Fin de l’Antiquité algérienne

L’article paraîtra dans l’année, patience. Arrivée des musulmans. Episode de la lutte menée par la Kahina, Dihya de son vrai nom. Juive ou chrétienne, nul ne le sait vraiment avec certitude. Rupture historique et épistémologique.

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Royaume vandale, principautés maures et reconquête byzantine

Repères de lecture : Saint-Augustin meurt en 430 alors que l’invasion de l’Afrique du Nord par les Germains nommés Vandales a à peine commencé. Ce peuple originaire de la Baltique instaurera en quelques décennies un royaume comprenant la Numidie, la Proconsulaire, la Byzacène, ainsi que les îles de la  Méditerranée occidentale (Sardaigne, Corse, Sicile et Baléares). Prenant place dans une petite période du calendrier historique de l’Algérie, ce royaume tiendra à peine plus d’un siècle et ne laissera que très peu de traces. Sa disparition en 533 marque la reconquête byzantine du Maghreb, avec l’influence artistique et culturelle que l’on sait. Entre temps, les Berbères s’affranchissent peu à peu des différents occupants, formant ici et là des royaumes (ou principautés) indépendants. La célèbre expédition de Oqba Ibn Nafâ mettra fin à la présence byzantine vers 670. Une aube nouvelle se lèvera qui fera passer le pays de l’Antiquité au Moyen-âge, du christianisme à l’islam, mais c’est une autre grande histoire.

Le royaume vandale d’Afrique du Nord (429- 533)

Bien installés en Bétique (la future Andalousie – (V)andalousie ?) depuis 419 (et même avant puisque, depuis  407, ils commettent des incartades ravageuses en Tingitane), les Vandales commencèrent à lorgner sérieusement du côté oriental de l’Afrique du Nord, réputée pour ses richesses, en 428. Genséric, leur roi, décida donc de passer à l’action – une invasion de plus – en entraînant avec lui environ 80000 hommes et femmes de tous âges, dont 15000 à 20000 guerriers, la plupart Vandales, d’autres étant Suèves ou Alains (autres peuples germaniques envahisseurs). Les Colonnes d’Hercule, plus tard renommées “Détroit de Gibraltar (Djabal Tariq)”, furent franchies en 429, et le débarquement dut avoir lieu sur les plages de Tanger. De là, la troupe de Germains entreprit sa longue marche vers la Proconsulaire, région des plus riches s’il en est une. L’histoire dit que Genséric aurait été auparavant mandé, afin de lui venir militairement en aide, dès 427, par Boniface, le dernier général romain d’Afrique, pressé de s’affranchir de Rome (cour de Ravenne) et de créer une principauté indépendante dont il aurait été le monarque. Toujours est-il qu’il n’y aurait eu aucune suite à cette demande. En fait, Genséric pensait déjà fortement – son ambition devait être grande – à s’emparer du grenier à blé des Romains, soit la partie orientale comprenant la Numidie et la Proconsulaire. Au cours de l’année 429, La horde des Barbares avait déjà atteint Altava (Ouled Mimoun, entre Tlemcen et Sidi Bel Abbes) ; elle ne rencontra quasiment pas de résistance, l’armée romaine était divisée par des querelles internes. De plus, le gros des troupes romaines se trouvait sur le lime méridional, il leur était donc difficile de venir immédiatement contrer l’invasion qui se faisait plus au Nord. Du côté des ruraux, peu ou prou de résistance, peut-être bien le contraire tant Maures et Numides désiraient voir mettre un terme à l’occupation romaine qui n’avait que trop duré. Seuls les notables avaient quelque chose à perdre dans cette invasion soudaine. Lorsque l’armée de Boniface arriva enfin au contact des Vandales en 430, elle perdit la bataille entre Calama (Guelma) et Hippone (Annaba), Boniface pourra trouver refuge dans cette dernière. Il y vit un Augustin bien malade, mais haranguant tant bien que mal les citadins pour organiser la défense de la cité.  Jusque-là, toute ville s’étant trouvée sur le chemin des envahisseurs était tombée facilement, ou contournée. Le siège que firent les Germains à Hippone dura plusieurs mois, mais Augustin n’en connaîtra pas l’issue puisqu’il mourra peu de temps après son début, vers la fin du mois d’août 430. Selon Mahfoud Kaddache, ce siège aurait duré jusqu’à quatorze mois avant que la ville ne tombe entre les mains de Genséric. La réputation de ce peuple du Nord de l’Europe, qui a laissé son nom pour qualifier la destruction et le pillage, systématiques, allait marquer toute la région ; nombreux sont les écrits décrivant les méthodes employées par ces avides guerriers. Ceux de Possidius Calama relatent en effets des actes d’une infâme cruauté (pillages, massacres, torture, viols…). Mais quelle invasion n’a pas commis de violence ? Villes en ruine, chasse aux prêtres catholiques autant que donatistes, meurtres en séries… les Romains en avaient fait autant ! Lorsque Genséric s’imposera enfin, «il ne touchera pas aux paysans, source de labeur, de richesse et d’impôt», comme le souligne Mahfoud Kaddache. Par contre, terres et trésors, appartenant aux notables ou aux catholiques aisés, seront confisqués. Des églises, en Tunisie surtout, se convertiront par la force des choses à la religion des Vandales : l’arianisme, quand la plupart entrera en résistance, souvent vainement ou au prix de souffrances infligées par les nouveaux maîtres. Rome, vaincue une première fois en 435, proposa à Genséric et sous l’autorité de Valentinien III, de signer un traité de paix (Traité de Ravenne ou d’Hippone) qui lui accordait la Maurétanie sitifienne ainsi que la majeure partie de la Numidie (Nord). Les Vandales acceptèrent de se mettre au service de l’Empire alors en pleine décadence, ils le firent même au titre de “fédérés”. Ne perdant pas le sens des affaires, Rome avait en tête de leur faire payer un impôt pour l’exploitation de ce premier territoire royal.

Saldæ (Bejaïa), qui était provisoirement devenue capitale du royaume vandale, céda la place à Hippone (Annaba) dès 437. A en croire la suite de l’histoire, Genséric ne se satisfit pas de cette maigre conquête. En 439, il rompait la paix pour s’attaquer à la Proconsulaire, encore tenue par les Romains. Ceux-ci subirent alors de nombreux revers militaires et, dès les premiers assauts, Carthage fut occupée. Mais c’est seulement plusieurs années plus tard, en 442, que sera signé un second traité, inversant quelque peu les territoires respectifs des Romains et des Vandales de Genséric. En effet, Ces derniers s’accaparaient la majeure partie de la Numidie, la Proconsulaire, la Byzacène ainsi que la Tripolitaine, alors que les Romains étaient renvoyés vers les Maurétanies qui, visiblement, n’intéressaient pas vraiment les Germains. Mais attendons pour voir.

En cette période où l’Empire d’Occident était en train de vaciller, Genséric ne mit pas longtemps à contrôler, au moins partiellement, les Maurétanies, sitifienne et Césaréenne. Des groupes armés y commirent d’abord des raids meurtriers, avant d’en chasser les Romains encore plus vers l’Ouest et vers le Sud. En 455 (mort de Valentinien III), après avoir saccagé Rome et envahi l’ensemble des îles méditerranéennes occidentales, les Vandales occupaient un vaste territoire en Afrique. En 468, une première tentative byzantine de récupération des territoires perdus par les Romains d’Occident échoua devant la puissante flotte vandale. Signalons aussi qu’en 476, Odoacre, chef des Skires et des Hérules, mettait fin à 1229 années d’Empire romain sur l’Occident, en déposant son dernier empereur, le jeune Romulus Augustus qui n’aura régné que dix mois. Genséric  meurt en 477,  son fils aîné Hunéric héritera de la couronne. Cette année marque la fin de l’expansion vandale et le début de dissensions internes. Ce début de règne sera entaché (de 477 à 484) par une terrible répression à l’endroit de ceux qui osèrent se rebeller contre le pouvoir. D’après les chroniques de l’évêque Victor de Vita, des milliers de clercs catholiques furent déportés dans le Hodna. Il faut savoir qu’en 454, Genséric s’était montré plus tolérant puisqu’il avait fait élire Deogratias, évêque catholique, comme prélat de Carthage ; à la mort du roi, les persécutions avaient repris de plus belle.

Les Vandales n’entretenaient que quelques garnisons et avaient peu de relations avec les autochtones. Le pays s’organisa en conservant une part de la législation romaine en cours, de nouvelles règles, propres aux Germains, s’y ajoutant. Les juridictions étaient séparées, les Romains devant respecter leurs propres lois tandis que les Vandales ne pouvaient être jugés que par des juges vandales, devant des tribunaux spéciaux. Notons au passage ce qu’il faut prendre pour un signe de puissance montante, les Vandales ont battu monnaie. L’exploitation des domaines impériaux, rapidement confisqués, avaient été confiés à des fermiers ; des intendants les administraient pour le compte du roi. L’aristocratie romaine s’est ainsi vue privée de tous ses biens, les nobles ayant été déchus au rang de simples quidam. L’impôt était levé sur les terres privées et conservées par des Romano-africains. En se qui concerne l’Église, elle subissait les foudres des ariens (disciples d’Arius, violents prosélytes) et ne pouvait que tenter de résister. La chasse aux évêques récalcitrants était rude (90 morts chez les catholiques en 2 ans), et c’est en 484 que Hunéric décida de mettre un terme à la présence des catholiques et des donatistes en imposant un grand concile unificateur à Carthage. 406 prélats répondirent à l’appel, accourant des Maurétanies, de Numidie, de Proconsulaire et d’ailleurs, pensant pouvoir faire entendre leur cause. Peine perdue puisque il leur était donné ordre de se convertir à l’arianisme, pour éviter l’exil (cas des Numides), ou bien pire (cas des Proconsulaires). On sévit par une série de confiscation des biens ecclésiastiques. Quelques temps au moins, des catholiques ont abjuré pour épouser, en apparence, la doctrine des Germains. Le temps des Vandales terminé, le catholicisme retrouvera son rang de religion principale, ce jusqu’à l’arrivée des Arabes. De toutes façons, la grande majorité des citadins n’avait jamais abandonné la foi catholique romaine et apostolique. C’est aussi en 484 que quelques petites tribus berbères résiduelles de l’Aurès et des Némenchas, sans doute converties partiellement au christianisme, se soulevèrent de manière mémorable. Les Vandales eurent beaucoup de mal à en contenir les assauts, conduits sur les grandes exploitations et les anciennes cités romanisées. De succès en succès, les Maures installaient de grandes principautés dégagées de l’emprise romaine ou vandale. La mieux connue, et sans doute aussi la plus puissante d’entre-elles, était celle des Aurès que Mastiès dirigeait au titre d’Imperator chrétien local. Lorsque les Byzantins débarquèrent en Afrique du Nord, les Vandales n’exerçaient déjà plus aucune influence en Numidie occidentale, d’autant moins dans les Maurétanies. De 523 à 530 sous Hildéric, le royaume connut une plus grande tolérance, la vie avait pris un autre cours, même pour les derniers Vandales. Voici ce que dit d’eux Procope, une fois qu’ils eurent goûté à la civilisation : « De toutes les nations que je connais, celle des Vandales est la plus efféminée ; du jour où ils ont occupé l’Afrique, ils ont pris l’habitude de bains journaliers et ont fourni leur table de tout ce que la terre et la mer offrent de plus délicat. Ils sont couverts de bijoux d’or et de vêtements de soie, ils ont fait leurs délices du théâtre, de l’hippodrome, des autres plaisirs de même sorte, et surtout de la chasse ; ils se sont complus aux danses et aux mimes, à la musique et aux spectacles, à tout ce qui peut charmer les yeux ou les oreilles. Ils habitaient pour la plupart de magnifiques villas toutes environnées d’arbres et d’eau courante ; ils passaient le temps en grands festins et se passionnaient pour le plaisir de l’amour ». C’est bien connu, le civilisé n’aime plus faire la guerre.

Lorsque les Grecs de Byzance s’attaquèrent aux Vandales pour les déloger complètement des lieux, ils ne mirent pas longtemps à détruire leur royaume (534), mais ils ne purent reconquérir les Maurétanies, sinon à occuper quelques villes côtières comme Cherchell ou Rusguniae (Tamensouft), l’ensemble du territoire ayant été regagné par les Maures indépendantistes. Quant à eux, les Vandales furent en partie exilés, en partie éliminés, les quelques rescapés s’étant ensuite fondus dans la population locale, notamment en Kabylie. L’occupation vandale en Afrique du Nord n’aura duré qu’un tout petit siècle ; elle n’aura en rien marqué les Maurétanies, leur influence sera minime en Numidie, où l’on ne retrouve que peu de traces de leur passage. Les Tunisiens ont eu plus de chance, car l’empreinte germanique aura été bien plus forte dans l’ancienne Proconsulaire. Cependant, les Vandales n’ont rien bâti et on ne retrouve aucune construction religieuse ou civile à leur attribuer. Des épitaphes ainsi que des funéraires  à noms germaniques subsistent tout de même (Tipasa, Tebessa) ; des tablettes de bois portant des inscriptions concernant des actes de propriété (tablettes d’Albertini) ont également été retrouvées. Il n’y aurait pas eu, d’après Serge Lancel, de véritable peuplement vandale dans la partie algérienne de leur royaume, mais seulement sur la frange qui borde la Tunisie.

Les principautés (ou royaumes) maures indépendantes

C’est à partir du milieu du Ve siècle que les premières principautés maures, affranchies du pouvoir romain, virent le jour.  Chacune était administrée par un chef, héritier d’une aristocratie berbère romanisée, voire christianisée. On n’en était pas aux premières rébellions ; bien plus avant si l’on s’en souvient, deuxième moitié du IVe siècle, la révolte des fils de Nubel contre Rome, qui avait semblé donner le La d’une reconquête au moins partielle du territoire Nord-africain, s’était terminée par un fiasco. Mais, peu à peu, la quarantaine de tribus maures qu’avait cité Ptolémée au IIe siècle saurait se fédérer pour ne former, avant que les Arabes n’arrivent, qu’une petite huitaine de royaumes indépendants, sept pour ce qui concerne le territoire de l’actuelle Algérie. En ce qui concerne les Vandales, les Maures, qui au début en avaient eu bonne impression parce qu’ils les voyaient comme des libérateurs potentiels, ne soutinrent plus, à partir de 485, les Germains d’Hunéric, bien au contraire. L’histoire de ces royaumes indépendants est fort mal connue et nous n’avons que peu de vestiges de ce monde-là : quelques inscriptions, peu de récits et d’écrits rapportés par les historiens ou les géographes de l’époque, mais quand même plusieurs mausolées (Djeddars) typiquement berbères, malheureusement pillés et quelque peu saccagés ; des preuves, aussi, de différents bâtis effectués par les autochtones déjà affranchis depuis 455 (nouvelles églises d’Ala Miliaria – lieu-dit Benian au Sud-Est de Mascara -, de Castellum Tingitanum – El Asnam – ; basilique de Rusguniæ – Bordj Tamenfoust, ex-Cap Matifou – restaurée…).

Les théories s’affrontent et il est difficile d’en rendre une plus crédible qu’une ‘autre. En gros, il y a la version de Mahfoud Kaddache (historien algérien) contre celles des autres (historiens occidentaux). D’après Kaddache, il n’y aurait eu que deux sortes d’habitants dans cette Algérie de fin d’Antiquité : les Romani et les Mauri, les Romains et les Maures. Je le cite : «le Maure est le Berbère identifié à la vie tribale et resté Africain ; ni le bilinguisme, ni même la conversion n’avaient réussi à faire de lui un Romain». On pourrait donc penser qu’aucun mélange ethnique se soit fait. Pour Gilbert Meynier et Serge Lancel, il est vrai qu’à l’arrivée des Vandales, on commença à échapper à la romanité. Dans les villes reconquises par le Maures, cités dont la vie s’est poursuivie – jusqu’à l’arrivée des Arabes – malgré la dé-romanisation, le latin avait évolué en se créolisant (il s’est vu truffé de mots berbères), l’écriture est devenue cursive comme elle le sera dans le Moyen-Âge européen ; ce latin dénaturé préfigurait alors les futures langues romanes qui allaient émerger ensuite au Moyen-Âge, un peu partout en Occident. Les noms employés redeviennent typiquement berbères, des inscriptions en témoignent (Ingmena, Masviginus, Iider…). C’est l’avènement de l’islam qui, finalement, bloquera l’évolution de la vie urbaine vers la modernité, et qui empêchera de s’épanouir cette civilisation berbéro-romaine originale. M. Kaddache reconnaît cependant que la tradition romaine était encore d’usage pour ce qui était de régir et d’administrer de tels royaumes (procurateur, préfet, rex, imperator), et que le christianisme y avait été fidèlement conservé en de nombreux endroits (beaucoup de rois maures furent chrétiens, et des textes mentionnent plusieurs conciles maurétaniens, en 425 et 646). A cette époque tardive, il semblerait que la paix religieuse et la tolérance régnaient entre païens des origines, juifs et chrétiens. Durant donc environ deux siècles, la Maurétanie césaréenne, qui a en grande partie échappée à la domination vandale et, plus tard, à celle des Byzantins, connut une ère de symbiose réussie entre Mauri et Romani ; Il n’y eut par contre pratiquement aucun contact entre les Maures et les Byzantins, pas plus qu’avec les Vandales. Les rapports entre les plaines et les montagnes furent petit à petit restaurés, l’insécurité ne pouvait que reculer. M. Kaddache aurait une vision trop favorable à l’identité nationale que les Algériens se font d’eux-mêmes : la fin de Rome en Algérie signifie pour lui le retour à la pure tradition des ancêtres, comme nous en ont donné l’exemple, Massinissa et Jugurtha. Je le cite une fois de plus : «l’Afrique romaine finissait, l’Afrique berbère commençait». Pour répondre à Kaddache, on peut se fier à l’historien et archéologue Paul-Albert Février lorsqu’il estime que «les Romani étaient peut-être des Romano-africains de la région, intégrés dans l’Empire depuis l’an 39 ; que les Mauri représentaient des populations tribales d’en deçà du lime, qui n’avaient jamais été intégrées dans l’Empire», ce qui me semble plus vraisemblable.

L’histoire de ces royaumes maures indépendants reste purement hypothétique et plusieurs versions nous ont été données. Il semble certain que la reconquête s’est faite en tache d’huile, de Tanger à Cherchell. On s’en tiendra à quelques éléments en notre possession :

♦ Inscription datant de 508, retrouvée à Altava (Ouled Mimoun), ville fortifiée par les Berbères de l’époque, dans l’Ouest algérien. Elle rend hommage à un roi maure nommé Masuna, qui aurait régné sur une petite région proche de la frontière entre les actuels Maroc et Algérie. Cette épigraphe fait de ce personnage le “roi des peuples maures et des Romains”, en latin dégradé : “Rex gent(ium) Maur(orum) et Roman(orum)”. On retrouve, dans la région, des inscriptions latines tardives (599 pour Altava, 651 pour Tlemcen). Le royaume d’Altava serait le plus ancien de tous.

Cette inscription complète disait à peu près cela : « Pour le salut et la sauvegarde de Masuna, roi de la nation des Maures et des Romains, forteresse édifiée par Masgivin, préfet de Safar, et Iider, procurateur de Castra Severiana, établie à Altava par Masuna »

♦ Soupçons concernant un éventuel royaume de l’Ouarsenis, avec les fameux Djeddars (mausolées princiers ou royaux) de la région de Tiaret (fouilles entreprises par Fatima Kadra). Deux brefs passages en parlent dans les écrits de Procope, citant un grand roi nommé Mastigas (ou Mastinas), qui aurait régné sur la Maurétanie Césaréenne, toute entière si l’on excepte Cesarea (Cherchell) et d’autres villes portuaires.

Situés à 200 km au Sud-Ouest de Tipasa, dans la région de Frenda, les treize djeddars, dont on ne sait s’ils étaient uniquement réservés aux rois défunts ou aussi à d’autres dignitaires berbères, tous en partie christianisés, font penser aux anciennes bazinas d’autrefois. Cependant, alors que les anciennes sépultures étaient de base circulaire, celles-ci ont des fondations quadrangulaires. Serge Lancel distingue deux nécropoles, l’une datant de la fin du Ve siècle, l’autre, du début du VIIe siècle. Elles sont surmontées d’un dôme pyramidal et entouré d’une ou de plusieurs enceintes faites de pierres. En leur noyau central se trouve une fosse funéraire entourée de galeries et de sortes de chambres (chapelles, sépultures associées, déambulatoires). Les décors en bas-reliefs sont rares et représentent des scènes de chasse, des animaux, ainsi que des symboles chrétiens dans le plus ancien des mausolées (rosaces à six pétales, étoiles, chevrons et colombes entourant un calice…) ; certaines représentations rappellent l’esthétique berbère de la préhistoire (bovins, chevaux, antilopes bubales, lions, autruches…). Malheureusement, pas un seul djeddar n’a échappé aux pillards, ce qui laisse peu d’indices aux archéologues pour pouvoir les dater avec précision et en connaître l’occupant ; l’on sait qu’ils ont été construit dans une fourchette de deux siècles à peu près. Les fouilles ont été effectuées par Fatima Kadra, mais on n’a pas réussi à prouver que la dépouille de Masuna a bien été placé dans une de ces imposantes tombes.

♦ Procope mentionne également l’existence d’un royaume contemporain à celui du précédent, dans l’Hodna, au Sud de la Maurétanie sitifienne, et administré par Ortaïas, ennemi juré de Mastigas, qui (selon Kaddache), en s’alliant au roi des Aurès, Iaudas, aurait réussi à s’emparer de l’Hodna. Mentionnons Vartaia, prince maure du Hodna, vers le milieu du VIe siècle.

♦ Le royaume des Aurès aurait été dirigé, avant Iaudas, par un autre grand chef, Masties, qui s’était lui-même qualifié de dux puis d’imperator. Il avait régné lui aussi sur les Maures et les Romains, et était chrétien.

♦ Non loin de Bechar, sur les bords de l’oued Guir, marquant la frontière avec le Maroc, les fouilles menées par Gabriel Camps attestent de l’impact du christianisme dans le désert du Sahara (stèle de Djorf Torba, VIe siècle).

♦ Plus au Sud encore, à Abalessa située sur les contreforts du Hoggar, se trouve un tombeau étonnant ; serait-ce celui de la princesse saharienne Tin Hinan ? Nul ne le sait encore. Le squelette, parfaitement conservé, est celui d’une femme de haute stature, au bassin étroit, et affligée d’une remarquable arthrose. Associé à la défunte, on a retrouvé un véritable trésor d’or et d’argent qui, par chance, avait échappé aux habituels pillards de tombes. Il est exposé au musée du Bardo à Alger. La sépulture est contemporaine d’Augustin de Thagaste et de Nubel (IVe siècle); vu le mobilier et le décor, elle se situe au carrefour des arts nigérien et gréco-romain ! S’il s’agit de Tin Hinan, on pense d’elle qu’elle n’était pas chrétienne, contrairement à ce qui a été dit un peu partout.

La reconquête byzantine

Cela faisait longtemps déjà que les Byzantins cherchaient à déloger les Vandales des anciens territoires que ces derniers avaient peu à peu soufflé à Rome, sur la Méditerranée occidentale. Plusieurs tentatives de reconquête avaient échoué : en 648 et en 470 notamment (expéditions envoyées sous Léon 1er), deux défaites mémorables que  les Germains infligèrent aux généraux de l’Empire d’Orient, grâce à leur puissante flotte et à leurs guerriers encore unis. En réalité, le gros de l’armée byzantine était occupée, en Asie mineure, dans sa résistance contre les Perses sassanides, en guerre contre l’Empire depuis le début du Ve siècle. Un traité de paix fut alors signé entre Khosro Ier, le roi perse du moment, et Justinien, l’empereur de Byzance de 527 à 565 ; ce dernier, bien décidé à en découdre avec les barbares, du côté de l’Afrique et de la Sicile, organisait déjà sa future campagne militaire. La trêve, de brève durée en réalité, allait enfin permettre un engagement militaire sans pareil contre les occupants Vandales, en 533, au prétexte que leur roi, Gélimer, venait de déposer Hunéric à qui étaient reprochées ses défaites contre les Maures, sa trop grande tolérance envers les catholiques, ainsi que son alliance avec l’empereur. Les meilleurs généraux byzantins, Bélisaire et Solomon, épaulés plus tard par un excellent lieutenant, Jean Troglita, furent envoyés vers l’Afrique du Nord. Quand la flotte byzantine – un important corps expéditionnaire de 16000 hommes -, dotée de 500 navires de guerre et convoyée par 92 croisières, approcha les côtes tunisiennes, elle ne rencontra quasiment pas de résistance ; on allait même trouver des soldats vandales mal préparés, une armée très réduite en nombre et une marine complètement inefficace. C’était l’été 533. Les 200000 Germains, un peu amollis depuis qu’ils avaient goûté aux plaisirs de la civilisation, avaient perdu en partie leurs vertus guerrières, mais, surtout, étaient divisés en deux groupes qui s’opposaient, notamment en Sardaigne, les uns étant restés loyaux envers Hunéric, les autres ayant pris parti pour Gélimer. Byzance en profita donc. Le débarquement eut lieu près de Sousse, au Sud d’Hadrumetum, en Byzacène. Première victoire byzantine, les troupes vandales furent défaites. La longue marche sur Carthage fut immédiatement entreprise, rendue aisée par le laisser-faire des tribus maures, qui voyaient dans les militaires byzantins des bienfaiteurs, et l’espoir suscité chez les catholiques et les aristocrates romains, encore sous emprise vandale. Le pillage fut d’ailleurs interdit tout au long du parcours, afin de rassurer les populations autochtones. Une seconde victoire sur les troupes vandales de Gélimer eut lieu à l’Ad Decimum (13 septembre 533), la suivante et dernière (bataille de Tricameron du 15 décembre 533) précipitera le royaume germain vers sa fin. C’est seulement en mars 434 que Gélimer se rendit ; il sera fait prisonnier, puis envoyé en exil en Asie mineure. Bélisaire ne se gênera pas pour spolier immédiatement les barbares de tous leurs biens. Le royaume de Genséric à jamais perdu, les Vandales survivants de l’hécatombe s’éparpillèrent en partie dans les campagnes de Numidie, d’autres furent tout simplement déportés et vendus comme esclaves.

Mais, comme le dit Gilbert Meynier : « le byzantin n’était pas, aux yeux des (Nord-)Africains, une autorité bienfaisante et populaire », ce qui fait qu’en 534, les Berbères attaquèrent les postes-frontière du Sud-Est, en Byzacène, la révolte s’étendant jusqu’en Numidie. En Byzacène, les armées grecques, bien qu’en nombre réduit et peu mobiles à cause leur matériel lourd, l’emportèrent facilement. Ailleurs et pour cette même raison, la tactique berbère de type guérilla obligea Solomon à battre en retraite dans les Aurès. En 536, profitant de mutineries au sein du corps expéditionnaire byzantin, les Maures firent encore reculer le grand général. En 539, une deuxième expédition romaine s’aventura à nouveau dans les Aurès. Le roi maure, Iaudas, blessé, dut se réfugier en Maurétanie. C’était une grande victoire pour Solomon qui soumettait enfin des tribus de l’Hodna et de la région de Sitif (Sétif) ; mais, en 544, il fut battu lors d’une nouvelle bataille, fatidique puisqu’il y perdit la vie, près de Théveste (Tebessa). Byzance, qui cherchait coûte que coûte à refouler les Maures vers le Sud et vers les Maurétanies, entretint cette guerre jusqu’à ce qu’un compromis soit trouvé entre Byzantins et Maures, en 548. De nombreuses forteresses et des petits fortins virent le jour, côté byzantin, qui tentaient de séparer les deux peuples et de protéger ce qui pouvait encore l’être (Aurès, Nemenchas, Sitifienne, Proconsulaire…). Des révoltes maures eurent bien lieu, de 563 à 565 et de  569 à 578, mais, si elles l’entravaient certainement, elles n’empêchèrent pas l’épanouissement de la civilisation byzantine en Algérie orientale, civilisation que Justinien 1er allait porter à son apogée. Il n’y eut pas cependant de continuum entre l’Empire romain d’Occident et celui d’Orient. Ce n’est qu’en théorie que Justinien restaura l’ordre ancien, avec ses divisions territoriales d’avant l’invasion vandale.

Le compromis de 548 redonnait un semblant de pouvoir aux Byzantins qui rétablissaient les normes en vigueur du temps de la grande Rome. Les cadres administratifs et législatifs anciens furent ainsi restaurés. L’Église catholique, largement favorisée et même privilégiée sous Justinien, vit aussi le diocèse d’Afrique réorganisé en sept provinces. Les arianistes furent tout simplement persécutés, tout comme les donatistes qui n’avaient pas complètement disparu de la scène religieuse, et les juifs, contraints à leur conversion au catholicisme ; cela alla de paire avec la reprise forcenée de l’évangélisation dans les terroirs. Le pouvoir militaire fut rendu à des chefs de province, les duxnommés par les autorités byzantines. Côté future Algérie, ces chefs, commandant chacun une armée d’Afrique, étaient intallés, l’un à Cæsarea (Cæsarea/Cherchell pour la Césaréenne), l’autre à Contantine (ancienne Cirta pour la Numidie). Ils nommaient eux-mêmes de plus petits chefs qui agissaient comme des præsides, à la romaine, dans les tribus fédérées. En devenant vassal, le dux recevait comme insignes le bâton et le diadème d’argent, un manteau blanc et des chaussures relevées d’ornement en or. Ils recevaient également de l’Empire un subside en échange d’un service militaire obligatoire pour leurs sujets mâles. Chaque tribu envoyait donc, sans sourciller, ses foederati ou ses gentilles. En Maurétanie sitifienne, Sitif (Sétif) fut seulement occupée en place forte. Mais, loin de faire confiance entièrement à ces futurs chefs déjà programmés, qui seront – s’ils ne l’étaient pas déjà – en partie vassalisés et christianisés, et comme pour faire barrage aux Berbères non fédérés – ceux qui refuseraient de faire à nouveau allégeance aux Rûms -, Solomon avait pris les devants en faisant lever de puissantes murailles autour des cités bordant le nouveau lime (Théveste/Tebessa, Thelepte/Feriana, Madauros/M’daourouch, Thamugadi/Timgad, Tipasa/Tiffech, Tigisis/Aïn el Bordj), et en faisant bâtir ou renforcer de nombreuses autres citadelles (Thagora/Thagora, Gadiaufala/Ksar Sbahi, Ad Centenarium, Tigisis/Teghzeh, Vegesala/Ksar el Kelb, Cedia/Oum Kif, Masula/Khenchella…). D’autres places avaient été munies de fortins (Choba/Ziama, Milev/Mila…). Il faut bien comprendre que la frontière nouvellement établie par les Byzantins avait bien rétréci depuis la chute de Rome, surtout depuis que les Maures avaient osé attaquer certaines cités, en faisant intervenir au moins trente mille cavaliers (Lambæsis/Lambèse-Tazoult, Diana veteranorum/Aïn Zana, Timgad et Bagaï/Ksar Baghaï…). Jamais le faste romain de l’apogée impérial ne fut retrouvé, tous les moyens allaient maintenant à l’action militaire. De la Sitifienne à la Tingitane, les Byzantins occupèrent quand même quelques ports (Iomnium/Tigzirt, Igilgili/Djidjelli, Saldæ/Bejaïa, Rusippisir/Azeffoun, Russucuru/Dellys, Rusguniæ/Bordj el Bahri, Tipasa/Tifech, Gunugu/Gouraya, Cæsarea/Cherchell). Les années passèrent qui usèrent le pouvoir, à force de luttes épuisantes et coûteuses contre les tribus indigènes non soumises, et qui le minèrent peu à peu de l’intérieur, à cause de querelles religieuses et théologiques interminables, comme par exemple dans l’affaire des Trois chapitres, lors du grand schisme monophysite. Un terrible malaise s’était installé et persistait, malgré les règlements de compte qui avaient eu lieu lors du deuxième concile de Constantinople. Les persécutions étaient souvent plutôt contre-productives, les fuyards arrivaient à s’échapper et se réfugiaient parmi les Maures eux-mêmes : de nombreuses conversions au judaïsme ont certainement eu cours, comme dans le Sud tunisien par exemple.

L’Empire, devenu instable, est fatigué et fragilisé ; le pouvoir central n’a plus d’effet sur les fonctionnaires qui n’obéissent plus ; les subsides ne sont plus versés. Les armées byzantines du VIIe siècle ne sauront contenir l’invasion arabe qui aura lieu en 642, par la Lybie pentapole ; elles ne pourront faire mieux quand les nouveaux venus arriveront, à peine un an plus tard, en Tripolitaine (643) ; après une résistance marquée jusqu’en 647, elles n’empêcheront pas leur avancée en Byzacène. Au final, Carthage tombera en 698 et les Byzantins devront se replier sur la Maurétanie tingitane (Maroc actuel), notamment à Septem (Ceuta), qui sera prise à son tour en 709. Si, au VIIe siècle, le christianisme était la religion adoptée par de nombreuses tribus, sur la côte comme à l’intérieur, la romanité de l’Afrique du Nord, “l’Occidentale”, cèdera définitivement sa place à l’islam venu d’Orient. Les Arabes découvrirent alors des tribus maures indépendantes (Djeroua, Ifren, Magraoua, Auraba, Zenata…), qui avaient fait émergence pendant le lent déclin des Grecs ; une résistance les opposèrent, un temps seulement. On retiendra au final une faible influence byzantine en Algérie, la majeure partie du pays avait fini par échapper en réalité à leur contrôle, seul un tiers de la Numidie leur avait été finalement échu ; leur empreinte ne fut réel qu’ailleurs, en Byzacène et en Proconsulaire, où, à Carthage, siégeaient les véritables décideurs (préfet du prétoire et prélat catholique), et où la culture gréco-latine s’était un peu maintenue. Mais cela fait davantage partie de l’histoire des Tunisiens.

Selon l’historien Yves Modéran (décédé en 2010), les royaumes maures auraient pu, s’ils n’avaient été gênés par la reconquête byzantine, former à l’instar de ce qui s’est fait en Gaule sous Clovis, la matrice d’entités étatiques nouvelles. L’idée même sera enterrée définitivement avec l’arrivée des Arabes. Les villes cesseront de se développer, le nomadisme reprendra le dessus, l’enfermement tribal empêchera un État d’émerger. Le mariage romano-arabe ne se fera pas, jamais quand bien même l’occupation française en aurait, plus tard, fait rêver certains.

La période augustinienne (354 – 430)

Repères de lecture : Dans l’Antiquité tardive de l’Afrique du Nord, c’est à dire la période allant du IVe au VIIe siècle, le christianisme est bien implanté d’Est en Ouest. Le grand Diocèse d’Afrique (Diocesis Africæ), placé sous la responsabilité du vicaire de Carthage, comprend presque tout l’ensemble des régions conquises et administrées par Rome du temps d’Octave-Auguste ; d’Est (Tunisie actuelle) en Ouest se succèdent la Proconsulaire (dont une partie mord sur l’Algérie actuelle) et Carthage, la capitale, la Numidie à laquelle sont adjoints les Aurès et le Nemencha, la Maurétanie sitifienne et, enfin, la Maurétanie césarienne (la Maurétanie tingitane faisant partie du diocèse d’Hispanie). Une fois passé l’évènement choc dû à la révolte de Firmus (372 – 375) qu’avait déclenché les maladresses du commandant militaire suprême en Afrique du Nord (le comte Romanus) , il faudra attendre l’invasion vandale (vers 430) pour que l’Algérie connaisse de nouveaux troubles importants. Par contre, en ce qui concerne le schisme des donatistes, il ne sera pas complètement réglé du vivant d’Augustin de Thagaste (ou d’Hippone). La première basilique d’Afrique n’a pas, comme on aurait pu le penser, été bâtie dans la partie la plus romanisée du Maghreb (Proconsulaire et Numidie), mais en Maurétanie césaréenne, à Castellum Tingitanum (Chlef) plus précisément. Ce qui n’empêche pas que la contrée la plus marquée par le couple romanisation-christianisation allait de Carthage aux confins de la petite Kabylie. Passée cette frontière, les routes et les campagnes étaient de moins en moins sûres, cependant que les autochtones se faisaient plus revêches au monde occidental. Y proclamer la “ bonne parole ” n’était pas sans danger et les groupes de circoncellions y étaient encore présents, qui guettaient à la croisée des chemins le voyageur à détrousser. Le christianisme, tout comme la romanisation dont il est difficile de ne pas lui associer, permettra la poursuite de l’essor urbanistique jusqu’au VIIe siècle. On construisait encore, malgré le déclin de l’Empire, de nouveaux édifices (basiliques chrétiennes, chapelles, baptistères…), on restaurait également l’ancien. Si quelques petites communautés tribales se maintenaient encore dans les campagnes reculées, les révoltes maures y étaient devenues rares et de faible importance ; dans les villes et leur périphérie on abandonnait peu à peu les réflexes tribaux pour leur préférer les principes de la civilisation des villes et du droit qui les régissait. La langue latine était devenue langue officielle et langue politique ; on continuait cependant à philosopher en grec – Augustin ne le fera qu’en latin ; dans les campagnes, à l’opposé, on ne parlait quasiment que le lybique, auquel lui étaient associés de nombreux mots et expressions puniques. La charnière IVe – Ve siècle, bien que connaissant une réelle prospérité économique, ne sera toujours pas un moment de partage des richesses. On continuait à exploiter cupidement les ouvriers agricoles et à appliquer une fiscalité usurière, souvent de manière clientéliste,  l’argent étant détourné au profit  des villes, afin qu’elles continuassent à briller de leur architecture, aussi fastueuse et somptueuse qu’inaccessible aux citoyens. Les Vandales arrivant, il semblerait qu’ils aient été plutôt accueillis en libérateurs par les gens ordinaires, du moins tout au début.

A l’époque d’Augustin (354-430), de nombreux Berbères avaient dû se déclarer chrétiens, mais on peut penser que toutes ces conversions n’étaient pas si sincères en réalité. Dans certains cas, l’allégeance faite au christianisme n’empêchait pas de perpétrer le culte ancestral ou de faire dans le syncrétisme spirituel. Toujours est-il que les chrétiens n’étaient pas tous d’accord entre-eux, les uns s’en remettant à l’Église catholique apostolique et romaine, alors que les autres, les donatistes, ne voulaient en aucun cas reconnaître l’autorité du primat placé sous la volonté de Rome à Carthage (lire Le christianisme romano-africain entre orthodoxie et hétérodoxie). Augustin ne cessera de combattre le mouvement donatiste, souvent associé à celui des circoncellions ; au point qu’on peut lui dédier la victoire finale du catholicisme dans l’Algérie antique, victoire qu’il ne connaîtra pas. Dans l’ensemble, le nombre de convertis, certainement très important dans l’Est algérien, va en décroissant plus on va vers l’Ouest et vers le Sud du pays. L’évangélisation donne l’impression d’avoir été facile dans les villes et leur proche périphérie, plus difficile – voire impossible – dans les coins les plus reculés. Mais les fouilles n’ont pas encore tout révélé, loin de là. C’est dans les milieux les plus romanisés que la nouvelle croyance trouvait le plus vite ses adeptes, là où le latin et le grec, langues du savoir et du pouvoir, était sus, compris et parlés par beaucoup. Bien que n’ayant pas connu les terribles bagarres christologiques de l’Orient, le diocèse africain fut remarquablement secoué par le mouvement schismatique donatiste, un mouvement contestant uniquement le pouvoir du vicaire carthaginois depuis 311. Puissamment organisée, puisqu’elle “étendait partout ses ramifications, en Proconsulaire, en Bysacène, en Tripolitaine, dans les Maurétanies”, ainsi qu’en Numidie, cette contre-Église n’a jamais cédé aux politiques violentes conduites par les empereurs successifs (répression, persécution, exil) ; c’est pourquoi Augustin entreprit de faire autrement, par la discussion honnête et loyale, et non le combat par des armes. Il pensait que le raisonnement juste pouvait convaincre à force de démonstrations persuasives. A Hippone (Annaba), alors qu’Augustin en était l’évêque, la quasi totalité des chrétiens était donatistes. Il en allait de même à Bagai (Baghaï). Dans de nombreuses localités, les donatistes n’avaient même pas d’adversaires. Comme le dit le très (c’est un militant) chrétien Lucien Oulahbib, “on ne sait ce qui serait advenu sans l’entrée en scène d’Augustin”, et “c’est par la prédication, par la propagande, par la publicité, que d’abord Augustin voulut ramener les schismatiques à l’Église-mère”, en vain. Sa première mémorable intervention aura lieu en juin 411, lors du grand concile qui s’est tenu à Carthage, réunissant, selon les sources, 270 à 286 évêques donatistes et 279 à 285 évêques catholiques. L’assemblée devait décider qui, des donatistes ou des catholiques, constituaient la véritable Église…

Rappelons que la reconquête catholique avait commencé bien avant (en 366, sachant que Donat est mort en 355), lorsque l’évêque catholique Optat de Milev eut rassemblé des documents historiques prouvant l’erreur des donatistes. Cela n’a bien sûr pas suffit puisque le schisme persistait encore au début du Ve siècle. Mais Augustin saura s’en servir à un moment plus opportun. Âgé de 41 ans (395), alors qu’il venait d’être élu évêque d’Hippone (Annaba), il se fit concepteur de cette reconquête, quand Aurélius, évêque de Carthage depuis 392, se chargea de tout organiser. Le dialogue engagé avec les représentants des donatistes ne donnant rien, la diplomatie ne suffisant pas, Augustin fera paraître, pendant une trentaine d’années, maints traités doctrinaux, attaquant le camp adverse. Tout les moyens furent utilisés, même celui de faire appel à la force publique : « il se fit historien, si besoin portraitiste satirique ou rimailleur de combat. Il en appela à la contrainte du pouvoir civil en s’appuyant notamment sur un célèbre verset de l’évangile de Luc : “ vas-t’en par les chemins et le long des clôtures, et fais entrer les gens de force afin que ma maison se remplisse ” ». En 405, l’empereur Honorius émit un nouvel édit impérial d’union où l’ordre était formellement donné aux donatistes de rejoindre l’Église catholique romaine ; on assimilait alors clairement le mouvement à une secte d’hérétiques. S’il approuva les mesures contraignantes mises immédiatement en application, Augustin ne recommanda d’éviter les exécutions capitales qu’en 408. Lui, prônait l’exil pour tous ceux qui continuaient à organiser des cultes schismatiques. En 411, lors du concile de Carthage déjà cité, la date est capitale, Augustin se fit directeur des débats devant rétablir la vérité. Il allait enfin réussir à confondre les schismatiques à l’aide des fameux documents officiels de l’histoire, rassemblés autrefois par Optat : la démonstration est faite qu’un siècle plus tôt, Felix d’Abthugni (évêque d’Aptonge en Byzacène) avait été accusé à tort d’appartenir aux “ traditores ” ; il avait alors été fait usage de faux documents par les accusateurs. Si le donatisme n’avait plus lieu d’être, force était de constater que, même après la mort d’Augustin (430), le mouvement interdit, et bien que sacrément désorganisé, était loin d’avoir été terrassé. Pour plus de détails concernant le christianisme en Afrique du Nord, on consultera ce document en format PDF Le christianisme en Afrique romaine.

