qu’ils bloquent pour la nuit. C’est la liesse, toute la nuit. Dans l’esprit des autochtones la victoire est certaine… Cependant, dès l’aube, les Romains n’ont plus qu’à sonner du cor, tomber de leurs collines et fondre sur l’adversaire qui dort à poings fermés ; l’historique carnage avait entraîné des pertes considérables parmi les Gétules, les Maures et les Numides. Une seconde bataille a lieu trois jours plus tard. Les quatre corps militaires berbères sont mis en déroute ; Bocchus le Vieux et Jugurtha s’enfuient, chacun de son côté, ; le premier retourne dans son royaume, le second se réfugie en Gétulie. C’en est fini de l’insatiable rebelle, il n’y a plus qu’à le cueillir.

De peur d’être frappé d’anathème pour avoir défié la grande Rome, Bocchus ne rejoindra plus jamais Jugurtha. Au contraire, il pactisera immédiatement avec le général romain Lucius Cornelius Sylla et s’engagera à trahir son gendre. C’est donc lui, le souverain de ce tout petit royaume qu’est la Maurétanie, qui remettra le roi Numide au Romain car, effectivement, il réussira un guet-apens, couvrira de chaîne le malheureux perdant et le livrera à Sylla. Nous sommes à la fin de l’été 105, dans quatre ans seulement, le plus illustre des empereurs romains va naître. Quant à Jugurtha, il sera exhibé ainsi que ses fils le jour de la célébration du triomphe de Marius, à Rome. La foule était ivre de joie, car cette guerre longue et difficile, sans honneur pour les Romains (Stéphane Gsell), venait de s’achever après six ans de grande incertitude. L’aguellid qui refusait de fléchir devant plus fort que lui termina tristement dans le trou crasseux du Tullianum, étranglé par le bourreau, puis jeté dans le Tibre.

Pour remercier Bocchus Ier de son engagement pour Rome, le Sénat le fit ami et allié du peuple romain ; il reçut également une partie de la Numidie allant au moins jusqu’à l’embouchure du Chelif, selon Houaria Kadra qui a travaillé à partir de l’oeuvre de Salluste (Jugurtha : Un Berbère contre Rome), peut-être davantage d’après Serge Lancel (jusqu’à l’oued Soummam ou plus encore, jusqu’à l’oued Ampçaga). L’aire restante, bien réduite dans tous les cas, revenant à Gauda, demi-frère de celui qui fut un véritable cauchemard pour Rome mais qui deviendra l’emblème de la résistance pour tous les Algériens contemporains. Dès lors, Rome contrôle dans sa quasi intégralité l’actuelle Tunisie, et se dessinent, dans la tête d’Octave, les futures frontières africaines du Nord : en partant d’Est en Ouest, la zone du Constantinois, par la présence du fleuve Ampsaga qui représentait déjà une frontière naturelle dans la préhistoire (Capsien et Ibéromaurusien), marquera la limite de l’Africa romana (Africa vetus ou proconsulaire et Africa nova) avec la Césaréenne et, plus à l’Ouest, le fleuve de la Moulouya séparera cette dernière de la Tingitane. Mais cela ne se réalisera qu’après la disparition du dernier des rois numides ; l’Afrique du Nord sera alors rendue punico-gréco-romaine, tout en conservant un fond ancestral qui fait encore de nos jours la véritable identité amazigh ou berbère.

ANNEXES

La capture par traîtrise de Jugurtha par Salluste :

Au point du jour, à l’annonce de l’approche de Jugurtha, Bocchus, accompagné de quelques amis et de Sylla, s’avance à sa rencontre comme pour lui faire honneur et gagne un monticule bien en vue de ceux qu’il avait apostés. Le Numide, entouré d’un grand nombre de ses familiers, s’y rend également sans armes, comme convenu et, sitôt le signal donné, il est assailli de tous les côtés à la fois par les hommes en embuscade. Tous ses compagnons massacrés, lui-même est livré, chargé de chaînes, à Sylla, qui le conduit à Marius.

La Guerre de Jugurtha, p. 113.