Aurelius Augustinus (littéralement, Aurèle petit Auguste) était fils d’un petit curiale (genre de décurion) de Taghaste (Souk Ahras), nommé Patricius et possédant quelques propriétés. La mère, Monnica (Monique, la future sainte-Monique), était une Berbère chrétienne, quand Patricius serait resté païen toute sa vie (certains pensent que Monique l’aurait convaincu de se convertir avant qu’il ne meure). Dans le municipe natal, il n’y avait pas de grammaticus. De fait, le père, malgré une fortune plutôt médiocre, envoya l’enfant suivre des études de grammaire à Madaure (Madauros/M’Daourouch), ce à l’âge de 11-12 ans. Brillant élève, sauf en langue grecque qu’il abhorrait, on fit tout dans l’entourage d’Augustin pour l’aider à poursuivre des études supérieures dans la capitale africaine, Carthage. Toute la carrière d’Augustin est due à un mécène généreux, un ami de la famille nommé Romanianus, qui mit une part de sa fortune à la disposition de l’enfant, sur la durée aussi, pour encourager le jeune prodige à gravir les plus hautes marches de la société. Sans ce bienfaiteur, il n’y aurait sans doute jamais eu de saint-Augustin, car, sans la notoriété qu’il acquit tout au long de son parcours, le Moyen-Âge ne l’aurait pas sorti de l’oubli, inconnu aujourd’hui a fortiori. C’est d’abord sa maîtrise de la langue latine qui sera déterminante ; heureusement pour lui, le Grec était de moins en moins utilisé. Jeune étudiant, il découvrit la philosophie, lut la Bible sans en être bien marqué. Enseignant une année à Thagaste, il obtint ensuite un poste à Carthage. Ce fut un rhéteur talentueux, et même un excellent orateur. Las d’enseigner à des étudiants indisciplinés et chahuteurs, il quitta Carthage en 383 pour rejoindre la botte italienne, Rome dans l’immédiat. Il n’y professera qu’une année. C’est à Milan, où il est arrivé deux ans plus tôt, qu’il devint titulaire, en 386, de la chaire de rhétorique ; il venait de remporter le difficile concours d’entrée. Sa mère – accompagnée de l’épouse d’Augustin et de leur fils Adeodatus -, puis d’autres proches parents, ainsi que ses amis supporters, étaient venus l’y rejoindre. C’est surtout de son ami de jeunesse, Alypius, un ancien élève de Carthage en fait, qu’il tirera la complémentarité nécessaire pour accomplir son œuvre : Augustin le penseur, Alypius l’organisateur.

D’un point de vue de la théologie, il s’arrangeait avec le dieu des philosophes, le dieu de Plotin, de Porphyre et de Jamblique. Sa philosophie se calquait donc sur le néo-platonisme en vogue. Les précédentes lectures du Nouveau Testament ne l’ayant pas vraiment convaincu, il se fera neuf ans durant adepte de la religion de Mani (manichéisme). Cela correspond à l’époque où il reconnut avoir fait non seulement bonne chère dans la vie, mais d’avoir aussi connu le si sensuel plaisir de la chair. D’ailleurs, pour sa mère Monique, réussir socialement – en bon épicurien – n’était pas totalement incompatible avec la sincérité du bon chrétien. Mais Augustin ne l’était pas encore lorsqu’une nouvelle lecture des Évangiles, notamment celle de l’épître de Paul aux Romains, l’amena à la célèbre illumination divine du jardin de Milan ; il fut immédiatement converti par ce passage révélateur : « Revêtez-vous du Seigneur Jésus-Christ et ne vous faites pas les pourvoyeurs de la chair en ses convoitises ». C’en était fini de la belle vie… Le baptême fut donné à Milan, après qu’il eut, en présence de ses amis, de ses cousins et surtout d’Alypius son fidèle, effectué une retraite méditative à Cassiciacum, dans la campagne lombarde. En 387, l’évêque de Milan, le futur saint-Ambroise, déposa l’eau bénie sur la tête d’Augustin. C’est aussi l’année qui précède le décès de Monique qu’on enterrera à Ostie en 388. Ayant fait vœu de pauvreté et ayant renoncé à tous biens terrestres, Augustin ne se mit pas à renier ceux qu’il voyait en pécheurs, lui-même ayant fort bien connu cette situation ; comme le dit un autre passage de la fameuse épître de Paul : « Où le péché abonde, la grâce surabonde ».

A l’automne 388, tout ce petit monde va décider de rentrer en Numidie, dans l’espoir d’y vivre une expérience monastique partagée ; d’autres compagnons les rejoindront rapidement pour vivre dans la maison familiale, transformée en monastère pour l’occasion. Après trois ans de vie cénobitique, Augustin sera happé par la prêtrise qui l’occupera jusqu’en 396 ; l’année suivante, il fut nommé coadjuteur de Valérius, auquel il succédera rapidement comme évêque d’Hippone (Annaba). Alypius a alors été nommé vicaire apostolique de Thagaste un an auparavant. A ce niveau, les dates ne sont pas sûres, elles changent d’une source à l’autre. Le diocèse d’Hippone était un des plus vastes et des plus peuplés d’Afrique du Nord. Les troubles, variés dans l’ampleur, y étaient aussi fréquents. À deux reprises, Augustin échappera aux embuscades qui lui étaient tendues par des petits groupes de circoncellions. À en croire les dires de son biographe Possidius, Augustin travaillait 7 jours sur 7 et 24 heures sur 24, selon l’expression moderne consacrée, ce durant 35 ans. En tout cas, la majeure partie de son temps, lorsqu’il ne pourra plus vaquer d’Est en Ouest en Afrique du Nord en tant que conciliateur dans les affaires liées au donatisme, et prédicateur comme sa charge le lui ordonnait, il la passera à étudier les Écritures. Pour mener à bien sa tâche, il travaillait de manière acharnée et veillait certainement la nuit. En plus de ses fonctions théologiques, Augustin nous a légué des ouvrages éclairants, qui ont certainement joué un grand rôle non seulement pour l’Église mais aussi dans l’histoire de France, à partir du Moyen-Âge. Parmi les plus connus, citons “ La Cité de Dieu ” (15 années de travail et d’obstination) et les “ Confessions ” (4 ans bien soutenus), mais on lui doit également de nombreux traités, comme le “ De Trinitate ” (plus de 20 ans) et d’autres sur la Genèse; aussi un traité sur la musique (De Musica).

La Cité de Dieu marque déjà les frontières entre temporel et intemporel. La formule employée vient du Christ lui-même : il faut distinguer le royaume de César et celui du Père céleste. Même s’il ne s’agit pas encore de laïcité au sens ou nous l’employons en France depuis la loi de 1905, cela ressemble à des prémices précoces, trop en avance sur leur temps. Les médiévaux travailleront cette idée, grâce, en partie seulement, à la (re)découverte des écrits égarés ; puis  la Renaissance nous conduira pas à pas vers la modernité du XXe siècle, après avoir beaucoup emprunté aux Arabes. Augustin ne sépara donc jamais totalement le politique et le religieux, mais il dénonçait la confusion courante faite entre les deux. D’une théologie métaphysique il fait une morale de vie, ce qui fait d’Augustin plus qu’un Père de l’Église ; nous avons à faire à un authentique philosophe dont la pensée directrice s’appuie sur l’autorité, sur le renoncement aux biens illusoires et éphémères, sur le refus de la luxure et des plaisirs de la chair autant que de la bonne chère. C’est donc un austère qui puise dans la joie des mystiques. Peut-on, cependant, être à la fois philosophe et mystique ésotérique ? Peut-on marier la carpe et le lapin ? Surtout lorsqu’on sait qu’il affirmait, contrairement à la doctrine de Pélage et de Coelestius, que les nouveaux-nés venaient au monde déjà pécheurs, fautifs avant l’acte. Pas d’innocence chez les très jeunes enfants : seul le baptême pouvait les purifier de cette infamie de la nature ! Aux yeux d’Augustin, l’adulte ne valait pas mieux puisque son libre-arbitre le menait droit à la chute, que sa volonté souveraine ne lui était pas mieux reconnue, que son salut ne pouvait arriver sans prières innombrables et sans supplication ou demandes en grâces, venues du ciel. Les élus sont comptés, qu’on se le dise. En tous cas, une magnifique série de métaphores.

La renommée d’Augustin durant sa vie était grande, en Numidie et en Proconsulaire surtout ; mais on peut penser qu’elle s’accrut encore plus tard, lorsqu’on retrouva ses œuvres, au Moyen-Âge. L’iconographie du XVe siècle en témoigne. Lorsqu’en 429 les Vandales débarquèrent dans l’extrême Ouest africain, plus de 80000 selon les textes latins, quand hommes, femmes, enfants et vieillards franchirent le détroit de Gibraltar, il ne restait à Augustin qu’un an à vivre. En 430, les troupes de Genséric, roi des Vandales, et des Alains qui leur sont associés (des Suèves également), faisaient le siège d’Hippone, dans laquelle se trouvait l’évêque. Aucune résistance organisée ne semble les avoir ralentis sur leur parcours. Gravement atteint par la maladie, Augustin mourra sans connaître l’issu du siège : la ville tombera en quelques mois ; elle sera désormais, pour un temps au moins, la capitale des envahisseurs, avant que ceux-ci n’aillent faire plier Carthage et s’en saisir.

Je laisserai, pour finir, dire quelques mots à Serge Lancel : « En renonçant au monde et en se mettant au service des autres, Augustin de Thagaste a incarné ce que l’Antiquité tardive, une époque de gestations confuses et souvent violentes, pouvait produire de meilleur : une destinée véritablement “ héroïque ”, celle d’un homme amoureux de la vie, attaché en sa jeunesse à la réussite, parvenu à la fleur de l’âge à la plus fine pointe des spéculations intellectuelles en même temps qu’en vue de la brillante carrière en ce monde, mais aussi dévoré de la plus noble des inquiétudes, celle de l’âme ». Du temps d’Augustin, l’Église réussissait à attirer son monde parce qu’elle avait su mettre en place des structures d’accueil et d’aide sociale relativement efficaces. La misère grandissante poussait tous les jours les pauvres des campagnes à rejoindre les villes où tous espéraient trouver meilleur sort. Cela n’arrivait pas le plus souvent, les graves troubles dus aux circoncellions, en colère contre la puissante Rome et dressés contre tout ce qui s’y apparentait, en étaient une preuve ; l’espace rural était devenu extrêmement dangereux pour tous ceux qui s’y aventuraient, car partout régnaient le brigandage et la terreur ; on enlevait fréquemment nombre de personnes dans un but esclavagiste et dépourvu de scrupules. L’effet d’attraction produit par les martyrs locaux et leurs reliques aggravait encore cet afflux massif de pauvres hères vers les cités. Vers 420, on avait même construit à Hippone une maison d’hôtes, un xenodochium placé sous la supervision d’Augustin, durant les dix dernières années de sa vie. Il ne fit pas longtemps service car l’effondrement progressif de l’ordre impérial avait sonné depuis longtemps déjà, mais aussi que les Vandales, pas catholiques mais ariens, ne firent rien pour maintenir ce genre de structures, au contraire puisqu’ils persécutèrent catholiques et donatistes. Enfin, comme le souligne Serge Lancel, « après nous avoir offert une œuvre d’une diversité et d’une ampleur sans égales dans toute l’Antiquité, Augustin reste aujourd’hui le grand oublié des Algériens ».

Le christianisme romano-africain entre orthodoxie et hétérodoxie

Repères de lecture : Le christianisme a bien pu, bien que nous n’en n’ayons pas la preuve, commencer à s’installer en Afrique du Nord dès la fin du Ier siècle. Ce qui est sûr, c’est qu’il arrive à Carthage par diverses voies, toutes méditerranéennes (Rome, Grèce, Moyen-Orient). La nouvelle religion, celle des débuts, devait peu se distinguer du judaïsme dont elle était issue, si bien qu’il n’y a pas tout de suite eu de véritable concurrence entre les deux doctrines. On pense même que le baptême a pu être, dans un premier temps, uniquement proposé aux juifs. Tant que ces deux branches du monothéisme ne s’occupaient que du religieux et de l’intemporel, ce qui était, en théorie, du ressort de l’Église chrétienne, le pouvoir romain ne se mêlait pas ou peu de leurs affaires. Il faut préciser que la tolérance religieuse va davantage aux Romains – un dieu de plus ou un de moins… – qu’aux deux autres croyances. Lorsque Rome eut décidé, afin de remettre un peu de clarté dans le cortège des religions qui sévissaient en Afrique du Nord, d’instaurer le culte à l’Empereur-Dieu, l’empereur étant présenté comme l’unique représentant – et souverain sur terre – du panthéon païen classique, le monothéisme se posa comme concurrent direct à l’autorité du prince ; les premières corrections/persécutions, appliquées aux chrétiens de Numidie et attestées par l’historiographie, remontent à la fin du IIe siècle, quelques années après celles qui viennent d’avoir lieu en Gaule. Les IIIe et IVe siècles vont être un tournant en ce qui concerne la domination de Rome en Afrique du Nord : la répartition des richesses était si mal assurée par le système économique et politique officiel – il y a pourtant pléthore et abondance -, que les chrétiens, plus solidaires envers les humbles que la plupart des païens, ont pu attirer dans leur Église nombre d’exclus. Un air de rébellion maure va souffler sur l’Afrique du Nord, qui ira de paire avec le premier schisme de l’Église orthodoxe et catholique ; une cassure qui donnera naissance à l’éphémère donatisme, un christianisme politique, radical et dissident.

L’Antiquité tardive en Afrique du Nord

Les IIIe et IVe siècles correspondent à une période charnière pour l’Empire romain. Au Nord, les peuples dits barbares se fédèrent à partir du IIIe siècle, au moment où Rome, faute de moyens humains et financiers, cesse sa surveillance sur le limes germanique. Tout l’Ouest (Gaule, Espagne et Italie du Nord) est ravagé par les Francs et les Alamans, de 242 à 276. A l’Est, c’est vers la fin du IVe siècle que des hordes de Huns venues d’Asie obligent les Wisigoths ainsi que des Alains, les premiers étant installés au Bord de la Mer Noire depuis l’an 200 environ, à se déplacer en masse sur l’Italie (401), notamment jusqu’à Rome qu’ils saccagent en 410. Cependant, et bien que tout le système politique tendait à s’écrouler de l’intérieur, la vie avant l’invasion de l’Afrique du Nord par les Vandales, au Ve siècle, était encore à la prospérité pour les cités qui continuaient à se développer et que l’on embellissait de plus belle. Les richesses produites ne manquaient pas, bien que le système économique atteignait ses limites d’efficacité, mais elles étaient fort mal redistribuées, au point que des révoltes eurent lieu dans les campagnes maurétaniennes, sous le règne d’Alexandre Sévère (222 à 235).

La mise en concurrence du culte de l’Empereur-Dieu avec le christianisme naissant a aussi contribué à l’affaiblissement de l’Empire : d’abord, une moindre cohésion civique qui auparavant exprimait l’adhésion à la divinité de l’empereur ; ensuite, beaucoup d’objecteurs de conscience refusant de porter les armes, ainsi qu’une perte de l’attrait pour les faits guerriers chez la plupart des citoyens romains. En Gaule, à défaut de régler le désordre social qui ronge la classe des petites gens, le pouvoir, représenté cette fois-ci par le philosophe et empereur Marc-Aurèle, préféra réprimer dans les rangs des chrétiens, en livrant aux lions, en 177, Blandine et Pothin. Les premiers martyrs romano-africains seront mis à mort à Scillium, à la même période en 180 ; Perpétue et Félicité seront martyrisés à Carthage en 203. En fait, les persécutions anti-catholiques vont durer ainsi tout le IIIe siècle, jusqu’au début du IVe quand, en 313, l’Édit de Milan y mettra définitivement un terme.

Quant aux origines du christianisme en Afrique du Nord, elles sont mal connues et l’historien Joseph Cuoq préfère se ranger derrière l’avis d’Augustin de Thagaste : « c’est de toutes les régions (de la Méditerranée) que l’Évangile est venu en Afrique », mais les plus anciennes mentions concernant le christianisme de cette région datent seulement de la fin du IIe siècle, avec les premières persécutions. Augustin évoque le premier évêque connu de Carthage, Agripinus, qui parvint à réunir 70 évêques d’Afrique proconsulaire et de Numidie lors du concile qui se tint entre 218 et 222. On sait que la christianisation avait déjà atteint de nombreuses villes ainsi que les plaines durant le IIIe siècle, et qu’il était une réalité populaire en Afrique du Nord, surtout sur le littoral. Était-il absent dans les coins les plus reculés (montagnes, désert) ? on le pense en tout cas. En 240, le concile africain réunit près de 190 évêques ; de cette époque – il meurt en 220 -, Tertullien est sans doute la première grande stature africaine du christianisme qu’il a longuement théorisé. Devant la crainte que manifestaient les Romano-Africains restés païens, face à l’ampleur prise par la nouvelle religion, il disait. : «Sans recourir aux armes, sans nous révolter, nous pourrions vous combattre, simplement en nous séparant de vous ; car, si cette multitude d’hommes vous eût quittés pour se retirer dans quelque contrée éloignée, la perte de tant de citoyens de tout état aurait décrié votre gouvernement et vous eût assez punis : vous auriez été effrayés du silence de votre solitude, du silence, de l’étonnement du monde, qui aurait paru comme mort ; vous auriez cherché à qui commander ; il vous serait resté plus d’ennemis que de citoyens… Nous ne sommes que d’hier et nous remplissons tout, vos villes, vos îles, vos places fortes, vos décuries, le palais, le sénat, le forum». Cyprien de Carthage, père et docteur de l’Église, sera évêque de la capitale proconsulaire en 249 et connaîtra le martyre en 258 ; il sera décapité sous le règne de Valérien.

La répression sanglante exercée par les Romains n’empêchera pas le christianisme, fort de ses promesses de salut dans la vie éternelle, de s’étendre peu à peu jusqu’aux Maurétanies (Est algérien et Maroc actuel) : la doctrine était séduisante pour les miséreux dont le nombre ne cessait d’augmenter. Les actions caritatives menées par les communautés chrétiennes, au service des nécessiteux, s’avérait plus efficace que le système de redistribution établi sur la traditionnelle relation patron-client de la société païenne. C’est au début du IVe siècle (303 – 305) et sous le règne de Dioclétien qu’aura lieu la plus terrible des persécutions à l’égard des chrétiens, mais qui sera aussi, à l’Est, dirigée contre les Perses manichéens : autodafé des saintes Écritures et peine de mort pour ceux qui n’abjurent pas leur religion et qui refusent de sacrifier aux dieux du panthéon romain. Cela eut pour effet de couper le mouvement chrétien en deux tendances qui ne feront plus que s’opposer : le parti des traditores ou lapsi (ceux qui ont – sensément – failli en livrant les Écrits aux censeurs) et celui des confessores (ceux qui tiennent tête au pouvoir au prix de leur vie). Le schisme n’est pas pour autant consommé entre les “lâches” et les “valeureux”, mais ça ne saurait tarder.

Donatistes et Circoncellions

Une “guerre de clocher” entre les différents territoires va se déclencher à partir de la dernière persécution : les diocèses numides seront constamment en rivalité avec ceux de l’ancienne capitale punique pour ce qui relèvera des nominations d’évêques en Afrique du Nord. En 305, les élections épiscopales de Constantine ne font déjà plus consensus et, en 312, la consécration du diacre Cécilien comme évêque de Carthage à la place de Mensurius (un traditor), qui vient de décéder, va être remise en cause par 70 évêques de Numidie, tous réunis à Carthage la même année. Se réclamant tous du mouvement des confessores, ils dénonçaient non seulement la présence de traditores – dont Mensurius lui-même – à l’élection générale, mais aussi le non respect de la tradition qui aurait voulu que l’élection soit validée par le primat de Numidie, un confessor. La réélection désigna Marjorin (Marjorinus), que destituera l’empereur Constantin l’année suivante pour remettre en place Cécilien.

La dissidence va s’organiser sous la houlette de Donat, alors évêque des Casae Nigrae (El Mahder, au Nord-Est de Batna) ; c’était un homme déterminé à en découdre une bonne fois pour toute avec les impurs, les apostats… C’est lui qui conduira le “Parti des martyrs” pour prendre de facto à son compte le siège carthaginois. Les donatistes sont déboutés lors d’un concile réuni à Arles en 314. Il sera fait appel devant la juridiction impériale mais Constantin donna finalement et solennellement raison à Cécilien, la justice ayant réussi à prouver l’inanité de l’accusation d’apostasie portée contre les catholiques non dissidents. Les donatistes étaient accusés de diffamation, mais aussi de contenir en leurs rangs de véritables traîtres à l’Église ; l’accusation inversée – ce qui ne risquait pas de calmer les choses -, le risque d’un schisme irréversible augmentait encore dans les années 317 à 319 : Constantin déclara les donatistes hors-la-loi, puis d’ordonner leur bannissement et la saisie de leurs biens, basiliques comprises. Les partisans de Donat en profitèrent pour mieux se plaindre à l’entour de la persécution soutenue par la “Grande Église” et menée contre eux ; ils ne faisaient que suivre, en cela, la tradition du martyre des premières communautés. On ne sera donc pas étonnés de voir qu’ils gagnèrent en popularité, effet inverse de ce qu’escomptaient obtenir les autorités.

En 321, alors que les troubles prennent une ampleur inquiétante pour la stabilité municipale en général, Constantin doit opter pour le rétablissement de la liberté religieuse pour tous, par un édit de tolérance. L’empereur, qui avait, malgré quelques hésitations, marqué son penchant pour les catholiques, renonça même, en 330, à faire expulser les donatistes d’une église qu’il avait pourtant fait bâtir pour les premiers, dans la ville de Constantine ; il leur en promit tout simplement une autre. Le donatisme progressait, jusqu’à gagner la plèbe qui, en ce IVe siècle plein d’injustices sociales, se plaignait de plus en plus de conditions de vie très insuffisantes. Un an avant la mort de Constantin Ier (†337), le concile général de l’Église donatiste réunit à Carthage 270 de ses évêques venus surtout de Numidie, là où les “hérétiques” étaient les mieux implantés et les plus actifs : la puissance du mouvement schismatique ne fera ainsi qu’augmenter jusqu’au siècle d’Augustin d’Hippone (ou de Thagaste par la naissance) . Mais on verra qu’à son époque, les Vandales apporteront en Afrique du Nord orientale une nouvelle hérésie (au sens grec du terme : choix) chrétienne, l’arianisme.

Vers 340, sous le règne de Constant, fils de Constantin, des bandes de miséreux, plus ou moins organisées, se mettent à parcourir les campagnes pour revendiquer leur droit à plus de dignité, en l’occurence de pouvoir travailler et nourrir leurs familles ; pour ce faire ils terrorisaient les propriétaires de grands domaines agricoles qu’ils n’hésitaient pas à tuer dans certains cas. Ces agitateurs, nommés circoncellions parce qu’ils rodaient autour des fermes et des greniers à blé pour, disait-on, les piller, n’étaient pas des brigands contrairement à ce qu’à pu en dire Augustin de Thagaste ; Serge Lancel écrit à leur sujet : «ce sont des employés intérimaires de l’agriculture ou des nundinae (marchés ruraux périodiques), chez qui l’instabilité sociale favorise les excès et les déviations de l’exaltation religieuse ». Les plus contestataires d’entre-eux, ceux qui formaient déjà un mouvement en totale dissidence avec le système économique, ne tardèrent pas à s’allier aux schismatiques qui l’acceptèrent dans un premier temps ; les donatistes comprendront bien vite qu’ils ne seront quand même rien moins que des alliés encombrants. Mahfoud Kaddache en a dit ceci : « l’action des circoncellions apparaît comme la revendication d’une plus grande justice sociale. Ils se recrutaient dans la plèbe rurale, plutôt que dans celle des villes. (…) On peut affirmer que les circoncellions constituaient, au IVe siècle, une sorte de prolétariat agricole de condition libre. (…) Ce fut une “véritable tentative de révolution sociale tendant à la libération des opprimés, esclaves ou mains-d’oeuvre de condition libre au chômage” ».

Deux meneurs aux noms berbères, Axido et Fasir, vont conduire une révolte paysanne mémorable, d’une extrême violence, dirigée contre les propriétaires terriens les plus riches ou jugés trop injustes envers leurs employés. Les créanciers seront contraints, sous peine de torture et de mise à mort, de détruire les reconnaissances de dettes, les maîtres à affranchir leurs esclaves. Débordés par ces révoltés sanguinaires qui se réclament d’eux, les donatistes en sont amenés à faire appel à la force publique – à celle du comte d’Afrique notamment – pour s’en débarrasser. Mais les donatistes n’ont jamais été bien claires quant à leur relation au mouvement circoncellion. La preuve en est que, vers le milieu du IVe siècle, ils feront des insurgés leur bras armé dans la rébellion schismatique. Pour plus de précision, on pourra lire “Une tentative de révolution sociale en Afrique”, de la Revue des Questions Historiques (format HTML, mais il existe aussi en PDF, sur Google). En 347, l’ampleur de la révolte est telle que Constant doit envoyer, en Afrique, des légats chargés de rétablir l’unité religieuse en imposant la fusion des deux Églises qui s’opposent depuis le début, rappelons-le, à cause d’une histoire de pureté et d’apostasie ; rien de théologique en tout cas. En vain. La querelle s’amplifie encore au point de déclencher une guerre religieuse responsable de massacres en série de part et d’autres. La véhémence des coups portés est partagée, bien que les catholiques ne sont pas majoritaires ; les bandes donatistes ravagent la région de Césarée / Cherchell et celle de Tipasa. La sévère répression qui va suivre se conclura par l’exil de Donat – qui meurt en 355 – et à la cessation du mouvement, au moins provisoirement.

Le nouvel empereur n’est pas chrétien, il s’agit de Julien l’Apostat. De 360 à 363, il rétablit les donatistes dans leurs droits, ce qui leur permet à nouveau de prospérer et de gagner le cœur de plus de la moitié de la population ; il n’y a plus guère d’évêques catholiques en Numidie, encore moins en Maurétanie. On pourrait croire qu’à partir de ce moment-là le donatisme avait toutes les chances de l’emporter en Afrique du Nord, mais c’est sans compter sur la verve d’Augustin, qui vient, en 391 d’être nommé dans l’évêché catholique d’Hippone (Annaba). Ce docteur et Père de l’Église va transférer le débat sur une voie beaucoup plus théologique ; le fait est totalement nouveau. Cela n’empêchera pas l’intransigeance et l’intolérance des donatistes qui sévirent un peu plus. En cette fin de siècle, la répression contre le mouvement donatiste ira de plus belle et Augustin, qui vient d’être fait évêque d’Hippone en 395, sera le premier à légitimer la persécution des derniers donatistes encore vaillants : confiscation de tous leurs biens à partir de 411, leurs propriétés étant alors transférées aux catholiques. Le sac de Rome par les Wisigoths a lieu en 410 et les Vandales sont aux portes d’Hippone en 429. Un an plus tard, Augustin rend l’âme dans sa ville assiégée par les barbares.

La révolte des fils de Nubel le Maure

Il y a eu des révoltes qui n’avaient qu’un caractère social ; d’autres peuvent faire penser à la manifestation d’un fort désir d’indépendance politique des tribus berbères à l’égard des autorités romaines. Mais cette résistance à l’emprise étrangère sera, comme ce fut le cas avec Jugurtha, sapée par les luttes internes de pouvoir, pas seulement inter-tribales, familiales surtout. Le schéma est à peu près le même pour la série de révoltes conduites dans la deuxième moitié du IVe siècle contre Rome et qu’on attribue aux fils du grand chef d’une confédération tribale, Nubel (ou Nuvel), issu de la tribu des Iubaleni, romanisé depuis son arrière-grand-père – il portait le titre de regulus (petit roi) – et mort vers 370. A cette date, il laisse des biens importants (un grand domaine au col des Beni Aïcha) ainsi qu’une grande postérité ; on connaît sept de ses enfants : l’aîné, Firmus, était chrétien ; le cadet, Sammac, possédait une immense propriété à Petra, dans la vallée de la Summam ; Mazuca habitait un fundus (domaine foncier) dans la région de l’oued Chélif ; Dius, dont on sait qu’il combattit au côté de Mascizel ; Gildon, resté païen ; Mascizel (ou Mascezel), converti au christianisme à la cour de l’empereur Honorius ; Cyria, certainement une fille. L’influence du père, de son vivant, s’étendait de la zone montagneuse des Bibans (Sud-Est de Bejaïa) jusqu’aux confins de l’Ouarsenis, en passant par le Haut-Chélif, de l’intérieur des terres jusqu’au littoral.

La révolte, qui va commencer en 371, est due à un différent entre Firmus et Sammac pour la succession du père qui venait de décéder. On peut penser logiquement que la seigneurie tribale était échue à l’aîné, Firmus, mais ce n’est pas ce que décida Romanus, le comte d’Afrique, commandant en chef des armées d’Afrique du moment, à qui incombait de régler les problèmes d’héritage au sein des familles berbères romanisées qui jouaient un grand rôle dans la stabilité politique des régions ; il opta pour Sammac et contraria tellement Firmus, en l’empêchant de plaider sa cause à Rome ,que celui-ci entra presque immédiatement en sécession. Après s’être allié à des bandes de circoncellions – ceux-ci provenaient d’une douzaine de tribus maures et numides, selon l’historien romain Ammien Marcellin – et aux représentants du clergé donatiste sur une bonne partie du pays, il va conduire une révolte comme il n’y en avait plus eu depuis Tacfarinas, un mouvement défiant l’autorité suprême, celle de l’empereur Valentinien. Les succès de Firmus sont fulgurants : de la Césaréenne aux Kabylies, des villes sont enlevées, mises à sac, à l’exemple de Cartenæ / Ténès, d’Icosium / Alger, de Cæsarea / Cherchell et de Rusicade / Skikda. Tipasa, assiégée par Firmus, échappa au massacre, comme certains disent, protégée quelle était sans doute par sainte-Salsa, une martyre des premières persécutions.

Valentinien n’en resta évidemment pas là ; en 373, il envoya en Afrique le généralissime Flavius Theodosius (Théodose l’Ancien, père du futur empereur Théodose dit le Grand) qui débarqua avec ses troupes à Igilgili (Jijel, à l’Est de Béjaïa), bien décidé de mater la rébellion aussi vite qu’il l’avait fait ailleurs, en Bretagne et en Rhénanie. La campagne dura en fait deux ans, avec d’âpres combats, l’autorité politique des instances romaines définitivement sapée en Maurétanie césaréenne, la famille Nubel complètement déchirée : Gildon s’est rallié aux Romains contre son frère Firmus, Sammac a été liquidé par ce dernier, dont la vigueur guerrière n’est pas émoussée, et Mazuca a peut-être été tué lors d’un combat. Combien de temps Firmus aurait-il pu tenir tête au colonisateur s’il n’avait été trahi et poussé au suicide par un de ses fidèles, Igmazen ? Nul ne le sait. Toujours est-il que les trahisons entre frères berbères ont toujours bien servi les ambitions de Rome sur la région. De la fratrie des Nubel, il ne reste plus que Gildon et Mascizel.

La paix va durer jusqu’en 395, quand Théodose Ier meurt en laissant un empire devenu impossible à gérer ; l’Illyricum est alors partagé entre les deux fils de Théodose, Honorius et Arcadius. Honorius, en Occident, reçoit le Diocèse de Pannonie, territoire allant des Alpes à l’actuelle Serbie. Arcadius, en Orient, reçoit les Diocèses de Dacie et de Macédoine, regroupant les actuelles Grèce et Macédoine. Stilicon (Flavius Stilicho, un général romain d’origine vandale) en occupe la régence. Entre temps, Gildon, qui avait été fait, et ce fut une première pour un Berbère, comte d’Afrique (387), devait naturellement faire allégeance à Honorius qui détenait la clé de tout l’Occident, mais, sans doute pour montrer un esprit d’indépendance politique, il fit comprendre qu’il serait l’allié officiel d’Arcadius, prince de Constantinople. Il faut dire que Gildon avait offert sa fille Salvina en mariage à Nebridius, le neveu même de l’impératrice d’Orient. Par contre, Mascizel, le frère qui lui restait, venait de se convertir au christianisme à Rome, à la cour d’Honorius. Le défi que lança Gildon contre Rome déclencha une nouvelle guerre. Pour marquer sa volonté de s’affranchir de l’autorité de l’envahisseur, il s’allia également aux donatistes, réduisit le nombre de bateaux chargés de blé en partance de Carthage pour l’Italie, avant de les stopper complètement en instaurant le blocus général. Stilicon dépêcha en Afrique 5000 légionnaires de toutes origines, placés sous le commandement de Mascizel. Battu lors de la bataille d’Ardalio, entre Théveste (Tébessa) et Ammædera (Haïdra), Gildon meurt, on ne sait avec certitude comment : exécution ou suicide, peu importe. De même, on ne sait ni comment ni pourquoi Mascizel, à son retour pourtant victorieux à Rome, mourut très bizarrement noyé. Il faut dire que son élimination par le pouvoir romain est fort probable puisque des puissants Nubel il ne restait plus aucun représentant susceptible de réclamer un trône en Afrique du Nord.

Enfin, le donatisme, lui aussi vaincu avec, symboliquement, la mort d’un de ses plus violents représentants, Optat de Timgad, est sur le chemin de sa décadence. Vers 420, Gaudentius, le dernier évêque donatiste, s’enferma dans la basilique de la ville et menaça de s’y laisser brûler vif. D’abord persécutés par les catholiques, les adeptes schismatiques, ainsi que les précédents, subiront la répression d’autres chrétiens dits hérétiques : les arianistes vandales qui viennent d’envahir une partie de l’Ancien monde.

Une hérésie en cache une autre : l’arianisme

L’évêque dissident Donat avait fait clairement comprendre que le pouvoir impérial n’avait pas à s’occuper des affaires religieuses ; il était donc pour la séparation des pouvoirs du profane, le politique, et du sacré, l’Eglise. Le schisme, d’ordre éthique et politique plus que théologique tout compte fait, a été consommé dès lors que les catholiques prirent la voie opposée ; ils choisirent le mélange des genres parce qu’il confère un plus grand pouvoir d’emprise et de contrôle sur le peuple. On comprend que les circoncellions d’Afrique du Nord, qui étaient de simples ruraux, aient pu facilement adopter la religion du parti donatiste : elle permettait de se sentir plus Maure que Romain finalement. En ce qui concerne l’opposition entre les catholiques orthodoxes et les adeptes d’Arius (les Vandales, les Alains et quelques Suèves égarés) qui viennent de surgir, elle relevait de l’exégèse et de la philosophie, une question d’interprétation des Écritures.

Arius était un prêtre qui professait vers 320 à Alexandrie une doctrine philosophique s’appuyant sur les Évangiles. Pour Arius dont la théorie se basait sur les travaux de Paul de Samosate et d’Origène, les personnes constituant la Trinité ne devaient pas être confondues : elles ne se valent pas. Dieu le Père est incréé, non engendré, mais Il a engendré le Fils qui peut être, tout au plus, considéré comme un dieu secondaire, très inférieur à la seule et unique divinité, Dieu, dont la présence du Christ ne fait que témoigner. Ce courant de pensée, déclaré hérétique depuis le concile de Nicée (325), est né en réaction contre des théories « monarchianisantes » qui, dès le IIe siècle, tendaient à absorber la personne du Fils dans celle du Père ; une thèse qui opposera un temps les chrétiens d’Orient au christianisme Occidental. A partir de 359, date de la prise de position officielle par l’empereur Constance, publiée à Sirmium, l’affaire sera réglée partiellement par adoption, aux conciles de Séleucie et de Rimini, du concept d’égalité entre le Père et le Fils selon les Ecritures, non en substance, il faut le préciser.

A l’avènement de Julien l’Apostat, en 362 précisément, la liberté religieuse étant restaurée, la doctrine d’Arius essaya bien de reprendre sa place originelle, en vain si ce n’est la conversion par l’évêque goth Ulfila des Wisigoths et des Vandales, installés près de la mer Noire. Au Ve siècle, les Wisigoths convertirent à leur tour les Suèves et, probablement, les Burgondes, pendant leur domination en Hispanie et en Gaule. Dans la partie Est de l’Afrique du Nord, la répression conduite par les Vandales victorieux fut terrible pour les victimes, catholiques et donatistes confondus.

Des morts et des dieux romano-africains

Repère de lecture :

Le caractère des Numides (de Numidie au sens large, j’y englobe la Maurétanie césaréenne – ancienne Masaesylie) se prêtait assez bien à la philosophie gréco-romaine classique, notamment à l’épicurisme et au stoïcisme, deux concepts qui souvent s’accordent, mais parfois s’affrontent. Le petit peuple en prendra peu à peu connaissance, ce dès la période pré-romaine située entre la gouvernance de Juba II et celle de son fils, Ptolémée de Maurétanie. Quant à l’élite, elle est imprégnée de culture hellénique depuis déjà fort longtemps. Des postures de vie seront prises par tout un chacun qui rendront plus acceptables les conditions sociales difficiles. La devise «Carpe diem (quam minimum credula postero)» réussira formidablement en Afrique du Nord : dès le début du Ier siècle, le divertissement commencera à faire partie du quotidien ordinaire ; toutes les bourses auront très vite accès aux thermes (intérêt sanitaire), aux plaisirs des jeux d’eau et de fontaines publiques (adduction cruciale), aux jeux du cirque (canaliser la violence et stratégie du détournement des esprits), au théâtre et aux amphithéâtres… (intérêt éducatif et culturel) ; tout cela,  qui ralentit et adoucit un peu le temps, étant pris en charge par de riches et puissants évergètes locaux. On fera aussi bonne chère aussi souvent que faire ce peut ; trouver à manger ne devait poser aucun problème tant l’agriculture est florissante. Cependant,  on pense beaucoup à la mort qui se rapproche sans cesse. On commencera de son vivant et le plus tôt possible à préparer sa dernière demeure : une sépulture dont le type, la taille, l’esthétique et l’aménagement varieront en fonction de l’époque, mais surtout suivant la fortune des familles.

 

Un rapport à la mort serein et joyeux

Dans l’Antiquité – et l’on peut remonter aux premières grandes civilisations – , chacun se souciait – plus qu’il ne redoutait le moment du trépas – de bien organiser ses funérailles ; on s’y prenait sitôt l’âge adulte atteint. Tout devait être réglé dans le moindre détail avant qu’ait sonné l’heure du passage de ce monde à celui de l’au-delà. La sépulture devait être prête à accueillir le défunt le moment venu, mais aussi ses futurs visiteurs ; pour un païen, les membres de la famille et les amis observaient, près de lui, un rituel à sa mémoire : libations (onction de la sépulture avec une huile sanctifiée et, éventuellement, consommation de vin) sur les tombes, offrandes de nourriture, suivies d’un repas-communion en l’honneur des mânes du défunt (esprit du mort) ; les chrétiens, quant à eux, mais beaucoup plus tardivement (époque d’Augustin), finirent par prier simplement pour le salut des âmes. Au sein du peuple ordinaire, le rituel païen a, avant de se perdre complètement, perduré encore, longtemps après l’avènement des deux monothéismes (christianisme et islam).

Sur les tombes, on peut lire des épitaphes de plus ou moins mauvais goût ; quelques-unes, empruntant au grec ou au latin, décrivent en quelques mots le bref passage d’un inconnu sur cette terre : «Je n’étais pas, je suis né, je ne suis plus, ça m’est égal», comme pour dire que la mort n’est rien, qu’il est insensé de la craindre, ou qu’il n’y a tout simplement rien après la vie. D’autres appellent le passant à s’arrêter un moment : «Passant, qui que tu sois, suspends ton pas et lis», une façon de croire au pouvoir de se prolonger dans le temps de l’existence au moyen d’un autre individu, vivant, lui. Les épitaphes chrétiennes parlent de paix en Dieu et en Christ (photo ci-dessous, «En Christ Dieu, que la concorde préside à notre repas)». Chacun trouvait intérêt à s’approprier le meilleur emplacement, ceux des plus remarquables là où le quidam passait. De toute évidence, cela était organisé en marché à prendre, les places se monnayaient chèrement. Les plus riches gisaient dans de belles sépultures, en bordure de route et le plus près possible de l’enceinte de la cité.

 

Les nécropoles romano-africaines

Jusqu’à Juba II, les tombes pré-romaines étaient constituées de fosses assez profondes, recouvertes d’une lourde dalle. Dès le début de l’ère romano-africaine et jusqu’au milieu du IIIème siècle, on s’est mis à pratiquer l’incinération des défunts adultes, les enfants étaient déposés tels quels dans une jarre. Lorsqu’on mettait le mort sur le bûcher d’incinération, il devait avoir la tête tournée vers le Levant : dans l’Antiquité, le lever du soleil représentait la vie, la mort résidait au Ponant ; c’est pourquoi de nombreuses nécropoles se trouvaient à proximité des villes, côté occidental. Les cendres crématoires étaient ensuite déposées dans une urne qui pouvait aller du simple pot conservé à la maison, quand on manquait le sou, à une maçonnerie moins modeste, en forme de demi-cylindre (cupula) et couchée à même le sol dans la nécropole, toujours extra-muros. De nombreux caveaux sous-terrains en colombaires (columbariumcolumbaria, niches destinées à abriter les urnes) virent le jour au Ier siècle. Un siècle plus tard, les nécropoles vont devenir des cimetières à ciel ouvert, d’abord réservés aux plus aisés et aux confréries, ensuite mis à la disposition des plus modestes, mais aux endroits que les riches n’achèteraient jamais, car moins ostensibles. Il fallait se regrouper à plusieurs pour pouvoir payer l’emplacement, et l’on reposait alors dans de grands caveaux collectifs en colombaires et construits en plein air. Les plus aisés se faisaient bâtir de tous petits mausolées typiquement berbères (voir plus bas, mais en plus modeste).  On abandonnera peu à peu la crémation pour revenir progressivement, vers la fin du IIIème siècle, à l’inhumation.

A partir du IVème siècle donc, l’enterrement fait à nouveau l’unanimité. Les caveaux, dans lesquels sont placés les sarcophages – parfois en marbre -, se couvrent d’une voûte en berceau. Leurs parois sont le plus souvent décorées de fresques qui représentent le paradis dont on espère qu’il recevra l’âme du défunt. Un peu plus tardivement au cours du IVème siècle, les sépultures vont être aménagées en vastes enclos  (refrigerium) pouvant accueillir plusieurs visiteurs. Les familles y trouvaient un lieu propice au délassement ; une fontaine n’était jamais bien loin – les riches avaient la leur propre – qui servait au rafraîchissement mais aussi à l’entretien des lieux. Ces refrigaria permettaient de banqueter en l’honneur et à la mémoire des morts, amis ou parents. Pour cela, les vivants disposaient d’une table plus ou moins richement décorée et de trois banquettes pour manger à la romaine : en triclinium et couché sur le côté gauche.

Les riches propriétaires domaniaux, eux, se faisaient construire, à la campagne, des mausolées familiaux ou individuels remarquables, à la manière des anciens seigneurs numides : un large socle de plan carré  portait une tour polyédrique dont on suppose qu’elle était surmontée d’un pyramidion (Sétif, Madaure, Ksar el Ahmar) ; ou bien, un ensemble de colonnes formait soit un cercle, soit un hexagone, surmonté d’un cône à gradins.

L’amoureux d’archéologie n’oubliera pas de visiter la Tour de la chrétienne (photo ci-dessus) – ce qu’il en reste – à Rusipisir (Taksebt, près de Tigzirt), la ruine de Henchir Oum Kif près de Kenchala, ou encore le mausolée cylindrique – diamètre supérieur à 10 m – de la famille des Lollii près de Tiddis (photo ci-dessous). Quelques vestiges ont également été mis à jour à Lambèse (Tazoult), à Morsott et à Akbou. Tous, ou presque, disposent d’une loge funéraire assez vaste pour recevoir plusieurs sarcophages. Malheureusement, leur pillage ne laisse plus assez de traces qui permettraient de les dater avec précision.

 

Des dieux anthropomorphiques au Dieu unique sans forme

Il faut remonter à la protohistoire pour comprendre l’évolution cultuelle des Berbères. Les ancêtres des Algériens craignez, plus qu’ils ne priaient, des divinités élémentaires comme le génie de l’eau, ceux de la pluie, du tonnerre, de la fécondité, de la prospérité… Très vite, il semblerait qu’ils aient petit à petit simplifié leur  gigantesque panthéon – certaines inscriptions de la période romane portent encore des noms de divinités comme Bacax, Ifru ou Ieru, Masiden, Thililva, Suggan, Iesdan, Masiddica – et se soient mis à ne louer pratiquement – au moins dans les cités – que deux divinités, plus puissantes que les précédentes : ils sacrifiaient au dieu solaire et à la Lune. Avec l’installation des comptoirs phénico-puniques, des échanges (culturels, artistiques et religieux) ont eu lieu durant le premier millénaire avant notre ère. Dès l’origine, «ces comptoirs se trouvaient face aux habitants berbères qui étaient séduits par la civilisation phénicienne en tant que nouvelle culture qui s’ouvrait devant eux.» (Mohamed Kheir Orfali). Des sanctuaires dédiés au dieu Ba’al Hammon (fertilité) et à sa parèdre, la déesse Tanit (fécondité) ont alors été érigés dans de nombreuses villes numides (Cirta, Guelma, Aïn Nechma, Tiddis, Khemissa et Hippone), fort peu dans les campagnes où l’on continuait à observer les rites anciens de la protohistoire. Ba’al Hammon sera désormais un dieu africain en se mettant à porter des cornes de bélier. Quant à Tanit dont le nom est à consonance libyque, il faut, selon certains historiens des religions, la placer en calque avec la déesse phénicienne Ashtart. Leur représentation, outre les symboles connus comme le disque solaire, la lune, le caducée ou une main bénissant, est humaine, donc en accord avec les grands principes religieux (iconographique) de l’ensemble du monde antique.

Notons bien le changement de conception entre un avant et un après la rencontre phénico-lybique : d’abord, les Carthaginois deviennent puniques parce qu’épousant une partie de la culture berbère ; deuxièmement, les dieux libyques, autrefois si nombreux et totalement impuissants, disparaissent dans les villes à l’avantage de deux uniques – ou presque – divinités : cette réduction confère, par accumulation de rôles, plus de pouvoir aux survivants de cet anéantissement mais, au moins, on sait davantage à qui s’adresser en cas de besoin. Les Africains ne refuseront pas, par ailleurs, quelques figures du panthéon grec. L’influence romaine apportera quelques modifications des rituels carthaginois et, de fait, de ceux des Numides sédentarisés. On se met alors à confondre le dieu bélier, Ba’al, avec le Saturne (gréco-)romain, ce qui aboutit au culte berbère qui ne sacrifie plus qu’au nom du Saturne africain. Nous passons donc d’un panthéisme bien émoussé à une représentation presque monothéiste de la toute puissance extra-terrestre. On peut assimiler cette forme de croyance à de l’hénothéisme (plusieurs dieux et déesses peuvent coexister, mais un seul prédomine sur les autres), concept qui permettra sans doute une introduction facilitée des futurs monothéismes qui s’annoncent : dès le IIème siècle, les nouveaux chrétiens pratiquent un prosélytisme acharné qui met en danger le pouvoir politique africain romanisé : leur dieu est unique (négation des convictions de l’autre – début d’intolérance) et sa puissance dépasse tout entendement (l’empereur n’a aucun pouvoir – rivalité). Cette terrible concurrence aura pour réponse l’invention, par les autorités, du culte de l’Empereur-Dieu (Pontifex Maximus de son vivant, l’empereur devait être adoré comme dieu vivant après sa mort), sans succès, car on confondait la dévotion à une divinité locale avec le culte rendu à l’empereur, cela a été le cas pour Alexandre Sévère par exemple.

Ce syncrétisme pluriel africain débouche presque toujours sur l’adoration du dieu le plus en vogue. Tantôt on loue encore le dieu Ba’al, mais sous sa figure saturnienne, tantôt c’est un dieu du panthéon romain qui prend la main, quand ce n’est pas l’influence égyptienne ou grecque qui prévaut. Pour chacune des idoles étrangères adoptées, une divinité mauro-numide sous-jacente veille. Du coup, il ne faut pas s’étonner si les Berbères de la Rome-Afrique ont toujours préféré prier leur dea Africa (déesse Afrique) et autres dii mauri (dieux maures) ; ce qui, tout en pensant Fudinam, Macurtam ou Varsissima, ne les empêchait pas d’invoquer Jupiter, de solliciter Mercure ou de commémorer Bacchus. Il y avait vraiment de quoi faire son marché parmi cette multiplicité divine !

 

ANNEXES

L’Algérie des origines – Gilbert Meynier (Extraits)

 

Culte Dionysiaque et religiosité populaire


L’Afrique du Nord, où seul le culte du Saturne africain fut plus important, fut la partie de l’empire romain où le très populaire culte dionysiaque connut le plus d’éclat. Dionysos/Bacchus/Pater Liber put être au départ assimilé aux dieux puniques Ba’al Hammon et surtout Chadrapha, la déesse phénicienne guérisseuse et dompteuse de monstres. Dionysos est le dieu du vin, de l’ivresse et de la libation, le dieu civilisateur des arbres fruitiers ; il est devenu aussi dieu de la mort, de la lumière et des ténèbres. Il est figuré généralement en beau jeune homme, couronné de pampre et de raisin, le vin s’écoulant du pressoir étant le symbole de son sang. Ultérieurement, avec le christianisme, le sang de Dionysos pourra se transmuer en sang du Christ.

Les fêtes initiatiques dionysiaques donnaient lieu à une joie extravagante et à des danses mouvementées, reliées à l’exaltation mystique des mystères dionysiaques.

De telles réjouissances orgiastiques, aidant à supporter l’espace d’un instant les rigueurs d’origine sociale et les blocages d’estampille religieuse, ont eu la vie dure en Algérie, dans certaines régions du bled, en dehors du christianisme, puis de l’islam, ou plutôt en deçà.


Le polythéisme africain ou un divin pluriel


En pays numide, les cultes (aux petits dieux) étaient rendus dans des lieux déterminés, souvent en montagne, notamment des grottes. Était vénéré le dieu Baxas, peut-être bien un dieu protecteur des troupeaux . Il y a peu encore, on venait sacrifier (dans la grotte des martyrs – Ghar Ez-Zema) des coqs noirs et des boucs . Y était honoré un dieu, (ses) initiales : GDA. Près du Khroub, on a gardé la trace d’une divinité dénommée Ifru ou Ieru. À Ksar El-Boum, étaient conjointement honorées cinq divinités libyco-berbères : Iesdan, Masaden, Masiddica, Suggan et Thiliva. (Très souvent), le panthéon autochtone était assimilé au panthéon gréco-romain.


Des dieux «nationaux» ?


Il s’agit d’abord de la dea Africa, la déesse Afrique, à laquelle fut parfois assimilée l’ancienne déesse punique Tanit, laquelle perdit sa popularité à l’époque romaine. Elle fut bien une divinité spécifique de l’Afrique du Nord. On lui rendait un culte public. Mais la déesse Afrique était aussi une divinité domestique, sans doute abritée dans une niche dans les maisons, et invoquée à tout propos avant d’entreprendre quelque chose. Protectrice, elle était aussi la mère nourricière (alma mater), ainsi que l’indiquent sa corne d’abondance et ses beaux seins. Elle personnifie l’Afrique.

Autres dieux «nationaux» : les Dii mauri (les dieux maures), honorés surtout par les autorités romaines provinciales pour se les concilier, fréquents en Numidie et en Maurétanie césaréenne, étaient absents de Maurétanie tingitane (actuel Maroc) et plus rares en Africa (actuelle Tunisie). Cet ensemble de dieux indifférenciés semble avoir été spécifiquement «algérien», pour autant qu’une telle préfiguration nationaliste ne soit pas anachronique. Il ne semble pas même que ces divinités aient jamais été assimilées à ou recouvertes par des divinités du panthéon méditerranéen gréco-romain. À l’époque romaine, les Dii mauri eurent un succès mitigé.


Saturne africain : vers le monothéisme ?


Omniprésent en Numidie et Maurétanie, Saturne africain est la dénomination que finit par prendre à l’époque romaine le grand dieu des Carthaginois Ba’al Hammon. Non sans glissements et modifications. À l’origine, le dieu ne se mêle pas aux hommes ; il agit notamment par l’intermédiaire de sa parèdre Tanit. Puis il figure, certes à une place éminente, au panthéon gréco-romain, par le biais de l’assimilation à Chronos, ainsi qu’on le voit sur les stèles d’El-Hofra à Constantine.

Si Saturne comptait peu d’adeptes parmi les grands notables des cités et les magistrats de l’Empire, il pouvait en avoir parmi les propriétaires fonciers et dans la classe populaire. C’était en particulier le dieu des petites gens, ceux-là mêmes chez qui, à l’origine, le christianisme recrutait. Le culte de Saturne fut à la fois un précurseur et un concurrent [du christianisme ]. Par l’orientation des croyances et, plus largement, par son contenu religieux, on a pu dire que la religion saturnienne avait peut-être préparé l’avènement du christianisme et, plus lointainement, l’arrivée de l’islam, religion venue directement d’Orient et destinée à un triomphe durable.

Vie ordinaire d’un citadin romano-africain

Repère de lecture : Personne ne pourra nier l’influence des mœurs romaines sur la civilisation numido-maurétanienne, du 1er siècle av. J.-C. jusqu’à la venue subite des Vandales et des Alains au Vème siècle. Pour beaucoup d’Algériens, cette empreinte est mal vécue, encore de nos jours, sous prétexte d’une domination – je me permets un léger pléonasme – autoritaire, voire tyrannique, imposée à leurs ancêtres d’autrefois. Ce ne fut pourtant pas totalement le cas, les influences des uns sur les autres tournaient, en fait, comme un maelström depuis des lustres au sein du vieux monde, avec ou sans guerres : influences protohistoriques sud-orientales, égyptiennes, phénico-hébraïques (qui offrent aux grecs l’alphabet dont on se sert toujours, même s’il a subi de profondes modifications), helléniques et carthaginoises, romaines enfin (et j’en passe), jusque-là. Bref, nous devrions plutôt parler d’une culture symbiotique méditerranéenne, bien vivante et jamais figée une bonne fois pour toute, à laquelle il faut adjoindre évidemment un souffle non négligeable nord-africain, mais pas que.

A l’arrivée des Romains, vont effectivement s’imposer de nouvelles normes pénales et juridiques, une architecture et des urbanitas propres à leur monde ; la vie quotidienne des Africains en sera changée, tout au moins dans les villes et les petites bourgades de Numidie dans un premier temps, en Maurétanie ensuite, avec, cependant, plus de difficultés à y faire admettre la nouvelle donne méditerranéenne (voir articles précédents). Le pays va s’enrichir, de manière exponentielle ; une élite peu nombreuse en sortira qui possèdera l’ensemble du patrimoine dont elle devra entièrement supporter la charge (évergétisme qui n’est pas typique aux Romains). La multitude est pauvre mais elle possède, en dehors des périodes de travail, d’un temps à consacrer aux loisirs et à l’appréciation des bonnes choses qui restent à sa portée. Le Romano-africain, qu’il soit riche ou pauvre, sera tantôt un épicurien stoïque, sinon un stoïcien hédoniste. Il ne perdra jamais la mesure des plaisirs terrestres. Son goût pour les arts et la littérature en particulier est un fait remarquable, le romano-africain dépassant presque le maître impérial à bien des égards dans ces domaines. Dans les villes et les colonies, la maison des Romano-africains, bien que bâtie sur un mode gréco-romain, ne possède pas d’atrium ou très rarement. Pas de cuisines à proprement parler non plus. Une autre spécificité de l’Afrique romanisée se trouve dans les différents styles élaborés par les artistes mosaïstes des deux régions : Césaréenne et Numidie.  Mais l’élément le plus marquant, sans aucun doute, est la quantité de grands hommes qu’aura su produire cette nouvelle société, romanisée dans un premier temps, «christianisante» par chevauchement ensuite.

 

L’habitat urbain romano-africain

L’espace privé des Romano-Africains est toujours bien séparé de l’environnement urbain et public, ne serait-ce que grâce à l’usage de simples tentures. On pense que les maisons citadines des villes romanisées étaient nombreuses et de petite taille au début de l’ère romano-africaine ; par rachats successifs, leur nombre a diminué cependant que la taille du bâti s’accroissait pour certains. A la fin de la période romaine d’Afrique, l’ordre architectural aura beaucoup perdu lorsque les maisons auront franchement empiété sur les rues de la ville, empêchant très souvent leur accès, notamment sur la périphérie des bourgs. La trace d’un escalier retrouvé parmi les ruines semble indiquer l’existence passée de maisons à plusieurs étages mais il est difficile de statuer sur ce point tant le paysage urbain algéro-tunisien est ruiné. Ainsi peut-on rencontrer, au sol, les empreintes de très grandes et surprenantes habitations. L’architecture générale de ces lieux de vie a conservé des Puniques la disposition des salles et la cour à péristyle, fontaines et bassins ; elle a emprunté à Rome divers éléments : l’oecus (salle de réception à colonnes pouvant se substituer ou s’ajouter à l’atrium classique, ce dernier étant plus rare au Maghreb) ; le triclinium (petite salle à manger disposant de trois lits et d’une table, souvent munie de baies vitrées) ; les thermes dont la présence (ou la taille) varie en fonction de la richesse du propriétaire ; enfin, les décors en mosaïque (non systématiques mais fort fréquents, surtout dans la période tardive) que les artistes locaux personnaliseront en ajoutant une touche des plus originales, signe marquant de l’âme berbère que l’on retrouve aussi dans le domaine littéraire, entre autres. L’art statuaire ne bénéficiera pas autant de ce particularisme nord-africain, le style restant gréco-romain jusqu’au bout, de nombreuses statues semblant de facture étrangère, donc importées.

Telles ruines, l’architecture et tout son corollaire, nous enseignent que l’art de vivre développé dans l’Afrique romaine (du IIème au Vème siècle), malgré un grand particularisme régional, reflète avant tout le grand courant qui traversa l’Antiquité, de l’Orient à l’Occident et du Midi  au Septentrion. Cependant et d’une part, les demeures les plus modestes, c’est à dire construites avec moins de moyens, donc avec des matériaux de moins bonne qualité, ne laissent quasiment aucune traces pouvant indiquer les mœurs des plus humbles ; d’autre part, on ne peut suivre l’évolution du bâti domestique dans le temps, les nouvelles maisons couvrant entièrement les ruines des précédentes, leurs matériaux ayant été le plus souvent repris. De ces vagues ruines, il ne nous reste donc plus que les villæ urbanæ ou maisons de maîtres de l’époque tardive, de plus ou moins grande taille : de 400 m² (Timgad) à 7000 m² («maison de Bacchus» à Djemila, photo ci-dessous).

Entre ces deux grandeurs, on peut citer (à Cuicul/Djemila) :

◊ la «maison de Castorius», avec ses 1500 m² – voir le premier plan en haut ;

◊ la «maison d’Europe» avec ses 1250 m² ;

◊ la «maison de l’Âne» (ou de l’Asinus), 900 m² ;

A Timgad, on constatera bien moins de faste, mais le style mosaïque que les artistes locaux auront su développer en fait une ville très typique. On citera pour le visiteur la «maison de Corfidius Crementius», la «maison aux jardinières» (photo ci-dessous), la «maison de la piscine», la «maison de Plotius Sertius» (2600 m²)…

A Cherchell, on n’omettra pas de visiter la «maison de la propriété de Kaïd Youssef» (2300 m²), pas plus qu’à Tipasa il ne faudrait manquer la «villa aux fresques» (photo ci-dessous).

Art en général, mosaïques en particulier

Les mosaïques de tesselles, qu’elles soient murales ou de pavement, ont possiblement été inventées en Sicile vers le IIIème siècle av. J. -C.. Ce sont les Romains qui, après avoir adopté et personnalisé cet art, vont l’exporter à partir de la fin du 1er siècle dans toute la Méditerranée. En Afrique du Nord où la mosaïque existait déjà (un « noir et blanc » à Cirta/Constantine) depuis le 1er siècle avant notre ère, les scènes qu’elles représentent très souvent – certaines ne disposent que de motifs géométriques – nous renseignent mieux que les ruines elles-mêmes sur les aspirations, les manières et les modes de vie en cette fin d’Antiquité. Car, comme le dit Serge Lancel : “C’est en pénétrant dans ces maisons que l’on se fera une idée de l’art de vivre de ces bourgeoisies romano-africaines, et plus encore de leur art de paraître.” En matière d’arts quels qu’ils soient, les Nord-Africains ont toujours su préserver la sensibilité de l’âme berbère.

Les lampes à huiles, qui symbolisaient “l’aspiration à la félicité de l’au-delà” (Gilbert Meynier),  et la céramique plus globalement, sont produites à Tiddis encore de nos jours. Rome n’a donc pas du tout effacé le substrat autochtone millénaire, ; certes, il y eut des emprunts considérables faits aux “dominateurs” dans le domaine culturel mais, toujours intégrés et assimilés de telle façon qu’en conservant son propre particularisme la création artistique locale restait originale.

Les statues posent le problème de leur origine. Sans doute d’abord importées après qu’elles eussent été fabriquées en Grèce ou ailleurs, elles furent ensuite, tout en se romanisant, plutôt élaborées sur place, avec très souvent des matériaux d’exportation. Il faut se souvenir de l’amour que portait déjà Juba II, à la charnière des deux millénaires, à l’art statuaire grec et à la sculpture plus généralement. Les grands inspirateurs grecs du Vème siècle av. J. -C. était alors Phidias, Polyclète et Alcamène ; puis vinrent les traits de plus en plus latins mais encore caractéristiques du lieu de création. On observe toutefois une absence flagrante de réalisme en ce qui concerne les sculptures à caractère funéraire (stèles, statues, bas-reliefs…) où seul y joue le côté symbolique de l’art.

Si les mosaïques d’Afrique du Nord sont plus nombreuses que partout ailleurs dans l’Empire romain, elles n’en demeuraient pas moins l’apanage des plus riches. Les bourgeois les plus humbles devaient énormément se priver pour pouvoir exhiber une œuvre qui restait somme toute élémentaire. Avant que cet art onéreux ne devienne totalement le dada des riches, les artistes et créateurs romano-africains devaient se déplacer de lieu en lieu ; ce n’est que plus tard qu’ont dû apparaître les premiers ateliers fixes.  Pris complètement en charge soit par le conseil municipal de la ville, soit par d’aisés évergètes, ces ateliers vont développer des styles très différents les uns des autres : art floral de Timgad, scènes agricoles de Cherchell, scènes de chasse rejouées (venatio) de Djemila, mythologie gréco-romaine un peu partout, culture classique (Vénus marine, nymphes, néréides, monstres marins…), philosophie de l’existence à Tipasa (maximes, dictons, proverbes…)  :

 

Thamugadi / Timgad : un style fleuri et exubérant

 

Lambæsis / Lambèse : un goût prononcé pour la culture classique

 

Cæsarea / Cherchell : entre Nature et Culture

 

Sitifis / Sétif : une préférence pour Dionysos

 

Cuicul / Djemila : venatio divertissante

 

Tipasa : sagesse, stoïcisme et épicurisme

 

Cirta / Constantine : des couleurs délicates

Jusqu’à l’arrivée des Vandales, les thèmes les plus usités resteront, malgré l’installation précoce et durable du christianisme, d’inspiration mythologique païenne. Le Pater liber, Bacchus (Dionysos), sera sans doute, parmi les dévots qu’ils soient pauvres ou riches, le plus loué de tous les dieux, Vénus l’emportant sur l’ensemble des déesses. Christianisme et romanisation, contrairement à Mahfoud Kaddache qui lie la nouvelle religion à l’occupation romaine, se manifestent de façon antinomique et parallèle, par une complémentarité des opposés, pratiquement indépendamment. Le mouvement chrétien d’Afrique du Nord est, par ailleurs, un des plus prolixes de l’Empire. Les Romains ont d’ailleurs essayé de contrer les chrétiens en tentant d’imposer en Afrique du Nord le culte « monothéiste » voué à l’Empereur-Dieu, vainement ; par ailleurs, les chrétiens, bien que très prosélytes, ne se sont pas de suite fait iconoclastes, l’intolérance ne s’est développée qu’une fois leur religion reconnue et adoptée par Constantin, donc pas avant le VIème siècle.

 

Grands hommes romano-africains

Mis à part les résistances qui se sont longuement opposées à l’emprise romaine en Maurétanie et qui pourraient nous laisser croire à une franche sectorisation géographique, il ne faut pas dissocier, en termes d’aspiration à la modernité romaine, la région libyenne de Cyrénaïque, l’actuelle Tunisie et l’Est algérien. Une certaine unité culturelle et religieuse existait qui m’oblige à faire une sorte d’inventaire des grands hommes produits par cette terre africaine, sans faire de distinction quant à leurs origines régionales ou ethniques. Alors que les activités de divertissement concernaient la chasse (qu’on rejouait dans les théâtres sous forme de venatio), le temps passé aux thermes ou les divers spectacles proposés (comédies, tragédies, courses de chars, jeux du cirque…), tout Romano-Africain montrait une affection certaine à tout ce qui touchait de près ou de loin à la littérature : du riche au pauvre, on est poète, au sens étymologique du terme (poíêsis ou « action de faire, création »). Outre que l’amour des belles lettres, décelable en tout un chacun, a pu conduire au développement d’une forme de littérature riche et originale, on assista également à l’apparition de grands orateurs, rhéteurs, avocats, théologiens et philosophes.

Plus de 50000 inscriptions ont été mises à jour en Afrique du Nord qui montrent une prégnance plus forte de la Culture que partout ailleurs dans l’Empire romain. L’Africain, aux nuances près quand il s’agit d’élite ou d’humbles sujets (la plupart de ces derniers ne parle que le berbéro-punique), est féru de langue latine, relativement érudit, attentif aux règles de grammaire ; instruit correctement, il lit les papyrus et peut produire lui-même ses propres manuscrits. Être lettré à cette époque en Afrique du Nord conférait un grand prestige, l’école était alors l’ascenseur social de tout citadin. Les villes disposaient de bibliothèques plus ou moins fournies, financées entièrement par de riches notables (Rogatianus a versé 400000 serterces pour celle de Timgad au début du IIIème siècle et ce n’est qu’une ville moyenne). Mais cet attirance pour le monde des lettres touchait sans doute aussi les classes sociales défavorisées, si tant est qu’elles aient eu accès à l’école latine.

L’historien Pierre Monceaux définit à sa manière la particularité du genre littéraire mis au point par les Nord-Africains sous l’influence romaine : «D’abord la richesse d’imagination, une sensibilité très vive mais un peu maladive, l’intelligence sur-aigüe des grands spectacles de la Nature. Puis un tour d’esprit mystique et souvent avec cela, par un contraste surprenant mais facile à observer déjà dans l’ancienne Carthage, beaucoup de sens pratique, la préoccupatiion de l’utile, l’idée fixe d’enseigner quelque chose, de persuader, de convertir». Le style sera très imagé, la volonté très marquée d’utiliser toute la richesse du vocabulaire latin jusqu’à l’emploi abusif de mots rares ou plongés dans l’oubli, l’archaïsme pseudo-savant étant courant et l’expression littérale souvent compliquée ; le calembour, fort apprécié, fera rire nombre d’Italiens. Pierre Monceaux poursuit : «Enfin, dans le style beaucoup d’éclat, de relief, d’images, mais aussi beaucoup d’exagération, la manie de l’hyperbole et beaucoup de mauvais goût». Mais cela a constitué la période baroque africaine (tumor africanus selon Juvénal), fort goûtée dans l’Empire tout entier durant le principat des Sévères ; on dit que Molière s’en est lui-même inspiré.

Du coup et bien qu’il ait eu un partage inégale de la culture, le petit peuple, qui témoignait d’une admiration plutôt naïve pour les grands auteurs et le répertoire des textes classiques, avait réellement accès à l’instruction, les inscriptions portant des citations connues, voire des compositions plus personnelles, sont là pour l’attester. L’on sait que Virgile fut le poète le plus prisé, que Cicéron avait également la grande faveur du public, que les poèmes étaient appris par-cœur et récités dans n’importe quelles circonstances, que les joutes verbales étaient un passe-temps privilégié ; on rencontre énormément de bouts rimés, d’épitaphes belles parfois, de goût douteux le plus souvent. Ces parodies bien involontaires appartenaient à une culture de masse classique qui ne semblait pas déranger les auteurs contemporains ; au contraire puisque Apulée dit en s’adressant au peuple romano-africain : «Je ne vois parmi vous dans la cité entière que des hommes cultivés et où tous sont versés dans toutes les sciences : enfants pour s’en instruire, jeunes gens pour s’en parer, vieillards pour les enseigner». Il en sortit que de nombreuses écoles donnèrent d’excellents grammairiens, les étudiants de 17-18 ans pouvant suivre leur cursus dans les grandes cités et Carthage étant un centre « universitaire » de grande réputation. Serge Lancel souligne un fait indéniable : «Les Africains ont su mieux que d’autres exprimer les goûts et les sensibilités nouvelles, au point qu’ils ont incarné à eux seuls une longue saison des lettres latines». Par suite et par commodité, je ne distinguerai pas l’intelligensia païenne des grands maîtres chrétiens :

 

 

Quelques Romano-Africains lettrés célèbres

 

Marcus Manilius est né en Afrique du Nord au Ier siècle av. J. -C.. Il est le poète auteur des très célèbres Astronomiques, une sorte de traité d’astrologie versifié.

 

Térence (Publius Terentius Afer) : Né à Carthage vers 190 av. J. -C., l’enfant est d’abord vendu comme esclave. Ayant reçu une excellente éducation, il sera affranchi et fréquentera la haute société romaine. Il reçoit pour nom celui de son maître adoptif, le sénateur romain Terentius Lucanus, et devient célèbre, malgré quelques difficultés – à Rome on lui préfèrera Plaute – pour non conformisme à la tradition théâtrale, en produisant six pièces littéraires : L’Adrienne, L’Eunuque (adaptée par Jean de La Fontaine en 1655), l’Hécyre (sans succès),  L’Héautontimorouménos (le Bourreau de soi-même), le Phormion (18 siècles plus tard, Molière s’en inspira pour écrire les Fourberies de Scapin), les Adelphes (Molière en usera pour produire l’École des maris). Terence meurt peut-être vers 159 avant notre ère, moment où l’on perd sa trace.

 

Lucius Florus (Publius Annius Florus) : Sa vie est mal connue. Contemporain de Suétone,  il serait né vers 70 et mort vers 140. Rhéteur et historien d’importance, il a produit un Abrégé d’Histoire romaine qui couvre la période allant de Romulus à Octave-Auguste. l’empereur Hadrien l’estimait énormément.

 

Suétone (Caius Suetonius Tranquillus) : On sait peu de chose sur cet érudit polygraphe. Il serait né à Hippone vers l’an 70, mort – très vaguement – entre 122 et 130 (possiblement plus tard) et aurait servi comme archiviste impérial. Il est l’auteur des la Vie des douze Césars.

 

Fronton de Cirta (Marcus Cornelius Fronto) : Né vers 100 à Cirta, il a suivi des études en Numidie puis à Carthage. Il fut sénateur très jeune, bon orateur, consul et maître de deux empereurs (Antonin le Pieux et Marc-Aurèle). Compté parmi les meilleurs écrivains de son temps, il écrit un jour à l’impératrice : «Je suis un barbare… Je suis un Libyien et de la religion des Libyiens nomades». Paul Monceaux dit de lui : «Une autre fois, il invoquait solennellement ses dieux indigènes, Hammon et les divinités libyques ; et nous savons par Minucius Felix que son discours contre les chrétiens avaient un grand retentissement au pied de l’Atlas. Dans son caractère, il avaient bien les traits africains : sa manie d’exagération ; l’expansion un peu théâtrale de son affection pour Marc-Aurèle, qu’il déclarait « embrasser même en rêve” ; son habitude de faire sonner haut sa protection, la jactance de ses professions de foi ; sa faconde intarissable quand il parlait de lui, sa rude franchise qui n’épargnait pas même les empereurs. Cette empreinte africaine se retrouve aussi dans la langue : un mélange d’archaïsme, d’hellénisme, de mots populaires, c’était le latin qu’on parlait depuis longtemps en Numidie comme à Carthage». Fronton meurt vers l’an 170.

 

Salvius Julianus (Lucius Octavius Cornelius Publius Salvius Julianus Aemilianus dit Julien) : Né vers 100 en Afrique du Nord ; mort vers 180 victime des purges de Commode. Julien a été tour à tour questeur, préteur, consul, gouverneur de Germanie inférieure puis proconsul d’Afrique.

 

Apulée (Apulée de Madaure) : Né à Madaure vers 125 et mort aux alentours de 170, il peut être considéré comme le plus grand écrivain dans l’Afrique antique. Il commence ses études à Madaure, les poursuit à Carthage et les termine par un voyage en Grèce, à Athènes plus précisément. Il se marie à Œa (Tripoli) en Libye puis s’installe à Carthage où il sera avocat et médecin, philosophe et savant, rhéteur, poète et romancier. De ses œuvres, il nous reste les Métamorphoses (ou l’Âne d’or, sorte de roman imaginatif avant la lettre), le recueil des Florides et de l’Apologie ainsi que quelques traités de philosophie pure ; des livres également sur l’arithmétique, l’astronomie, l’agriculture ; enfin d’autres ouvrages comme Le dieu de Socrate, De Platon et de sa doctrine, le Traité du Monde. Mahfoud Kaddache donnera le dernier mot : «Apulée a personnifié le génie littéraire de son pays natal».

 

Septime Sévère (Lucius Septimius Severus Pertinax) : Né à Leptis Magna (Libye tripolitaine) le 11 avril 146, mort le 4 février 211, il sera empereur de Rome de 193 jusqu’à sa mort. Son fils Carcalla, également empereur à la suite de son père, est né à Lugdunum (Lyon).

 

Tertullien (Quintus Septimus Florens Tertullianus) : Issu d’une famille berbère romanisée, il nait et meurt à Carthage (150-160 à 220). Il se convertit au christianisme alors qu’il est encore jeune (193) et devient rapidement la figure emblématique de la communauté chrétienne de Carthage. Considéré aujourd’hui comme un des Pères latins de l’Église apostolique et romaine, ce grand théologien a laissé à la postérité une œuvre considérable dont tous les livres ne nous sont pas parvenus, hélas. Vers la fin de sa vie (207), il s’est orienté vers le montanisme, plus radical, tournant ainsi le dos à l’Église catholique.

 

Cyprien ( Thascius Caecilius Cyprianus ou Cyprien de Carthage ou saint-Cyprien) : Il nait en Afrique  vers 200 pour finir martyr des persécutions de Valérien en 258. Il a été évêque de Carthage et docteur de l’Église dont on le considère aujourd’hui comme un des Pères latins. Il a produit de nombreux traités ainsi que des lettres portant sur la foi et l’engagement des chrétiens. Retenons pour mémoire son ouvrage magistral De Catholicae Ecclesiae unitate ou De l’unité de l’Église catholique, publié en 251.

 

Lactance (Lactantius Lucius Cælius ou Cæcilius Firmianus) : Il nait vers 250, sans doute à Cirta (Constantine) dont est originaire sa famille.  Il sera enseignant en Afrique d’abord, à Nicomédie (Asie mineure, capitale du royaume de Bithynie) ensuite.  Son œuvre est considérable mais nous ne possédons plus grand-chose à l’heure actuelle, la plupart de ses livres ayant été perdus. On peut toutefois citer ses principaux ouvrages : le Symposium ou Banquet, le Grammaticus (traité de grammaire ou de métrique), mais aussi des traités d’histoire (De mortibus persecutorum ou de la mort des persécuteurs de l’Église), de géographie, de grammaire, de métrique, de philosophie (De divinæ institutiones en sept livres ; l’Épitome ou Abrégé des institutions divines ; De opificio Dei et De ira Dei), des poésies… Lactance, après s’être converti au christianisme, tentera de faire la démonstration de la fausseté du polythéisme, de l’unicité de Dieu, de l’insuffisance de la philosophie classique, de la nécessité d’une religion (prosélytisme monothéiste) et de la vérité du christianisme. Son travail aura consisté à essayer de réconcilier foi et raison. Il meurt à Trèves (Allemagne) vers 323.

 

Optat (Optat de Milev ou saint-Optat) : Né à Milev (ouest de Cirta) vers 320, il fut évêque de cette ville à la fin de sa vie. Il est le plus ancien représentant de la littérature anti-donatiste ; grand polémiste et chroniqueur de cette époque marquée par les différents christianismes, il a été le précepteur et le maître d’Augustin de Thagaste (Saint-Augustin). Ses livres, les Libri Optatii ou livres d’Optat, plus connus sous les noms de De Schismate Donatistarum et Contra Parmenianum Donatistum (sorte de colloque entre un donatiste un catholique), sont dirigés contre les donatistes qui sévissent depuis la fin du IIIème siècle en Afrique du Nord. On lui reprochera d’avoir nié la responsabilité de l’État dans les persécutions anti-schismatiques mais aussi d’avoir vu d’un bon œil la liquidation par les Romains des hérétiques de cette secte. Optat meurt vers 385.

 

Petilianus (Petilianus de Constantine) : Né à Cirta vers 365, il se convertit au donatisme, ce qui en fera un farouche mais digne adversaire d’Augustin de Thagaste qui lui répondait : «Ce n’est pas le génie qui te manque ; mais ta cause est mauvaise». Il fut d’abord un brillant avocat et un grand orateur avant d’être choisi comme évêque de sa ville natale vers 395. Ses œuvres principales sont : le Pamphlet contre l’Église catholique, la Lettre sur l’Église catholique, le Pamphlet contre Augustin, le Traité sur le schisme des maximianistes, le Traité sur le baptême. Il commit également de nombreux discours à la conférence de Carthage, tous très polémiques comme on peut s’en douter.

 

Gaudentius (Gaudentius de Timgad) : Il est né vers 355 à Timgad, place fort du donatisme parmi tant d’autres. Menacé par les édits du tribun Dulcitius auxquels il ne veut se soumettre , cet homme, élu évêque donatiste de sa ville natale en 398, s’enferma dans celle-ci afin de faire acte de résistance. On ne sait que peu de choses sur sa vie si ce n’est qu’il l’a vouée toute entière à sa cause et à ses fidèles. Ses lettres à Dulcitius et à Augustin, “à défaut d’une grand valeur littéraire, ont un intérêt historique certain pour l’étude du donatisme et la connaissance de la vie africaine à Timgad” souligne Mahfoud Kaddache.

 

Macrobe (Flavius Macrobius Ambrosius Theodosius) : Il nait à Sicca (Tunisie) vers 370. Son œuvre la plus connue demeure les Saturnales (Convivia primi diei Saturnaliorum), qui consiste en un banquet philosophique classique ; mais on peut également retenir son Commentaire au Songe de Scipion de Cicéron (Commentarium in Ciceronis Somnium Scipionis) parce qu’il compense en partie la perte de l’ouvrage original du grand orateur romain.

 

Emeritus (Emeritus de Césarée) : Il est né vers 350 à Cæsarea (Cherchell) dont il fut l’évêque dès 385. Vivement combattu par le parti catholique de l’Église, lui-même étant donatiste et grand orateur de ce mouvement, il défendra toujours avec fougue, conviction et passion sa doctrine et sa communauté.  D’ailleurs, il en devint le chef dans l’entière Maurétanie à partir de 394, après le concile de Bagaï (Baghai, proche de Khenchela au sud de Philippeville/Skikda). Il est l’auteur de nombreux discours mais la majeure partie de son œuvre ne nous est pas parvenue ; on ne le connait en fait que par les écrits d’Augustin qui n’a jamais pu le rencontrer alors qu’il aurait toujours souhaité le contredire par la discussion. Par contre, c’est pendant la conférence de Carthage (411) qu’il connaîtra l’humiliation d’un Augustin triomphant et, bien qu’il continua de résister en s’opposant à l’édit d’union votée par l’ensemble des évêques réunis, il ne fit que se taire à la conférence de Cæsarea (Cherchell) qui eut lieu un peu plus tard.

 

Augustin (Aurelius Augustinus ou Augustin de Thagaste ou Augustin d’Hippone ou encore saint-Augustin) : Théologien et philosophe africain, il est l’un des quatre Pères de l’Église officiels reconnus par le Vatican (un des 33 docteurs aussi). Il nait à Thagaste (l’actuel Souk-Ahras) en 354 et meurt en 430 à Hippone (Annaba) après avoir vécu le siège de la ville par les Vandales. Ses études, il les suit à Thagaste, puis à Madaure, les poursuit à Carthage ; il fait ensuite un voyage pour un séjour d’une durée de trois ans en Italie (Rome, Milan et Ostie). Ce n’est qu’à l’âge de 33 ans qu’il reçoit le baptême, c’est dire qu’il fut un être au comportement ordinaire dans sa jeunesse (lire saint Augustin, philosophe). Après une retraite de trois ans effectuée dans sa ville natale, il devient prêtre en 395 et succède à Valerius comme évêque d’Hiponne. Il part évangéliser autant qu’il le peut l’ensemble du territoire nord-africain et tente de convertir, à force de confrontations argumentées, le monde des païens. C’est un maître de la joute verbale et peu osent l’affronter car, à chaque coup, il convainc l’assemblée dans sa majorité ; il devient populaire pour cette raison, bien sûr, mais également parce qu’il écrit aussi bien qu’il discourt. Qui n’a jamais entendu parler, en effet, des Confessions de saint Augustin dont ce n’est pas, loin de là, l’unique ouvrage en, seulement, treize gros tomes ! Il produit également de nombreux traités, des lettres , le De  Doctrina christiana (un vibrant plaidoyer pour la littérature ancienne) et, surtout, autre volume fameux, la Cité de Dieu. La fin de sa vie, il la passe à combattre les dissidents ariens (adeptes de l’arianisme apporté par le Vandales), les disciples de Mani (manichéisme) et les donatistes. Les juifs et les païens ne sont pas en reste. En douze années de luttes théologiques, il réussit à faire triompher le catholicisme, du moins jusqu’au prochain schisme. Hélas, il n’est pas pour rien dans la coercition de l’État et la répression que celui-ci à mené contre les donatistes : il les a franchement légitimées.

 

Autres Romano-Africains célèbres

La ville romano-africaine

Repères de lecture : À partir de la chute de Carthage, Rome mettra quatre siècles à donner à l’Afrique du Nord antique sa configuration administrative finale. Mais, même après Septime Sévère, les frontières (le limes) de l’immense territoire devenu province romaine demeureront floues au niveau des portes du désert du Sahara. De nombreuses cités berbères opteront pour la civilisation apportée par Rome en devenant colonies et municipes ; Cæsarea (ou Césarée de Maurétanie/Cherchell) sera maintenue comme capitale de la grande Maurétanie, c’est à dire du territoire allant des confins de la Numidie à l’Atlantique ; Tingis (Tanger) n’est que chef-lieu de l’ensemble formé par la Tingitane et la Césaréenne ; de nouvelles villes seront fondées sous l’Empire, plus à l’Est qu’à l’Ouest par ailleurs ; Cirta (Constantine) sera faite capitale de la Numidie du Nord. En 197, sous Septime Sévère, la configuration juridique et administrative du pays a ainsi permis un début d’urbanisation, et ce n’est qu’au IVème siècle, après Dioclétien, que le phénomène connaîtra une ampleur sans précédent. Cette romanisation graduelle a été plus marquée dans le Constantinois et dans la région de Cuicul (Djemila), plus atténuée côté Maurétanien.

Fonctionnalité de la ville romano-africaine

Le mariage entre l’Afrique du Nord et la culture grecque dont il en avait accepté la puissante empreinte datait de Massinissa. Le grand aguellid avait également emprunté l’habit cérémoniel des empereurs romains, on s’en souvient. Juba Ier avait bien tenté l’introduction du latin auprès de son entourage mais le punique persista encore longuement, même sous l’occupation romaine à en croire saint-Augustin. Juba II accentua le phénomène de romanisation de sa société, en zones urbaines comme en zones plus rurales. Seule le statuaire sera de style gréco-égyptien, l’architecture romaine s’imposant pour le reste de l’appareillage urbain. L’on sait aussi la grande proximité qui rapprochait Ptolémée du monde romain, univers qui le fascinait littéralement. Michèle Coltelloni-Trannoy écrit à ce propos :

« Le goût des souverains maurétaniens pour la culture hellénique est complémentaire de leurs sentiments de révérence et d’admiration à l’égard de la Rome augustéenne.

En empruntant aux époques antérieures leurs thèmes esthétiques, Juba II recherchait, sinon le symbole d’une indépendance impossible, du moins la réputation qui s’attache à la richesse et au bon goût. C’est en imitant les grandes cités méditerranéennes, Rome, Alexandrie ou les autres Césarées, que les souverains maurétaniens pouvaient prétendre à occuper une place réelle à l’intérieur du monde romain.« 

Cherchell, c’est à dire la petite Iol punique rebaptisée Cæsarea par Juba II – on n’en est pas certain, Ptolémée ou Claude y sont peut-être pour quelque chose – fut agrandie dans le dessein d’être faite capitale-vitrine du pays car, ce qui est sûr, les vestiges le montrent, la ville a été pensée sous le signe du faste, du luxe, moins sous celui de la nécessité ; comme le pense Michèle Coltelloni-Trannoy, elle devait avant tout être un objet de propagande dans et hors le pays, au même titre que les monnaies frappées sous l’égide du monarque. Les fouilles, dans cette ville, ont parfois relevé d’énormes lacunes dues au saccage des premiers français de l’occupation, après 1830 ; c’est le cas pour l’amphithéâtre qui devait être magnifique, les romains n’en ayant pas encore de tels sur la péninsule italique. Mais Césarée de Maurétanie représente assez bien la ville telle que les Romains voulaient la concevoir : plan hippodaméen, enceinte, étagement des îlots d’habitation jusqu’à l’acropole, cirque, théâtre et amphithéâtre…

Le précédent article montrait comment, sur plusieurs siècles, le paysage rural et urbain a pu changer grâce à un renouveau culturel : primo, centuriation et répartition des terres exploitables, formidables réseaux d’irrigation et d’adduction de l’eau, aqueducs magistraux dont il reste pas mal de vestiges, barrages et captation des eaux de ruissellement, puits et citernes en grand nombre, pour ce qui est de la campagne. Des campagnes qui avaient, elles aussi, subi de profondes transformations, Tertullien disait : « De riants domaines ont effacé les déserts les plus fameux, les champs cultivés ont dompté les forêts, les troupeaux ont mis en fuite les bêtes féroces« ) ; secundo, transformation de la vie politique, culturelle et cultuelle, puis essor commercial des anciens comptoirs puniques du littoral qui optent pour la plupart (non sous la contrainte) pour le statut de municipes (latins ou romains, c’est selon) et/ou de colonies ; enfin, apparition de villes nouvelles, surtout en Numidie.

Tout ce processus ne s’est pas déroulé de manière homogène et chaque cité est un cas particulier. Voici deux exemples de cités portuaires :

Hippo (Annaba) est bâtie par les Phéniciens dès le XIIème siècle av. J.-C. et devient carthaginoise quatre siècles plus tard. Elle sera ensuite une des résidences royales de Siphax puis de Massinissa. Elle prendra le nom de Hippo Regius à la fin de la dernière guerre punique, avec la création de la province d’Africa Nova (Proconsulaire ou actuelle Tunisie et un petit morceau d’Algérie orientale). La ville se romanise surtout à partir de 46 av.J.-C. et ne devient municipe que sous Auguste ; elle est plus communément nommée Hippone. A la fin du 1er siècle, elle est faite colonie honoraire par les premiers princes de la dynastie des Antonins et, dès le IIIème siècle, elle est le siège d’un évêché. Par ailleurs, saint-Augustin connaîtra la chute de cette cité qui supportera un an de siège (de 430 à 431) tenu par les Vandales.

Tipasa, dont le site a des origines bien plus anciennes (station du paléolithique supérieur), était une petite ville couplée au monde carthaginois sans pour autant, mais on n’en sait rien, avoir été un comptoir punique ; on y a découvert une nécropole datant du VIème siècle av.J.-C., voire du Vème, proche du port, et une autre, près de la plage de Matarès, couvrant une plus longue période (du Vème au IIème siècle av.J.-C.). Ce n’est qu’en 46 que Claude lui accorde le droit latin (jus italicum) qui en fait un municipe de rang secondaire. Tipasa devient colonie romaine (Colonia Allia Tipasensis) vers la moitié du IIème siècle seulement. On retrouvera Tipasa à la fin de cet article, notamment son plan.