Le message de Jugurtha par Mohammed Cherif Sahli :

Malgré son génie et son dévouement, Jugurtha n’avait pu assurer à son peuple une existence libre et heureuse. Mais son épopée ne fut pas vaine. Tombé en pleine lutte, il reste pour nous l’émouvant messager de cette grande espérance du coeur humain, qui se nomme liberté. De génération en génération, de siècle en siècle, son message a été le credo du peuple, le mot des patriotes.

Avaient-ils renoncé à la liberté, ces hommes du sud ou de la montagne, qui jamais ne connurent le joug romain ? Et les rudes compagnons de Mazippa et de Tacfarinas, qui au début de l’ère chrétienne, tinrent si longtemps en échec les forces de l’occupant ? Et le donatistes ? Et les circoncellions ? Derrière les schismes religieux, il y avait une révolte nationale.

Jamais le souvenir du grand chef ne s’effaça de la mémoire de ses compatriotes. Dans le jardin public de Sétif, on peut voir encore, gravé sur une stèle de l’époque romaine, le nom de Jugurtha donné à un enfant. Exemple touchant de la piété populaire. Et, de nos jours, ce nom mêlé à Massinissa, et à celui de tant d’autres serviteurs du pays, se retrouve sur toutes les lèvres. Si Jugurtha revenait au monde, il se réjouirait de constater l’étonnante jeunesse de son peuple et de voir, comme jadis, le fellah tracer son sillon et semer la vie, en écartant avec dédain les inertes prestiges de l’orgueil romain. Et dans l’âme des nôtres, il ne reste de ce douloureux passé qu’un mot vide de substance, une épave roumane.

Le message de Jugurtha, Alger, Editions en-nahdha, 1947, p. 100.

Jahiliyya, état d’ignorance et de sauvagerie antéislamique ?

Drapeau algérienComment et quand commence l’Algérie ? Certainement pas avec l’Antiquité, les Etats modernes n’existaient pas à cette période. Mettre une date de début, fixer tel événement comme avènement ne sont pas choses aisées.

Lorsque les colons français ont occupé l’Afrique du Nord à partir de 1830, leurs fantasmes les ont poussé à se voir comme les héritiers de Rome en Afrique du nord. Cette vision d’une continuité Mosquée de Mila 2civilisationnelle européenne fait bondir les historiens qui y voient une absurdité et un anachronisme liés aux nationalismes d’une époque d’une part et à l’expansion du capitalisme de l’autre. Les archéologues du XIXème siècle portaient grand soin aux traces laissées par leur soit-disants ancêtres, beaucoup moins aux sites islamiques post-romains (photo Mosquée de Mila). A cette conception française idéologique de l’histoire succèdera une vision non moins idéologique et marquée par le sceau du nationalisme algérien cette fois. On verra pourtant que Rome est en fait l’héritière llibyco-amazigh et punique en Algérie : il n’y a pas que des ruines romaines.

Le Front de Libération Nationale (FLN) , qui a pris le pouvoir en 1962, a fait du 1er novembre 1954 le point zéro de la libération du pays. Selon les manuels Messali Hadjd’histoire, rien ne laissait penser à une volonté d’indépendance très antérieure à 54 : Messali Hadj , le Mouvement pour le triomphe des Chefs FLN 54libertés démocratiques (MTLD) et pas mal de chefs historiques du FLN de 54 sont ignorés volontairement. L’histoire officielle n’est jamais objective, ceci est valable pour tout le monde.

Houari Boumedienne, après avoir éliminé ses opposants (Boudiaf, Ben Bellah…), imposa au peuple algérien une identité basée sur l’islam d’un côté, la langue arabe de l’autre, en prenant appui sur une vision dérivée des conceptions des Oulémas. Contrairement aux Egyptiens ou les Tunisiens qui tiennent compte de leur Antiquité et la portent avec fierté, les Algériens ont cherché à faire coincider le début de leur histoire avec l’avènement de l’Islam en Afrique du Nord, pas avant. La Jahiliyyah, ou état d’ignorance païen et de sauvagerie anté-islamique, ne prendrait que quelques pages dans un livre d’histoire. L’‘isti’mâr (colonisation) était Cavalier Arabe ?décrite de façon monocorde, voire monotone, qu’elle soit romaine , venue des Rûm (Bysantins) ou bien française. Cela est un autre contresens anachronique comme seuls les idéologues peuvent en faire.