Si, dans les terres, les populations rurales se montraient plus réticentes vis-à-vis de l’étranger romain, les bourgeois se sont plutôt hâtés pour obtenir la citoyenneté romaine ; les noms berbères sont latinisés très rapidement pour le prestige qu’apporte, plus généralement, la culture gréco-romaine. L’identité romano-africaine était attractive, car elle respectait les coutumes locales et conférait en fait une double nationalité. Les mosaïques typiques à l’Afrique du Nord, devenues célèbres dans le monde entier, apparaissent un peu partout, d’abord dans les plus grandes villes, dans de plus petites bourgades ensuite ; les grands thermes, bien qu’existant déjà à Carthage, se multiplient sur l’ensemble du territoire ; le théâtre devient l’élément de distraction indispensable pour toutes les villes importantes (environ 10000 habitants) ; ensuite viendront les grands amphithéâtres et les cirques maximes. Les quelques villes nouvelles sont, quand on le peut, taillées au cordeau mais, pour ce qui est des cités pré-romaines, il faut souvent composer avec la topographie et l’espace laissé libre et vacant. Les ville romano-africaines, qui possèderont un modèle, Césarée, ne se ressemblent pourtant pas vraiment, chaque ville étant à la fois particulière et commune à toutes les autres :

Toutes ou presque présentent deux larges et longues artères : le cardo maximus, ou voie Nord-Sud (cardo), et le decumanus maximus, ou voie Est-Ouest (décumane). Un grand forum jouxtait l’intersection des deux voies principales, mais parfois il est décentré. Autour de cette vaste place publique étaient bâtis tous les monuments administratifs : la curie pour les réunions du conseil municipal ; la basilique civile où se jugeaient les procès, mais où se débattaient également les affaires commerciales ; les temples, dont le capitole, où étaient sensées siéger les diverses divinités, notamment Jupiter, Junon et Minerve dans un premier temps, l’empereur-dieu plus tard, le Dieu d’Abraham enfin. D’autres pièces maîtresses  viennent s’y rajouter comme il a été dit : nombreux sont les thermes qui voient le jour, avec leur salle de sudation (sudatorium), leurs bains, chaud (caldarium), tiède (tepidarium) et froid (frigidarium) – se laver devient crucial comme semble l’indiquer l’inscription commune à tous : « bene lava » ou lave-toi bien – et leurs latrines luxueuses. On veut un théâtre, puis un amphithéâtre, enfin un cirque pour les très grandes agglomérations… Le statuaire devient un outil de représentation socioculturelle, tout comme les fresques magnifiques et les superbes mosaïques (scène de chasse à Hippone, Neptune et Amphitrite à Constantine, scènes religieuses ou bachiques…) ; l’art doit à tout prix représenter le Beau et le Bien, comme idéaux de vie, quitte à empêcher tout investissement dans une recherche qui aurait pu permettre l’amélioration d’une industrie tout juste embryonnaire.

Bien que l’agriculture y joua le rôle majeur, la civilisation romano-africaine est centrée sur les villes (Gilbert Meynier). Dans l’Antiquité et depuis la grande Babylone, la ville revêt un caractère sacré (la Bible cite Henoch comme son précurseur mythique) et doit à la fois être la projection sur terre d’un temple céleste, représenter la toute puissance du souverain ou du suzerain, avant que d’être l’espace civique et citoyen. La cité assure l’unité entre culture et cultuel, entre commun et sacré ; elle est le lieu privilégié des artistes dont les œuvres révèlent la vie tant mystique que philosophique (stoïcisme et épicurisme prédominent en un accord quasi parfait) ; elle est l’antipode de la campagne où les divinités sont liées à la nature plus qu’à l’Homme, campagne qui , cependant, est recherchée tardivement par quête de repos (otium) et d’éloignement de la vie urbaine (secessio), déjà trépidante à cette époque. Le symbole qui marque la séparation entre ces deux mondes (Culture/Nature) est l’arc de triomphe. On en compte un grand nombre en Afrique du Nord et certains sont réputés pour leur ancienne beauté ou leur taille imposante : Arcs de Carcalla à Théveste (Tebessa) et à Cuicul (Djemila) ; celui de Trajan à Thamugadi (Timgad) et encore celui de Septime Sévère à Lambèse (Tazoult). Plus tard, ces arcs peuvent se retrouver en centre-ville lorsque celle-ci, en se développant, ont débordé extra-muros. Les villes, de l’ouest surtout, peuvent être pourvues d’une enceinte fortifiée, avec nombre de tours de gardes et de sorties de cavalerie.

Nulle colonie n’aurait su se passer de son capitole ; il s’agit d’un complexe religieux dédié à la triade dite capitoline : Jupiter, le détenteur de la foudre et maître suprême (comme son homologue Zeus) ; Junon, sœur et épouse du premier, déesse de la femme et de l’union légitime (associée à Héra) ; enfin, Minerve, la déesse des artisans et symbole de la sagesse (équivalent d’Athena). D’autres temples pouvaient être le siège de divinités plus secondaires ; l’on peut citer le temple élevé à Venus Genitrix de Djemila, ou le complexe que constituaient des édifices religieux de Lambæsis (Lambèse/Tazoult), l’asclepium dédié à Esculape, le dieu guérisseur calqué sur Asclépios, le dieu-médecin des Grecs. En Afrique du Nord, Jupiter s’est très vite confondu avec l’empereur-dieu pour lequel on se devait de porter un culte rigoureux – ce qui entraîna le génocide des premiers chrétiens de l’histoire. On citera le temple Septimien de Cuicul (Djemila), dédié à Alexandre Sévère. La religion est un fait de la vie quotidienne et les superstitions sont de rigueur ; on notera les maigres restes de nombreux autels sacrificiels, d’innombrables ex-voto, un capharnaüm de sarcophages ruinés, de riches décors  funéraires sculptés, à caractère religieux , qui ne sont pas en reste non plus, tout comme les statues dont il en reste de belles et entières.

La devise « carpe diem » s’applique extraordinairement à l’Afrique du Nord romaine tant le romano-africain aime jouir de la vie. Son travail lui laisse assez de temps à consacrer à la distraction, aux plaisirs de la table qui doit impérativement et toujours être bien remplie, mais aussi à tout divertissement plaisant pouvant se présenter à lui.

◊ Les villes les plus importantes sont quotidiennement approvisionnées grâce à un marché permanent et fixé intra-muros ; dans les bourgades importantes des campagnes, ces marchés sont périodiques (nundinæ) et ont lieu hors du bourg. Le marché romain occupe une surface quadrangulaire, peu éloignée d’un forum, simple ou à rotonde centrale comme à Hippone. On visitera aussi le marché de Cosinius de Cuicul (Djemila) et celui de Sertius à Timgad.

◊ Presque toutes les villes ont leur théâtre de plein air, de plan semi-circulaire classique comme à Césarée de Maurétanie qui, dit-on, possédera le premier, avant même Rome. Selon le public et selon les périodes, on y joue les grands classiques de la comédie latine et de la tragédie grecque (pour le public cultivé) ou des scènes de mimes et pantomimes délaissant complètement le texte (certainement pour la plèbe). On pense que les honoraires des troubadours ambulants étaient réglés par de riches évergètes et, qu’à Cirta (Constantine) et bien d’autres villes (Tipasa, Cuicul /Djemila, Madauros /Madaure /M’daourouch, Thubursicu Numidarum /Khemissa…), on entretenait ses propres troupes de comédiens. Le rôle, joué par ces riches mécènes dans la vie publique, on le verra, est tel qu’on a du mal à se l’imaginer, nous dont les impôts remplissent le même office public.

◊ Autre devise romaine qui semble universelle : « panem et circenses« , du pain et des jeux (du cirque). Le cirque apparaît assez tôt en Afrique du Nord ; ce sont encore nos riches notables qui entretiennent autant qu’ils le peuvent ce phénomène qui rend le peuple amnésique aux souffrances que son modèle social lui inflige. L’amphithéâtre, ou mini-cirque de forme ellipsoïdale, pour ville moyenne ou pour quartiers des grandes capitales, permet, en les distrayant, de canaliser les masses populaires. Y ont lieu les combats de gladiateurs d’origine servile, des luttes sans merci contre des fauves (venatio), et des exécutions dont se délecte le public, notamment celles dont les chrétiens des premiers temps en ont pu faire les frais. A Cherchell, le grand cirque (400 m x 90 m) servira surtout d’hippodrome, tout comme à Sitifis (Sétif) ; l’amphithéâtre de la capitale est de forme particulièrement allongée (120 m x 70 m). Il ne reste que peu de vestiges de ceux de Tipasa, de Théveste et de Lambèse, les Vandales seront passés par-là.

◊ Le plaisir d’un Romano-Africain passe aussi par l’eau et de l’usage qu’il en fait. Certes, la ville possède de fort jolies fontaines publiques (Djemila, Timgad, Cherchell, Annaba, Tipasa…) mais, ce sont surtout les thermes qui marqueront le visiteur. Ici encore, leur construction et leur entretien étaient à la charge d’un riche notable – les pierres, sculptées comme dédicaces, sont innombrables pour tout ce qui constitue l’urbanitas, c’est à dire l’ensemble des édifices urbains romano-africains. A l’Ouest du pays, là où l’influence romaine a été la moins forte, on trouve peu de thermes, alors qu’en Africa et en Numidie, leur densité est incroyable : la cité de Timgad en a compté jusqu’à 13. On pense que l’approvisionnement en continu de ces gouffres en eau et en bois a dû participer de la disparition des forêts tunisiennes et algériennes. La profusion n’est pas abondance, elle n’est jamais écologique puisqu’elle ne tient pas compte des stocks rendus disponibles par la nature. Les systèmes d’adduction de l’eau (captage, aqueducs souterrains et aériens) montrent bien le génie des architectes qui les ont faits mettre en place, mais on ne peut pas leur reconnaître des qualités de bons gestionnaires ! La plupart des thermes respecte grosso modo le modèle classique romain : ils sont des répliques approximatives des thermes de Trajan à Rome (Djemila, Timgad, Cherchell, Madaure…). Des sanctuaires, dédiés aux génies des eaux, à Neptune ou à d’autres divinités, sont, le plus souvent, associés à ces thermes.

Très nombreuses sont les stations thermales à avoir été bâties par les Romains sur des sources naturelles, bien que ces lieux étaient déjà fréquentés dans la protohistoire. Ces villes bénéfiques à la santé des hommes portaient très souvent le choronyme « aquæ« , qui a été transformé par les Arabes en « Hammâm » : Hammam Righa, Hammam Meskoutine, Hammam Salahine, Hammam Ouled ‘Ali. Quant à Hammam Berda et ‘Aïn el Hammam, les piscines qui datent de cette période latine sont toujours en fonction aujourd’hui.

Villes : un look romano-africain

La topographie et l’héritage historique demandant des adaptations spécifiques pour chaque site, il n’y a pas à proprement parler une ville romanisée type en Afrique du Nord. Même des cités tracées initialement au cordeau prennent peu à peu des formes irrégulières, surtout quand il y a débordement extra-muros. On peut accuser une architecture très romanisée par l’apport dune urbanitas, classique certes, mais, surtout, autant luxueuse que de bon goût ; ce qui fait l’unicité et la particularité de l’antique Maghreb. Rappelons toutefois que les surplus agricoles durent payer le faste démesuré de la plupart des cités romano-africaines, empêchant tout investissement pour le développement industriel, technique et scientifique de l’Empire, ce qui sera, en partie au moins, fatal à ce dernier.

 

Cuicul/Djemila

Dans le cas de Djemila, le relief imposa une savante adaptation urbaine. Bien qu’il soit difficile de dater avec précision les édifices construits sous l’Empire, on sait que Cuicul – nom du village berbère initial, non latinisé – a évolué en deux temps. Au Ier siècle, sous Nerva ou Trajan (?), des vétérans de l’armée bâtissent ce municipe qu’ils ceignent d’une muraille fortifiée. Un premier centre politique, religieux et économique voit donc le jour ; le forum, ruiné, y devait être un magnifique musée à ciel ouvert et il ne reste aussi que peu de vestiges du temple. Ensuite, sous le Antonins, la ville se répand à l’Ouest, hors de l’enceinte qui sera d’ailleurs en partie démontée. Y seront implantés un nouveau forum (le forum des Sévères), un théâtre, une basilique judiciaire, des thermes, un groupe épiscopal tardif… La maison de Bacchus conserve de belles mosaïques dionysiaques. Entre ces deux parties, l’arc de Carcalla. Quelques basiliques chrétiennes viendront s’y ajouter.

 

Thamugadi/Timgad

Timgad fait partie des villes bâties sur un site vierge ; il est possible que le début de sa construction date de la IIIème légion augustéenne mais, officiellement, c’est sous Trajan (vers 100) que la colonia Marciana Trajana Thamugadi voit le jour. Le site, de moyenne altitude, a été choisi car bien pourvu en eau, en pierre à bâtir et entouré de terres fertiles. D’inspiration militaire, la ville présente la quadrature et l’organisation d’un jeu de dames (plan hippodaméen), son enceinte fortifiée ayant quasiment disparu avec le temps. Les bâtiments de l’urbanitas sont exigus (temple, marché…), les maisons, petites elles aussi, sont plus nombreuses qu’à Djemila. C’est hors d’enceinte qu’au IIème siècle seront construits de plus grands édifices dont peu (thermes du Nord et des filadelphes) respectent la disposition des axes cardinaux de la ville qui prend alors une forme irrégulière et inachevée ; à l’Ouest, un nouveau centre  au décor monumental exceptionnel s’est mis peu à peu en place, avec plusieurs marchés, un capitole, son temple dédié au génie de la colonie… En deux siècles, la ville a vu quadrupler sa superficie initiale et sa population grimper à plus de 12000 âmes.

 

Castellum Tidditanorum/Tiddis/El Kheneg

La zone ou fut implanté ce castellum romain est fort montagneuse, l’urbanisation du site dût en tenir compte. Tiddis était une des placettes fortifiées qui formaient une ligne défensive, dépendant de Cirta, située en plein territoire massyle, celui où tumulus et dolmens ont longtemps cohabité. Ce n’est pas une ville romaine comme cela était le cas pour Timgad, le lieu a connu l’homme protohistorique d’Afrique du Nord et a été animé par les diverses cultures qui l’ont traversé : libyque, punique, romaine, chrétienne et musulmane. Pourtant, le problème de l’eau a dû se poser très tôt, surtout dès lors qu’une population (un peu nombreuse) y a vécu. Les ingénieurs romains ont su faire, une fois de plus, preuve de génie en matière de captage et d’adduction des eaux de ruissellement : un système de récupération des eaux pluviales permet de les collecter ensuite à la fois dans un énorme château d’eau (datant du IIIème siècle) et des citernes (on en a dénombré plus d’une cinquantaine); il aura fallu pour cela pratiquer de grandes entailles à même la montagne dont les escarpements rocheux ont également servi d’habitat troglodyte. Le marché avait lieu deux fois par mois (nundinæ) à l’extérieur du village et permettait une économie agricole locale : un coup les paysans des alentours pouvaient y écouler leur petite production, la fois suivante étant réservée aux ventes provenant de plus grands domaines fermiers. La topographie n’aidant pas, le cardo comporte de nombreuses méandres et le décumane n’a jamais pu être achevé, ce dernier se termine par un escalier menant à la partie haute du bourg et finit aussi par un cul de sac, il ne débouche donc pas directement sur le forum situé plus haut.

Tipasa

Tout le charme méditerranéen se retrouve à Tipasa : végétation typique avec ses fragrances propres, ses couleurs aussi, du ciel toujours ou presque bleu clair, faisant contraste avec celui de la mer, plus profond, ses côtes déchirées par les vagues et… ses plages interminables. Son nom n’a quasiment pas changé depuis les puniques qui en avaient fait, au Vème siècle av.J.-C., un point d’escale sur la route maritime qui conduisait de l’Orient vers l’Espagne. On y a découvert plusieurs nécropoles pré-romaines mais ce n’est qu’à partir du 1er siècle, lorsqu’en 46 Claude accorde à la ville d’user du droit latin – et non encore romain – (jus italicum), que Pline l’Ancien signale la cité. Bâtie à cheval sur trois promontoires littoraux, son site présente une lecture difficile. Municipe latin un peu avant Icosium (Alger), Tipasa devient colonie romaine sous Hadrien (début IIème siècle). Les ruines (amphithéâtre, curie, capitole) sont particulièrement abîmées, non pas à cause des Vandales qui n’y sont pas pour tout, mais parce que les habitants réutilisèrent les pierres avant même la fin de l’Antiquité d’une part, des tremblements de terre ayant achevé de détruire la cité par ailleurs ; seule la basilique judiciaire est un peu mieux conservée. De nombreuses maisons, typiquement romano-africaines, à patio mais sans atrium, s’ouvraient sur le cardo, ce qui n’est pas courant. La grande basilique de Tipasa est la plus monumentale de toutes celles qui ont été construites sur le sol algérien, elle est unique en son genre, mais il n’en reste que de vagues traces. On voit que le manque de place a très vite (IIème siècle) représenté un problème d’urbanisme ; le théâtre, mal placé, en contre bas du centre actif, est particulier : son arène elliptique s’inscrit dans un rectangle et empiète sur les autres monuments ; sa construction, tardive, s’est faite à un moment où l’exploitation des carrières devenait dangereuse. L’enceinte, commencée sous Hadrien, sera rallongée sous les Antonins ; elle mesurera 2300 m de longueur, comptera 31 tours de flanquement, sans parler des nombreuses sorties de cavalerie qui conféraient une très haute protection à la cité. Nos Vandales ont tout de même attaqué la ville et abattu des pans de muraille dont un qui protégeait les grands thermes des crues d’un oued capricieux. De fait, ceux-ci ont, au fil du temps, été recouverts entièrement par les alluvions.

Pagi, Municipes, Castella, Vici, Urbis et Civis

Repères de lecture : La romanisation de l’Afrique du Nord (Maurétanie vraie comprise) commence sous Octave-Auguste, pendant le règne de Juba II et celui de son fils Ptolémée de Maurétanie. Le territoire dont héritera Rome ira de l’actuelle Tunisie (Proconsulaire) jusqu’aux rivages de l’océan Atlantique (Maurétanie vraie). Cependant, d’Est en Ouest, la colonisation se fera de moins en moins fortement, de moins en moins efficacement, de plus en plus difficilement. Si l’on ne compte plus, après le IIIème siècle, le nombre de cités orientales fortement romanisées (Est algérien et Tunisie), il n’en va pas de même avec l’actuel Maroc dont on ne cite que la ville antique la plus connue : Volubilis ; Tanger (Tingis) en est oubliée. De plus, on remarquera que les villes sises à l’Est ne sont pratiquement jamais fortifiées (à l’époque romaine) alors que plus on va vers l’Ouest maghrébin plus les cités le sont. Durant toute l’époque romaine, un «Sud» sauvage et indompté démarquera les Maures et les Numides des Gétules restés autonomes et libres. Il faut également souligner que les Africains n’étaient pas foncièrement hostiles aux Romains, du moment que la circulation dans le pays restait libre et que certaines terres demeuraient propriétés exclusives des autochtones. C’est seulement à partir de Juba II que le pays est considéré comme un tout homogène. Or, comme on l’a vu précédemment, tout sépare l’Est de l’Ouest, de par la géographie, de par l’histoire, par la culture aussi. Juba désirait, à long terme, civiliser son pays en s’appuyant d’abord sur la culture hellénique, sur la romaine ensuite ; c’est pourquoi il attachait tant d’importance au modèle centralisé des Latins et à leurs villes politiquement très efficaces en terme de vie citoyenne. Des tensions naîtront entre les populations favorisées par l’urbanisation, commencée bien avant Rome, et celles qui ne sont pas concernées par le phénomène (soulèvement gétule, révolte de Tacfarinas…).

Une administration complexe :

L’ensemble du Maghreb sera, pour des raisons de simplifications administratives et militaires, divisé en plusieurs parties : d’Est en Ouest, on passera de la Proconsulaire à la Numidie, coupée en deux (Confédération cirtéenne au Nord, Numidie militaire au Sud), puis à la Maurétanie césaréenne, elle aussi séparée en deux (la sitifienne à l’Est, et la césarienne à l’Ouest) ; enfin, plus à l’Ouest encore, la Maurétanie tingitane ou Maroc actuel (dont je ne traite pas dans ce site).

A l’Est, l’Africa proconsularis (Tunisie actuelle + un prolongement en Numidie massyle du Sud), faite de trois types de territoires (les territoires des villes, les territoires des tribus et les grands domaines impériaux), est fort bien gérée par un proconsul (haut-sénateur établi à Carthage), lui-même épaulé par des légats, appartenant au Sénat, qui commandent l’état-major constitué d’officiers et de hauts-fonctionnaires. Parmi ces derniers, le procurateur est chargé des affaires financières et militaires. La plupart des cités lybico-puniques (pour ne pas dire berbères), dites pérégrines car devenues étrangères sur leur propre sol (fait ager publica romana depuis la troisième guerre punique), adoptent le Droit romain et deviennent des municipes. Mais le type d’administration n’est jamais homogène, quelques villes conservent leur liberté, d’autres sont des colonies romaines, et ce n’est qu’à partir de Théodose (fin du IVème siècle) que le droit romain s’appliquera à tous ; les termes changeront, on oubliera  presque colonies et municipes ; le bourg deviendra un vicus (vici au pluriel) ou un castellum (castella au pluriel). Dans le Sud numide et au début du IIème siècle, le territoire soumis à l’administration de Carthage prendra Lambèse (Lambæsis) comme capitale lorsqu’il passera officiellement sous le commandement direct de l’armée -Lambèse était déjà le quartier général de la IIIe légion Auguste- sous Septime Sévère (fin du IIème siècle).

Côté algérien donc, la Numidie est scindée en deux parties qui seront réunies bien plus tard par Constantin. Au Nord, la Confédération cirtéenne dispose d’un statut tout particulier, à ses débuts tout au moins ; ce sera, encore, la Numidie civile du temps de Dioclétien (fin du IIIème siècle).  L’histoire administrative de cette zone -mal délimitée- restait assez compliquée depuis sa formation sous Sittius (Cf. la guerre contre Juba Ier), si bien qu’elle formait encore une république à part entière, constituée de quatre cités fortes (Cirta/Constantine, Rusicade/Skikda, Chullu/Collo et Milev/Mila) et dirigée par un ensemble de trois magistrats (triumviri) cooptés pour une année par les ordines (conseils municipaux des quatre cités maîtresses) ; on penche pour une persistance du système lybico-punique. Le territoire propre qu’elle occupe est morcelé en districts ruraux, les pagi (de pagus), constellés de bourgades plus ou moins développées, les castella (de castellum). La république dispose aussi d’un vaste région militarisée. Au Sud, la Numidie militaire -Aurès, Nementcha et leurs bordures- que l’empereur Constantin rattachera à la cirtéenne -modifiant de fait son statut au début du IVème siècle-, pour ne plus former qu’une seule Numidie. Cirta, déjà capitale Nord-numide, changera de nom en l’honneur de l’empereur, et c’est ainsi que naîtra Constantine. Seule une petite partie de la Numidie des anciens rois demeurera rattachée à la Proconsulaire avec de belles cités comme Madauros (Madaure), Thagaste (Souk-Ahras), Calama (Guelma), Théveste (Tébessa)…

Quant à la grande, si vaste Maurétanie (ex-Masaesylie et Maurétanie occidentale), son éloignement du centre où se prennent les grandes décisions (Carthage, pour ne pas dire Rome) et sa taille trop importante en font un territoire fort difficile à administrer. De plus, les autochtones y sont moins favorables aux Romains qui doivent sans cesse se protéger grâce à l’armée et aux vétérans. La scission entre Césaréenne et Tingitane n’y faisait rien et Rome a bien dû opter pour un nouveau morcelage, pratiqué immédiatement à l’Ouest de Cirta : entre l’Ampsaga (oued El Kebir à l’ouest, quand d’autres cite le Rhumel), le shott al Hodna (au sud) et l’oued Soummam (à l’Est) est crée la toute petite Maurétanie sitifienne. Possédant les meilleures terres à blé, l’impérative conquête de cette région stratégique est inévitable, mais en plus, cela permettra de collecter plus d’impôt grâce à la mise en place d’un meilleur contrôle fiscal. Si ce n’est qu’elle sera bien malheureusement gérée…

Vie citoyenne :

Les ordines conduisent la vie municipale des localités romanisées. En général et par prestige honorifique, les notables acceptent vite le principe de nouvelles règles, de nouveaux us et coutumes à venir. On passera cependant de la citoyenneté municipale à la citoyenneté romaine sur une longue période. Le cœur de la vie culturelle et artistique que représente le conseil municipal permet la promotion et l’ascension sociale de tout un chacun. Cette organisation citoyenne naissante va de paire avec une soudaine urbanisation, aux formes nouvelles, différemment normée. Certaines villes sont totalement créées (Aquæ Caldæ/Hammam Righa, Cartennae/Ténès, Gunugu/Gouraya, et peut-être bien Thamugadi/Timgad et Cuicul/Djemila), donc romanisées dès le départ ; alors que pour d’autres, on préfère agrandir et modifier d’anciennes cités pérégrines qui, progressivement, acquerront la citoyenneté romaine. Mais la plupart des villes antérieures, restées «libres» de l’emprise romaine (dites pérégrines), préfèreront conserver, un temps encore, leur propre organisation, leurs droits et leurs lois originelles. Ce n’est qu’à partir du règne d’Hadrien (vers 120 ap. J.-C.) que ces cités se transformeront en municipes de droit latin. Communes de rang toutefois inférieur à la Cité (de Urbs, urbis). Au tout début du IIIème siècle, l’Edit de Carcalla (en 212) donnera la citoyenneté romaine à tous, sauf aux femmes et aux esclaves… C’est aussi cet empereur qui mettra un terme à la gouvernance faite encore dans certains coins, à la punique, par les suffètes. Quant à Philippe l’Arabe, qui règnera quelques temps au milieu du IIIème siècle, il fera accéder toutes cités importantes restées pérégrines (entendons non admises) au statut de municipe. Ce n’est que tardivement que colonies et municipes, termes devenus désuets, prendront le nom de vici et de castella, toujours rattachés à une municipalité de plus haut rang.

Au IIème siècle, le punique tend à disparaître, le latin le remplaçant dans les inscriptions retrouvées à la fouille. L’appel à la romanité est fort, surtout dans la partie orientale de l’Algérie. Si le Ier siècle était celui de la colonisation faite sous la contrainte de la force, le siècle suivant, qui connaît une grande prospérité économique, fait déjà oublier le précédent. De profondes mutations sociales et culturelles peuvent s’opérer de manière indolore, ainsi durant un bon siècle, jusqu’à ce que les villes africaines et numides soient devenues de vraies communes romaines, presque toutes volontairement. L’endogamie sera pratiquée sans problème, une mixité sociale aura lieu qui favorisera l’émergence d’une nouvelle civilisation : non romaine, non africaine, mais romano-africaine. Rien de comparable avec la colonisation de 1830 par les Français ! Du IIème au Vème siècle, cette romano-africanité, qui se veut plus romaine que les Romains, ira jusqu’à fortement inspirer la littérature latine. De 161 à 235, quatre-vingts dix sénateurs romains sur six cents sont des Nord-Africains. Ils sont également nombreux à accéder au rang de la noblesse bureaucratique romaine, dans les Ordres, équestre et sénatorial. Juvénal disait de l’Africa-Numidie qu’elle était la mère des avocats. En comparaison, la Maurétanie est peu représentée à Rome : seules quatre villes (sur une quarantaine, dont plusieurs villes portuaires importantes) ont fourni des sénateurs (Cæsarea/Cherchell, Cartennæ/Ténès, Gunugu/Guraya et Sitifis/Sétif). Remarquons aussi au passage la présence d’empereurs romains d’origine africaine (Septime Sévère, Carcalla, Alexandre Sévère) de 193 à 235.

Si l’Edit de Carcalla faisait tout pour gommer les différences entre vrais Romains et Berbères romanisés, il n’en est pas moins vrai que des oppositions existaient au sein de la communauté romano-africaine : tout, et ce malgré la prospérité économique, séparaient les honestiores et les humiliores, les riches et les pauvres, donc. Les richesses produites, parce que mal partagées, suffisaient à peine à limiter les mouvements sociaux, les révoltes d’affamés telles celles des circoncellions (travailleurs journaliers ou saisonniers) du IVème siècle. En Maurétanie, de nombreuses communautés pastorales ou tribales demeurent libres vis-à-vis du Droit romain. Certaines d’entre elles versent l’impôt à Rome. Dans tous les cas, au moindre désordre, ces cités pérégrines perdent leur liberté politique au profit d’un préfet administrateur de bas rang romain (præfectus), qui remplace les principes gentis ou chefs tribaux. Plus on va vers l’Ouest, moins on rencontre d’implantations citadines romaines : la Maurétanie sitifienne est de loin la plus dense des trois Maurétanie. Ensuite, en direction du Maroc, on urbanise essentiellement la côte méditerranéenne et la vallée du Chelif ; le reste étant des camps typiquement militaires ayant peu à voir avec la création des villes. Cependant, l’archéologie n’a pas tout dévoilé de cette région occidentale qui reste encore mystérieuse avec ses quatre-vingts six sièges épiscopaux décrits dans la littérature de l’époque mais jamais trouvés jusqu’à ce jour ; ils seraient quelque part dans les montagnes du Tell…

Colonisation, romanisation ?

Que signifiaient ces termes à l’époque de la conquête romaine sur le monde méditerranéen ? Certainement pas ce que nous entendons aujourd’hui avec l’exemple de la colonisation française qui a eu lieu de 1830 à 1962. Certes, la colonisation, qui se fait sous Auguste et quelques uns de ses successeurs, aura pu paraître violente ; on sait les moments de luttes acharnées (entre guerre et révolte) menées par les célèbres chefs tribaux rebelles aux injonctions romaines. Mais cette colonisation forcée ne ressemble en rien à la conquête du sol algérien par les Français : il n’y a pas de rupture coloniale à cause de Rome. Il y a, au contraire et les historiens sont unanimes à ce sujet, continuité historique entre  l’époque ancienne de Massinissa -qui n’a pas perçu Rome comme un pouvoir conquérant- et celle de l’Afrique romaine. Ce n’est pas contre Rome que les hostilités se tournaient systématiquement ; les tribus avaient déjà bien à faire entre elles, et les royaumes maghrébins d’avant la période romaine étaient avant tout des rivaux. Par ailleurs, l’ennemi craint par les Numides se trouvait à Carthage et non à Rome. Rome fut en réalité assez fine stratège pour jouer avec les associations et les divisions plutôt que s’investir dans des guerres dont elle n’avait pas les moyens, pas plus financiers que militaires. Les guerres que se sont menés les Maures et les Numides entre eux les auront assez affaiblis pour que Rome n’ait plus qu’à se servir. Pour ce qui est du jeu des associations, il repose essentiellement sur les ambitions des élites locales à trouver leur place au sein de la nouvelle société en marche, dans la volonté de mieux émerger ensuite. D’abord consacrées, elles devenaient ensuite romaines.

Quand on compare la colonisation française, elle n’est pas suivie d’une francisation à la manière que Rome a pu conduire sa romanisation. Peu ou prou de mariages endogènes avec les Français, fusion rapide de la Rome-Afrique, entre populations indigènes et populations allogènes ; si l’on peut parler de colonies de peuplement -il y en a eu au départ-, le mot coloni, en latin, signifie métayers ou tenanciers agricoles. De même, pas de rivalités d’ordre religieux ou ethnique entre Romains et Africains : tous deviendront, avec plus ou moins grande envie, des Romano-Africains. Pas de Décret type Crémieux ne proposant la nationalité française qu’aux juifs d’Algérie et non aux «Arabes»… Par contre, un Édit de Carcalla rendant tout le monde citoyen de Rome et une sédentarisation sans cantonnement des tribus) progressive qui aura suivi l’évolution propre de la société (ouverture sur le marché méditerranéen, expansion commerciale…). Notons aussi que Rome n’a pas bouleversé -en lui apportant l’urbanisme- un monde incivilisé, il y avait une société nord-africaine fort bien organisée depuis bien des lustres, et qui poursuivait, pour le reste, tranquillement son évolution. Rome s’y est greffée tellement bien que la phase de romanisation n’aura été que le prolongement d’un processus évolutif entamé depuis, au moins, Massinissa. Ce que nous appelons colonisation/romanisation de l’Afrique n’est donc que l’expression d’un nouveau paradigme géopolitique. Gilbert Meynier écrit : «L’Afrique du Nord fut l’artisan de son auto-colonisation, cela dans le sens d’une insertion, laquelle fut souvent désirée, dans le système romain. (…) Le moule de la romanisation› ne fut jamais monolithique, et la diversité culturelle exista toujours». Selon Yvon Thébert, la romanisation fut un phénomène de classe ; pour s’élever socialement, on suivait en quelque sorte -dans les villes plus que dans les campagnes et dans les plaines plus que dans les montagnes- la mode, en adoptant des noms et des prénoms romains, en apprenant rapidement le latin. La romanisation est donc vécue comme un facteur de promotion sociale.

Comment pourrait-on dès lors comparer les deux formes de colonisation quand on se souvient que, dans l’Antiquité, il existait une certaine unité du monde méditerranéen ; avec, cependant, un sacré mélange des genres puisqu’on y relevaient à la fois des influences égyptiennes, punico-phéniciennes, grecques et helléniques, gréco-syriennes, gréco-égyptiennes… Il n’y a donc jamais eu transfert de civilisation comme aura tenté de le faire, en son temps, la France coloniale en Afrique ou en Asie.

Vie économique :

Consciente du potentiel économique de l’Afrique du Nord, Rome répondait aux besoins croissants de sa population en pleine expansion en mettant en valeur des terres lybiques peu, mal ou non cultivées. Un cadastrage minutieux (centuration), commencé avant César en Africa Vetus (129 avant J.-C), s’était poursuivi sous Auguste en Numidie, puis s’était terminé bien plus tard en Maurétanie (la délimitation des territoires des tribus par des bornes représentait un symbole visible de la domination romaine sur ces territoires). L’Africa proconsularis (Tunisie actuelle) fournissait depuis un moment le blé et le vin que ne pouvaient leur apporter en assez grandes quantités la Gaule ou d’autres provinces septentrionales, mais cela ne suffisait pas à faire face à la demande. L’entrée de la Numidie dans le giron latin allait combler en partie et un temps seulement les appétits grandissants du peuple et de l’armée. De fait, la formation de la Maurétanie sitifienne allait permettre de produire davantage ; on y introduisit la vigne que les Maures ne cultivaient pas. Si l’huile d’olive algérienne se vendait bien, mais à bas prix parce que le Romain ne la consommait que pour s’éclairer, il n’en allait pas de même avec le vin qui, lui, était reconnu comme le meilleur du monde méditerranéen. Le vin gaulois déclassé ! Donc, blé en abondance, vin coulant à flots, huile d’olive qui devient malgré tout célèbre, mais aussi production de fruits très recherchés (figues…). On a retrouvé les traces laissées par les vignobles de Tabraca/Tabarka, à la frontière algéro-tunisienne, d’Hippone/Annaba, de Rusicade/Skikda, de Cæsarea/Cherchell, de Tipasa. Notons également que le vin était souvent la monnaie qui servait aux cultivateurs pour s’acquitter de l’impôt romain.

La gestion du sol était drastique mais efficace : on découpait les surfaces en centuriationes, c’est à dire en carrés de 710 mètres de côtés, soit 50 hectares environ ; chaque centuriatio était lui-même divisé en heredia (0,5 ha) puis en jugera (0,25 ha). Cette centuration permettait surtout de faciliter les successions testamentaires mais aussi d’établir et de gérer plus sûrement la fiscalité sur l’ager publica romana. La mise en valeur des terres ne s’est pas faite sans grands travaux (irrigation, aqueducs…) et tous devaient mettre la « main à la poche ». De même, il fallait régler le problème du partage de l’eau : ce sont les ordines (conseils municipaux) avec les coloni (métayers) qui s’en chargeaient. L’organisation des domaines agricoles avait conduit à l’établissement de latifundia (grandes propriétés territoriales) impériales ou privées. Les latifundia d’Empire étaient administrées par un procurator s’occupant des comptes établis par les conducatores (exploitant sous bail renouvelé tous les cinq ans). Ces derniers louaient finalement des parcelles à de petits tenanciers, les coloni. On ne pouvait pas laisser en jachère sa parcelle plus de deux ans, au risque d’en perdre les droits, mais on était exempté d’impôt pendant quelques années (5 à 10 selon la loi en vigueur) – lex Manciana puis lex Hadriana) . On pourrait penser que les coloni, peu fortunés et ne pouvant pas payer leurs travailleurs, exploitaient plutôt des esclaves ; rien n’apporte de preuves concrètes allant en ce sens (même s’il existait des esclaves ruraux) et il semblerait que l’esclavage vrai n’était pas de rigueur (généralisé) en Afrique romaine. Il est préférable de comparer le système romano-africain de production à une forme de féodalisme très inégalitaire. On employait d’une manière générale des ouvriers agricoles saisonniers (indigènes libres fournis par les tribus sédentarisées) qui recevaient salaire de misère, mais salaire tout de même ; ce qui n’empêchait certainement pas les pires traitements et un brutal mépris de la part du patron sur les subalternes…

Du Ier au IVème siècle (le pic de production étant atteint au IIème siècle), le monde agricole africain connaît une grande prospérité économique ; les exportations vers l’Italie deviennent réciproques ; le volume des échanges, croît. Question démographie, tout va bien ; l’Afrique du Nord compte alors 7 à 8 millions d’habitants, ce qui est énorme pour l’époque. On dispose donc d’une main d’œuvre débordante qu’on peut se permettre de sous-payer. Les pagi enflent, les villes aussi : nombreuses sont celles qui présentent plus de dix-milles habitants. Rome est comblée ; les 2/3 de son blé provient d’Afrique du Nord (1/3 d’Égypte) ; la production d’huile d’olive algérienne à exporter dépasse largement celle d’Espagne ; on produit autant de vin que la Gaule, et il est de meilleure facture ; tout comme les céramiques fines surpassent en qualité celles produites dans ce pays ; le marbre de Simithu (Chemtou) devient un objet de luxe. On peut facilement imaginer l’enrichissement de certains et les sommes colossales d’argent frais, générées par les impôts et alimentant les caisses de l’empire. A quoi servent ordinairement ces plus-values financières ? A créer des villes, à les améliorer, puis à les embellir par de l’ornement magnifique mais superfétatoire. On oubliera d’en faire meilleur usage -comme on va le voir- cependant que les inégalités se creusent terriblement entre riches et pauvres. Ce jusqu’au déclin final de Rome et l’arrivée des Vandales qui ont, du reste, tout cassé ! Si le système romain a périclité de la sorte, cela est dû, on le sait maintenant, au traitement économique fait aux ouvriers agricoles. Rome pratiquait délibérément une économie basée sur l’esclavage, façon de faire qui rendait inapte à mobiliser les richesses produites en vue d’investissements productifs et susceptibles de les accroître. A un moment donné, il y a rupture dans l’innovation et blocage des inventions techniques nécessaires au progrès, ce qui entraîne un ralentissement du mouvement de la production industrielle. Les investissements portaient alors essentiellement sur la construction de monuments, et non sur l’amélioration des conditions de vie tous les citoyens. Pour ce qui est de la crise qui sévit dans l’empire romain au cours du IIIème siècle, elle ne paraît pas avoir touchée l’Afrique de plein fouet, bien au contraire.

Ruralité :

On ne compare pas le territoire de la ville et la campagne que celle-ci exploite ; il n’y a aucun antagonisme entre les deux, même si perdurent et prédominent en zones rurales les types de vie traditionnels. En grandissant, les villes sont obligées de conquérir en partie le territoire rural alentour. A l’inverse, s’y regroupent tout autour les producteurs agricoles pour y établir leur marché. Ainsi, les pagi (ensembles de castella) deviennent plus nombreux autour de certains centres, plus denses, ce qui provoque l’explosion de l’urbanisme que l’on sait. Point d’aboutissement des filières commerciales et centre de redistribution, Cæsarea (Cherchell) a très tôt formidablement bénéficié du phénomène et a pu atteindre une surface de 370 ha dont 150 étaient habités. On y exportait les produits classiques cités plus haut mais aussi des esclaves exotiques, des bêtes fauves réservées aux jeux du cirque, la pourpre de Gétulie, l’euphorbe, l’ivoire et du bois précieux (thuya). Tipasa, qui a sans doute tiré parti plus tardivement du boom économique de la capitale maurétanienne, connaîtra aussi son ère de prospérité (60 ha). Portus Magnus (Bethioua), dans l’Ouest algérien, fut également un important ensemble économique et culturel, en tant que centre de distribution pour la Maurétanie centrale, en lien direct avec la Bétique (Espagne du Sud). Dans ces trois exemples, la ruralité a permis l’urbanisation qui, en retour, stimulait la vie agricole.

* Les termes (voir titre) désignant la ville (urbs/urbis) varient : Civita/civis quand il s’agit de l’ensemble des habitants-citoyens ; castellum/castella est une petite ville ; l’oppidum/oppida en est une grande ; le vicus/vici est une bourgade, un village ; enfin, municipe/municipes représente une municipalité (à stabilité politique définitive par opposition au tribalisme en cours). Les colonies, outre leur fonction agricole principale, jouaient de manière importante un rôle militaire, dans la surveillance des côtes, celle des carrefours routiers et celle des régions sensibles (lime côtier). Ainsi, Cartenna (Ténès) se trouvait à un carrefour routier et commercial ouvert sur la vallée du Chelif ; elle protégeait en fait le flanc Ouest de Cæsarea (ancienne colonie devenue très rapidement capitale de la Césaréenne, sous Claude). Les cités indigènes en voie de romanisation et d’urbanisation commençaient à se fédérer (civita fœderata) avant de devenir des municipes, c’est à dire avant d’être totalement romanisées. Ce n’est que lorsque le sol est déclaré officiellement ager publica romana que les colons (cultivateurs romains ou italiens) entrent en jeu pour fonder leurs colonies. Les pagi préparaient, sans s’en rendre compte, le terrain à la romanisation en introduisant peu à peu le mode de vie latin et en ouvrant la route vers l’arrière-pays aux négociants italiens.

D’interminables résistances à Rome

Résistances à l’envahisseur

Ptolémée de Maurétanie aurait donc été éliminé (cela demeure assez flou) sous l’ordre de l’empereur Caligula, en 40 ap. J.-C.. A partir de cette période, Rome annexe purement et simplement la Maurétanie et entame sa conquête de l’Est algérien (puis celle de l’Ouest) depuis la province occupée de l’Afrique proconsulaire. Claude découpe alors la Maurétanie en deux parties : à l’Ouest, la Tingitane et, à l’Est, flanquée entre la première et la Numidie, la Césaréenne.

La IIIème légion, basée à Ammaedara (Haïdra, ville frontière algéro-tunisienne) sous Hadrien, glissera peu à peu vers l’Ouest : installée dans un second temps à Theveste (Tebessa) sous Vespasien, elle est déplacée à Lambaesis (Lambèse-Tazoult) fin Ier – début IIème siècle (Points rouges sur la carte ci-dessous). Le IIIème siècle verra se produire encore beaucoup de soulèvements de la part des populations rurales, bien plus nombreuses que celles des villes par ailleurs. On ne dompte pas facilement les fiers Berbères.

On se souvient de la fameuse révolte de Tacfarinas qui avait duré de 17 à 24, sous Tibère. La raison en était légitime puisque Rome, dépourvue de scrupules, venait de couper le chemin des transhumances cinithiennes Nord-Sud, en construisant une première grande route pour ses déplacements militaires, allant d’Ouest en Est, du Sud tunisien à la Petite Syrte, plus précisément d’Ammaedara à Tacapae (Gabès) en passant par Capsa (Gafsa).

Le règne de Domitien (fin du Ier siècle) sera relativement calme du côté de l’Afrique du Nord. Quelques échauffourées tout au plus, sans gravité ni menace pour l’ambitieuse Rome. Mais, dès le IIème siècle,  des troubles sévères vont avoir lieu, calmés partiellement après qu’Hadrien se soit déplacé en personne sur le sol africain, au moins pour soutenir ses troupes. Bien que commençant en 118, et non immédiatement après cet assassinat, les historiens y voient un lien avec l’élimination ordonnée par le prince, en 117, d’un grand général maure, Lusius Quietus, qui, avec Marcius Turbo (autre général qui le remplacera par la suite), avait maté une révolte des juifs en Judée (Révolte de Kitos ). Comme trop souvent, Rome inflige sa Pax romana au monde méditerranéen, toujours après avoir semé le désordre dans les pays qu’elle juge «pas assez soumis».