Messali Hadj faisait déjà commencer l’histoire du pays à partir de l’islamisation seulement, en opposition avec les thèses de l’historien algérien Ahmed Tawfiq al Madani qui faisait amplement référence à la période anté-islamique ou encore contre les revendications berbéristes de Mabrouk Belhocine. Avant l’Arabe, le Berbère. Si la tentation était grande de faire de chaque Algérien un authentique descendant de Yéménites, la réalité est toute autre, ils sont tout au plus des Berbères arabisés (Cf. Le monde arabe existe-t-il ? : Histoire paradoxale des Berbères de Lucien Oulahbib), tout comme nous sommes des Gaulois romanisés puis germanisés. Les invasions arabes pour l’Algérie sont comparables, en taille, aux invasions germaniques pour la France, elles n’ont pas déplacé les hordes innombrables que l’on croît.

L’ancrage arabo-islamique en Algérie est indéniable, l’arabe étant devenu langue du sacré et langue de haute culture depuis le début, même dans les zones berbérophones les plus reculées comme la Kabylie. Ceci dit, l’Arabe littéraire est quasiment inconnu, le classique peu pratiqué et l’arabe trivial (simplifié à outrance) se mélange à d’autres sources linguistiques.

Une crise sur la langue a toutefois éclaté mais la tendance berbériste a très vite été écartée dans les Amazighitéannées 1950. Durant la guerre d’indépendance, il n’était pas bien vu de clamer sa berbérité immédiatement assimilée à de la traitrise pro-colonialiste. La question s’est à nouveau posée dans les années 80 et la berbérité, ou amazighité, officiellement reconnue en 1995 avec la création du Haut Commissariat à l’amazighité. On peut cependant se poser la question sur cette nouveauté quant à son utilité dans le machivélique diviser pour mieux régner. En tout cas, le fait berbère (maure ou libyque) tire son essence dans la préhistoire.

Les ancêtres des Algériens, non arabisés et non islamisés, ont vécu dans des sociétés régies par des Etats forts, possédaient une véritable culture, faisaient commerce avec le Proche-Orient, l’Afrique noire et, plus généralement, avec tous les pays bordant la mer Méditerranée. Ils étaient sous influence punique par Carthage -donc phénicienne- romaine par Rome ensuite ; leur organisation politique, économique, sociale, culturelle et religieuse s’en est faite sentir. Fait important : leur langue est sémite dès l’origine, très proche du phénicien, de l’hébreu, de l’araméen et… de l’arabe. Aujourd’hui, un effort est fait côté algérien et le spécialiste de l’Antiquité punique, Mohamed Hassine Fantar, écrit : « tout au long des siècles ou la romanité s’est affirmée dans les provinces, l’africitas n’a cessé elle-même de marquer de son empreinte les diverses manifestations sociales et culturelles qui se sont épanouies sur cette terre, pour aboutir à l’harmonieuse symbiose caractéristique de toute les riches civilisations.

Tout en concervant une ponne part du substrat mauro-libyco-berbère originel, ce peuple complexe vécut une symbiose avec le monde méditerranéen. Dans cette histoire algérienne, il y a les ruptures : passage du paganisme au christianisme, de ce dernier à l’islam, de l’occupation ottomane à aujourd’hui, de la colonisation française à l’indépendance ; l’Algérie n’est pas figée en un modèle immuable. Ruptures, certes, mais continuités sans aucun doute également.

Etoile de David chez les bédouins d'Afrique du NordLes peuples autochtones ne passaient certainement pas brusquement d’un style à l’autre. Il devait y avoir adaptation dans le temps et les nouveautés ne l’étaient pas tant que cela. L’interdit, au moins partiel, de la consommation de porc remonte à l’Antiquité lointaine ; le symbole lunaire du croissant de l’islam lui est bien antérieur et les Berbères portaient un culte particulier à la lune et au soleil ; le dieu Saturne Marie chez les bédouins en Afrique du Nordafricain romanisé n’était autre que le dieu punique Ba’al Hammon ; de l’Ishtar (ou Ashtar) babylonienne, on passait facilement à l’Astaré grecque puis à la Venus romaine. On peut même soutenir un certain syncrétisme, mariage d’une croyance à l’autre qui perdure encore aujourd’hui (voir photo des bijoux bédouins d’Afrique du Nord)

En matière d’agriculture aussi il y a continuité. La vigne et le blé sont cultivés depuis l’Antiquité et l’Afrique du Nord a longtemps été le grenier à blé de l’ensemble du pourtour méditerranéen, notamment celui de l’Empire romain. Le couscous dans sa forme actuelle existait bien avant la conquête arabe. Certains historiens affirment que ce plat est berbère et que ce sont les Arabes qui l’ont importé et diffusé par la suite.

Les moeurs également ont peu changé malgré l’arrivée de l’islam : la patrilinéarité, l’endogamie et ses tabous, la suprématie des mâles et le machisme méditérranéen… ne sont pas de facture typiquement arabe. L’influence juive y est forte depuis la plus haute Antiquité, les juifs ayant suivi l’implantation des phéniciens depuis la reine Didon, fondatrice mythique de Carthage, il y a près de 2900 ans. On verra qu’une grande partie des juifs d’Afrique du Nord (et même ceux originaires d’Hispanie) étaient (et sont pour ceux très peu nombreux qui y restent encore actuellement fondus discrètement dans la population) tout aussi algériens que les autres. J’y reviendrais en seconde partie du blogue, inch Allah

Comptoirs phéniciens

On est donc loin de cette Jahiliyya ignorante et barbare décrite par de trop nombreux algériens aujourd’hui ; de la Mausolée royal de Maurétanie (Tipasa) 2sauvagerie, il y en aura durant toute la période islamique et elle n’est pas le propre du paganisme ni du christianisme. Tout au long de ce blog, j’aborderai l’évolution du territoire algérien depuis la préhistoire, des origines de l’homme à l’Antiquité. Je parlerai des royaumes maures (Ouest) et numides (Est), indépendants au début (Cf. Massinissa, Jugurtha, Tacfarinas), avec leurs caractéristiques propres et en tenant compte de l’influence phénicienne due à Carthage. Les ruines, bazinas précoces typiquement libyco-berbères et tombeaux plus tardifs en forme de dôme, sont à découvrir au nord de Timgad (Medracen), près de Constantine (la Souma du Khroub), en Oranie à Takembrit (tombeau de Beni Rhenane) pour la période mauro-numide et près de Tipasa (le mausolée de Maurétanie, très mal nommé tombeau de la chrétienne) plus tardivement.

Suivra la romanisation de l’Afrique qui se fera en deux temps (46 et 27 Av. J.C.). L’épisode Juba II (prince numide du royaume de Maurétanie, vassal de Rome) évoquera le raffinement atteint dans l’art, l’architecture et les sciences entre 23 av. J.-C. et 24 Ap. J.C., suivi de celui, plus court, de son fils Ptolépée (mort en 40).

Thermes romano-africains de Dougga en TunisieDu Ier au IVème siècle de notre ère, l’Afrique du Nord sera profondément marquée par les Romano-Africains, bien différents des colons que seront plus tard les Français. Rome apportera son administration, son armée et ses cadres militaires, ses normes et sa rationnalité.

C’est pendant la période romano-africaine que les villes ont connu le plus grand essort comme Tipasa, Cherchell, Djemila, Timgad, Tiddis, Tebessa, Sétif, Hippone, Khamissa, Madaure, Lambèze, Zanna, Tigzirt, où l’on retrouve le plus souvent des ruines antérieures aux Romains. Ces derniers y ont exporté leur façon d’y vivre avec leurs théâtres, leurs thermes, leurs marchés, leurs jeux du cirque, leur Mosaïque romaine de Cherchell en Algériedécorum… Art, littérature et culture sont foisonnants tant dans l’espace privé que dans la sphère publique. Les dieux locaux seront quelque peu romanisés mais le Saturne africain n’est autre que le vieux Ba’al Hammon aux origines punico-babyloniennes. La littérature et la philosophie algériennes seront marquées au IIème siècle par Apulée de Madaure (Lucius Apuleius, vers 125-170) dont l’oeuvre majeure est  indiscutablement les Métamorphoses ou L’Âne d’or, en onze livres.