Sous Antonin le Pieux, l’insurrection reprend de plus belle, si bien qu’il faut faire intervenir des contingents venus de Syrie, d’Espagne et de Pannonie (au Nord de la Dalmatie). C’est à partir de la moitié du IIème siècle que Tipasa, transformée pour la cause en camp retranché, connaîtra un formidable essor qui en fera rapidement une vraie citadelle romaine. Des stèles y représentent des cavaliers auxiliaires de l’armée romaine, armés de lances, d’arcs ou d’épées, chevauchant vaillamment, on s’en doute, vers les troupes ennemies qu’ils désorganisaient en les éparpillant. Ces légions étrangères ont également stationné dans d’autres cités déjà occupées par Rome ; c’est le cas de Portus Magnus (Saint-Leu/Bettioua), de Cartennae (Ténès), d’Albulae (Aïn Temouchent) et de Caesarea (Cherchell), dans lesquelles les inscriptions concernant ses moments ne manquent pas (Points jaunes sur la carte ci-dessus). Notons au passage que Portus divini, située à l’emplacement de l’actuelle ville d’Oran, n’était alors qu’une vaste plage, sans doute habitée par des quelques pêcheurs.

Vers la fin du IIème siècle, c’est à dire sous Marc-Aurèle, des Maures de Tingitane (les Baquates) vont jusqu’à commettre des incursions en Bétique, de façon à attaquer directement les légions romaines installées dans le Sud de l’Espagne.

Un peu plus tard, passée une période plus calme au début du IIIème siècle (sous les règnes de Septime Sévère et de son fils Carcalla, des Berbères romanisés), la confédération tribale des Bavares, Maures installés sur une grande région allant de la rive gauche de l’oued Cheliff à la région de Cirta (Constantine), se soulève en Numidie puis en Maurétanie orientale, ce, pendant le règne d’Alexandre Sévère. Là aussi, il faut mettre bien plus de moyens que d’habitude pour en venir à bout ; à Auzia (Aumale/Sour el Ghozlane) ; à el Mahdia (willaya de Sétif) ; à Teniet Mesken, plus au Nord. Ces troubles insurrectionnels dureront cependant plus de soixante ans et, à la fin du siècle, le tétrarque d’Occident Maximien Hercule n’en avait pas encore terminé avec la résistance maure.

Cette mosaïque, trouvée dans l’abside de la basilique judiciaire de Tipasa, doit être vue comme de la propagande, c’est à dire comme une affiche servant d’avertissement aux populations qui tenteraient à nouveau de se heurter à la puissance romaine que, dès lors, nul ne saurait endiguer. Cette superbe mosaïque (par l’état de conservation) montre un couple d’autochtones et leur enfant. De toute évidence, ce sont des captifs. Les personnages de sexe masculin sont dévêtus, contrairement à la femme. Celle-ci porte-t-elle des bracelets ou bien est-elle menottée ? L’homme, lui, a très certainement les mains liées dans le dos. Tout autour de ce carré sont disposés des médaillons en losange portant des visages d’hommes et de femmes dont on pense, trahis par le teint mat dont l’artiste les a affublés, qu’ils sont les familiers du couple à l’enfant. On ne doute pas non plus du sort réservé à cette famille de résistants à l’occupant : ils ont forcément dû être vendus sur le marché des esclaves, chose plutôt courante à l’époque.

Les limes d’Afrique du Nord

De même qu’une ligne frontière (limes, limite(s)) séparait les indisciplinés Germains des Romains, plus civilisés qu’eux, des limites bien surveillées (Le Fossatum Africæ) existaient aussi en Afrique du Nord. Certes, ces dernières ont mis plus longtemps à se stabiliser -on se souvient d’un premier fossé (Fossa Regia) protégeant l’Africa vetus. La conquête romaine sera entravée, comme je l’ai dit plus haut, par les interminables insurrections des différentes tribus, aussi bien numides et maures que gétules. Aussi, la première préoccupation de Rome fut-elle de renforcer les territoires les mieux armés : la Numidie pour commencer, le Maurétanie septentrionale pour finir. A la fin, les Gétules et les Garamantes, seuls, seront considérés comme des barbares, à dire : des exclus du monde dit civilisé. Je propose une carte, élaborée par A.J. Garcia, que j’illustre en deux temps : la première concerne l’extrême Est algérien ; la deuxième, les deux tiers restants, c’est à dire le centre et l’Ouest du pays. Je néglige volontairement l’histoire qui se déroula du côté marocain. On peut également avoir recours à la carte des villes et sites du Maghreb antique.

◊ Les Limes de Numidie :


Depuis la rébellion menée par le défunt Tacfarinas, sous le règne de Tibère, Rome tenait à l’œil le territoire (assez restreint) de la Numidie ; elle avait fait construire une première rocade entre Cirta et Leptis, probablement Leptis Minor, sur la côte est tunisienne. A la fin du Ier siècle, Madaura est une ville déjà fortifiée (Point vert sur la carte ci-dessous), dans laquelle est vite  implantée une colonie de vétérans. Toujours sous les Flaviens, plus tard les Antonins, les lignes de démarcation, qui n’ont cessé de bouger, vont enfin prendre corps : on dispose des postes de garde (Vazaivi/Zoui, Aquæ Flavianæ…) jalonnant la rocade Nord des Aurès (Zone en jaune sur la carte ci-dessus), entre Theveste (Tebessa) et Mascula (Khenchela). Nerva, le premier des Antonins, fait bâtir Cuicul (Djemila, point rouge), à l’Ouest de l’ancienne zone léguée jadis à Sittius (allié à Bocchus le Jeune en soutien à Jules César), représentée par les quatre villes septentrionales : Cirta (Constantine), Rusicade (Skikda), Chullu (Collo) et Milev (Mila); Sitifis (Sétif, point bleu foncé), plus tard Thamugadi (Timgad, point orange) sont dues à son successeur, Trajan. Des villes naissent à l’emplacement de camps retranchés, installés bien avant. Rome glisse inéluctablement à la fois vers l’Ouest et en direction du Sud : la jonction est faite entre Theveste et Lambæsis (Lambèse).

Mais c’est au Sud des Aurès que l’on trouvera le plus grand nombre de vestiges des limes romains datant de cette période : ruines des forts d’Ad Maiores (Besseriani), à l’Est, de Badias (Badis) ou de Thabudeos (Thouda) en allant vers l’Ouest, tous construits sous Trajan. Les princes antonins (Hadrien, Antonin le Pieux) poursuivront l’œuvre d’annexion réelle, et plus seulement administrative, de l’Afrique du Nord. Tout un réseau de routes, véritable anastomose, sera mis en place pour faciliter le transport, vers la capitale  (Rome), de biens marchands produits localement, mais surtout le déplacement des légions «pacificatrices». Les limes sont désormais matérialisés par des fossés, des levées de terre, des fortins, des postes de gardes, des palissades, des check-points où l’on doit s’acquitter de taxes douanières si l’on veut entrer… Pour une plus grande protection du territoire acquis ainsi que pour mieux contrôler les ressources, en eau notamment, les limes s’enfoncent aux confins du désert saharien (camp de Gemellæ/Henchir Kasbat sous Hadrien, Castellum Dimmidi/Messâd sous Septime Sévère, points bleu clair). La dynastie des Sévères achèvera la mise en démarcation de la province numide par rapport au monde resté barbare (La Gétulie, repoussée plus au Sud, à l’arrière de l’actuelle Laghouat). En 238, l’avancée vers le Sahara est stoppée volontairement mais Rome contrôle parfaitement l’axe principal du réseau mis en place, «celui qui défendait les accès Sud des Aurès-Nementcha et remontait vers le Nord-Ouest à partir de Gemellæ en direction de Thubunæ (Tobna) : le limes badensis (Badia) veillait sur les débouchés Sud des transversales des Nementcha et de l’Aurès oriental ; celui du limes gemellensis avait ses quartiers à Gemellæ et défendait les approches des piémonts Ouest de l’Aurès ; enfin, celui du limes Thubunensis contrôlait la frontière proche du Hodna», cette région montagneuse qui restera en dehors du territoire contrôlé par Rome. -son armée est incompétente sous les couverts forestiers et dans les montagnes. Une seule légion (la Legio Tertia Augustus), assistée de quelques troupes d’auxiliaires gaulois, espagnols, Thraces, pannoniens, ou carrément berbères, tiendra le limes qui va de la Grande Syrte à l’Hodna, ce, jusqu’à l’arrivée des Vandales en 429.

◊ Les Limes de Maurétanie :


Les tribus de Maurétanie posèrent plus de problèmes à la romanisation (commencée au Ier siècle av. J.-C. en Afrique du Nord, sous César, puis sous Octave-Auguste) que les tribus Numidie. Le Ier siècle de notre ère débutait par la célèbre révolte des Musulames, menée sous l’égide de Tacfarinas ; si les hostilités commencèrent avec des Numides, la contagion gagna rapidement tout l’Hodna, jusqu’à la vallée du Chélif, en territoires maures. De façon à protéger les villes côtières déjà investies par Rome (Points rouges sur la carte ci-dessus), au moins administrativement, sinon militairement, mais aussi celles bâties à l’intérieur des terres, il fallait installer de nombreux postes militaires sur des rocades anastomosées qui restaient à construire dans les terres. Une rocade Nord (Points bleus foncés) fut décidée, laquelle serait, comme en Numidie, jalonnée de postes de garde ou de camps retranchés. De même pour contenir les Gétules du Sud, une rocade méridionale (Points bleus clairs) sera matérialisée comme la première (Zones en jaunes).

Ainsi, le même processus que celui conduit pour conquérir la Numidie et son Sud, sera mis en œuvre pour pénétrer le vaste territoire de Maurétanie césaréenne. A une différence près, l’Est algérien vaut, dès le début et pour des raisons stratégiques, plus cher aux yeux de Rome que tout l’ensemble maurétanien. La légion avance donc, cependant que les terrassiers posent la «route» ; des camps retranchés mais aussi des postes de guet par dizaines ponctuent la rocade :

♦ au Nord, protégeant la côte d’éventuels assauts telliens, c’est à dire le littoral allant de Saldæ (Béjaïa/Bougie, Est algérien) jusqu’à Portus Magnus (Bethioua/Saint-Leu, proche d’Arzew à l’Ouest), en passant par Icosium (Alger), Tipasa et Cæsarea (Cherchell), cette rocade court en leur Nord ; on renforce également les accès et la protection de cités déjà mises en place à l’intérieur des terres, sous Auguste dans la vallée du Cheliff (Zucchabar/Miliana, Tigava/El Attaf), ou sous Hadrien (Forteresses de Rapidum/Sour Djouab et de Thanaramusa Castra/Berrouaghia) ; de nouvelles citadelles voient le jour (Sufascar/Oued Chorfa, Castellum Tingitanum/Chlef, Mina, Castra Nova/Perregaux/Mohammadia, Tasaccura, Regiæ, Albulæ/Aïn Temouchent; Rome pratique ici encore la colonisation par peuplement des cités, qu’elle dote de grands territoires agricoles de façon à satisfaire les vieux soldats qui s’y installent comme colons. Ceux-ci deviennent rapidement des Romano-berbères puis se mélangent aux Berbères qui, eux, se romanisent.

♦ au Sud, commencée peu après la première, à cheval entre le IIème et le IIIème siècle, cette rocade ira de l’Hodna (au Sud-Ouest de Sétif/Sitifis) jusqu’à la vallée de la Siga, aujourd’hui Oued Tafna (à l’Est du Maroc). Elle traverse la région du Titteri (au Sud d’Alger), celle de l’Ouarsenis (à sa gauche), puis atteint les Monts de Frenda et de Saïda (Toutes parties en jaune). Notons les camps comme Boghar/Castellum Mauritanum, en surveillance du Titteri et de l’Ouarsenis ; plus à l’Ouest, ceux d’Altava (Ouled Mimoun), de Pomaria (Tlemcen) et, pour finir, de Numerus Syrorum (Maghnia). Au-delà, nous sommes en Tingitane mais cela ne concerne plus l’histoire de l’Algérie.

Camp de Rapidum construit en 122 ap. J. -C. pour le cantonnement de la 2ème cohorte des Sardes

Que ce soit en Maurétanie césaréenne ou dans la Tingitane, les manières de refuser l’intégration forcée à l’Empire en pleine hégémonie étaient nombreuses : les tribus ne reconnaissaient aucune autorité autre que celle que leur conféraient leurs us et coutumes ; les échauffourées, les soulèvements, tout pouvait prendre l’allure de l’insurrection ; la rébellion, larvée ou réelle, ne cessera pas. Jamais l’empreinte de Rome ne marquera les Maurétanie (côté Ouest) autant qu’elle l’a fait en Africa/Numidie (côté Est). Les différences sont notoires. A l’Est, outre le nombre de ruines plus important qu’à l’Ouest du pays, en Tunisie aussi, la romanisation est relativement acceptée -les grandes villes cherchant de préférence le statut de citoyenneté romaine- voire désirée, quand, dans les deux Maurétanie, on le refuse plus catégoriquement. Nombreuses sont les bourgades ou villes de l’Est maghrébin devenues municipes, bourgs-garnisons ou encore colonies de vétérans (romains et auxiliaires des légions étrangères), les autres ont préféré conserver leur statut de villes libres (ou cités pérégrines). Preuve est faite que les risques de guerres entre tribus numides et armée romaine étaient limités du côté Est : contrairement à l’Ouest qui présente des villes systématiquement fortifiées par les Romains, on n’en trouve pas en Africa proconsularis/Numidie. Les remparts des villes fortifiées de l’Ouest (Maurétanie) seront l’œuvre des Byzantins, donc bien plus tardifs.

ANNEXE :

La tournée d’inspection en Numidie de l’empereur Hadrien

«Le voyage d’Afrique s’acheva en plein soleil de juillet dans les quartiers tout neufs de Lambèse ; mon compagnon adossa avec une joie puérile la cuirasse et la tunique militaire ; je fus pour quelques jours le Mars nu et casqué participant aux exercices du camp, l’Hercule athlétique grisé du sentiment de sa vigueur encore jeune. En dépit de la chaleur et des longs travaux de terrassement effectués avant mon arrivée, l’armée fonctionna comme tout le reste avec une facilité divine : il eût été impossible d’obliger ce coureur à un saut d’obstacle de plus, d’imposer à ce cavalier une voltige nouvelle sans nuire à l’efficacité de ces manœuvres elles-mêmes, sans rompre quelque part ce juste équilibre de forces qui en constitue la beauté.» Marguerite Yourcenar, Mémoires d’Hadrien, Plon, Paris, 1951.

 

Les derniers rois numides

Repères de lecture :

 

En orange clair la Maurétanie ; en orange foncé la Numidie unifiée sous Massinissa ; en vert les territoires carthaginois qui passent aux Romains

 

En perdant sa guerre contre Rome en 105 av. J.-C., Jugurtha peut-être rendu responsable de la fonte territoriale qu’a connu la Numidie au profit de Bocchus le Vieux. Ce dernier, en effet, pour avoir finalement rejoint Rome en trahissant Jugurtha, a reçu (sûrement) la partie Ouest de la Numidie (ex-Masaesylie), voire (mais c’est moins sûr) le centre de l’Algérie actuelle, avec pour limite orientale le fleuve Soummam ou encore, à la limite, l’Ampsaga.

 

En beige la Maurétanie de Bocchus l’Ancien ; en rose la Numidie de Gauda ; en vert l’Afrique proconsulaire (Rome)

 

Gauda, roi numide dont on ne sait presque rien si ce n’est qu’il est le fils de Mastanabal, eut pour petit fils Juba (fils de Hiempsal) qui régna, sous le patronyme de Juba Ier, seulement quatre années. Pour Mahfoud Kaddache, Juba Ier a résisté aux pressions romaines et voulu profiter de la guerre civile qui opposait Pompéiens et Césariens pour sauvegarder son indépendance. César en viendra difficilement à bout, les Berbères sont de vaillants guerriers.

 

En vert clair la province romaine ; en vert foncé la région sittienne (Sittius) ; en beige la Maurétanie de Juba II et de Ptolémée

 

Sous l’Imperium d’Octave (-27 à +14), le fils de Juba I, le futur Juba II de Maurétanie, sera éduqué et élevé à Rome de laquelle il recevra une culture gréco-latine. Cette éducation, délivrée par la soeur d’Octave, le préparera à une vassalité relative au début, sous un statut assez particulier et plutôt favorable : peu de pays incorporés peu à peu à l’Empire bénéficieront, comme la Maurétanie, du statut de Royaume protégé, allié et ami du Peuple Romain. Mais M. Kaddache voit en  Juba II le type même du roi vassal.

Enfin, Ptolémée, associé au royaume par son père Juba II, ce dès ses 25 ans, sera le dernier roi numide de la Maurétanie. Il mourra sans aucun doute en Europe, assassiné par les hommes de main de Caligula, et son royaume sera finalement annexé par l’Empire en 40 av. J.-C. En 42, toute la géographie en est changée.

JUBA Ier

C’est le dernier roi de Numidie (ce qu’il en reste) à proprement parler. Il sera victime de l’aventure césarienne  tourmentée d’Afrique, au point de se donner la mort, comme Caton à Utique. Dès le début de son règne, Juba mit tout en œuvre pour devenir un roi puissant et déterminé. Il possédait une armée forte et combative, ainsi qu’une garde rapprochée, constituée entre autre de cavaliers ibères et gaulois qu’il pouvait grassement payer étant donnée la richesse dont il disposait encore de ses prédécesseurs. Il lui a bien sûr fallu d’abord soumettre de nombreuses tribus plus ou moins récalcitrantes, impressionner militairement le roi voisin, Bocchus le Maure, celui qui usurpait ses terres depuis la mort de Jugurtha, et prendre enfin parti pour Pompée dans sa lutte contre César. S’il avait, par orgueil, raison de faire ce choix, ce dernier s’avéra plutôt très négatif pour la suite de l’histoire numide ; on verra la raison plus tard.

Allié au général romain pompéien Varus, Juba se porta au secours de ce dernier quand Curion, envoyé par César, débarqua au cap Bon en -49 pour assiéger Utique. Juba portait une haine terrible contre cet agent de César qui, au Sénat de Rome, avait osé  proposer l’annexion pure et simple de la Numidie. On comprend mieux l’engagement pris plus par aversion envers César, à cause de Curion, que par affinité pour Pompée. L’orgueil avait déjà perdu Jugurtha, il en sera de même avec Juba Ier. Aider Varus à Utique relevait donc de la bête vengeance. La prise de la ville par Curion n’aura pas lieu, celui-ci étant contraint au combat par Juba. Ce fut certainement une victoire savoureuse pour le roi numide auquel on apporta la tête de Curion, mort au combat avec tous ses soldats qui ne purent s’enfuir. Après Utique, l’armée de Juba reconquit pas à pas la plupart de ses états. Le Sénat, acquis à Pompée en -49, lui décerna alors le titre honorifique de roi et allié du Peuple romain, ce qui ne l’empêcha pas de conserver un ton hautain envers les Romains, qu’ils fussent Pompéiens ou Césariens. Scipion, envoyé par Pompée en Afrique, dut même s’abaisser à changer de tunique devant Juba -ils portaient à ce moment-là tous deux le vêtement de pourpre. De plus, Juba refusa de soutenir le Pompéien qui, pourtant, lui proposait  en échange la restitution de la Province d’Africa vetus en cas d’accord militaire. Rien n’y fit…

C’est en -47 que César, venu de Sicile et accompagné d’une dizaine de petites légions, débarqua lui-même en Afrique pour tenter de réduire la résistance pompéienne -le Sénat lui est acquis à ce moment. En fin stratège, il s’aménagea une période de paix avec Bogud -roi de ce qui deviendra plus tard la Tingitane romaine (Tanger)- et s’allia à Bocchus le Jeune -roi de la nouvelle Maurétanie (ex-Numidie masaesyle)- qui fit immédiatement diversion à l’avantage de César. Comme je l’ai écrit dans l’article Luttes de pouvoir romaines et fin de la Numidie indépendante, César, quasiment sauvé par Bocchus et son allié Sittius, un condottiere italien plus ou moins établi en Maurétanie, fut le grand gagnant de cette guerre civile romaine. Ainsi que Jugurtha fit perdre une bonne partie de son aire territoriale à la Numidie (devenue maure), le choix que porta Juba I en faveur de Pompée contre César dès le début des hostilités se jouant sur le sol africain entraîna la fin de l’indépendance numide de l’Est algérien. Après la célèbre bataille de Thapsus, la région cirtéenne fut  offerte à Sittius qui n’en profita pas longtemps puisqu’il finit assassiné par Arabion (fils de Massinissa II) ; le reste de la Massylie devint rapidement une singulière vassale de Rome. Juba Ier, qui fait aujourd’hui la fierté des Algériens après Jugurtha, erra de ville en ville ; ayant menacé leurs habitants du pire des sorts en cas de défaite,  aucune ne lui ouvrit ses portes ; il préféra mourir de la lame de son allié et compagnon romain Petreius, lors d’un ultime combat d’apparat.

Bocchus se rapprocha davantage de Rome qui avançait un pied de plus en territoire berbère. A sa mort (-35), c’est Octave qui gouvernera la Numidie moribonde laissée sans héritiers, en un inter-règne qui s’étendra jusqu’à 25 av. J.-C.. De nombreuses colonies romaines verront le jour et, pendant que le jeune Juba poursuit son éducation gréco-latine à Rome, cette dernière prépare déjà le futur royaume à lui confier.

JUBA II

Contrairement à son père qui ne régna que pendant quatre années bien tourmentées, le jeune Juba II dominera la scène africaine durant presque 5O ans, de 25 avant notre ère à 23 après la naissance du Christ. Dès l’âge de 4 ans et consécutivement à la défaite de son père à Thapsus, il fut recueilli à Rome -ou enlevé en captif, c’est selon- par Jules César. A partir de 44 (mort de César aux Ides de mars), c’est à la cour d’Octave qu’il reçut l’instruction digne d’un futur roi -client de Rome, cela va de soi, César y pensait fort, Octave-Auguste s’en servira. La sœur du futur empereur romain prit donc en charge l’enfant qui portait, selon la tradition romaine, le prénom et le nom de son protecteur, le fameux dictateur : Caïus Iulius.

Couronné par l’empereur Auguste lui-même, il devint Rex Juba, roi de toute la Maurétanie. Apparemment, Bogud et Bocchus sont morts sans laisser d’héritiers -en tout cas aucun texte n’en parle-, si bien que le droit international, à l’avantage des Romains, avait fait legs de l’Afrique du Nord à Rome, sans que celle-ci n’ait pour autant décidé l’annexion totale. Du coup, les actuels Maroc et Algérie -cette dernière étant amputée de sa partie la plus orientale- ne forment plus qu’un seul territoire allant de l’atlantique au fleuve constantinois Ampsaga, auquel il faut ajouter les zones gétules qui lui sont raccordées, plus au Sud. La région cirtéenne (les actuelles Constantine, Skikda,  Collo et Mila) conservera longtemps encore son statut sittien (de Sittius) très particulier (jusqu’à la fin de l’Antiquité), pendant que Rome s’attribuera toutefois une marge terrestre supplémentaire ; ainsi, après l’Africa vetus, cet accroissement donna l’Africa nova, devenue indispensable à la géante Rome, car bonne productrice de blé.

Marié à Séléné-Cléopâtre, il n’eut qu’un seul fils, Ptolémée. Remarquons au passage que ce dernier descendait indirectement d’une dynastie de pharaons, par la grand-mère maternelle Cléopâtre VII, et de la gens Antonia (de Anton, fils d’Héraclès ou Hercule) par le grand-père maternel, Marc-Antoine. Et ce n’est pas le seul exemple où l’élite des nations de l’époque possédait des généalogies anastomosées entre-elles ; c’est le cas pour la Maurétanie dont le dernier roi était lié par le sang aux dynastes de Thrace, du Pont et du Bosphore, de l’Arménie mineure et à Caligula avec lequel il partageait de nombreux cousins. Bien que vassalisé -il aidait tant et plus le suzerain par des actions militaires de maintien de l’ordre-, Juba n’abandonna pas l’histoire passée de son pays auquel il rappelait qu’il était le fils d’un résistant, Juba Ier, et surtout le descendant du grand Massinissa. Pourtant, contrairement  à ce dernier, Juba II n’était ni rempli de vaillance, ni bouillant, ni barbu, comme l’écrit Gilbert Meynier, plutôt doux et charmant dans sa jeunesse, érudit et esthète grâce à son excellente éducation.

D’après Pline l’Ancien, c’est bien davantage pour ses doctes travaux que pour son règne qu’il restera célèbre. Juba II ne disposait de son pays que pour le pacifier militairement, à la demande impérieuse de Rome. Quand il arriva au pouvoir, colonies et/ou légions romaines étaient installées de partout : le long de la côte méditerranéenne et à l’intérieur des terres, en des places stratégiques localisées parallèlement à la bordure littorale. L’art helléniste foisonnait presque déjà, les grandes villes commençaient à peine à resplendir par l’ornement statuaire… il ne restait, à Juba, plus que la culture pour compenser une vie moins glorieuse que celles de ses prédécesseurs et, surtout, pour refonder (mot de Strabon) Yol/Cesarea (Cherchell), sa capitale (il ne reste de cette parure monumentale qu’un bout du théâtre et quelques magnifiques statues).

Nul ne sait si Juba II parlait le berbère ; il connaissait par contre le grec, le punique et le latin. C’était un écrivain à ses heures, philologue et historien assez talentueux, bien qu’il ne reste rien de ses œuvres, si ce n’est quelques citations trouvées chez les auteurs grecs et latins. Curieux de tout, il finança des expéditions scientifiques aux îles Canaries (îles Fortunées) et vers les sources du Nil ; son grand rêve : faire l’inventaire des choses de ce monde (chorographie) et en donner une représentation géographique plus juste (participation indirecte à l’établissement de la carte d’Agrippa ?). Selon M. Kaddache, sous le règne de Juba II, l’agriculture se développa aussi bien que le commerce maritime tourné vers l’Europe méridionale. Le blé, le vin et l’huile d’olive étaient échangés contre des objets manufacturés (poteries italiennes et gauloises, amulettes ibères en plomb…).

Il est possible que Juba II ait été inhumé, avec sa femme Cléopâtre-Séléné, dans le mausolée royal maurétanien (à ne pas confondre avec le Medracen, vieux de plus de deux siècles) bâti au Ier siècle avant notre ère et nommé à tort tombeau de la chrétienne (al qubûr al rûmiyya). Il s’agit d’une bazina de 64 m de diamètre, surélevée d’un tambour flanqué de colonnes à chapiteaux. La partie supérieure est conique (culminant à 59 m de hauteur) et était surmontée d’un groupe sculpté aujourd’hui disparu. Influences égyptiennes, puniques et hellénistiques se côtoient harmonieusement malgré des styles fort différents. Rien, pour le moment, n’empêche d’attribuer ce monument funéraire à d’autres souverains berbères, ce en remontant jusqu’à  Bocchus Ier.

PTOLEMEE DE MAURETANIE
De Ptolémée de Maurétanie (circa 5 av. J.-C. – 40 ap. J.-C.), on ne sait presque rien du règne. Il perdit sa mère Cléopâtre Séléné vers l’âge de 10 ans ou un peu moins. Quand il eut environ 25 ans, en 19 ap. J.-C. et alors que Tibère a remplacé Auguste, son père Juba II l’associa au trône. Quand ce dernier meurt, en 23, Ptolémée, resté fidèle aux Romains, participe au dernier combat entre Tacfarinas le rebelle et les armées loyalistes, c’est à dire romaines et berbères. Il en sort vainqueur et Rome lui sera reconnaissante.

Il n’a hérité de son père ni la science, ni la culture ou l’amour de l’art. Ce fut un roi passable, fainéant et jouisseur. En fait, il correspondra bien avec l’ambiance délétère qui régnera dans cette irrémédiable fin d’époque.

En 37, Caligula, cousin de Ptolémée par Marc-Antoine, succède à Tibère. On pense qu’il est pour beaucoup dans la disparition subite de Ptolémée, un jour de 40, après qu’il l’eut mandé à Rome puis fait venir à Lugdunum (Lyon). Certains historiens pensent, malgré l’absence de textes fiables, que Caligula fit assassiner son cousin et, de fait puisque c’était le droit (romain) international de l’époque, hérita de la Maurétanie. L’empereur sera lui-même assassiné l’année suivante et c’est Claude le Lyonnais qui le remplacera. Ce dernier morcellera, en 42, toute l’Afrique du Nord :  Maurétanie tingitane à l’est du fleuve Mouloucha (le Maroc actuel) ; Maurétanie césaréenne de la Mouloucha à l’Ampsaga (l’oued el Kebir qui traverse Constantine) ; Africa romana à l’Est, c’est à dire la sittienne, la Numidie, restreinte à son orient après les erreurs stratégiques et tactiques commises par Jugurtha puis Juba I, la Tunisie d’aujourd’hui, à quelques kilomètres carrés près, et la bordure méditerranéenne libyenne.

 

Afrique du Nord romaine à partir de 42 après J. -C. D’après explorethemed.com

ANNEXE

Le voyageur qui, venant d’Alger, se rend dans l’ancienne capitale de Juba II par la si charmante route du littoral, voit à quelques kilomètres de Tipasa s’ouvrir à sa gauche une voie de traverse. En quelques lacets, elle le mène sur le dernier rebord du sahel algérois, une ligne de crêtes qui s’interpose entre la Mitidja et la mer. Là, à près de trois cents mètres d’altitude, le regard au nord plonge dans la mer et suit vers l’est les indentations du rivage jusqu’à Sidi Fredj ; au sud, l’Atlas de Blida borne l’horizon, tandis qu’à l’ouest monte et s’étire la haute et puissante échine du Chenoua… Serge Lancel, L’Algérie antique

Le mausolée royal de Maurétanie :

Les premières tentatives de pénétration dans le tombeau doivent donc se situer dans une époque assez reculée ; en tout cas, elles doivent être antérieures à la conquête arabe. Puis, l’accumulation des terres s’étant effectuée, les abords de la petite entrée située en contre bas du sol se sont rapidement comblés. Ce monument maintenant visité pose un problème historique important : quand et par qui a-t-il été construit ? Cet édifice n’est pas daté. Il n’y a aucun indice chronologique a tirer des marques qui sont gravées sur les pierres de taille et qui indiquent seulement les ateliers des tailleurs de pierre, où chacun avait un signe particulier. Certaines de ces marques de tâcherons ont une apparence de caractères latins, libyques ou grecs, mais ne sont pas pour autant des lettres alphabétiques. Le premier et le seul texte antique que nous possédions, qui parle de ce monument, est celui d’un auteur latin, Pomponius Mela. Son livre, intitulé De situ Orbis, a été rédigé dans les années 40 après Jésus-Crist, c’est à dire à l’époque où le royaume de Maurétanie a été annexé et transformé en province romaine. Dans le chapitre 6, folio 38, du livre I de Pomponius Mela, on peut lire les lignes suivantes : Iol (Cherchell), sur le bord de la mer, ville jadis inconnue et illustre maintenant pour avoir été la cité royale de Juba [II] et parce qu’elle se nomme Caesarea. En deçà, les bourgs de Cartenna (Ténès) et d’Arsenatia, le château de Quiza, le golfe Laturus et le fleuve Sardabale. Au delà, le mausolée commun de la famille royale […] ensuite Icosium (Alger). Mentionnons toutefois que, dans sa description du littoral d’Afrique du Nord, cet auteur reproduit, avec peu de nouveauté, un livre plus ancien que Stéphane Gsell attribue à Varron, mort en 27 avant J.-C.

La thèse historique présentée le plus fréquemment est celle qui attribue la construction du tombeau à Juba II et à sa femme Cléopâtre Séléné, fille de la célèbre Cléopâtre, reine d’Egypte et du Triumvir Antoine.

Le roi Juba II nous est présenté comme un souverain amateur d’art et de culture. Il a peuplé sa capitale, Cherchell, d’œuvres d’art choisies en Grèce et importées de là-bas.

Il régna, par la volonté de l’empereur romain Auguste, sur la Maurétanie pendant une longue période, de 25 avant J.-C. à 23 après J.-C. Si la note sur le monument commun de la famille royale remonte à Varron, la thèse attribuant le tombeau à Juba II n’est pas soutenable. Dans le cas contraire, la construction du monument se situerait entre le début et la fin du règne de Juba II. Les historiens, depuis le début du siècle, ont des avis partagés. Les uns préfèrent l’attribuer à Juba II, les autres lui donnent une date bien antérieure à ce roi. Il en est un fort célèbre, M. P. Romanelli, qui s’est totalement écarté de ces deux tendances ; pour lui, le Tombeau Royal de Maurétanie est un mausolée tardif qui pourrait même appartenir au Vème ou VIème siècle après J.-C.. Il y voit notamment en lui une réminiscence du mausolée circulaire d’Hadrien à Rome.

Comme on peut s’en rendre compte le problème historique posé par ce tombeau est complexe.

Mounir Bouchekani, Le Mausolée royal de Maurétanie, Alger, 1970, pp. 21-24.

L’impérialisme romain, de Bocchus Ier à Ptolémée #2

ANNEXION ET PROTECTORAT EN MAURETANIE (Suite et fin)

La mise en place d’une dynastie royale à Iol-Caesarea

On pense que Cléopatre-Séléné (fille de Cléopatre VII et de Marc-Antoine, tous deux vaincus à Actium) et Juba (fils de  Juba Ier, vaincu lui aussi) reçurent ensemble une éducation romaine, à la cour d’Octavie, soeur d’Octave et première épouse d’Antoine. Point n’est besoin de dire le prestige qui s’attachait à la lignée de Séléné ; elle descendait à la fois des grands pharaons d’Egypte et des Lagides, mais le sang romain coulait également dans ses veines. De son côté, Juba, qui avait reçu les enseignements impériaux, n’avait certainement pas oublié la gloire de ses ancêtres. Juba et Séléné faisaient partie des nombreux enfants de princes étrangers, réunis à Rome afin de les préparer à s’accorder, dans un futur proche, avec les principes directeurs de la politique extérieure romaine. Ce réceptacle de têtes à couronner permettait l’installation, en Orient, de dynastes déjà soumis à Rome et imprégnés de sa culture, de créer des Etats stables et liés à la Cité par un pacte d’amicitia/philia romana. Pompée avait imaginé le procédé pour l’Asie, Antoine l’avait rapidement adopté, Octave fera de même avec la Maurétanie.

Selon l’historien Dion Cassius, Il (Octave) renvoya les uns chez eux, et en garda certains chez lui, ce qui semble prouver les véritables desseins du princeps : garder des otages en vue de les imposer comme uniques prétendants par la suite. Suétone souligne le fait que l’éducation, reçue par ces jeunes à la cour, n’était aucunement différente de celle donnée aux propres enfants de l’empereur. Que tous se côtoyassent et des liens fraternels devaient se tisser entre les différents peuples du vieux monde, facilitant ainsi la pérennité de l’Empire dans le temps. D’ailleurs, c’est Rome qui formait les couples princiers selon l’ancienne coutume hellénistique en pratiquant un subtil mélange de sangs royaux sensé consolider l’assise du territoire «ami». Dans l’ensemble et sauf exception, les tribus reconnaissaient assez facilement le rang élevé des dynastes qu’on leur proposait, laissant à Rome tout le temps pour réaliser ses désirs d’hégémonie. L’orgueil aidant, les différents couples d’ici et d’ailleurs se pensaient comme faisant partie d’une seule et même famille, une societas regum à l’indépendance factice, mais brillante et rayonnante par le prestige.

Dion Cassius semble affirmer que le mariage entre Juba et séléné avait été décidé au lendemain de la bataille d’Actium. Pour ce qui est de la date du mariage, certains indices (pièces de monnaie) conduisent aux alentours de l’an 19 av. J.-C.. Je rappelle que Juba monte sur le trône en -25 et mourra en 23 ou 24 ap. J.-C.. Il se trouve que, par les liens du sang, Séléné est la grande tante de Caligula et que Ptolémée en est l’oncle. De son côté, Ptolémée ne sera pas marié à une princesse de haut rang ; il semblerait que sa concubine, Urania regina, une servante affranchie, n’était pas une épouse légitime, si bien que, Ptolémée ne laissant aucune descendance, ni Tibère ni Caligula ne firent d’efforts pour préserver la souveraineté numide. Ce sont les monnaies royales, frappées en Maurétanie, qui donnent le plus de renseignements permettant de déduire ces dates car aucun texte fiable ne subsiste, seulement un ou deux poèmes… Il est possible que Séléné était déjà morte en 6 ap. J.-C., rien ne le confirme vraiment.

Filiation entre Caligula et Ptolémée par Marc-Antoine

Alors que la République n’avait octroyé la citoyenneté romaine à aucun prince, l’Empire en faisait facilement le don. Juba et Ptolémée portaient ce titre, Séléné aussi sans doute. Cette faveur était à la base du contrôle politique de Rome et permettait de sélectionner une aristocratie servile, à placer quand et où la capitale le souhaiterait. Pendant que les couples brillaient en société, ils servaient de moteur à la romanisation de leur monde. Ainsi, Juba s’appelait Caius Iulius Iuba et son fils, C. I. Ptolemaeus. Si Séléné était citoyenne de Rome, elle devait alors porter le gentilice des Antonia. Liée à Rome par un système complexe de gages et de récompenses, de dons et d’exigences sans cesse renouvelées, la maison maurétanienne bénéficiait d’un net régime de faveur, exceptionnel eu égard au droit quelle avait de battre monnaie dans le royaume même. On peut supposer qu’un certain degré d’indépendance existait encore dans le royaume et que Rome ne lui imposait pas les restrictions habituelles.

Contre prestige, magnificence, titre de noblesse et quelques privilèges, Juba ou Ptolémée acceptaient sans rechigner -le peuple moins, on le verra- d’obéïr ainsi que l’exigeaient Rome, le Sénat ou l’empereur. C’est donc une situation compliquée juridiquement que connaissaient les Maures : la frappe de monnaie (depuis -25 pour Juba et +19 pour Ptolémée) signifiait pouvoir et moyen de l’exercer  ; autonomie également quand, de toutes façons, Rome avait systématiquement le dernier mot. Si de rares royaumes soumis disposaient aussi de cette grâce, il n’y a qu’en Maurétanie et à Commagène que les souverains avaient le droit de faire figurer leur effigie et leur nom sur les pièces de bronze et, plus rarement, d’argent. Les autres devaient obligatoirement y faire représenter l’empereur romain en titre. Tous s’accordent à penser que, pour en arriver là, Juba, comme son fils, avait dû multiplier les signes de reconnaissance envers le maître ; peut-être même en dehors du sens péjoratif que certains peuvent y trouver, Michèle Costelloni-Trannoy parle de romanophilie et de confiance réciproque.

Autre fait marquant, qui pourrait remettre en question une supposée entière dépendance de la Maurétanie vis-à-vis de Rome et confirmer des liens d’amitié réelle entre les deux puissances, est le droit d’émettre des aurei (de aureus = monnaie en or), qui plus est, représentaient aussi les deux rois et non l’empereur. Les princes du Bosphore cimmérien, favorisés par le statut eux aussi, étaient limités à l’aureus avec effigie impériale seulement. Même si l’usage de l’or fut restreint en nombre d’émissions dans l’histoire africaine, jamais roi n’avait jusqu’alors battu monnaie en or. Ce que reprochent finalement les Algériens d’aujourd’hui à Juba II (ils parlent beaucoup moins de Ptolémée), fut pourtant le fait d’une expérience politique jamais réalisée auparavant : celle d’effacer les différences entre le mode d’organisation oriental et celui qui prévalait en Méditerranée occidentale.

LES CONDITIONS DE L’ANNEXION

Une succession de troubles

Nous n’avons pas beaucoup évoqué les Gétules -peuple bien mal connus des historiens- libres et fiers, préférant nettement le nomadisme pastoral à la sédentarité des cultivateurs -ils parcouraient les steppes et les régions pré-désertiques, de la Petite Syrte aux rivages de l’Atlantique ; peuple dont on atteste pourtant une présence citadine limitée en Maurétanie occidentale (Le Chella) et en Numidie orientale (Mdaourouch). Strabon écrivait que les Gétules constituaient le plus grands des peuples lybiques. Quant à Pline l’Ancien, il les dépeint comme des barbares dangereux toujours prêts à piller, à massacrer et à opérer des razzias -ils ne sont pas souvent cultivateurs. Toujours est-il que ce sont les Gétules orientaux qui entrèrent les premiers dans l’histoire : Hannibal disposaient d’un contingent gétule lors de la deuxième guerre punique et, aussi bien Jugurtha que Marius, son adversaire romain, avaient fait appel à eux. Durant la plus longue partie de son principat, Octavien aura à lutter contre ces guerriers quasiment indomptables et pourtant si fidèles lorsqu’on les a en amitié.

Le protectorat de Maurétanie de Juba II et ses armées était sensés servir à Rome comme zone militaire tampon devant protéger l’Afrique proconsulaire, la Numidie orientale gétule étant de loin la plus menaçante. Parce que les efforts menés par Juba s’avéraient inefficaces, de plus en plus souvent, des soldats romains étaient envoyés dans la partie méridionale du pays, entraînant de fait une main mise au moins partielle sur le territoire maurétanien. Les troubles occasionnés par les multiples et continuelles attaques furtives de cavaliers gétules, aux bandes mal organisées, obligeront rapidement Rome à investir davantage la Maurétanie jusqu’à l’Ouest du royaume. Seules, les huit dernières années du règne d’Auguste auraient été plus calmes, aucun affrontement de grande envergure n’est signalé par les historiens de l’époque.

 

Repérage des peuples de l’Afrique du Nord sous Auguste et après

Il y eu sans doute une première opération militaire vers 22 av. J.-C., les Fastes (calendrier romain des grands jours) mentionnent le triomphe du proconsul L. Sempronius Atratinus ; Juba II n’en ferait pas partie. Un deuxième soulèvement gétule aurait eu lieu en 20, maté par le général L. Cornelius Balbus et il semblerait que la révolte se soit étendue vers l’Est (Shott Hodna et pays garamante) et dans tout le Contantinois. Mais selon Dion Cassius, il fallut attendre l’année 6 ap. J.-C. pour que Cnaeius Cornelius Lentulus Cossus obtienne la soumission totale des Berbères. Moment de tranquillité illusoire puisque les escarmouches ont toujours lieu. En l’an 3, Passienus Rufus muselle rapidement une rébellion, prélude à ce conflit considérable qui opposera Rome aux Gétules des deux Syrtes et Juba II à ceux de l’Est et de l’Ouest en Maurétanie ; soulèvement grandiose -car contagieux- que résolut C. C. Lentulus Cossus. Ce dernier ayant lui aussi reçu les ornements triomphaux, il refusa toutefois de porter le titre de Gaetulicus comme l’imposait l’usage. On peut aujourd’hui situer le coeur du conflit en Maurétanie mais celui-ci se serait déplacé vers l’Est assez rapidement. Les monnaies maurétaniennes marquent la Victoire de Juba, en 6 et en 7 ap. J.-C. et les ornements triomphaux qu’ils reçut, seulement en 6. Des bronzes de Juba II arborent une nouvelle victoire de 15/16 à 16/17, à la veille du conflit qui rendra si célèbre Tacfarinas ; ce qui montre que l’équilibre instauré par les deux armées restait bien précaire. Tacfarinas, mi-Numide mi-Gétule, ou plutôt Musulames, inaugurera une nouvelle ère dans les hostilités. D’une part, il étendra la coalition qui s’accompagnera d’un changement tactique, d’autre part, et cela est totalement nouveau depuis Jugurtha, il adoptera une ligne politique bien définie.