Du IVème au VIIIème siècle, le christianisme va peu à peu remplacer le culte païen polythéiste mais ses origines en Afrique du Nord remonte au IIème siècle. Citons Tertullien (Quintus Septimus Florens Tertullianus, vers 150-240, téologien et Père de l’Eglise) et Cyprien (Thascius Caecilius Cyprianus, né vers 200 et décédé en martyr le 14 septembre 258, évêque de Carthage). Le religieux de l’époque chrétienne fut marqué par des événements assez particuliers, pour ne pas dire singuliers, comme le donatisme qui s’attaqua à l’orthodoxie de l’Eglise catholique, mais aussi comme ce très bref accident qu’a été l’arianisme vandale.

Augustin de Thagaste (saint-)Signalons la personnalité d’Augustin de Thagaste (Souk Ahras), évêque d’Hippone (Annaba) qui connut la fin de l’Empire romain d’occident avec l’arrivée des Vandales à laquelle il ne survivra pas. Précisons que les troupes vandales qui ont déferlé jusqu’à la partie la plus orientale du Maghreb pour s’y installer un temps n’étaient pas importantes en nombre. Bysance, de l’Empire romain d’Orient, tentera bien une reprise en main de l’ancien territoire au IVème siècle mais ne réussira temporairement que dans la partie tunisienne.

La fin de Rome en Afrique marque le renouveau de l’architecture préromaine dans les villes qui continuèrent à rester, au moins un temps, le centre des activités culturelles, religieuses et artistiques.

Statue de la Kahena à Khanchela dans les Aurès algériensY a-t-il eu rupture ou glissement du passage du christianisme à l’islam ? La conquête du Maghreb par les Arabes n’a pas été aisée. J’évoquerai les résistances qui leur ont été opposées par les Berbères maures et kabyles et je citerai, en transition avec la deuxième partie du blog sur les juifs d’Afrique du Nord, le combat mené par la Kahena, juive ou chrétienne (?) issue de la tribu des Djerawa, qui a bien failli stopper l’avancée des troupes musulmanes, affaiblies par la mort de leur chef Oqba Ibn Nafaa vaincu et tué par les armées berbères de Koceila, et changer le cours de l’histoire algérienne.

Grand archéologue italien, Andrea Carandini disait un jour, qu’en visitant les musées, on a l’impression que les anciens ne faisaient que sculpter, composer des mosaïques et peindre des parois, des vases et des murs.

La Jahiliyya ou l’avant-islam

Aljazaïr

Bonjour,

Mon 1/5 d’algérianité m’a un jour gratouillé et il m’a pris l’envie de retrouver ces radicules lointaines, greffées par la force des choses à mes racines européennes et françaises. Internet, c’est magique pour remonter le temps et, en fouillant bien grâce aux bons mots-clés, j’ai retrouvé quelques anciens camarades de classe que je croyais à jamais perdus. J’ai vite répondu par l’affirmative à la première invitation lancée à mon encontre, visa, paperasse, passeport etc. En avion, ça va vite, c’est pas cher et depuis, j’y retourne presque tous les ans si mon budjet me le permet. De fil en aiguille, ce blog est né lorsque je me suis rendu compte que je connaissais quasiment mieux que beaucoup d’Algériens l’histoire de leur pays. Même l’élite vit sur ses prejugés, croit savoir ne sachant que ce que les historiens français du XIXème siècle ont bien voulu raconter, peu objectivement en vérité. Pour ce qui est de l’histoire depuis la Révolution algérienne, je ne l’aborderai qu’en l’effleurant pour les besoins de cohérence du blog. Mais ce dernier s’intéressera principalement à la période anté-islamique de l’Algérie, une unité de temps appelée Jahiliyya par la plupart des musulmans.

Jahiliyya, c’est l’état de bête dans lequel nous étions censés nous trouver avant l’avènement de l’islam. Pour le non musulman, il se trouve encore placé dans cet état d’ignorance et de barbarie, ce quel que soit le degré d’évolution atteint par sa civilisation. Pour sortir de la Jahiliyya, il faut connaître le Coran. Autrement dit, les pays musulmans sont au bon niveau, exemptés de barbarie et possédant le Savoir suprême, puisque leurs habitants vivent selon la sunna (tradition du Prophète) et les Hadîths. (propos sur les paroles et les actes du Prophète). Or, ceux qui, durant une décennie de meurtres, ont le plus revendiqué leur islamité, ne sont pas les moins sauvages et les mieux placés question érudition ! Je crois qu’au contraire, la Jahiliyya est le terme adéquat pour les caractériser, dans les faits c’est évident. Le mot peut s’appliquer secondairement à celui qui ne connaît pas, ou mal, sa propre histoire, qui n’est pas l’histoire arabe, je le montrerai.

Kef Mektouba de Ksar El Hamar

Les algériens sont très divisés sur le début de leur histoire. Le grand nombre est certain qu’elle commence vaguement à partir de Mahomet (Mouhammad) vers la fin du VIIème siècle ; une partie soutient qu’elle débute en 1962 avec l’indépendance ; les autres en 54, début des Evènements nommés plus tard guerre tout simplement ; peu pensent au massacre de Sétif en 1945, quelques-uns ont des noms en tête, Abdelhamid ibn Badis, El Bachir al Ibrahimi, Tayeb el Oqbi , Larbi Tébessi, Ferhat Abbas, les oulémas(1) étant bien loin.

Beaucoup de sites se consacrent à l’histoire partant de la conquête française, de 1830 jusqu’à nos jours ; d’autres traitent la période d’avant 1830 en de trop courts chapitres. Si Jahiliyyah signifie éthymologiquement ignorance, cela prend son sens le plus absolu quand on imagine le manque à gagner culturel qui consiste à vouloir ignorer une période aussi longue puisqu’elle couvre à peu près 2 millions d’années. Le premier Algérien est au moins homo habilis dont on a retrouvé les traces en bordure d’anciens lacs et de la mer. Donc, bien avant les peintures rupestres du néolithique. Elle se poursuit communément à celle des tunisiens (Numides de Numidie) et des marocains (Maures de Maurétanie), mais pas que… il y a de l’Afrique de l’Est et du Moyen-Orient, mêlé d’Occident, dans l’histoire algérienne d’avant l’islam, une histoire d’une richesse exceptionnelle dont se prive tout un peuple.

Enfin (si Dieu me prète vie), j’enchaînerai sur la partie qui me semble être la clé de voute si l’on veut comprendre ce qui fait peut-être défaut aujourd’hui à l’Algérie ; je veux parler du judaïsme tu ou nié par trop d’Algériens et qui existe depuis les temps davidiens, persistant dans sa forme la plus réduite encore aujourd’hui. Des juifs -peu en vérité- se fondent intégralement dans la population qui les a assimilés sans le savoir, les croyants bons musulmans comme eux. La majeure partie des juifs a quitté le pays à partir des Evènements, et définitivement après la Guerre des six jours. Mon avis personnel, et je ne suis pas israélite, va dans le sens d’une grande perte pour la vitalité du pays. La perte d’éléments différents des autres dans une société entraîne un appauvrissement général de celle-ci et cela se traduit par un affaiblissement culturel, politique, économique et social. L’uniformité a montré ses limites par bien des fois ; connaître l’histoire et être tolérant voire ouvert à l’altérité sont deux atouts manquants dans le jeu de carte de l’Algérie, c’est un pays qui a perdu la main mais qui peut la reprendre.

Bonne lecture

Peintures rupestres Tassili

(1) (pluriel de l’arabe ‘alim) personne versée dans le ‘ilm (science des textes sacrés) et habilitée à commenter ceux-ci. Docteurs de loi, savants de l’Islam.

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