La Proconsulaire était entourée de tribus résistantes autant que récalcitrantes ; en partant de l’Ouest, c’est à dire de l’Ampsaga, nous sommes en présence d’une fraction de Maures, théoriquement acquis à Ptolémée (associé au trône depuis 19) mais peu enclins à se laisser commander par les étrangers romains ; plus au Sud, entre Théveste (Tebessa) et Madauros (Mdaourouch), se trouve la tribu des Musulames ; en allant vers l’est, sous l’ancienne Carthage, la tribu des Cinithiens menace son Nord mais aussi directement la Petite Syrte ; plus à l’Est encore, le pays garamante. Tacfarinas, reconnu pour ses qualités acquises dans les troupes romaines, prit rapidement la tête d’une coalition africaine ; ainsi, toute la province romaine était prise en tenaille par cette confédération tribale. Tacfarinas eut l’ingéniosité de mêler tactiques militaires ancestrales numides et techniques romaines de combat. L’apparente anarchie des premières était compensée par une extrême cohérence dans l’élaboration des campagnes à mener. Comme Jugurtha, il sépara son armée en deux corps ; se gardant le commandement des hommes d’élite et entraînés à la romaine, confiant les troupes légères à Mizippa le Maure ; d’un côté une armée au moins qualitativement égale à celle de l’ennemi, de l’autre des attaquants rapides, furtifs et efficaces pour désorienter les Romains et rappelant la guerre de Jugurtha. Pour Rome, un enfer s’ouvre à nouveau en 17, qui se refermera sept ans plus tard, après trois principales campagnes pour en venir à bout.

En rouge les Maures de Ptolémée ; en violet les Musulames ; en orange les Cinithiens et en jaune les Garamantes
Rouge : Maures de Ptolémée ; violet : Musulames ; orange : Cinithiens ; Jaunes Gétules et Garamantes

La première est menée par M. Furius Camillus. Les coalisés sont mis en déroute et la Victoire mauro-romaine est célébrée sur les monnaies en bronze de l’an XLIII (43) du règne de Juba II (18 de notre ère). La deuxième campagne commence en 20, lorsque Tacfarinas refait parler de lui : razzias nombreuses cette année-là et, surtout, prise d’un fortin situé en territoire romain ; il échoue cependant au siège de Thala (Ouest tunisien). L’ensemble des camps fixes qu’il avait établis le long de la côte pour entreposer armes et nourriture furent vite démantelés par deux légions, la IX Hispana et la III Augusta, et Tacfarinas dut fuir dans le désert. Le nouveau proconsul, Lucius Apronius, reçut les ornements triomphaux. Sans délai, la troisième et dernière campagne, dirigée par Iunius Blaesus, débute en 21, se terminera en 24. Fort de quelques succès l’emportant certainement sur les revers, Tacfarinas entama des pourparlers en 22 devant le Sénat de Rome et exigea une extension territoriale ; mais, à cet ultimatum, Tibère proposa l’armistice seulement à ceux qui déposeraient les armes ; échec qui entraina une reprise des hostilités pendant l’hiver 22/23. Blaesus emporta la victoire de 23, ce qui lui permit d’obtenir les ornements triomphaux ; mais Tacfarinas était encore libre… Au cours de la période qui suivit l’hiver 23/24, la révolte s’étendit aux Maures, révoltés contre Ptolémée, aux Garamantes de l’Est, l’ensemble étant soutenu par des auxilliaires romains dissidents, car frustrés dans ce tumultueux conflit.

La IX Hispana, qui avait été renvoyée sur un autre front par Tibère (en Pannonie), manquait au général Dolabella qui voyait ses forces nettement diminuées. Les évènements se précipitent quand les hommes de Tacfarinas échouent durement au siège de Thubursicum numidarum (Khemissa). La tactique employée alors -harcèlement à l’intérieur du royaume de Juba en profitant ainsi de la désaffection momentanée de son peuple- aurait pu fonctionner, mais le massacre des Berbères d’Auzea (Sour el Ghozlane) par Dolabella et la mort de Tacfarinas (Bordj Hamza) y mirent fin. C’est à Ptolémée que furent remis le bâton d’ivoire et la cape de pourpre portant l’inscription «roi, ami et allié du Peuple romain». Cette guerre contre les Gétules (Bellum Gaetulicum) -et bien que C. C. Lentullus Cossus ait reçu titre de Gaetulicus (refusé par lui mais porté, plus tard, par son fils) et honneurs du peuple réuni à Rome- n’eut pas les pleines considérations des historiens grecs et latins qui, hormis peut-être Tacite, minimisèrent largement cette longue période de troubles pourtant bien réelle. Pour l’historien romain Tacite, aussi bien Blaesus que Dolabella auraient dû recevoir les honneurs du triomphe, même si les Romains considéraient les ennemis africains comme de vulgaires pillards et non comme de valeureux guerriers. Michèle Costelloni-Trannoy voit, dans la vacuité des textes et la falsification des listes des cités et des peuples (Gétules, Garamantes, Phazaniens…) vaincus par le général Balbus, le souci manifeste de cacher aux Romains la perméabilité de la province et du royaume protégé.

Sur les expéditions des généraux et futurs proconsuls Sempronius Atratinus et Passenius Rufus, silence total. Remercions Tacite car, sans lui, rien n’aurait percé de la guerre contre Tacfarinas, son récit est détaillé contrairement à celui qu’a laissé Aurelius Victor ; de Dion Cassius, l’on apprend que cette Bellum Gaetulicum fût extrêmement meurtrière pour les soldats romains. Le point de vue romain de l’époque ne peut que choquer l’Algérien d’aujourd’hui : Tacfarinas n’a jamais été considéré comme un leader politique mais comme un chef de brigands, d’ordinaires barbares. D’autre part, Rome impose encore sa vision des choses en qualifiant le Musulames de déserteur -Tibère ne pouvait le supporter- de l’armée romaine, de rebelle donc, alors que ses revendications principales ne faisaient que dénoncer les injustices territoriales commises par les plus forts. Maligne, Rome a su tirer profit de l’aura (exagérée ?) qu’elle faisait ou défaisait autour des personnes royales des différents protectorats : quand un roi soumis à l’Empire brillait par ses exploits militaires, c’est tout l’Empire qui brillait. En réalité, c’est davantage Rome qui est venue à la rescousse (Atratinus et Balbus) du roi Africain -pour compenser de réelles faiblesses politiques- dont le royaume était en permanence menacé par les opposants politiques. Peut-on alors employer le terme de symbiose politique comme certains le font régulièrement?

Des débuts d’Auguste au principat de Caligula, un grignotage tactique méthodique du territoire des Berbères eut lieu progressivement. La IIIème légion d’Auguste prit son siège dès 14 ap.J.-C. à Ammaedara (Haïdra) ; une route stratégique reliant le camp à Tacape (Gabès) en passant par Theveste (Tebessa) et Capsa (Gafsa) fut construite qui privait les tribus locales de leur liberté de déplacement., notamment pendant la transhumance. Sous Auguste et Tibère, le problème de la Maurétanie était resté en suspens mais, un an avant la mort de Ptolémée, Caligula réforma la politique de la Proconsulaire : La Numidie, qui dépendait alors du proconsul, devint territoire militaire romain sous gouverne directe de l’empereur, par l’entremise d’un légat chargé de mater toutes rebellions frontalières. Chaque décision prise aurait maintenant un retentissement conséquent sur le royaume maure dont l’annexion suivra de peu cette réorganisation.

La mort de Ptolémée

On ne sait si Ptolémée fut emprisonné par Caligula avant que ce dernier ne le fasse assassiner (rien n’est certain). Le meurtre aurait été commis durant l’hiver 39-40 (Jérôme Carcopino) et l’annexion suivra de peu la même année. Mais les circonstances qui entourent cette dernière restent incertaines ; le texte de Tacite a été perdu, ceux qui restent sont vagues (Dion Cassius, Suétone, Pline) ; les dernières monnaies frappées par Ptolémée datent de 39. Il est peu probable que la rivalité entre Caligula et Ptolémée ait porté sur la revendication à la grande-prétrise dIsis et, selon Sénèque, le Maure qui était en fonction de prêtrise justement -il aurait osé porter le vêtement de grand-prêtre lors de jeux de gladiateurs- aurait été mis en prison, à Rome, durant un an ou deux avant sa mort. On sait Caligula un peu fou à la fin mais l’émission de monnaie en 39 infirme cette thèse ; d’autre part, Suétone souligne la soudaineté de la décision impériale et Dion Cassius corrobore les faits ; toujours d’après Suétone, les relations entre Ptolémée et son neuveu Caligula étaient excellentes ; un aureus de 37 montre combien Ptolémée tenait à rappeler au nouveau princept les gloires du passé (ornements triomphaux reçus auparavant), sans doute pour l’assurer des services qu’il comptait encore rendre ; Caligula n’avait aucune raison de se débarrasser de Ptolémée puisque, n’ayant aucune descendance, la Maurétanie reviendrait légalement à l’Empire. Les raisons de cette mort demeurent une énigme de l’histoire.

Il faudra peut-être chercher, mais ce sera très difficile, du côté des liens familiaux entre les deux personnes, lesquels devaient interférer dans les prises de décisions politiques. Pour ce qui serait d’une ancienne rivalité religieuse, Ptolémée, bien que grand-prêtre, était peu convaincu par la déesse Isis ; aucun type isiaque n’a été retrouvé sur les monnaies maurétaniennes frappées sous Ptolémée. Si Caligula se prenait pour un demi-dieu, mélange d’Adonis, d’Attis et d’Osiris, il était prêt à embrasser n’importe quelle divinité et s’assimilait autant à Dyonisos dont il se croyait la réincarnation. On le voit mal revendiquer un culte précis en particulier.

Parmi les faits qui intéressaient directement ou indirectement les deux hommes, il faut remonter à la conjuration de Gaeluticus et de Lepidus, en 39 ; elle fut un drame politico-familial que Caligula résolut par une grande purge, dans le sang. Il est possible que des liens forts se sont tissés entre Ptolémée et Gaetulicus, fils de Cossus avec lequel le roi avait combattu jadis, mais on ne comprend pas le mobile qui aurait pu pousser Ptolémée à mettre en danger son trône, son royaume et sa vie, en intervenant de près ou de loin dans cette conjuration. Une autre thèse est en cours d’élaboration (J. Cl. Faur) qui voit en Ptolémée un rival prêt à tout : de par sa double origine, latine par Antoine, son grand-père, pharaonienne par la grande Cléopâtre, sa grand-mère, il compensait largement son rang de roi vassal pour pouvoir figurer sur la liste de prétendants au principat romain (hé oui, cela peut paraître osé). A partir de ce moment, il est aisé de penser que Ptolémée ait pu perdre l’estime de son neveu, et qu’il ait aussi, comme le dit M. C. Trannoy, négligé les précautions les plus élémentaires : sans être jamais venu spontanément offrir ses hommages au nouveau maître de Rome, il omet à Lyon de se présenter avec l’humilité que Caligula aimait à voir chez tous ceux qui l’approchaient et qu’il exigeait notamment de rois inféodés à l’Empire. Et, dans un contexte ouvert de règlement de compte, il n’a pas su -ou pas voulu- distinguer toutes les interprétations qu’un vêtement de pourpre ne manquait pas de susciter.

ANNEXE

Tacfarinas :

XXIV – Aussi, Tacfarinas avait-il répandu le bruit que la puissance romaine était réduite en miettes par d’autres nations et, pour cette raison, forcée de quitter peu à peu l’Afrique : ceux qu’elle y avait laissés pouvaient être enveloppés, si tous les hommes qui préféraient l’indépendance à l’esclavage faisaient effort contre eux. Il augmenta ses forces, établit son camp devant Thubusque et fait le blocus de la place.

Mais Dolabella rassembla tout ce qu’il avait de troupes, puis, grâce à la terreur qu’inspira le nom romain et aussi à l’incapacité où sont les Numides d’affronter l’infanterie en ligne, il ne se fut pas plutôt mis en marche qu’il fit lever le blocus, et fortifia ses points d’appui ; en même temps il arrêta la défection des chefs musulames en les faisant frapper de la hache. Puis, instruit par plusieurs campagnes contre Tacfarinas qu’il était impossible à une troupe pesamment armées et marchant en un seul corps de poursuivre utilement un ennemi vagabond, il appela à lui le roi Ptolémée et ses sujets et forma quatre colonnes qu’il confia à des lieutenants et à des tribuns ; les bandes chargées des razzias furent commandées par des officiers de choix pris parmi les Maures ; quant à lui, il était là en personne, pour veiller à tout.

XXV – Bientôt on apporta la nouvelle que les Numides, arrivés auprès d’un fort à demi-ruiné, qu’ils avaient naguère incendié eux-même et qui s’appelle Auzia, y ont dressé leurs gourbis et s’y sont installés, confiants dans la position fermée de tous côtés par de vastes ravins boisés. Alors les cohortes et les ailes, sans bagages et ignorant où on les conduit, sont menées en avant à marches forcées.

Le commençait à peine qu’au son des trompettes et en poussant un cri terrible, les Romains abordaient les barbares à demi-endormis ; les chevaux des Numides étaient entravés ou dispersés dans tous les sens pour la pâture. Du côté des Romains, l’infanterie en rangs serrés, les escadrons en bataille, tout était disposé pour le combat ; chez l’ennemi, au contraire, absolument surpris, point d’armes, point d’ordre, point de plan ; comme s’ils eussent été des troupeaux, on les bousculait, on les tuait, on les prenait. Irrité par les souvenirs de ses fatigues contre un ennemi qui s’était dérobé à la bataille tant de fois souhaitée, le soldat se gorgeait de vengeance et de sang.

On fait circuler dans les manipules l’ordre de s’attacher à Tacfarinas, connu de tous après tant de combats ; seule la mort de ce chef mettrait un terme à la guerre. Mais lui, quand il voit ses gardes abattus autour de lui, son fils déjà enchaîné et les Romains affluant de toutes parts, il s’élance au milieu des traits et, par une mort qui ne fut pas sans vengeance, échappe à la captivité. Tel fut le terme mis à la guerre.

Tacite, Annales, Les Belles Lettres, Paris, 1966, pp. 190-191.

L’impérialisme romain, de Bocchus Ier à Ptolémée #1

LE STATUT DE LA MAURETANIE

La question du testament de Bocchus le Jeune

En 33 av. J.-C., Bocchus le Jeune meurt sans laisser d’héritier. Cela représente un bouleversement politique majeur pour la Maurétanie puisque, selon l’historien grec du II-IIIème siècle ap. J.-C. Dion Cassius, Octave-Auguste se serait approprié l’ensemble du territoire en l’inscrivant au nombre des communautés (provinces ?) romaines. Cependant, pour les historiens modernes, la question du testament qu’aurait laissé Bocchus le jeune reste sans réponse. La politique de la Rome impériale avait légalisé, et c’est ce qui lui a permis d’exister, le legs testamentaire de territoires dépourvus d’héritier. La coutume avait été instaurée du temps de la république pour régler les jeux d’alliance avec le monde grec, et rendait légale l’annexion de fait de nombreux royaumes et principautés du pourtour méditerranéen. Dans le cas de la Maurétanie, il ne subsiste aucun document rendant l’opération licite et, en -27, le territoire n’est pas administré par Auguste, qui le refuse. Rome avait-elle les moyens d’administrer ce vaste territoire ? Rien n’est moins sûr.

Les rapports entretenus par Bocchus avec la Rome hégémonique sont sans équivoque ; tout en ayant conservé une certaine autonomie, Bocchus était client de Rome, et l’empereur Auguste son patronus depuis la mort de César. Plus précisément, son attachement aux latins passait déjà pour féodalité à la cause romaine. Si le royaume berbère était considéré comme bien royal, il n’en allait pas de même dans l’esprit d’un romain, même empereur : toute acquisition de cette nature passait au bien public, en ager publicus. Le peuple de Rome considérait comme légitimement sien tout bien, en absence d’un héritier et, si Bocchus a eu des fils comme Dion Cassius semble l’indiquer, personne n’a eu l’audace de revendiquer quoi que ce soit. Notons que le droit romain, du temps de  la république, a emprunté au droit grec séleucide qui faisait du roi un héritier de substitution incontournable pour tout ce qui concernait les biens laissés vacants et en déshérence. Il ne faut donc pas s’étonner si le peuple numide, qui appartient à l’aguellid en tant que sujet royal, ait pu devenir maurétanien sous Bocchus Ier et sous son fils plus tard. L’histoire des Numides de l’Ouest deviendra maurétanienne sans qu’il n’y ait eu de véritables invasions par les Marocains ou Maures.

Contrairement à ce que semble affirmer Mahfoud Kaddache dans son Algérie des Algériens, jamais le peuple n’était consulté sur les questions politiques majeures, le roi passait contrat directement avec le pays dominant et se devait de contenir tout mécontentement. Le droit international permettait une remise en cause de cet engagement par chaque nouvel aguellid arrivant au pouvoir, roi souvent placé par Rome, cela va de soi. Ainsi, Ptolémée renouvellera le lien pour lequel son père Juba II avait opté auparavant. Choix opérés sous la menace de toutes façons. L’allégeance à Rome est également reconductible dès qu’un nouvel empereur s’assoit sur le trône et, après avoir servi Tibère dans sa lutte contre le révolté Tacfarinas, Ptolémée dut se plier une fois de plus aux exigences du terrible Caligula.

Ce statut de la Maurétanie reste indéterminé. Vassalité ? pas encore. Auguste mentionne bien l’accroissement de l’empire sous son principat en se prévalant d’avoir étendu les bornes de toutes les provinces du Peuple romain, voisines des nations qui n’obéissaient pas à son (notre )autorité. Le texte ne précise pas si la Maurétanie est comprise dans l’ensemble. Royaume ami ? Suétone rapporte : il (Octave) pris soin d’eux comme si vraiment ils étaient membres et partie de l’Empire.

Mais remontons à Bocchus le vieux. Si la partie occidentale (à l’est du fleuve Mouloucha) de la Numidie lui est revenue à la fin de la guerre de Jugurtha contre Rome, c’est bien cette dernière qui la lui légua pour services rendus. Cela n’avait pas été sans reproches de la part des envoyés de Rome et, si Sylla confirma ce gain territorial, c’est uniquement parce que Bocchus le vieux l’avait finalement rejoint en trahissant Jugurtha. On peut aller plus loin en remontant dans le temps. Lorsque Siphax perd sa guerre contre Massinissa, c’est déjà Rome qui donne à ce dernier les deux Numidie et c’est Rome qui pouvait de fait décider du sort du nouveau royaume dès cette époque. Sans l’administrer, Rome gardait un regard bien ou malveillant sur ses voisins tumultueux. Seule la Maurétanie des origines, le Maroc actuel, connut une vraie indépendance vis-à-vis de Rome ; la dynastie maure et Rome ne se fréquentaient pas. Il faudra attendre 200 ans pour que le regard de Rome sur cette partie de l’Afrique change, soit grâce à un testament, en bonne et due forme, laissé par son monarque, soit parce que Rome use du droit international déjà en vigueur sur tout l’est Méditerranéen où les biens en déshérence reviennent automatiquement au plus fort, à Rome donc.

Carte montrant le futur découpage de l’Afrique du Nord par Rome (en orange le royaume maure, en mauve la partie proconsulaire)

La Maurétanie de l’inter-règne

De même qu’il le pratiquait sur les territoires annexés quand Rome mettait à la tête du pouvoir un monarque sans pouvoirs réels, l’Empire aurait pu choisir un héritier à placer sur le trône rendu vacant, ce, tout en s’inscrivant dans la droite ligne de la tradition africaine. Il y aura une période d’inter-règne, qui évitera sans doute l’option de la création d’un nouveau protectorat ; il semblerait donc que le choix se soit porté assez vite sur l’annexion pure et simple du pays, long processus engagé deux siècles auparavant en ce qui concernait les deux Numidie, fait assez nouveau et inexpliqué en l’absence d’un testament de Bocchus, pour ce qui est de la Maurétanie marocaine (future Tingitane). Dans le conflit qui opposait Octave à Antoine, deux visions de l’avenir romain s’affrontaient : Antoine plaçait des roitelets dans chaque contrée annexée par lui, alors qu’Octave, qui l’accusait de déposséder le Peuple romain, se conformait entièrement à la tradition républicaine où l’on voyait d’un très mauvais oeil tout système monarchique, toujours associé à la tyrannie dans l’inconscient collectif. Octave préférait déposer les rois et n’hésitait pas, en cas de résistance à Rome, à les déposséder de tous leurs biens royaux, dès les premiers accrocs.

Jusqu’à César, la politique romaine en Afrique du Nord se limitait à occuper la partie Est, soit l’ancienne Carthage à laquelle s’était ajouté le petit royaume perdu par Juba Ier (Africa nova). C’est bien dans la tête d’Octave-Auguste que germa l’idée d’une unification administrative de toute l’Afrique (Africa vetus de Tripolitaine et de Cyrénaïque + Africa nova), et tout porte à croire que son plan était déjà bien tracé avant la bataille d’Actium (-31), bien avant la mort de Bocchus le jeune (-33). Si bien que l’annexion de la Maurétanie ne serait qu’une intégration logique et cohérente à ce vaste ensemble, en vue d’une romanisation progressive de toute la Méditerranée.

La surveillance du territoire maurétanien s’opérait depuis un bon moment à partir de la province de Bétique, en Espagne du Sud, et par l’Est, c’est à dire de la nouvelle province d’Africa nova ; une légion (ou seulement quelques unités) stationnait en permanence à Caesarea (Cherchell). On peut aussi penser que de nombreuses colonies étaient en cours d’installation, en Gaule, en Corse et en Afrique (Maurétanie comprise), depuis qu’Octave eut dû renvoyer, en -36, 20000 de ses légionnaires vétérans qui réclamaient des terres. La Maurétanie était donc devenue terre romaine bien avant de disposer d’un statut politique et administratif légal et régulier.

Rien ne permet d’affirmer, mais on peut le supposer, que les deux Maurétanie aient été supervisées par deux préfets, il n’y a aucun document pour l’attester. De même, on ne sait toujours pas si ce royaume sans souverain payait un tribut à Rome, les textes ne le mentionnent pas. Sur les monnaies frappées en Maurétanie, que l’archéologie met à jour, on retrouve bien toute la symbolique africaine (lion, taureau, éléphants, effigie d’Hammon, Africa…) mais toutes les légendes, toujours en caractères latins, se rapportent à Auguste : IMP. CAESAR, DIVI FILII, AUGUSTUS… Le nom du prince maure peut apparaître sans pour autant qu’incombe à celui-ci une quelconque responsabilité au sein de la principauté : malgré le flou historique, dès 33 av. J.-C., la Maurétanie avaient très certainement totalement perdu son autonomie politique même si, en 32, le pays ne connaissait pas encore de présence romaine effective. Que faisait le jeune Juba (futur Juba Ier) de tout ce temps-là ? Il accompagnait Octave dans de nombreuses campagnes militaires, peut-être celle d’Espagne.

En -27, la Maurétanie est à la fois propriété romaine (de fait) et non administrée par Rome, ce qui en fait un territoire hors du cadre légal du droit international de l’époque. Mais, puisque c’est Rome qui domine, c’est elle qui fait les lois et crée des hors-la-loi. La plupart des textes de l’époque se contredisent, il est parfois difficile de traduire le terme Africa ; tantôt c’est une province sous administration romaine, la Maurétanie semblerait alors en être écartée ; soit il s’agit de l’entité géographique englobant tout l’ensemble libyen (de l’Atlantique aux confins de la Lybie actuelle), l’annexion serait alors déjà bien présente dans toutes les têtes romaines. Si l’on s’en remet uniquement aux textes d’Auguste lui-même, jamais il ne mentionne la Maurétanie pour la ranger au rang des provinces romaines ni pour penser au protectorat comprenant un souverain maure ou numide ; seulement comme territoires sous le regard de Rome. Ce qui est certain, c’est que de 33 à 25 av.J.-C., des colons romains se sont installés illégalement, puisque sur une terre dépossédée de toute  identité statutaire. Ce n’est qu’à partir de -25 que cette terre fut transmise à un prince de dynastie massyle (Numidie de l’est). Le cas de l’inter-règne maurétanien reste un cas unique et exceptionnel dans l’histoire de l’Empire romain et, de l’ambition première qui consistait à annexer, Octave s’est vu ensuite pencher pour un royaume protégé ; un laps de temps nécessaire car il lui aura permis de préserver ses propres intérêts.

ANNEXION ET PROTECTORAT EN MAURETANIE (1ère partie)

Les points communs aux deux systèmes

Revenons en arrière dans l’histoire de la République romaine. Dès le traité d’Apamée (-190 environ), il s’était constitué un Empire lato sensu formé d’entités plus ou moins dépendantes de Rome, et un Empire stricto sensu, déjà organisé en provinces. A partir de 140 et jusqu’en 72 av. J.-C., la politique de couverture frontalière mise en place auparavant par Rome, change au profit de l’annexion pure et simple des royaumes conquis, avec pour conséquence la perte du bouclier que ces zones frontières représentaient. Lucullus fut le premier à renouer avec les méthodes d’antan, plus diplomatiques ; Pompée y mit plus de cohérence encore et Antoine ne fit que simplifier le processus (Cf. Th. Liebbman-Francfort in La frontière orientale dans la politique extérieure de la République romaine, depuis le traité d’Apamée jusqu’à la fin de la conquête asiatique de Pompée). En annexant la Maurétanie, Octave mettrait en péril le fragile équilibre que Rome venait à peine d’installer sur l’ensemble de l’Orient.

De la République à l’Empire romain

Durant la suite de son règne, non seulement Octave ne défit aucun royaume mais, au contraire, la plupart des dynasties qu’il avait défaites, furent rétablies. Le pragmatisme l’a emporté et, finalement, c’est ce choix ,porté après la bataille d’Actium vers plus de souplesse diplomatique, qui permettra l’intronisation du prince massyles, Juba II. Cependant, durant la période augustéenne, l’évolution juridique entraîna la transformation du statut de ces royaumes considérés jusqu’alors comme externae gentes autonomes et relevant du droit international, à celui de propriété du Peuple romain. Ce qui arriva à la Maurétanie dès 33 av. J.-C. et il faut souligner que, si l’ancienne dynastie spoliée est restaurée, sur le trône maure sera placé un prince numide (ni les rois maures ni les aguellid massaessyles n’ont eu de descendants). Rome décidera de tout et pourra, à tout moment, révoquer le suzerain.

L’Algérien actuel peut regretter ce glissement opéré depuis la mort de Massinissa, considéré comme le héros de la Nation algérienne, jusqu’à l’avènement de Juba II dont le personnage suscite une certaine amnésie. Gergovie oui, Alésia non. Les Français auraient donc un peu le même problème. Mais c’est bien le héros qui confia, au seuil de sa mort, la protection de son pays, de son peuple, à Scipion Emilien ; c’est bien Jugurtha, autre héros et non des moindres, qui commit tant d’erreurs à la fois sur le plan diplomatique, que stratégique et/ou tactique ; c’est illégitimement que Bocchus le Vieux tente de substituer, aux vainqueurs, le territoire perdu par Jugurtha, ce qui entraîne des représailles de la part de Rome qui pose la main sur le royaume maure en -33. L’histoire prend des directions regrettables, même des siècles après. Un prince numide sur un trône maure et une Numidie qui s’appellera désormais Maurétanie ! Mais le peuple est berbère, ne l’oublions pas, du Maroc à la Tunisie.

Nous sommes aux débuts du règne d’Octave quand le royaume de feu Bocchus II, qui a échappé à l’annexion, est restauré en 25 av.J.-C. -ceci dit, on passe d’un roi maure à, de nouveau, un souverain numide. Qu’est-ce qui a poussé Octave à faire ce choix quand on sait qu’il annexe, dans le même temps, d’autres royaumes en Orient ? Les historiens s’accordent sur les raisons économiques qui empêchait Rome de déployer autant de légions qu’elle le souhaitait, alors que la guerre se passait sur de nombreux fronts, en Espagne, en Arabie et en Éthiopie (en amont de Syène). Ce n’est pas suffisant puisque rien n’empêchait le princeps d’annexer ailleurs. A y observer de plus près, le statut de protectorat et celui de province annexée n’était pas si éloignés que cela. Pour Rome, la fonction de roi soumis entièrement à Elle n’est pas si différente de celle d’un préfet romain. Caligula le confirmera par la suite puisqu’en 40 ap. J.-C. il annexera la Maurétanie laissée sans héritiers directs, mais laissera de nombreux Etats naître en Orient.

Souverain vassal ou gouverneur romain, le princeps n’y voyait que des points communs et, pendant longtemps, Rome utilisera ces deux statuts à sa guise sans que cela ne génère de troubles au sein de l’Empire, le roi étant en fin de compte un fondé de pouvoir comme un autre. D’ailleurs, lorsque le roi maure plaisait à l’empereur, les récompenses étaient celles que Rome octroyait à ses meilleurs généraux : Juba II eut l’honneur de recevoir les ornements triomphaux (cérémonie au cours de laquelle un général vainqueur défilait dans Rome à la tête de ses troupes et recevait la toge brodée et le bâton d’ivoire) pour avoir apporté une aide précieuse contre les Gétules, en 6 ap. J.-C. ; il en fut de même lors de la contribution de Ptolémée dans l’arrestation du Musulames Tacfarinas en 24. Ces alliances, imposées par Rome aux différents peuples de la Méditerranée (Alpes comprises), non seulement permettaient à l’Empire de réaliser des économies de gestion administrative et en défense militaire, mais aboutissait, à force, à la réalisation d’un bouclier défensif et protecteur enveloppant la Cité latine. En Afrique du Nord, Auguste ne fit que reproduire un système extrêmement efficace mis auparavant en place en Orient. Au roi maurétanien incombaient la surveillance de l’ensemble du pays romain en Africa et la mission d’en assurer le total contrôle politique et administratif ; au besoin, il devait soumettre toute tribu berbère un peu rebelle ou menaçante, qu’elle fut maure, numide, gétule ou garamante. C’est dire la confiance que pouvait accorder Octave-Auguste aux rois numides.

En pratiquant une économie des moyens tout en s’attaquant à plusieurs fronts en même temps, Rome ne faisait qu’allonger la durée des conflits en cours. Son armée, restreinte, ne pouvait en fait que contenir les tribus ennemies sur un territoire limité dont elle contrôlait l’accès grâce aux détachements qu’elle plaçait en des positions stratégiques ; et il faut préciser qu’Octave, bien que pacificateur excellent, était un piètre militaire. Les différents princes faisaient le reste, c’est à dire l’essentiel. L’allégeance faite à Rome par les nombreux dynastes conférait à l’empereur davantage de prestige : lorsque le prince se déplaçait en province, ceux-ci formaient autour de lui une escorte prestigieuse ; d’autres venaient se réfugier auprès de lui lorsqu’ils n’avaient plus la main dans leur foyer respectif. En retour, l’Auguste les honorait en les faisant participer aux diverses campagnes militaires romaines (Ptolémée de Maurétanie a ainsi accompagné Caligula dans sa campagne de Germanie).

Il faut replacer l’histoire dans son contexte de résonance culturelle hellénique ; contexte dont l’empereur saura tirer parti. Tout peuple était fier, finalement, d’entrer dans le cercle des privilégiés qui bénéficiaient de l’important legs grec. A ce propos, le statut de la Grèce rendait celle-ci quasiment indépendante vis-à-vis de Rome. L’hellénisation que permettait une adhésion aux valeurs romaines, servait en réalité d’alibi à l’ingérence implicite de Rome et surtout à l’installation de négociants romains dans les contrées soumises. En plaçant un prince numide amateur d’hellénisme (Juba II), Rome espérait conquérir par son biais le coeur des indigènes et rallier à la cause italienne les chefs tribaux et ceux des communautés urbaines.

Repérage des peuples de l’Afrique du Nord sous Auguste

ANNEXE

La colonisation officielle :

La colonisation officielle, formule préférée de la politique impériale, qui assignait à des vétérans légionnaires des communes et leurs territoires, s’accompagnait également de l’ouverture de voies nécessaires à l’exploitation des étendues concédées. Nous connaissons aujourd’hui en Afrique du Nord une formule identique, celle des chemins de colonisation dont les destinées économiques sont toujours liées à l’avenir des centres qu’ils desservent.

Ces installations d’anciens militaires ont été fréquentes au début de l’occupation romaine. Nous avons vu Auguste enclaver de telles colonies dans le royaume allié de Juba II, Claude établir à Opidum novum, Nerva à Sétif, Trajan à Timgad. Mais il semble bien qu’un région ait été à cet égard particulièrement favorisée : à l’époque des Antonins, sur les hautes plaines qui au Nord et au Nord-Ouest environnaient Lambaese, un grand nombre de vétérans furent installés à Casae, Tadutti, Diana Veteranorum, Lamasba, Lambiridi. Deux au moins de ces groupements, le troisième et le quatrième, devinrent par la suite des villes importantes ; leur réseau routier témoigna d’une belle vitalité et les bornes militaires s’y pressèrent en foule.

Cet exemple, entre tant d’autres, apporte une démonstration spécifique de la méthode romaine de colonisation du territoire africain. Le but recherché était l’assimilation de plus en plus poussée des indigènes, leur adhésion au genre de vie latin, objets que symbolise un nom : la Romanisation ; le moyen suivi, l’appel des populations à la vie urbaine par la création de nouveaux centres et l’éducation des anciens.

En ce sens, les Romains ont-ils innové ? Non, mais ils ont énergiquement stimulé l’évolution de la fixation des tribus nomades à un cadre sédentaire, celle du groupement des Berbères en foyers de civilisation urbaine. Au village indigène que l’instinct de sécurité collective ou le besoin d’échanger avaient fait naître, on accola souvent quelque noyau de vétérans ou de marchands romains.

Lorsque des centres nouveaux furent créés en rase campagne, ils ne tardèrent pas à devenir un pôle d’attraction pour les paysans d’alentour ; de sorte que, de proche en proche et l’émulation aidant, on assista à un véritable épanouissement des institutions municipales, à une surenchère des cités à gagner de nouveaux titres et s’élever dans la hiérarchie administrative.
De simple cité indigène à statut pérégrinital, on devient municipal de constitution romaine, en espérant accéder un jour au rang de colonie, petite image de Rome en territoire provincial.
Enrichi par les bienfaits personnels d’un Hadrien, d’un Septime Sévère, le nombre de colonies et municipes atteignit plusieurs centaines à la fin du IIIème siècle en Afrique, et la cause urbaine semblait bien avoir gagné la partie.

Pierre Salama, Les voies romaines de l’Afrique du Nord, Alger, 1951, pp. 36-37.

Vers la fin de l’indépendance des Numidies

Du premier coup d’Etat fomenté par Jugurtha jusqu’à sa mort, la Numidie indépendante a tout perdu de sa superbe ; si l’on se réfère à Serge Lancel, il ne reste plus grand chose du territoire. Il est possible que Bocchus (roi des Maures) ait hérité, en récompense à sa trahison, la partie ouest allant, au pire, de l’oued el Kebir à la Moulouya. On en était alors revenu à la frontière du temps des premiers royaumes numides quand Massyles et Masaesyles s’affrontaient. Dès cet instant, le royaume maure va prendre en partie le relais de l’histoire des Algériens et Bocchus Ier, Maure et nouveau grand Aguellid des Numides, sera loyal et fidèle à Rome durant toute la fin de son règne. On pense qu’en 82 av. J.-C. il n’était plus de ce monde. Son fils Sosus-Mastanesosus (?), dont le règne reste totalement mystérieux, eut deux fils, le futur roi de la Maurétanie orientale, Bocchus II (dit le Jeune), et Bogud, futur roi de la partie occidentale (Maroc actuel). Notons que l’influence numide restera forte dans toute la partie qui lui aura été retirée.

Du côté numide, Gauda eut deux fils lui aussi, Hiempsal et Masteabar (= Mastanabal II ?). Rien n’est sûr pour le second. A sa mort, vers -88, ils devront se partager le minuscule royaume. On sait tracer approximativement sur une carte de l’Afrique du nord les frontières de la plus belle part dont héritera Hiempsal (= Hiempsal II), avec pour capitale Cirta, mais on ignore ce qu’a bien pu obtenir le frère. J’ouvre une parenthèse pour faire remarquer qu’il est regrettable de l’historien occidental, subjugué par l’histoire de Rome dont il se sent inévitablement l’héritier, qu’il n’ait mis qu’en toile de fond l’histoire de la Numidie, tout comme il l’a fait pour d’autres théâtres d’opérations, déterminantes pour l’avenir du grand Empire. La pauvreté de mes atlas de l’histoire du monde et les lacunes d’Internet le démonstrent ; on ne trouve pas de cartes officielles -donc à peu près fiables- se rapportant à la période située entre le Ier siècle av. J.-C. et le Ier siècle de notre ère. Fermons cette parenthèse. Hiempsal aura un héritier, Juba Ier ; Mastanabal aussi, il s’appellera Massinissa et régnera (Massinissa II) jusqu’à l’annexion de son minuscule royaume (?) par Bocchus le Jeune en -46.

En 49 av. J. -C., une énième guerre civile éclate dans la république romaine et l’Afrique du nord n’est pas en reste puisque, dorénavant, son histoire se lie à celle de Rome. C’est celle de Pompée contre César. Bocchus II avait pris très tôt le parti de César alors que les deux Numidie, dont celle de Juba Ier, se rangèrent du côté de Pompée qui, finalement (-48), sera vaincu en Grèce par les troupes césariennes et tué dans sa fuite pour l’Egypte. Les forces pompéiennes n’avaient pas pour autant plié, elles prirent la province d’Afrique pour bastion de résistance sous la houlette de Caton le jeune. Les guerres qui se poursuivaient pour le pouvoir en Afrique / Numidie incitèrent César à débarquer l’année suivante dans la province romaine d’Afrique. Son allié Bocchus, parti de Maurétanie orientale avec le concours armé d’un condottiere romain, Sittius, envahit facilement le confetti que représentait la Numidie occidentale, marcha sur Cirta qu’il prit aisément, cependant que César écrasait les dernières troupes pompéiennes auxquelles s’étaient associée l’armée de Juba Ier. C’en était fini des royaumes numides, César n’en référa même pas au Sénat. Juba Ier, comme Caton l’avait fait après la défaite d’Utique, dut se suicider.

Le royaume de Juba Ier (Numidie massyle), exceptée la région enveloppant Cirta, fut assez rapidement annexé et joint à la province acquise auparavant sur Carthage, pour former la province romaine d’Afrique proconsulaire ou Afrique proconsulaire tout court. Salluste, qui en fut le premier gouverneur (proconsul), s’ingéniera à la piller avec méthode pendant toute l’année de sa charge. L’autre Numidie, ce qui restait coincé entre le royaume de Bocchus II et  la région immédiate de Cirta, devint une sorte de principauté, remise en remerciement aux mains de Sittius, le condottiere qui avait épaulé le roi maure dans sa précieuse aide apportée à César. Il n’en profitera pas longtemps car il sera assassiné plus tard par Arabion revenu de sa fuite en Espagne pour revendiquer le royaume de son père Massinissa II. Quatre villes, Cirta (Constantine), Rusicade (Skikda), Chullu (Collo) et Milev (Mila) jouirent tout de même et longtemps d’un statut administratif particulier au sein de la future province romaine de Numidie. A partir du fleuve Ampçaga (oued el Kebir), tout devint propriété du royaume de Bocchus le jeune qui, Maurétanie orientale qui prendra le nom de Maurétanie césaréenne bien plus tard.

 

Quand César en eut terminé avec le problème Numide, c’était peu de temps avant sa mort, le royaume déchiqueté avait repris ses marques protohistoriques, celles où le fleuve Ampçaga faisait frontière naturelle et culturelle entre le monde des dolmens, à l’ouest, et celui des tumulus, à l’est. Au sud, le pays des Gétules restait complètement coupé du champ des opérations, ils avaient su préserver leur indépendance et leur liberté avec un penchant nettement affiché pour César dès le début des hostilités. Ils n’avaient pas accepté que le dictateur Sylla leur impose la souveraineté numide. 44 av.J.-C. est l’année où Arabion est tué après avoir tenté de repousser Bocchus plus à l’ouest, en vain ; Brutus, franc républicain qui refusait que Rome devienne empire, donne la mort à son père adoptif Jules César. C’est Octave, futur Auguste, qui fera aboutir le projet de César et qui sera intronisé premier empereur des Romains, en -27.

Les guerres internes se poursuivaient tant à Rome qu’en Afrique du nord quand le dernier prince de la Numidie indépendante est tué. Je parle d’Arabion qui a payé lourdement sa volonté de restaurer l’indépendance de son pays. Dans la lutte de pouvoir qui opposaient, à Rome, les partisans d’Octave et ceux de Marc Antoine, les « maghrébins » qui restaient dans la course, c’est à dire Bocchus, le Maure numidisé, et Bogud, le Maure Marocain, avaient pris respectivement parti pour le futur Auguste et pour Antoine. Erreur de la part de Bogud puisque Marc Antoine se suicida. Une bataille sera décisive qui rendra maître d’une Maurétanie réunifiée et largement agrandie, puisqu’elle s’étend désormais de l’oued el Kebir à l’Atlantique, Bocchus II dont le règne courra jusqu’en 33 av.J.-C.. Rome commençait une invasion lente mais méthodique et, si la Maurétanie n’était considérée comme pas encore vassal mais plus indépendante non plus, elle devenait peu à peu une sorte de protectorat. L’urbanisme se développa de la Tunisie au Maroc grâce à l’arrivée de colons romains qui s’installaient partout, autant de jalons posés pour l’avenir qui se profile. Le commerce connut une formidable expansion, on a retrouvé des pièces en argent, inconnues jusqu’alors des Berbères.

 

 

Losqu’Octave se saisit du pouvoir impérial, il annexe l’Egypte et la Numidie pour en faire des provinces romaines à part entière. La grande Africa vient de naître, sans qu’on puisse en définir de réels statuts. A partir de la mort de Bocchus II (-33), Octave-Auguste dispose d’un immense territoire qu’il peut parcourir à sa guise avec ses armées, mais ne passe pas à la phase finale d’annexion totale de l’Afrique du nord, cela entraînerait de nouveaux soulèvements de tribus berbères, il préfère alors placer sur le trône vacant le fils de Juba Ier, Juba II. Son règne, calqué sur la mode hellénistique de l’époque, prolongera d’un demi-siècle l’histoire prestigieuse de l’Algérie antique (orientale). Bon roi pour ses sujets, il n’en sera pas moins le premier vrai vassal de Rome depuis les débuts de l’histoire algérienne.

 

 

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Les travaux récents de Michèle Costelloni-Trannoy, chercheuse au CNRS, renouvelle la perspective d’ensemble que nous avons de l’histoire de la Maurétanie depuis les synthèses faites par Stéphane Gsell. La mutation fondamentale a eu lieu plus tôt que l’on ne pensait alors. Il y a eu la période durant laquelle les royaumes berbères se déterminaient en toute indépendance, et celle qui connu la main-mise de Rome administrativement. Les temps de Juba II et de Ptolémée (son fils) en sont la charnière. La carte montre des parties laissées à disposition des armées d’Octave-Auguste, zones qui dessinent déjà les limites des futures provinces césarienne et tingitane. Iol (Cherchel) sera bientôt reconstruite en une Iol-Caesarea fortement hellénisée, possédant la quadrature romaine. Quant à la partie occidentale (Maroc), elle est déjà romanisée, l’urbanisme y est florissant et précipitera le contrôle direct de Rome.

Les Berbères seront tiraillés entre la nouvelle amicitia romana et le souvenir d’un glorieux passé, entre la civilisation occidentale et le tribalisme oriental traditionnel. L’histoire a mal tourné le jour où Siphax fût battu en -206 par Massinissa. D’après M. C-Trannoy, seul le monarque masaesyles aurait pu contrecarrer, voire stopper, l’aventure romaine. La descente vers la féodalité était consommée. Même si Massinissa passe pour le grand unificateur de la Numidie, ni lui ni Jugurtha n’auront vraiment mis un terme aux luttes inter-tribales et dont Rome aura su profiter. La diplomatie et la stratégie auront finalement manqué à nos deux héros. Toujours est-il que la période à venir sera une ère de culture, dans les centres urbains au début, dans les zones intérieures et rurales bien plus tardivement et difficilement.

ANNEXES

Juba I parle en maître :

LVII – Juba dépêcha à son tour un appariteur pour dire à Aquinius, devant Saserna : Par ordre du roi, cesse cet entretien. Cet ordre fit peur à Aquinius qui s’en alla, obéissant au roi sans résistance. Un citoyen romain en arriva là ! Un homme à qui le peuple romain avait confié des magistratures ! Faire passer, quand on a encore sa patrie et tous ses biens, l’obéissance à Juba, un barbare, avant la déférence à un ordre venu de Scipion, ou même le désir d’échapper au massacre de ses partisans et rentrer chez soi amnistié ! Et Juba usa de plus de superbe encore, non plus à l’égard de M. Aquinius, simple sénateur d’élévation récente, mais de Scipion que sa famille, son rang, ses titres officiels mettaient hors de pair. Comme Scipion portait le manteau de pourpre, avant l’arrivée du roi, Juba, dit-on, l’entreprit à ce sujet, prétendant que Scipion ne devait pas porter le même vêtement que lui-même. Et il advint que Scipion se rabattit au vêtement blanc, et déféra aux ordres de Juba, ce monstre d’orgueil et de stupidité. Jules César (?), in La guerre d’Afrique, Paris, collection Guillaume Budé, 1949, pp. 53 et 54.

La mort de Juba I :

XCIV – Cependant, le roi, à qui toutes les cité fermaient leurs porte, désespère de se sauver ; à bout d’expédients, il décide avec Petreius qu’ils se battront à l’épée pour se donner l’apparence d’une mort généreuse, et l’épée du robuste Petreius vint aisément à bout du faible Juba. Ensuite, Petreius essaya de s’enfoncer son épée dans la poitrine ; n’y arrivant pas, il obtînt qu’un de ses esclaves le tuât, et cette fois eut satisfaction. Jules César (?), in La guerre d’Afrique, Paris, collection Guillaume Budé, 1949, p. 87.

Jugurtha : comploteur, rebelle et insoumis

Repères de lecture : Le grand Massinissa est mort et la Carthage punique n’est plus ; Miscipsa va régner et il a deux fils, Adherbal et Hiempsal, héritiers légitimes du pouvoir. Jugurtha, son neveu, va commettre un coup d’Etat contre ses cousins puis déclencher la première guerre entre les Numides et les Romains…

Jugurtha avait neuf ans lorsque Carthage fut détruite. Depuis, Rome occupait une partie du territoire qui deviendra plus tard la Tunisie. Le contexte dans lequel a grandi Jugurtha restait helléno-punique même si cette influence culturelle et linguistique s’atténuait pour disparaître en pays maure ou chez les Gétules (grands nomades des terres intérieures). Grâce à Carthage, la Grèce avait trouvé sa place dans les domaines de l’art, de la musique, de la philosophie et du sport en Berbérie, dans les palais essentiellement et auprès de la noblesse, mais aussi chez quelque élite bourgeoise cultivée. Les habitants des grandes cités numides fortifiées parlaient encore tous couramment le punique ; en général, les ruraux ne s’exprimaient qu’en lybico-berbère. Punique et lybico-berbère partagent une origine sémitique commune et les voyelles écrites font défaut à ces deux langues relativement proches.

De même, les différences cultuelles faisaient contraste entre les villes, où l’on pratiquait le culte punique de Baal Hammon (le maître des brasiers) et de Tanit Péné Baal (Tanit face de Baal), et les villages de campagne, qui passèrent de l’animisme (énergies surhumaines dans les pierres, les eaux, les plantes, les animaux, surnaturel) au culte égyptien d’Ammon. Cette transformation religieuse des campagnes berbères fut traversée par des phases intermédiaires : adoration de petits génies (eaux, sources, montagne…) ; panthéisme à petites divinités locales qui prennent toujours plus d’importance, éliminant peu à peu les moins puissantes ; croyance en un nombre plus limité de dieux (soleil, lune) mais devenus, du coup, omnipotents. Précisons que campagnes et cités divinisaient depuis peu leurs grands aguellids auxquels ils faisaient ériger de grands mausolées.

Jugurtha a précocement perdu son père Mastanabal, frère de Miscipsa qui règne depuis le décès du sien. Miscipsa, à contre-coeur, le recueille à sa cour et lui fait donner une éducation gréco-punique améliorée, de luxe. L’adolescent, passionné de chasse, révèle immédiatement les qualités idoines pour faire un bon guerrier ; mieux, un grand aguellid – qui sait ? En tout cas, son extrême charisme le fait remarquer de tous. Son principal défaut va, lui aussi, très rapidement se signaler : il est profondément jaloux de ses cousins, Adherbal et Hiempsal, héritiers légitimes du trône. Jugurtha possède un beau physique, il est fort, brave… mais il fera un piètre politique et un médiocre stratège. Lorsque, comme nous le verrons plus loin, il provoquera la grande Rome, son armée fera face à celles des Romains, innombrables, bien mieux organisées, fameusement disciplinées et menées par des hommes riches en expérience tactique et stratégique. Pourtant, il tire une partie de son savoir militaire de ces mêmes Romains.

En 134 av. J.-C., Scipion Emilien, que j’ai évoqué dans l’article précédent, est nommé Proconsul de la province romaine d’Hispanie citérieure. Il a pour mission de soumettre les dernières tribus celtibères encore rebelles à la puissance des nouveaux dominateurs. Quand il débarque à Tarraco (Tarragone), il découvre à sa grande stupeur une armée déconfite. Cet état lamentable est lié à la paresse qui s’est installée depuis qu’il n’y a plus de Carthaginois menaçants, à l’indiscipline qui a gagné l’ensemble des troupes subalternes et à la lâcheté qui explique la mission de Scipion. C’est en chef spartiate qu’il recompose ses troupes (limogeage et exclusion, marches et travaux forcés, humiliations et rabaissement…) et leur rend les qualités qu’elles avaient perdues. Il les renforce en recrutant des mercenaires parmi les populations éloignées de Numance, ville-clé qu’il compte bientôt attaquer et prendre à ces Numanciens qui humilient depuis trop longtemps les meilleurs généraux que Rome envoie. La ville est d’abord coupée de tout ravitaillement et, au besoin, les Romains pratiquent des razzia en basse campagne, détruisant les champs de céréales, environnants. Scipion instaure un blocus total ; encerclement complet de la cité espagnole par un réseau de sept fortins, possédant fossés et palissades de protection, catapultes, balistes… les Numanciens résistent quinze mois puis faiblissent enfin ; plutôt que souffrir toutes les humiliations, l’asservissement et les mises à mort que leur infligerait le vainqueur, ils s’immolent en un gigantesque incendie qu’ils répandent dans la ville.

Pour en revenir à Jugurtha, il fut envoyé par son oncle Miscipsa à la tête d’un petit corps d’armée, venu rejoindre Scipion pour l’assister dans cette guerre. Son armée n’est pas grande mais elle possède des atoût que les Romains n’ont pas ; elle est légère, rapide au déplacement, composée de soldats vaillants et habiles au combat. Douze éléphants, trois-cents cavaliers (cavalerie légère et d’élite), des archers ainsi que des frondeurs la constituent. Si l’histoire n’a pas retenu le rôle qu’a joué Jugurtha dans cette guerre romaine, retenons que cette période lui a été militairement profitable. Durant toutes les préparations au combat et au siège, il observe, examine, s’informe et apprend énormément. Scipion le remarque pour ses qualités de chef et de combattant, ils sympathisent rapidement et deviennent amis. C’est à peu près à ce moment-là que le général romain lui insuffla l’idée d’assassiner Miscipsa et de devenir aguellid à sa place.

L’occasion du régicide ne se présentera pas et, à la mort de Miscipsa (-121), Adherbal, Hiempsal et… Jugurtha -car Rome le veut pour ce dernier- héritent du royaume. Même tactique qu’à la mort de Massinissa, je ferais remarquer ; le pouvoir est divisé pour mieux le contrôler, à défaut d’imposer une entière domination. Fait important aussi, Rome ne tient pas à ce que Jugurtha s’érige en chef suprême ainsi que l’aurait souhaité feu Scipion Emilien. Mais, celui qui désire depuis une éternité la souveraineté de la Numidie va commencer par faire assassiner Hiempsal puis devoir affronter la réaction d’Adherbal qui s’est immédiatement plaint auprès du Sénat romain. Celui-ci vote la partition de la Numidie en deux : Adherbal garde l’Est et Jugurtha doit migrer à l’Ouest du pays. Mais en 112 av. J.-C. les hostilités reprennent entre les protagonistes. Jugurtha est l’agresseur… ses hommes contraignent Adherbal à se réfugier dans sa capitale, Cirta. Le siège de la ville va durer des mois et, malgré une nouvelle intervention du sénat romain, Adherbal devra capituler. Il meurt sous la torture, Jugurtha est impitoyable. Ce crime ne va pas rester impuni, Rome est outragée.

Le Sénat vote la guerre contre Jugurtha -il en est abasourdi- au début de l’année 111. Le général Calpurnius Bestia embarque pour la province d’Afrique, à la tête d’une armée de quarante mille hommes mais il est très vite séduit par les présents somptueux que lui fait Jugurtha. C’est par le bakchichs que ce dernier comptait installer la paix, après avoir ouvert une terrible boite de Pandore. Le Sénat, pas dupe, convoque sur le champ le trublion à Rome, ce qu’il exécute en donnant l’impression d’être soumis. L’intéressé reste plusieurs mois dans la capitale italienne, le temps de soudoyer une partie des sénateurs en profitant des querelles qui sévissaient entre Optimates, patriciens et populares. Puis il retourne en Numidie après avoir fait de nombreuses promesses pour un changement d’attitude de sa part. La question numide n’était pas pour autant réglée.

Sur le terrain, en Afrique, le conflit est bien réel, il y a quelques combats ou plutôt des escarmouches. Une guérilla qui ne peut convenir à n’importe lequel des tacticiens romains. Chaque fois qu’il est en mauvaise posture, Jugurtha envoie des promesses de soumission puis se rétracte, ré-attaque. Sa technique est simple : refus du combat suivi d’une attaque générale et surprise, puis retrait total et dispersion de ses soldats. A l’automne, le général Spurius Postumius Albinus (Consul en -110), qui avait promis une victoire en quelques mois seulement, revient à Rome pour s’installer dans ses quartiers d’hiver sans avoir pu mener une véritable bataille.

Pour l’aguellid, la guerre continue, pas de trêve hivernale. Il aurait tort d’ailleurs puisqu’il va gagner sur Aulus, frère de Spurius, une petite bataille à l’issue de laquelle le Romain doit capituler et se soumettre aux conditions de Jugurtha. N’oublions pas qu’en termes de pitié, il n’est pas fervent. Une requête de paix, via un traité, doit être transmise à Rome mais la condition la plus terrible pour l’ensemble des troupes romaines est d’ordre psychologique ; obligation au passage sous le joug. Ce rite militaire de l’Antiquité (2 javelots fichés en terre, un autre faisant portique) nous paraîtra insignifiant mais, pour le soldat romain, supérieurs compris, il s’agit de l’ultime humiliation, du déshonneur absolu, une malédiction en fait. Elle rend tout simplement inapte à la guerre celui qui passe dessous !

Fortement blessés dans leur orgueil, les sénateurs romains nomment le remplaçant de Spurius et d’Aulus ; il s’agit de Quintus Caecilius Metellus qui sera assisté par le général Caïus Marius. Quand le consul débarque dans la province d’Afrique, il doit partir de zéro. L’armée qu’il découvre est à peu près dans l’état où se trouvait celle d’Espagne avant l’arrivée de Scipion Emilien à Tarraco ; paresse, désordre… Une fois ses légions refaites, il est prêt pour engager les futures batailles et, surtout, il reste fermé à toutes propositions que lui fait Jugurtha, même quand il s’agit de colossales fortunes. Metellus restera jusqu’au bout inflexible, incorruptible et Jugurtha s’en inquiétera vite. Contrairement à Miscipsa le pacifique, l’aguellid possède une armée régulière composée de fantassins munis de trois javelots et d’un poignard tranchant, d’archers, de frondeurs et d’une cavalerie légère, une autre d’élite pour sa garde rapprochée. Salluste dit des cavaliers numides qu’ils sont braves, agiles, rapides, sobres, endurants. Les soldats numides ne connaissent pas le confort et ne possèdent aucune cuirasse qui pourrait les ralentir ; leur équipement est sommaire. Seul l’aguellid et ses lieutenants portent une bonne protection (casque, cotte de mailles) et ils sont pourvus du célèbre glaive ibérique. Les Romains ayant appris leurs points faibles du temps des guerres puniques, Jugurtha n’utilise plus beaucoup les éléphants. La rencontre aura lieu près du fleuve Muthul, non officiellement identifié (oued Tessa, oued Mellègue ?), mais Metellus ne le sait pas encore ; la première grande bataille entre des Numides et des Romains va avoir lieu. Engagés dans la montagne, les Romains doivent encore gagner la plaine avant d’atteindre le fleuve. Salluste rapporte le discours qu’aurait prononcé Jugurtha pour haranguer ses hommes, qu’il avait installés stratégiquement sur une des collines : Souvenez-vous de votre antique valeur, de votre victoire passée (sur Aulus). Défendez votre royaume et votre roi contre la cupidité des Romains. Vous allez affronter un ennemi que vous avez déjà vaincu et fait passer sous le joug. Il a changé de chef, mais non de coeur. Pour ma part, en général soucieux de l’intérêt des siens, j’ai pris toutes les dispositions nécessaires. Vous avez l’avantage du terrain, vous savez que vous allez combattre, ce que l’ennemi ignore. Dans le combat qui va s’engager, vous n’êtes défavorisés ni par le nombre (les tribus renforçaient l’armée régulière en fournissant des contingents), ni par l’expérience militaire.Soyez donc prêts et résolus à assaillir les Romains au signal donné. Ce jour verra la consécration de tous vos efforts et de vos victoires, ou le commencement des pires épreuves.

Quand il comprend qu’il est pris dans une embuscade, Metellus n’a plus le choix, il est obligé d’accepter le combat. De la colline, les Numides fondent sur ses soldats en poussant d’effroyables clameurs. La stupeur s’empare des Romains qui tentent de s’organiser en trois lignes, mais les javelots fusent de partout. Les Numides sont insaisissable,s car, dès qu’ils ont tiré, ils se replient rapidement. Metellus est déconcerté par la tactique ; jamais il n’a reçu de coups sans pouvoir les rendre. Sous ces charges répétées, une aile cède et les rangs sont rompus. La situation est critique pour les Latins, leur cavalerie est bien trop lourde, trop lente pour contrer celle des Berbères, plus légère et furtive. En fin de journée, les Numides sont fatigués et ont épuisés leurs javelots. Il leur faut se ré-approvisionner en munitions et se mettre en position défensive pour la nuit, sur la colline. Finalement, le sort de la bataille reste incertain. Metullus a pu ré-organiser quatre cohortes avec deux mille de ses soldats encore assez vaillants, il reprend la colline et en chasse l’ennemi en une belle débandade. La bataille est terminée et les pertes romaines sont considérables, ce qui n’est pas le cas des guerriers numides plus récalcitrants au corps à corps. Pour la seconde fois, Rome est rabaissée par plus petit qu’elle, mais cette fois-ci, elle feindra une victoire pour une démonstration populiste.

Pendant les liesses latines qui durent, Jugurtha recompose une armée plus importante que la précédente. La guérilla par harcèlement est totale mais la tactique exaspère les Romains qui, en contre-partie, pratique la politique de la terreur. Partout, ils conduisent des razzias sensées affamer le peuple, afin de le soumettre, ce qu’ils réussissent partiellement. Aucune des entreprises romaines -entre autres, le siège de Zama– ne réussiront avant l’automne, période de repli au quartier d’hiver pour les légions. Au printemps -108, Metullus décide d’utiliser la ruse, à l’instar de son grand ennemi. Il prévoit d’organiser une trahison qu’il fera partir du camp adverse ; ainsi, il capturerait le fugace rebelle. Peine perdue, car la première tentative échouera. Peut-être qu’en traitant avec Gauda, fils de Mastanabal et demi-frère de Jugurtha ? on l’instituerait Grand Aguellid… Au même moment, Jugurtha réussit à convaincre les habitants de Vaga, une citadelle occupée par une garnison romaine, de se révolter pendant la nuit du culte de Cereres. A l’instant où tous les officiers romains dînent chez les notables locaux et que les soldats vaquent à ne rien faire, le signal est donné. C’est une boucherie innommable qui restera dans les annales de l’histoire…

On peut comprendre la réaction de Metellus ; d’abord profondément attristé puis, saisi d’un furieux désir de vengeance, il met à sac Vaga, loi du Talion oblige. Jugurtha, de trahisons en tentatives d’assassinat qui échouent, est très affaibli militairement et politiquement ; ces lieutenants l’ont abandonné, son armée complètement démobilisée, il n’est plus crédible. D’ailleurs, Metellus en profite pour prendre ville sur ville, de gré (Cirta) ou de force (Thala) , obligeant Jugurtha à chercher ses ressources toujours plus loin. Il ira même trouver refuge en Maurétanie, auprès du roi Bocchus Ier (Bocchus le Vieux), son beau-père par alliance. Salluste décrit ce dernier comme un homme cruel, perfide, dissimulateur et versatile. Après maintes tentatives de persuasion de la part de Jugurtha, les deux monarques font alliance et marche sur Cirta afin de la libérer du joug romain. Metellus a été relevé mais élevé au rang des plus grands, il est dorénavant Quintus Caecilius Metellus Numidicus, le vainqueur des Numides. C’est maintenant au tour du général Caïus Marius de prendre la main en Afrique.

Pour commencer, Marius renouvelle entièrement ses cohortes de légionnaires. Celles-ci débarquent fraîches en Afrique, prêtes pour de nouvelles batailles. Pendant que Jugurtha s’épuise à trouver de nouvelles recrues jusque chez les Gétules, une correspondance secrète s’est établie entre Marius et Bocchus. Une entente mutuelle serait-elle possible ? les numides semblent tellement versatiles, si peu fiables… est-ce de même avec un Maure ? Au vu des victoires que remporte le général romain -il regagne les villes perdues par son prédécesseur et en conquiert d’autres comme Capsa (Gafsa), le Maure aurait dû sans doute trahir le Numide, mais c’est son gendre…

D’autres cités moins chanceuses sont pillées, incendiées, ce en fonction du degré de résistance qu’auront opposé les habitants. Les plus terrorisés se rendent les premiers. Jugurtha ne peut se permettre d’attaquer ni même de défendre quoi que ce soit, il ne dispose pas d’assez d’hommes et c’est pourquoi il re-sollicite le roi des Maures, qu’il réussit encore à convaincre. Octobre -106, les deux armées soeurs surprennent les lignes romaines à l’Ouest de Sétif (rien n’est moins sûr) ; l’effet de nombre oblige les Latins au repli sur deux collines toutes proches ; les Berbères, parfaitement synchronisés, encerclent l’ennemi qu’ils bloquent pour la nuit. C’est la liesse, toute la nuit. Dans l’esprit des autochtones la victoire est certaine… Cependant, dès l’aube, les Romains n’ont plus qu’à sonner du cor, tomber de leurs collines et fondre sur l’adversaire qui dort à poings fermés ; l’historique carnage avait entraîné des pertes considérables parmi les Gétules, les Maures et les Numides. Une seconde bataille a lieu trois jours plus tard. Les quatre corps militaires berbères sont mis en déroute ; Bocchus le Vieux et Jugurtha s’enfuient, chacun de son côté, ; le premier retourne dans son royaume, le second se réfugie en Gétulie. C’en est fini de l’insatiable rebelle, il n’y a plus qu’à le cueillir.

De peur d’être frappé d’anathème pour avoir défié la grande Rome, Bocchus ne rejoindra plus jamais Jugurtha. Au contraire, il pactisera immédiatement avec le général romain Lucius Cornelius Sylla et s’engagera à trahir son gendre. C’est donc lui, le souverain de ce tout petit royaume qu’est la Maurétanie, qui remettra le roi Numide au Romain car, effectivement, il réussira un guet-apens, couvrira de chaîne le malheureux perdant et le livrera à Sylla. Nous sommes à la fin de l’été 105, dans quatre ans seulement, le plus illustre des empereurs romains va naître. Quant à Jugurtha, il sera exhibé ainsi que ses fils le jour de la célébration du triomphe de Marius, à Rome. La foule était ivre de joie, car cette guerre longue et difficile, sans honneur pour les Romains (Stéphane Gsell), venait de s’achever après six ans de grande incertitude. L’aguellid qui refusait de fléchir devant plus fort que lui termina tristement dans le trou crasseux du Tullianum, étranglé par le bourreau, puis jeté dans le Tibre.

Pour remercier Bocchus Ier de son engagement pour Rome, le Sénat le fit ami et allié du peuple romain ; il reçut également une partie de la Numidie allant au moins jusqu’à l’embouchure du Chelif, selon Houaria Kadra qui a travaillé à partir de l’oeuvre de Salluste (Jugurtha : Un Berbère contre Rome), peut-être davantage d’après Serge Lancel (jusqu’à l’oued Soummam ou plus encore, jusqu’à l’oued Ampçaga). L’aire restante, bien réduite dans tous les cas, revenant à Gauda, demi-frère de celui qui fut un véritable cauchemard pour Rome mais qui deviendra l’emblème de la résistance pour tous les Algériens contemporains. Dès lors, Rome contrôle dans sa quasi intégralité l’actuelle Tunisie, et se dessinent, dans la tête d’Octave, les futures frontières africaines du Nord : en partant d’Est en Ouest, la zone du Constantinois, par la présence du fleuve Ampsaga qui représentait déjà une frontière naturelle dans la préhistoire (Capsien et Ibéromaurusien), marquera la limite de l’Africa romana (Africa vetus ou proconsulaire et Africa nova) avec la Césaréenne et, plus à l’Ouest, le fleuve de la Moulouya séparera cette dernière de la Tingitane. Mais cela ne se réalisera qu’après la disparition du dernier des rois numides ; l’Afrique du Nord sera alors rendue punico-gréco-romaine, tout en conservant un fond ancestral qui fait encore de nos jours la véritable identité amazigh ou berbère.

ANNEXES

La capture par traîtrise de Jugurtha par Salluste :

Au point du jour, à l’annonce de l’approche de Jugurtha, Bocchus, accompagné de quelques amis et de Sylla, s’avance à sa rencontre comme pour lui faire honneur et gagne un monticule bien en vue de ceux qu’il avait apostés. Le Numide, entouré d’un grand nombre de ses familiers, s’y rend également sans armes, comme convenu et, sitôt le signal donné, il est assailli de tous les côtés à la fois par les hommes en embuscade. Tous ses compagnons massacrés, lui-même est livré, chargé de chaînes, à Sylla, qui le conduit à Marius.

La Guerre de Jugurtha, p. 113.

Le message de Jugurtha par Mohammed Cherif Sahli :

Malgré son génie et son dévouement, Jugurtha n’avait pu assurer à son peuple une existence libre et heureuse. Mais son épopée ne fut pas vaine. Tombé en pleine lutte, il reste pour nous l’émouvant messager de cette grande espérance du coeur humain, qui se nomme liberté. De génération en génération, de siècle en siècle, son message a été le credo du peuple, le mot des patriotes.

Avaient-ils renoncé à la liberté, ces hommes du sud ou de la montagne, qui jamais ne connurent le joug romain ? Et les rudes compagnons de Mazippa et de Tacfarinas, qui au début de l’ère chrétienne, tinrent si longtemps en échec les forces de l’occupant ? Et le donatistes ? Et les circoncellions ? Derrière les schismes religieux, il y avait une révolte nationale.

Jamais le souvenir du grand chef ne s’effaça de la mémoire de ses compatriotes. Dans le jardin public de Sétif, on peut voir encore, gravé sur une stèle de l’époque romaine, le nom de Jugurtha donné à un enfant. Exemple touchant de la piété populaire. Et, de nos jours, ce nom mêlé à Massinissa, et à celui de tant d’autres serviteurs du pays, se retrouve sur toutes les lèvres. Si Jugurtha revenait au monde, il se réjouirait de constater l’étonnante jeunesse de son peuple et de voir, comme jadis, le fellah tracer son sillon et semer la vie, en écartant avec dédain les inertes prestiges de l’orgueil romain. Et dans l’âme des nôtres, il ne reste de ce douloureux passé qu’un mot vide de substance, une épave roumane.

Le message de Jugurtha, Alger, Editions en-nahdha, 1947, p. 100.

La Numidie entre deux mondes

Repères de lecture :

Le grand aguellid Massinissa va mourir ; Carthage sera détruite peu après ; la paix règnera encore entre la Numidie -déjà moins indépendante- et Rome jusqu’en 111 av. J.-C. ; Après la résistance musclée que Jugurtha opposera, pendant six ans, aux ambitieux romains, le royaume numide sera vassalisé mais pas encore soumis à une vraie domination de la part du futur grand empire…

 

Longtemps après la fin de Carthage, l’influence punique (grecque également) jouera un role important sur la vie des Numides. Le demi-siècle de règne du Grand Aguellid Massinissa, commencé par l’annexion de la Numidie masaesyle du roi Siphax, avait abouti à l’extension du pays à l’Est (petite Syrte et quelques ports de la grande Syrte) et au Sud, aux limites du pays des Gétules ; toutes régions orientales gagnées l’étaient sur la puissance carthaginoise soumise depuis la deuxième guerre punique à un interdit absolu de conduire des opérations militaires, même défensives. C’est au cours d’une des nombreuses agressions commises par les Berbères de l’aguellid que le déclenchement de la troisième et dernières guerre entre Rome et Carthage eut lieu, il faut dire que les Carthaginois, excédés, avaient osé se rebiffer. Mais, si Carthage connaîtra la destruction et la ruine en -146, le roi numide mourra deux ans plus tôt, laissant trois héritiers légitimes. N’ayant pas eu le temps de régler le problême de sa succession, c’est le général romain Scipion Emilien qui s’en chargera. Plutôt qu’introniser l’aîné, Miscipsa, il préfèrera partager (donc démembrer) le pouvoir royal en trois domaines ; Miscipsa à l’administration, Gulussa aux armées et Mastanabal à la justice.

Jusque-là, ces ancêtres des Algériens qu’étaient les Numides avaient préservé leur indépendance, mais sous surveillance de Rome (Gilbert Meynier). Cependant, bien après la fin de Carthage l’influence punique restera culturellement forte. Le royaume numide avait symboliquement reçu des Romains ce qui restait des riches bibliothèques puniques ayant échappé à l’incendie final de la ville. Par contre, Rome qui s’était toujours méfiée d’une montée en puissance des Berbères, Maures compris, se devait de contrôler le détroit de Sicile, si bien que le sénat vota pour l’occupation des territoires perdus par Carthage et légèrement au-delà. Rappelons aussi que les agronomes puniques avaient, grâce à un talent remarquable, mis en valeur les terres arides de la future Tunisie. Ce qui devient alors la province romaine d’Afrique sera délimité par la Fossa regia, établie un peu plus à l’Ouest que les anciennes fosses phéniciennes. La ligne de démarquation partait, on pense, de l’embouchure de l’oued el Kebir et s’enfonçait vers le Sud pour terminer quelque part  à l’Est.

Depuis 123 av. J.-C., Rome avait tenté, en vain, d’installer une colonie de citoyens romains dans la nouvelle ville qu’elle venait de faire bâtir aux abords de l’ancienne cité rasée. La Colonia Juniona Carthago périclitera rapidement par désolidarisation de ses membres et sera abandonnée. Tous avaient réussi à capter les terres environnantes dans une spéculation effrénée et avaient fini par monter leurs propres domaines agricoles. Il faudra attendre l’avènement de Iulius Caïus Caesar (Jules pour les intimes) pour en voir une autre reconstruite à la romaine cette fois-ci. Sa Colonia Iulia Carthago ne changera de nom pour s’appeler Tunis (Tounous) qu’à partir de la conquête arabe, au VIIème siècle ap. J.-C.

Revenons à la mort de Massinissa (-148) dont je rappelle le lien fort qu’il avait avec Rome par le biais de Scipion Emilien. La Capitale romaine envoie donc le général (qui n’a rien à voir avec Scipion l’Africain) pour imposer non pas le partage du royaume en trois ni pour désigner l’aîné comme nouvel aguellid, mais, de préférence, pour entraîner une scission du pouvoir et ainsi le contrôler plus aisément. On devine parfaitement les arrières pensées qu’entretient Rome pour garder une forme de suprématie sur la Méditerranée -car il ne s’agit pas encore de domination. Le temps va passer sans anicroches entre les deux civilisations ; la Numidie est en pleine expansion économique et son agriculture, érigée en système de domaines coopératifs, produit du blé pour Rome, de grandes quantités en fait. Pour la cité romaine, en pleine explosion démographique, les terres de Sicile qu’elle a annexé auparavant et celles de la provine d’Afrique ne suffisent plus à assurer des besoins toujours croissants pour sa population. Lorsque Miscipsa se retrouve seul après la mort de Mastanabal et de Gulussa, il devient le nouvel aguellid des Numides. Le royaume lui appartient mais il est fort âgé et n’a pas connu la gloire des anciens dynastes, la paix ayant régné durant plus de trente ans. Il aurait pu nourrir des ambitions d’hégémonie pour sa nation, la rendre plus célèbre dans le lointain futur, mais il préfèrera fidéliser son alliance avec Rome qui se répend un peu partout. Installé paisiblement dans sa capitale Cirta, il se consacrera entièrement à l’art et à la culture – l’héllènisme et le punique l’ont largement inspiré – mais de ce point de vue là, Rome se fait déjà sentir.

A l’inverse, pourquoi Rome n’a t-elle pas commis sa conquête du Maghreb tout de suite plutôt qu’après ? En vérité, rien ne pressait pour elle au sud de la botte italienne, militairement parlant tout au moins. Pas de menace flagrante a priori ; bien au contraire nous l’avons vu. Les trois frères, puis Miscipsa seul, fournissaient même des contingents militaires legers et lourds pour assister les Romains dans leurs guerres de conquête de l’Hispanie et d’ailleurs (Ilyrie, Macédoine et Grèce). Au Nord, dans la vallée du Rhône, Cimbres, Teutons, Celtes compris, agressaient fréquemment la Gaule narbonnaise que Rome occupait déjà. Il fallait aussi défendre la frontière Nord de la Gaule cisalpine (Nord de l’Italie) également soumise par Rome. La république ne disposait pas encore de suffisamment de troupes pour lever de nouvelles légions et se trouvait contrainte de recruter des mercenaires italiques ou parmi les étrangers. Le coût était un frein à toute ambition. Même la guerre que menera Jugurtha durant six ans contre les cohortes romaines ne déclanchera pas l’invasion de toute l’Afrique du Nord. Par contre, parce que Jugurtha fut le funeste perdant, la Numidie, pas encore sous domination stricto sensu, devint pour la première fois la vassale des Latins.

Jugurtha, que nous retrouverons au prochain article, est un héros de légende pour nombre d’Algériens. Si Massinissa passe aujourd’hui pour le grand unificateur et initiateur de progrès de la future Algérie, Jugurtha fait figure de résistant contre l’étranger conquérant et envahisseur. On retrouvera ce caractère fort trempé chez le Berbère en général, bientôt avec Tafarinas, bien plus tard avec la Kahena, reine des reines pour tous les Algériens. Mais comme Jugurtha, cette diva de l’Antiquité berbère ne saura pas empêcher la domination arabe d’abord, islamique à partir du Xème siècle quand la tolérance au christianisme autochtone s’éteindra peu à peu. Son histoire, bien qu’on n’en sache rien d’officiel, plutôt nourrie par divers romans aux points de vue polémiques, clôturera mon histoire sur la jahiliyya algérienne. Mais attendons encore quelques siècles…

ANNEXE

Massinissa contre Carthage

En Afrique, Massinissa, voyant les nombreuses villes établies sur les rives de la Petite Syrte, aini que l’opulence de la contrée appelée les Emporia, convoitait depuis longtemps les importants revenus que procuraient ces pays. Il avait entrepris, peu avant l’époque qui nous occupe ici, de les enlever aux Carthaginois. Il se fut rendu maître du plat pays, car, en rase campagne, il était le plus fort, du fait que les Carthaginois, qui avaient toujours répugné à faire la guerre sur terre, étaient complètement amollis par de longues années de paix. Mais il ne parvint pas à s’emparer des villes qui étaient bien gardées. Les deux partis portèrent leur querelle devant le Sénat, auquel ils envoyèrent à plusieurs reprises des ambassadeurs. Chaque fois, les Carthaginois voyaient leur thèse rejetée par les Romains, non pas qu’ils fussent dans leur tort, mais parce que leurs juges étaient persuadés qu’il était de leur intérêt de se pronomcer contre eux. Pourtant, quand Massinissa lui-même, peu d’années avant, poursuivaient avec des troupes le rebelle Aphter, il avait demandé aux Carthaginois l’autorisation de traverser le pays en question, mais ceux-ci, estimant qu’il n’en avait aucunement le droit, la lui avaient refusée. Néanmoins, à l’époque où nous sommes arrivés, les Carthaginois ne purent plus faire autrement que de s’incliner devant les sentences rendues à Rome. Ils durent non seulement abandonner le pays et les villes qui s’y trouvaient, mais encore verser une somme de cinq cent talents, correspondant aux revenus qu’ils en avaient tirés depuis le début du conflit.

Polybe, Histoire, XXXI, 21. Collection de la pléïade, Paris, 1970, pp 1098-1099.

Organisation politique et sociale des Numides

Lorsqu’il y en eut un, l’ossature de l’Etat numide devait être constituée d’une confédération de communautés de tailles variables, ce bien avant la fondation de Carthage. Dès la fin du néolithique, la famille et le clan s’étaient érigés en modèles pouvant assurer la continuité et la solidarité des générations. Il y eut certainement très tôt le besoin de former des groupes de clans (tribus) ayant de fortes affinités culturelles et cultuelles, surtout lorsque la menace d’être vandalisés se faisait sentir.

Il faut rappeler que la révolution néolithique a conduit l’homme préhistorique, de plus en plus sédentaire, à accumuler ses premières richesses de cultivateur-éleveur, richesses qu’il fallait désormais protéger. Des villages ont dû se fortifier, des tribus importantes ont pu se former, mais je n’irai pas jusqu’à parler, comme le fait l’historien algérien Mahfoud Kaddache, de cités au sens où nous l’entendons. En tout cas, pas avant que l’histoire ne nous le révèle par la preuve archéologique. Dès le Vème siècle av. J.-C., il est fort probable que des chefs de guerre aient pris, par moment tout au moins, les affaires intertribales en main. Ces aguellids ont pris de plus en plus d’importance au cours du temps, et l’histoire nous en apprend un peu plus à partir du IVème siècle avant notre ère.


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DE LA SOCIETE BERBERE AUX PREMIERS ROYAUMES INDEPENDANTS

Les fouilles archéologiques révèlent, en de nombreuses stations préhistoriques, une accumulation importante de mobilier (outils, armes…). Ceci prouve que plusieurs générations d’hommes ont séjourné en ces lieux, constituant parfois des zones à forte densité de population.

A en croire Hérodote, la famille berbère protohistorique était bâtie en mode patriarcal, c’est à dire constituée d’un homme qui sera le chef de famille, accompagné de ses épouses – la polygamie était fréquente, le célibat fort rare – et de leurs enfants. Les chefs de grande importance devaient même posséder des concubines, en plus de leurs nombreuses épouses. La parenté se faisait par le mâle et, au sens large, la famille s’étendait à tous les descendants mâles d’un ancêtre commun, leurs épouses comprises« , ce que le droit romain nomme agnatus/agnati (parent(s) du côté paternel) et dont dérivent ensuite les mots tels gens et gentiles en latin, thakheroubt en kabyle. Plus tard, les romains ont plus communément utilisé les termes familia , et tribus pour désigner la famille berbère étendue.

Cette parenté de sang était renforcée, dans la vie commune, grâce à une soumission incontestable de tous au plus âgé des hommes de la famille. L’autorité familiale pouvait être représentée par le père, tant qu’il était vivant et lucide, ou l’aîné de ses fils et ainsi de suite. Comme je l’ai dit plus haut, c’est par solidarité mais aussi pour se défendre des pillards qu’ont dû se constituer les premiers villages fortifiés (castella) et commandés, pour l’occasion, par un chef charismatique ou aguellid . Mahfoud Kaddache en fait en quelques sortes des républiques organisées en assemblées de délégués des familles, dans lesquelles les décisions étaient prises en commun. Les anciens, ceux que les textes latins nomment seniores des castella, devaient y jouer un rôle prépondérant. Le codex juriprudentiel local, ou qanoun en Arabe, était édicté au fil du temps et plutôt démocratiquement. L’exécution des lois ou des décisions collégiales était confiée à un magistratus – en latin, genre de maire représentant la communauté des villageois, djemâ – en Arabe.

L’intérêt général primant sur le particulier, il en va de même pour ce qui est du rapport entre les familles ou les clans villageois et la tribu berbère. De telles confédérations nécessitent une soumission de leurs chefs respectifs au chef de leur tribu d’appartenance. Chefs désignés souvent qu’en cas de guerre et qui, individuellement, n’hésitaient pas à contester l’autorité suprême, celle du souverain, pour, au pire, le renverser quand l’opportunité se présentait, ce afin de lui voler la place. Au départ, le rôle de la tribu était une alliance d’ordre guerrier et celle-ci n’intervenait que dans un cadre offensif ou défensif. La superficie d’un territoire devait dépendre du taux de proximité parental d’une part, des affinités culturelles d’autre part.

On pense que les victoires, lors de guerres intertribales (la tribu s’opposait à tout ce qui lui était étranger), ont pu donner des princes, chefs autoproclamés pour la vie. Ainsi, le pouvoir est devenu peu à peu héréditaire, et les légendes protohistoriques indiqueraient le VIIème siècle av. J.-C. comme point de départ d’une aventure qui sera de moins en moins républicaine. Les nationes ou populi ou encore gentes , comme les nommaient les latins, se sont dotés de super-chefs, reguli pour Tite-Live, regesrex ou regulus autrement, car de moins en moins transitoires, de plus en plus monarques absolus. Tout un système a changé. Du conseil démocratique, on est passé au monde des puissants aguellids. Pour nous, il s’agirait de princes ou de rois,  plus péjorativement de roitelets, et nous venons d’évoquer le cas du latin ; en grec, cela donnait basileus ou dynastes ; le Punique disait melek ou mamleket ; quand aux Arabes, ils emploieraient le mot sultan (Ibn Khaldoun).
Si les tribus pouvaient se faire la guerre entre-elles, elles pouvaient aussi s’unir, soit temporellement, soit définitivement. C’est ainsi qu’ont pu se constituer les grands royaumes numides indépendants connus de l’histoire, celui de Siphax puis celui de Massinissa. Mais ceux de la primo-Antiquité nous échappent, même si Polybe nous parle de Lergètes, de Maccéens et de Maurusiens, en plus des Numides masaesyles et massyles.

Pour bien m’accoler à la pensée de Mahfoud Kaddache, je dirai que la royauté des temps protohistoriques n’était que temporaire, et l’aguellid élu par les citoyens n’était qu’un homme parmi les hommes, quand même il était pour tous le meilleur. En tout cas, la guerre, qui l’avait fait capitaine terminée, l’aguellid s’effaçait, laissant la place aux frabriquants de légendes. Peu à peu, la place de l’aguellid s’est faite plus importante et au gré des accroissements territoriaux des tribus faisant alliance sur des durées plus ou moins longues. La souveraineté est devenue héréditaire, le pouvoir accaparé par une famille en général, qui se le transmettait de génération en génération, de père en fils ainé, était de règle. Cette autorité, très souvent contestée par un frère ou un cousin, passait de personne en personne, toujours au sein de la famille quand elle pouvait se maintenir en place. Il en va ainsi de l’histoire de Massinissa comme celle de Jugurtha. Le sceptre et le diadème étaient donc continuellement convoités et l’aguellid n’avait vraiment la main que sur les villes avoisinant sa capital. Les alliances n’étaient jamais sûres, les territoires jamais définitivement acquis.

La tête ceinte d’une couronne de laurier lors des cérémonies, l’aguellid portait des vêtements de pourpre, à l’instar des grands généraux romains, vainqueurs des barbares. L’histoire n’en fait jamais un despote, tout juste un roi que l’on peut comparer à Louis XIV : monarque absolu avec de nombreuses concubines, ce qui n’arrangeait sans doute pas la transmission du pouvoir dynastique. Nous avons vu plus haut que le pouvoir de décision politique locale, c’est à dire au sein des communautés villageoises éloignées du centre politique, suivait, selon Kaddache, le mode de la représentation démocratique. Il n’y avait pas de chef de village mais une sorte de maire. Quand ces villages avaient fait allégeance à un aguellid, tous devaient reconnaître sa souveraineté. Cependant, ils n’en étaient pas pour autant ses vassaux et étaient suffisamment libres pour créer des envies au sein des cités les plus rapprochées de la capitale, donc souvent administrées par le roi. Doit-on trouver ici, comme Makhfoud Kaddache le suggère, le goût prononcé des Algériens modernes pour la démocratie ? Cela reste discutable…

L’aguellid devait trouver des sources de financement pour pourvoir à son administration et plus son territoire s’étendait, plus les besoins grandissaient. Des agriculteurs, il devait tirer un tribu en nature (blé, orge) et cela devait permettre de nourrir une puissante armée. Les citadins étaient sans doute ses meilleurs contributeurs car ils devaient payer avec de l’argent sonnant et trébuchant. Ouvrons une parenthèse pour rappeler que, si Siphax et Massinissa faisaient battre monnaie dans leur capitale respective, Siga et Cirta, le troc était certainement la règle la plus commune en milieu rural et plus à l’intérieur des terres. Mais il y avait également des droits de douane liés à l’import-export » avec la Bétique ou l’Italie, de possibles péages aux infrastructures routières, diverses taxes… et les fruits des domaines, propriétés royales, dans le cas de Massinissa et de ses successeurs. Jugurtha, comme nous le verrons dans un prochain article, disposait d’un immense trésor, insuffisant malgré ce pouvoir qu’il avait d’acheter les consciences ; butin qui aurait pu lui faire gagner sa guerre contre Rome par ailleurs.

Pour en revenir aux premiers royaumes berbères, c’est à dire au temps où le nomadisme est encore très fortement pratiqué, c’est l’aggrégation politique de familles, de clans et de tribus, due aux guerres et basée sur le modèle villageois d’abord, des villes ensuite, qui a conduit à leur formation. Les légendes portant presque toujours un fond de vérité, on peut croire que le premier royaume numide supposé être serait celui d’un certain Hiarbas et remonterait au VIIème siècle av. J.-C.. Du IVème siècle, on évoque celui d’Ailymas, rois des Lybiens. Puis, de la même époque proviennent les royaumes massyles, d’un siècle plus anciens que les Masaesyles (IIIème siècle). A partir de ce moment-là, on connaît mieux l’histoire : allégeance, alliances et vassalité vis-à vis des deux grands qui ont empêché une grande civilisation de rayonner. La puissance de Carthage va bientôt s’éteindre sous les coups mortels portés par Rome à trois reprises, de -261 à -146 (voir « guerres puniques« ).


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ANNEXES :


Les Nord-Africains et leurs langues

Si l’historien algérien Mahfoud Kaddache écrit, dans L’Algérie des Algériens« , que la langue punique a certainement fait des progrès parmi les Berbères, j’ose penser que la langue berbère a pu s’enrichir de mots puniques. Ou sémites exogènes tout simplement. Le berbère pouvant être considéré comme faisant partie du groupe chamito-sémitique, il est compatible avec de nombreuses langues du Moyen-Orient.

En fait, les Phéniciens, fondateurs de Carthage, devaient très certainement convoyer, d’Orient en Occident, des personnes en plus de marchandises. D’après Gilbert Meynier, c’est d’ailleurs par ce canal que se seraient implantés les premiers foyers juifs (Cananéens des origines d’après certains historiens) en Afrique du Nord. : Ils étaient mélés à ces vagues phéniciennes qui aboutirent à la fondation des comptoirs qui s’égrenèrent le longs des côtes de l’actuel Maghreb. Les Hébreux et les Phéniciens de la fin du IIème millénaire av. J.-C. avaient des langues, des coutumes et des cultes très proches ; il devaient peu se distinguer en réalité. Le punique, en tant que phénicien modifié par apports étrangers, devint une des langues de l’Afrique du Nord à l’instar du grec. Les stèles, à ex-voto répétitifs, d’El Hofra (banlieue de Constantine) nous apportent un témoignage direct de la symbiose méditerranéenne, notamment punico-numide, qui avait cours au IIIème puis au IIème siècle avant notre ère.

Ces stèles votives étaient destinées à Ba’al Hammon et à Tanit, respectivement dieu et déesse vénérés à Carthage, et les inscriptions qu’elles portent sont en grec et/ou en punique. Or, l’on sait que le grec était, à l’époque, la langue policée utilisée sur tout le pourtour méditerranéen, y compris chez les Numides, tout au moins au sein de l’aristocratie et de l’élite. Il est difficile de dire si les colons grecs, puis italiens, implantés dans les comptoirs carthaginois étaient punicisés ou bien si les puniques s’étaient hellénisés. Les deux sans aucun doute car une stèle montre qu’un certain Abdshihar (nom punique) était fils d’un homme nommé Gaïus (nom typiquement romain), ce qui montre une certaine acculturation. La civilisation de Massinissa  aura profité de tous types d’apports et Cirta, capitale numide massyle, présentait encore, après la chute de Carthage, un melting pot méditerranéen caractéristique de l’ensemble du monde numide ayant eu des contacts portés sur l’extérieur, c’est à dire les centres urbains essentiellement.

Si le grec est resté encore longtemps la langue internationale du commerce, le punique était devenu une langue semi-officielle pour l’ensemble des Numides. Qu’elles soient frappées sous Syphax à Siga, capitale des Masaesyles située à 1400 km de Carthage, ou sous Massinissa et ses descendants à Cirta, capitale des Massyles plus tard, les monnaies sont légendées en punique. A Thugga (Dougga en Tunisie), le mausolée, dédié sans aucun doute à Massinissa après sa mort (148 av. J.-C.), porte des inscriptions puniques et lybiques (berbères). Le punique était donc devenue la langue véhiculaire de la culture dans toute l’Afrique du nord orientale. Saint Augustin (Vème siècle après J.-C.) rapporte que le punique était encore utilisé à son époque, soit plus de six siècles après Massinissa. Trois siècles plus tard, les conquérants arabes entendront les Numides s’exprimer encore en punique…

Le petit peuple ne parlait, tout au moins au début, ni grec ni punique mais il utilisait couramment le berbère ou plutôt des parlers lybico-berbères jamais reconnus comme langues officielles. Bien que l’arabe gagne encore aujourd’hui du terrain, on peut toujours entendre les différents idiomes berbères en allant de la Tunisie au Maroc, en passant par l’Algérie et son Sahara ; il suffit de s’enfoncer dans les campagnes profondes. Les origines du berbère sont vagues. On peut penser qu’une langue originale existait chez l’Homme de Mechta el Arbi (paléolithique), langue qui a dû évoluer au contact des Capsiens venus de l’Est de l’Afrique. Puis les Bovidiens du néolithique, arrivés sans doute de l’est eux aussi, ont bien dû enrichir ce parler ancestral. Idem pour les Equidiens. Une parenté a été établie entre le berbère et l’ancien égyptien que l’on retrouve uniquement dans la liturgie des coptes actuels. Mais ces deux langues semblent avoir une origine commune dans les parlers couchitiques de la corne africaine. Dès le début du néolithique, un tronc linguistique commun se serait peut-être développé puis enrichi au gré des apports exogènes, des diversifications locales et par les millénaires qui passeront. Le berbère est bien une langue très ancienne faisant partie du groupe linguistique afro-asiatique (= famille chamito-sémitique). On le parlait mais on l’écrivait aussi.

Le point de départ de l’écriture lybique (état ancien du berbère actuel) est situé par les spécialistes vers le IVème siècle avant notre ère. Tout en parlant la même langue, Massyles, Masaesyles et futurs Touaregs (Garamantes ?) possédaient leur alphabet propre. La stèle funéraire de l’aguellid de Kerfala porte des inscriptions en alphabet occidental (masaesyle) et en alphabet oriental (massyle). S’il existe, en fait, une grande fluidité des écritures, ces dernières se jouent des limites, dans le temps comme dans l’espace, qu’on aimerait bien leur assigner officiellement.

Le lybique, sans être une langue oficielle, était la langue nationale des Numides. Cependant, le punique semble avoir été très employé, le grec beaucoup moins. C’est le punique qui laissera l’empreinte la plus durable tant sur le plan artistique qu’intellectuel et Gabriel Camps écrit que l’Afrique ne fut jamais autant punique qu’après le saccage de -146, ce qui semble confirmé par saint Augustin quand il note Lingua punica id est afra (la langue punique, c’est à dire l’africaine). Mais le punique parlé sous Augustin ressemblait-il au punique usité sous Hannibal ? On peut surtout penser que le lybique fut truffé d’apports puniques et que les punicophones dont parle Augustin n’étaient en fait que de vrais lybicophones voulant se faire passer pour puniques, comme le suggère G. Camps. Se revendicant déjà comme descendants des Cananéens, les Berbères voulurent certainement se trouver ensuite des racines phénico-puniques, tout comme aujourd’hui certains se cherchent des liens génétiques avec les habitants de la péninsule arabique, liens existant de fait mais certainement pas plus importants que l’héritage de Mechta el Arbi, que celui du Capsien et que ceux venant de tous les autres qui suivront.

Depuis 1962, les Algériens se cherchent une langue commune mais, sans vouloir les offenser, je trouve qu’ils sont victimes d’une sorte de schyzophrénie linguistique : l’algérien commun comporte des mots issus de multiples langues passées par-là et ça n’est pas esthétique (!?) ; l’arabe, langue totalement intrusive elle aussi, a du mal à passer malgré une ferme volonté des gouvernements successifs depuis l’indépendance ; les différents parlers berbères le sont de moins en moins -parlés. Il semble que le projet ancien d’arabiser jusqu’à la langue nationale ne soit encore dicté que par des raisons idéologiques tournées vers la religion islamique comme identité. Je possède une méthode pour apprendre les différents dialectes dérivés de l’arabe littéraire et parlés dans quelques pays du Croissant fertile, de la péninsule arabique et du Maghreb ; les Algériens, dont le parler contient énormement de mots français (contrairement à tous les autres), aimeraient parler une langue, l’arabe cristallin du Coran, qu’en fait seule une élite, aussi rare que précieuse, peut pratiquer tant elle est à la fois riche et compliquée ; car même les Arabes de l’Arabie heureuse ne le parle pas couramment ; la majorité n’en a que des notions, souvent vagues. Les Français devraient-ils parler le franc ? ou le pur latin ? Une langue n’est vivante que parce qu’elle évolue, qu’elle change. La notre est un patchwork des régions, qui s’enrichit tous les jours et je ne le trouve pas si laid l’algérien de la rue…

L’empreinte de Carthage sur le monde berbère

Nous avons vu dans l’article précédent (Royaumes massyles et masaesyles) que le monde berbère était certainement ouvert à la civilisation bien avant l’hégémonie carthaginoise. L’organisation de la société berbère a précédé Carthage (Qarth adash ou Ville nouvelle) de quelques siècles au moins. La famille, le village et la tribu, pour ne pas parler de cité au sens grec du terme, étaient des réalités dans le Pays. Cependant, l’influence de Carthage sur le monde numide n’est pas négligeable non seulement sur le plan matériel mais aussi sur le plan culturel et religieux. Nous avons évoqué les implications des Numides dans les guerres puniques. Massinissa en était sorti grand vainqueur pendant qu’il se rendait maître de l’Afrique.

En violet, les territoires occupés par les Carthaginois

Originellement colonie phénicienne, Carthage fut légendairement fondée par la reine Elissa de Tyr (en Phénicie ou actuel Liban) qui, à la suite d’un complot, dut fuir son royaume avant d’aborder la côte de l’Afrique vers 860 av. J.-C. L’archéologie semble montrer que ce n’est pas vers 814 avant notre ère que Didon (la fugitive), nouveau nom qu’avait reçu Elissa, mis la première pierre à son nouvel empire ; Carthage n’aurait été construite qu’au VIIIème siècle. Les Berbères, moyennant redevances sans doute au début, avaient depuis longtemps concédé à la Phénicie de nombreux emplacements côtiers situés tout le long du littoral nord-africain.
Les emplacements les plus propices à l’accostage étaient choisis à l’abri d’un cap faisant rempart contre les vents dominants ou à la faveur d’îles ou d’îlots proches du rivage, à la fois refuges et brise-lames. Ainsi, tous les 40 kilomètres (environ) se trouvait un port d’accostage qui permettrait aux marins carthaginois de s’approvisionner en eau douce. Certains ports, les mieux situés, étaient devenus des comptoirs où les Carthaginois s’installaient avec leur famille et faisaient commerce avec l’Espagne et l’Italie, sans aucun doute avec les autochtones même si rien ne l’atteste définitivement. Dans la langue punique, îles se dit y et cap se traduit par rus. La toponymie reflète donc souvent le choix porté par les anciens phéniciens pour l’établissement de villes portuaires : Yol ou Ile du sable (Cherchell), Ycosim ou Ile des hiboux pour certains, des mouettes pour d’autres (Alger), Ygilgili ou Presqu’île du crâne (Jijel) ou encore Rus Sigan (Rechgoun), Rus Azus (Azzefoun), Rus Uccuru (Dellys), Rus Icade (Skikda)… D’autres villes présentent des toponymes à consonnance punique comme Cartennae (Ténes) ou Cartili (Damous) où l’on retrouve le radical Qarth (ville).

Le témoignage que nous avons de ces villes se réduit à leurs nécropoles desquelles les fouilles ont livré du matériel phénicien daté du VIIIème siècle, puis punique à partir du VIIème siècle, mais la différence de style entre les deux époques n’est pas évidente à faire. Peu d’objets en fait ; il faut dire que la plupart des comptoirs ont disparu sous les fondations des villes ultérieures. Principalement constitué de poteries et de céramiques, le matériel archéologique dévoilé par ces fouilles est représenté par des jarres typiquement puniques, mêlées à de la poterie autochtone de marque protohistorique (jarres à épaulement, patères à large marli), ce qui prouve une certaine cohabitation entre indigènes protoberbères et colonisateurs phéniciens. Des échanges commerciaux locaux devaient avoir lieu ; les Berbères pouvaient proposer du bois, du liège, de la laine, des peaux, du poisson, de l’huile et des céréales contre des outils, des vêtements, des parures, des objets en fer et en bronze. Les produits Carthaginois étaient en majorité de manufacture locale, rarement issus d’entreprises orientales. Au début, le troc étaient de mise puis les Berbères se mirent à frapper monnaie (III-IIème sièle av.J.-C.). Carthage devait sa puissance à son empire commercial qu’elle avait su étendre jusqu’aux côtes de l’Ibérie toute proche mais aussi le long de la côte atlantique maurétanienne. Les Carthaginois peuvent être qualifiés d’impérialistes, non pas à la romaine, c’est à dire conduits par des ambitions d’expansivité territoriale, mais à la phénicienne, de façon tout à fait mercantile. En plus des fruits du commerce, les Carthaginois durent tirer un maximum de profit de l’Afrique du Nord (produits des mines, tributs imposés aux autochtones…), ce qui permit à Carthage de s’enrichir et de pouvoir recruter ses mercenaires parmis les Lybiens et les Numides afin de les utiliser contre les Berbères révoltés ou bien contre les Grecs qui les menaçaient, les Romains ensuite. Si la plupart des sites puniques d’Afrique du nord n’offrent que peu d’indices sur l’époque préromaine, Tipasa (60 km à l’ouest d’Alger) reste le lieu le plus riche de tous. La recherche archéologique permet de tirer quelques conclusions, partielles et provisoires, cela s’entend.

Tipasa renferme des trésors archéologiques datés entre le VIème av. J.-C et le VIème siècle ap .J.-C, soit 12 siècles d’histoire ! Bien que n’ayant jamais trouver d’inscriptions puniques à Tipasa, comme cela est courant dans le reste de la Numidie, l’empreinte carthaginoise reste nettement visible jusqu’au IIème siècle ap.J.-C., soit près de trois siècles après la destruction de Carthage. Un caveau punique de forme cubique, daté du VIème siècle av. J.-C., repose dans la darse du vieux port de la ville. Plus à l’Ouest, à plus d’un kilomètre et demi du port, un ensemble funéraire semblable à celui dont devait provenir celui du port a été mis à jour. Une vingtaines de caveaux ont livré à la fouille un important mobilier funéraire d’origine grecque (attique et ionien) remontant à la même époque ; également des restes de céramiques de tradition punique, datées du IVème au IIème siècle avant notre ère grâce à la découverte d’une céramique à vernis noir importée d’ Italie, nommée céramique campanienne A et considérée comme éléments dateurs les plus fiables par les spécialistes. On peut, à partir des poteries retrouvées à Tipasa, esquisser de proche en proche et sur quelques siècles une histoire locale préromaine. Si les tombes et leur mobilier sont de tradition punique, les rites (orientation, réinhumations, pratique de l’ocre rouge funéraire) sont de tradition lybico-berbère. Ceci atteste encore une fois l’existence d’un substrat autochtone important au sein des comptoirs carthaginois. L’influence culturelle de Carthage, bien que limitée, persistera jusqu’à la fin du Ier siècle de notre ère, soit trois siècles après la chute de la métropole. Elle marquera davantage les villes que les campagnes et les sédentaires plus que les nomades.

Rappelons que Carthage n’a jamais conquis militairement ni dominé politiquement la majeure partie de l’Afrique du Nord. Son terroitoire n’occupait qu’un petite partie Nord-orientale de la Tunisie, plus les comptoirs. La seule ville continentale prise de force par les troupes carthaginoises (Général Hannon, IIIème siècle av.J.-C) est située tout à l’est de l’actuelle Algérie. Il s’agit de l’ancienne Theveste (Tebessa) qui n’appartenait pas aux Numides mais aux Gétules. Notons au passage qu’à l’époque, la domination masaesyle limitait le royaume massyle à sa taille la plus resteinte. C’est aussi à partir de cette date que l’influence punique -mais aussi égyptienne et grecque- s’est faite plus forte. Au Sud de Constantine et à 30 kilomètres au Nord-Est de l’actuelle Batna, les vestiges assez bien conservés d’un grand mausolée berbère (Le Medracen) rapellent cette multiplicité culturelle, ce à un endroit que les Carthaginois ne fréquentaient pas ou si peu. Bâti autour de 300 av. J.-C., il constitue un cylindre de 59 m de diamètre, orné de 60 colonnes à chapiteaux d’ordre diorique (le plus simple des styles architecturaux grecs) et à fûts non cannelés, sur lequel repose un cône aplati à gradins de 20 m de haut. Le profil d’ensemble est celui de la bazina paléoberbère qu’on imagine surmontée, sur sa plateforme sommitale, par un groupe sculpté. Les annelets de chaque colonne ainsi que la corniche rappellent le style de l’Egypte antique. Quant à certaines compositions, elles sont inspirées de celle des stèles du Tophet de Carthage. Le Medracen, comme de nombreux tombeaux berbères, est de tradition protohistorique locale mais sa magnificence lui vient du mélange des styles, notamment grâce à l’apport gréco-oriental venu de Carthage. D’un point de vue religieux, l’empreinte punique fut aussi remarquable, davantage dans les villes que dans les campagnes, il est vrai.

Dans les campagnes, les lieux de cultes prolongent ceux de la préhistoire et de la protohistoire (Lire les articles précédents). On les trouve sur les hauteurs et ce sont souvent des grottes mais aussi des pierres ou des arbres que l’on assimile depuis longtemps aux forces de la nature. Les animaux tels le lion, le taureau ou le bélier sont très représentés. Les offrandes étaient de simples objets (chiffons noués, lampes à huile, poterie…). Si l’on se réfère à Hérodote, au Vème siècle avant notre ère, les Berbères offraient des sacrifices au soleil et à la lune qu’ils adoraient. Ibn Khaldoun le rappelle sept siècles après l’avènement de l’islam, il décrit les Berbères comme des « adorateurs du soleil, de la lune et des idoles« . Toujours d’après Hérodote, les dieux grecs Triton, Athena et Poséidon auraient des origines lybico-berbères anciennes. Les Numides devaient prier de nombreuses divinités (pluie, fécondité…) ; dans « Jugurtha, un Berbère contre Rome« , Houaria Kadra, en se basant sur Nicolas de Damas (Ier siècle ap. J.-C.), décrit une très ancienne tradition appellée nuit de l’erreur et qui s’est certainement perpétuée jusqu’à nos jours par endroits (Stéphane Gsell, Jean Servier). « Les hommes et les femmes prenaient séparément leur repas du soir puis on éteignait les lampes. Les hommes allaient alors rejoindre les femmes et chacun d’eux prenaient possession de celle sur laquelle il tombait« . L’érotisme et le libertinage avait sa place dans la vie des Berbères (érotisme non dyonisiaque mais pudique, que jai pu observer chez les Touaregs en 1991).

Dans les ville puniques ou bien influencées par Carthage, ce sont des divinités phéniciennes que l’on vénère. Ba‘al Hammon et sa parèdre Tanit prédominent sur l’ensemble du panthéon punique. Souvent représenté par le disque solaire et le croissant lunaire, Ba’al Hammon est le dieu de la fécondité et des récoltes. Il deviendra plus tard le Saturne africain des Berbères sous influence romaine. Sur le tard, il s’imposera dans un culte hénothéiste qui préfigurait en quelque sorte les monothéismes d’hier et d’aujourd’hui. Quand il est représenté en sa personne, ce qui est rare, c’est un dieu barbu bénissant de la main et reposant sur un trône. Hormis la tiare qu’il porte et les sphinx qui ornent les accoudoirs du siège, il fait penser aux statues de Zeus (Jupiter) voire aux représentations que se font de Dieu nombre d’humains actuels. Atavisme tenace… Sur les monnaies, il porte des cornes de bélier. Tanit, grande déesse mère de Carthage (Oum en Punique), assure la fertilité et promet nourriture comme naissances. Elle est le plus souvent représentée par un(e) orant(e). Sinon, elle porte un voile, siégeant également sur un trône ou bien elle est figurée par une femme soutenat ses seins ou allaitant un nourrisson. Des sacrifices d’enfants (molek) étaient organisés en leur honneur. Les restes des victimes étaient placés dans des nécropoles munies d’une fosse (tophet) en leur centre. En Algérie, ce type d’ossuaires puniques à ex-voto, innombrables en Tunisie, a été mis à jour à Calama (Guelma), à Aïn Nechma, à Hippone (Annaba), à Khemissa et surtout à el Hoffrah, dans la banlieu de Constantine (Cirta), capitale de Massinissa à l’extrême fin du IIIème siècle av.J.-C.

Nous verrons dans le prochain article (Les Nords-Africains et leurs langues) comment des stèles votives, découvertes dans ce dernier lieu au XIXème et au XXème siècle, nous en apprennent davantage sur les cultes punico-berbères des grandes villes de l’époque mais aussi et surtout sur l’emploi des diverses langues de l’Antiquité (grec, punique, latin et lybico-berbère) en fonction de contextes donnés.

Royaumes massyles et masaesyles

Oued el Kebir (Antique Ampsaga)

On fait débuter l’Antiquité de l’Algérie vers le milieu du Ier millénaire en se basant sur les textes d’Hérodote (environ 450 av. J.-C.). Hérodote est considéré comme le père de l’Histoire mais, n’ayant jamais mis les pieds en Afrique du Nord, tout juste à Cyrène (Libye orientale), on est en droit de se réserver quant à l’exactitude des faits mis en valeur. Toujours est-il que cet historien, conformément à d’anciens textes égyptiens, nommait Libyens, ou Lebous, tous les hommes blancs non grecs et non phéniciens vivant à l’Ouest du delta du Nil. Il distinguait simplement les nomades des sédentaires.

HomèreAvant Hérodote, nous disposons des récits d’Homère (poète du VIIIème siècle avant notre ère) qui donnait du Maghreb une vision pastorale carrément idyllique et paradisiaque : les brebis mettaient bas trois fois l’an et les agneaux naissaient prêts à être mangés (avaient des cornes dès la naissance). Nul ne manquait de viande, de fromage et de lait. Pourtant, Salluste, historien romain du Ier siècle avant notre ère, n’en dit pas tant de bien ; pour lui, la Libye est une terre de sauvagerie. Homère racontait non pas l’Histoire mais des histoires et il est difficile d’en distinguer le vrai du faux. Cependant, on ne saurait le rejeter complètement, la guerre de Troie ayant bien eu lieu.

Pour Ménandre d’Ephèse (Grec du IIème siècle av. J.-C.), le pays libyen s’étendait du Golfe des Syrtes jusqu’aux colonnes d’Hercule ( futur Gibraltar), sans précision, mais depuis le Vème siècle, on entendait par Libyens seulement les autochtones au contact des comptoirs carthaginois, c’est-à-dire ceux qui étaient sous contrôle punique ; les autres, plus à l‘ouest, sont des Numides. Les Romains, quant à eux, préféraient employer le terme d’Afri pour désigner ces mêmes Libyens. On ne sais toujours pas, au juste, d’où provient ce nom, sans doute berbère, peut-être celui que se donnait une tribu ou bien une communauté de plusieurs d’entre-elles installées au Nord-Ouest du Maghreb. En tout cas, le continent africain lui doit son nom.

Libye d'Hérodote

Au fur et à mesure des incursions -rares- des armées grecques et romaines ou de voyageurs étrangers, les Grecs puis les Romains ont fini par distinguer trois types de Libyens (ou plutôt Berbères), selon qu’ils sont au Nord-Ouest du Maghreb et jusqu‘à son centre pour certains, les Maures (sédentaires) ; au Nord-Est, les Numides (semi-sédentaires) ; au Sud-Est, les Gétules et les Garamantes (nomades rencontrés plus tardivement). L’ensemble trouvant sa cohérence, à défaut d’unité, dans le commun apport anthropo-génétique fait à l’Homme de Mechta el Arbi pendant des milliers d‘années.Comptoirs phéniciens et Carthage

L’histoire des Berbères ne commence vraiment à être connue qu’à partir du moment où ils entrent en contact avec les Phéniciens, c’est-à-dire lors de la Seconde Guerre punique (-219 à -201). Entre la fondation de Carthage (IXème – VIIIème siècle av. J.-C. selon des historiens ou en -814 selon la légende) et ce moment, le flou persiste, si bien qu’on ne peut voir dans ses débuts qu’un prolongement de la protohistoire. Les sources anciennes sont trop imprécises, comportent de graves lacunes et la documentation archéologique fait défaut. Nonobstant, nous en savons suffisamment pour affirmer que les Berbères d’Afrique du Nord avaient développé une culture évoluée et qui leur était propre, notamment une langue originale parlée encore dans certaines contrées reculées de l’ensemble du Maghreb. Nous déduisons une structure sociale dans laquelle prévalaient les tribus (du latin tributes) fondées sur le patriarcat (comme sur tout le pourtour méditerranéen) et l’endogamie (encore très actuelle au Maghreb, contrairement à la France devenue exogamique).

Par contre, il est difficile d’affirmer quoi que ce soit sur l’organisation politique de ces tribus. Sans doute y eut-il très tôt des Etats pour administrer des groupements de communautés agricoles mais l’on ne sait rien de tel qui soit avéré avant le IVème siècle av. J.-C.. Dès le IIIème siècle, l’histoire est formelle : trois royaumes existent bel et bien ; à l’Ouest de l‘oued Moulouya (Maroc), celui des Maures dont on ne sait pas grand-chose avant Bocchus ; à l’Est de l’oued el Kebir et au contact de Carthage, celui des Numides massyles ; entre les deux, le royaume des Numides masaesyles.

LE ROYAUME DES MAURES :

A l’époque d’Hannibal, le royaume des Maures – Ce nom étant déjà mentionné lors des guerres puniques – s’étendait donc de l’Atlantique à la Mulucha (Oued Moulouya). Beaucoup plus tard, la Maurétanie empiètera sur l’Algérie jusqu’à l’Ampsaga (oued el Kebir). Cependant, il n’est pas rare de voir s’appliquer la définition latine, à savoir que nos Numides occidentaux deviennent d’un coup d’authentiques Maures. Encore bien plus tard, avec l’avènement de l’islam, le terme Maures englobera l’ensemble des Berbères et des Arabes, souvent confondus avec les Sarrasins (venus de Syrie, donc absolument pas arabes ?) dont-ils ne sont pourtant pas le synonyme.

LES ROYAUMES NUMIDES :

Medracen entre Batna et Aïn Kercha

Si vous cherchez dans une bonne encyclopédie ou dans un bon dictionnaire des explications sur les Berbères, les Numides, les Maures, les Gétules (un peu les oubliés de l’histoire) ou les Garamantes (totalement disparus ou Touaregs ?), vous ne trouverez pas grand-chose pour vous éclairer. Nous leur donnerons une origine libyenne mais sans plus.

 

Certains sites Internet donnent une image flouée en rejetant presque les Maures à l’océan, la Numidie couvrant l’intégralité de l’Afrique du Nord. En fait, le véritable cœur de la Numidie serait le territoire des Massyles mais je ne sais si c’est par pure convention. En tout cas, les frontières entre royaumes Masaesyles et Massyles ne cesseront de changer, tantôt à l’avantage des premiers (fin du IIIème siècle av. J.-C.), tantôt en faveur des seconds (première moitié du IIème siècle avant notre ère).

Par ailleurs, en tombant sur des sites prosélytes, vous risquez d’être très mal informés, l’idole Massinissa – Puissant roi berbère sur lequel je reviendrai plus tard – apportant la modernité à un peuple inculte ; car ce qu’a écrit Polybe, historien grec du IIème siècle av. J.-C., n’est pas totalement vrai, l’agriculture existait déjà dès la fin du néolithique. Tout au plus, les Phéniciens auraient introduit la charrue en métal qui remplaça plus tard la charrue de bois rudimentaire. L’ère Massinisenne créera toutefois un essor très significatif de l’agriculture numide. On sait l’élevage encore plus précoce (ovins, bovins, caprins) mais la culture du blé, de la fève, du pois chiche, des figues et des dattes, est attestée, est donc bien berbère avant Massinissa. Les Phéniciens auraient très certainement apporté l’olivier du Moyen-Orient.

Le royaume des Masaesyles :

Royaumes Maures et Numides

L’immense royaume du roi Syphax était-il totalement unifié ? Allait-il de l’oued Moulouya jusqu’au cap Bougaroun (à l’ouest de Skikda) comme l’écrivit Strabon ? Toujours est-il que nous ne connaissons bien qu’un seul roi, Siphax qu‘ont décrit grecs et latins (Polybe, Tite-Live, Appien d’Alexandrie surtout), ignorant par-là même son ascendance généalogique, contrairement à celle des dynasties massyles. Monnaie SyphaxDe la période précédant Syphax, il reste peut-être le fameux Medracen (IIIème siècle av. J.-C) situé entre Batna et Aïn M‘lila, aux confins du pays Gétule. Le territoire couvrait, c’est sûr, les deux tiers de l’Algérie actuelle ainsi qu’un frange marocaine et possédait deux capitales : Siga (Takembrit), capitale originelle et administrative située à l’Ouest d’Oran, près de l’embouchure de la Tafna, et Cirta (Constantine), à l’extrême Est de son royaume quand il eût conquis une partie du territoire des Massyles.

Car c’est en profitant d’une querelle entre princes massyles pour la succession du roi Capussa qu’il aurait écarté du pouvoir le jeune Massinissa (-205) et aurait annexé une bonne frange de son royaume, en faisant son ennemi juré. Nous y reviendrons car cela a orienté la Berbérie vers une progressive vassalisation, l’union des Numidies auraient été préférables…

Monnaie en bronze représentant SiphaxEn nous replaçant dans le contexte, les comptoirs phéniciens sis en bord de mer (Portus Divinis / Mers el Kebir, Yol / Cherchel et Saldae / Bejaïa) mais aussi à l’intérieur, comme le confirme la présence de ruines d’un centre commercial, près de Tiaret, indiquent des échanges importants avec l’Italie et l’Espagne. On pense que ces pôles commerciaux bénéficiaiten d’un statut d’extraterritorialité mais les sources textuelles font cruellement défaut. Monnaie à l'effigie de Vermina (Masaesyles)Les vestiges révèlent des importations d’amphores et de céramiques italiques, et de l’export de blé sans aucun doute, d’ivoire et de coquilles d’œufs d’autruches.

Les quelques fouilles faites autour de l’ancienne Siga (Takembrit) révèlent d’innombrables pièces de monnaie, de bronze et d’argent, à l’effigie de Siphax (barbu) et de son fils Vermina (imberbe) ; ce qui laisse supposer qu’on y battait monnaie et que Siga était bien la véritable capitale du royaume. Notons au passage que le revers des pièces montre toujours un cavalier sur une monture au galop. La cavalerie massaessyles était le point fort des armées de Siphax.

La seconde guerre punique se déroulait non loin de Siga puisque c’est en Ibérie méridionale toute proche que Romains et Carthaginois étaient à l’affrontement. Siphax ne pouvait facilement rester neutre dans ce conflit et il était conscient qu‘un déséquilibre des forces entre Rome et Carthage pourrait bien être fatal à son royaume. En -210 et bien qu‘engagé dans l‘alliance carthaginoise, il proposa de s’allier avec Rome afin de se défaire de la tutelle punique. Mais en -206, il était toujours allié de Carthage qu’il craignait plus que tout. Vae victis

SophonisbéC’est dans le but de s’assurer définitivement cette alliance que Carthage proposa à Siphax, déjà plusieurs fois père, un mariage avec la jeune et très belle Sophonisbé, fille d’Hasdrubal, un général carthaginois. La belle avait été promise à Massinissa avant que celui-ci ne soit évincé du pouvoir par Syphax. Allié de Carthage pour le meilleur et pour le pire, ce dernier choisit en définitive le mauvais côté : Scipion l’Africain sera supérieur aux armées alliées qu’il vainquit en -203 près de Cirta. Siphax, fait prisonnier par Masinissa qui tint enfin sa revanche, fut remis à Scipion qui venait de gagner la seconde guerre punique, et termina ses jours en exil en Italie. S’en sera quasiment fini du prestigieux royaume des Masaesyles… et d’une possibilité de freiner le rouleau compresseur romain.

La mort de SophonisbéMassinissa le Massyles entra en vainqueur dans Cirta, pardonna à Sophonisbé en l’épousant et après lui avoir promis de ne point la remettre aux Romains. Mais Scipion, pas d’accord, lui intima de lui la livrer comme prisonnière politique ; préférant la mort à la captivité, c’est en reine qu’elle mourut , une coupe de poison à la main ; scène reprise maintes fois par les peintres occidentaux.

Vestiges du tombeau de Beni Rhenane (Siga-Tachembrit)

Non loin de Takembrit (Siga), à Beni Rhenane, deux séries de fouilles (en 1960 et en 1977) ont permis de mettre à jour Tête sculptée portant diadème (tombeau de Ben Renane)le soubassement ainsi qu’une partie du premier niveau d’un monument qui ne pouvait être qu’un mausolée (dit mausolée-tour) destinée à une personnalité des plus importante (Siphax ou Vermina ?). Les pierres taillées qui jonchent le sol montrent que le bâtiment faisait trois étages, sans doute surmonté d’un pyramidion ou d’une sculpture magistrale selon quelques uns. On se réfère en partie au mausolée d’époque punique découvert à Sabratha en Libye. Si la politique archéologique s’améliore dans un proche futur, il est fort probable qu’un progrès considérable peut être fait pour reconstituer le puzzle de l’histoire des Masaesyles.

Syphax n’entrevoyait pas le rôle qu’aurait pu jouer son royaume en Stèle menhir d'Aïn Khanga (Sila - sud Constantine)Méditerranée occidentale, la partie était serrée : dans le cas où Rome perdait, Carthage l’aurait soumis un peu plus, ce qu’il ne supportait pas ; si Rome l’emportait, il devinait très bien le futur qui en découlerait, c’est-à-dire celui qui aura bien lieu avec la fin des guerres puniques. Le jeu des alliances avec les belligérants romains et/ou carthaginois, défavorable à Siphax, arrangera pour un bon moment son concurrent Massyles ; durant un demi-siècle, Massinissa le Berbère régnera en bon roi, apportant paix, progrès agricole et économique, de la Moulaya (au Maroc) aux frontières de ce qui reste alors de la colonie carthaginoise.

Pour mémoire, en -202, la victoire romaine à l’issue de la célèbre bataille de Zama (au Sud d’el Kef en Tunisie) entraîne pour l’ennemi (Hannibal) la perte de nombreux comptoirs puniques, notamment ceux d’Espagne, et une démilitarisation imposée par Rome.

Le royaume des Massyles :

On peut dire qu’en comparaison à l’histoire de la Numidie occidentale mal connue, celle de sa cousine orientale nous serait presque familière. Il faut tenir compte du fait qu’elle est plus proche du théâtre des opérations impérialiste de Rome et néanmoins en contact direct avec Carthage, dont le cœur économique et culturel bat encore pour quelques temps. L’influence hellénistique, on le verra, y était également encore plus forte qu’à l’Ouest.

Dynastie massyles

C’est vers -212 que Massinissa, le fils du roi massyles Gaïa, avait fait ses preuves d’excellent guerrier au côté des armées carthaginoises engagées contre Rome en Espagne. Il avait même joué un rôle dans la mort du père de Scipion l’Africain. Si vers -206/-205 Siphax penchait vers Carthage, Massinissa proposait déjà son aide à Rome au cas où celle-ci s’engageait sur le sol africain. A la mort de Gaïa, les rivalités entre prétendants au trône – Capussa, Lacumazes et Massinissa – avaient fini par pencher en faveur du dernier. Malheureusement, comme nous l’avons vu plus haut, Siphax avait profité de ce moment de vacance du pouvoir massyles pour en écarter Massinissa et, cela est moins sûr, pour annexer la région de Cirta (Constantine) qu’il aurait alors pris comme deuxième capitale.

Comprendre les guerres puniques

Toujours est-il que l’année -204 fût celle du débarquement romain sur les côtes tunisiennes -à Utique non loin de Carthage- mais aussi le moment de la conquête ou de la reconquête (?) de Cirta occupée par Siphax. Chose faite en -203. Pour avoir participé bravement à la bataille de Zama contre Hannibal (-202), Massinissa reçut de Scipion l’ensemble du royaume de son père Gaïa, ainsi que toutes les villes prises par Rome sur les terres carthaginoises ou masaesyles, ce qui agrandissait pas mal le minuscule territoire originel en doublant au minimum sa superficie.

Une petite précision quand même : avant que Carthage n’étendent, au IIIème siècle av. J.-C, son territoire en actuelle Tunisie, il est probable que celui-ci comprenait un des berceaux de la dynastie massyles. Dans tous les cas, les limites sud de la Massylie ne dépassaient pas la ligne Constantine – M’daourouch (Madaure).

Le règne du Grand Massinissa :

Après la défaite du général carthaginois Hasdrubal à Zama, Massinissa voyait donc son royaume s’agrandir à l’ouest et au sud. Tout son règne a consisté ensuite à reprendre à l’Est et au Sud-Est des territoires sur les Carthaginois qui ne pouvaient intervenir sans l’aval de Rome. Ce n’est qu’en -150 que Carthage, ne recevant jamais l’autorisation de se défendre, intervint, en vain puisque les Caryhaginois perdirent l’ultime bataille contre le Numide déjà âgé de Quatre-vingt-huit ans.

Guerres puniques

La troisième et dernière guerre punique allait éclater l’année suivante, qui allait voir se réaliser le célèbre citation delenda Carthago est de Caton l’Ancien. Est-ce à croire que Rome désirait couper l’herbe sous les pied de Massinissa qui rêvait d’unifier la quasi-totalité du Maghreb (Maurétanie exceptée) ? En aurait-il eu les moyens d’ailleurs ? le temps ? Il s’éteint à quatre-vingt-dix ans alors que la destruction de Carthage n’a pas encore eu lieu. Rome partagea le pouvoir royal entre ses trois fils légitimes ; à Micipsa l’administration et la capitale du royaume ; à Mastanabal la juridiction ; à Gulussa le commandement des armées.

Monnaie à l'effigie de MassinissaTous les écrits qui nous sont parvenus sur ces événements décrivent un roi charismatique. De haute taille, infatigable guerrier, exceptionnellement fort et vigoureux. Nous disposons de nombreuses pièces de monnaie frappées à son effigie qui le montrent fier, au port altier. Tout porte à croire qu’il disposait d’une grande autorité naturelle. A un point que ces pièces ont même été retrouvées hors Numidie, deux siècles après qu‘elles n‘aient plus cours et tellement usées par les manipulations qu’on pense qu’elles servaient à faire des vœux sur le compte du grand aguellid.

Massinissa selon Appien :

« Massinissa fut un homme à tous égards favorisé par la fortune, qui lui accorda de recouvrer le royaume de ses pères, dont les Carthaginois et Syphax l’avaient dépouillé, et de lui donner une très grande extension, depuis la Maurétanie, voisine de l’océan, jusqu’au royaume de Cyrène, vers le milieu du continent. Grand bronze à l'effigie de Massinissa (éléphant au revers)Elle lui permit aussi de mettre en culture un immense territoire alors que, dans l’ensemble, les Numides se nourrissaient de plantes sauvages, faute de pratiquer l’agriculture, de laisser à ses héritiers de grands trésors ainsi qu’une nombreuse armée bien entraînée et de régler leur compte à ses ennemis : de sa propre main il captura Syphax et il provoqua la ruine de Carthage, à bout de forces quand il l’abandonna aux Romains. Physiquement, c’était un homme de haute taille, plein d’une grande vigueur, même dans son extrême vieillesse, et qui jusqu’à sa mort prit part aux combats, montant à cheval sans l’aide d’un écuyer. Voici la meilleure preuve que je donnerais de sa vigueur : alors que des enfants lui naissaient et lui mouraient en grand nombre, il n’en avait jamais moins de dix en vie et il laissa, à quatre-vingt-dix ans, un enfant de quatre ans ! » Appien, Histoire romaine, VIII, Le livre africain.

Amphore de Rhodes trouvée dans la Souma el KhroubLes cinquante années de règne de Massinissa ont été marquées par un développement inouï de l’agriculture, il faut le reconnaitre. Massinissa avait mis au point un système de grands domaines royaux produisant à grande échelle le blé traditionnel des Berbères ainsi que la vigne actuelle que les Phéniciens avaient implanté au détriment de la vigne sauvage. A notre connaissance, point d’interdit strict sur la consommation de vin en Numidie ; seule Carthage semblait devoir se restreindre. Cette économie florissante enrichit notablement l’Afrique du Nord dont le vaste territoire recèle quantité de cette monnaie massyles ; le troc a sans doute reculé et les villes se sont agrandies (Cirta/Constantine, Madauros/M’daourouch, Thubursicum/Khamissa, Thibilis/Announa, Thagaste/Souk Ahras…) et certainement multipliées. La Numidie s’est peu à peu transformée en grenier à blé de Rome en pleine expansion, blé exporté jusqu’en Grèce et ses îles. L’ivoire de Gétulie était célèbre dans l’Antiquité.

Médaillon en argent doré représentant Poseïdon (Souma el Khroub)Les relations entre la Numidie et le monde helléniste apparaissent comme une sorte de jumelage culturel, économique, artistique… au point qu’une importante colonie grecque s’installa très tôt à Cirta. Les successeurs de Massinissa ont poursuivi l’œuvre du grand homme et, comme le disait l’historien Stéphane Gsell : au second siècle et même au milieu du premier, la Numidie fit plus de progrès sous ses rois que la province sous le gouvernement de la République romaine.

Souma (la tour) du KhroubNous ne savons pas où fut enterrée la dépouille de Massinissa. Il existe bien un mausolée-tour, la Souma, en très mauvais état près du Khroub, à une quinzaine de kilomètres au Sud de Constantine, et qui était autrefois attribué à Massinissa ; cependant, les datations restant incertaines, un dépôt de vin contenu dans des amphores oblige à reculer la date jusqu’à Micipsa son fils. Mausolée-tour théorique (Souma d'el Khroub et alter)On le compare au mausolée de Dougga en Tunisie et, comme lui, il a été bâti par des artisans locaux sous la férule d’un architecte numide. Mausolée lybico-punique à DouggaLes restes, parsemés tout autour, trahissent encore l’influence grecque. Une fouille bâclée et datant de la première guerre mondiale avait vaguement mis à jour du mobilier funéraire sans pousser au-delà les investigations. Une équipe d’archéologues allemands a repris les travaux et a révélé un véritable trésor archéologique : des armes, les fragments d’une côte de maille, un heaume conique de tradition anatolienne, un écusson figurant le dieu Poséidon…

Mausolée tour La Souma d'el Khroub

La protohistoire algérienne

Pour la localistion des sites, sur la carte de l’Algérie cliquer ici

Amphores actuelles Kabylie

QUAND SE FAÇONNE UNE IDENTITE

En Algérie, il n’y a pas de rupture franche entre le néolithique et la protohistoire. La désertification du Sahara se poursuit inéluctablement, entraînant de significatifs changements dans l’écologie du Maghreb et dans la répartition des populations. Le cheval et le bateau contribueront à l’essor des échanges commerciaux et culturels, tournés bientôt sur le monde méditerranéen essentiellement. La pierre continuera longtemps à être utilisée et les métaux ne marqueront pas autant qu’ils ne l’ont fait ailleurs un âge particulier. Le chalcolithique ou Âge du Cuivre précède sans aucun doute ceux du bronze et du fer mais les reliques laissées par le temps sont rares. Le sac à outils du protohistorique algérien a peu évolué, les progrès majeurs ayant été faits au néolithique en ce qui concerne la fabrication d’outils miniaturisés et de précision. On y trouve quelques objets nouveaux en cuivre, en bronze ou en fer. La poterie connaîtra toutefois des changements remarquables, dans la forme et l’esthétique. La sépulture subira des apports extérieurs.

Stèle libyque écriture néolithique supérieurL’écriture, dont les débuts remontent au lointain néolithique avec l’invention de signes encore indéchiffrés à l’heure actuelle, se met en place et l’histoire transmise oralement pourra bientôt s’écrire. Si au départ elle permet une bonne gestion économique des biens de la communauté, elle servira un jour à magnifier des chefs, sans doute des rois, et à raconter des histoires légendaires et mythiques avant de devenir l’Histoire officielle. La protohistoire, c’est la naissance des civilisations et la volonté d’étendre sa culture, d’accueillir celle des autres ; l’anthropisation et l’artificialisation de la nature, commencées au néolithique, poursuivent en parallèle la dénaturation de l’homme. L’Algérie entrera dans l’histoire au moment de la construction (légendaire) de Carthage par la reine phénicienne Didon, au IXème siècle avant J.-C., alors que l’Egypte possède un Etat depuis le IIIème millénaire !

DES ORIGINES INCERTAINES

C’est dans la protohistoire que les Imazighen (pluriel d’Amazigh, nom que se donne les Berbères aujourd’hui) cherchent leurs origines. Cependant, les sources écrites que nous étudions ne proviennent que d’historiens qui, dans le temps, restent très éloignés des faits qui se sont déroulés.

Carte Hérodote Vème siècle av JCLe père de l’histoire, Hérodote, n’écrit ses récits qu’au Vème siècle av. J.-C. et se base sur les légendes rapportées ici et là. Il enquête comme le fait un journaliste mais rien n’atteste d’un voyage qu’il aurait effectué dans la partie occidentale de la Méditerranée. Il ne nous apprend qu’une chose bien imprécise : le Nord de l’Afrique est peuplé de Libyens (Lebous), nomades au sud, plus sédentaires au nord. Il assimile ainsi plusieurs populations à celles des Lebou qui habitent entre le golfe des deux Syrtes et le Nil. Peut-être le fait qu’elles parlent déjà une même langue, le tifinagh ou alphabet libyco-berbère était à peu près le même d’Ouest en Est et du Nord au Sud.

Au 1er siècle avant J.-C., Salluste, historien et premier gouverneur de la future Province romaine de Numidie, distinguera les Libyens sédentaires, du Nord et du Nord-Est, des Gétules nomades peuplant le Sud et l’Ouest. La description qu’il donne des peuples autochtones est nettement péjorative : « …peuplades grossières errantes se repaissant de la chair des bêtes sauvages… », Berbères, barbares…
HerculeSalluste dit tirer ses connaissances de livres puniques attribués au roi numide Hiempsal (IIème siècle av. J. -C.) qui font intervenir le mythique Hercule (Héraclès) dans l’histoire des Berbères. Chargé de rapporter les pommes d’or gardées par les Hespérides (filles d’Atlas) dans un jardin qu’on localisera au Maroc ou au Sud de l’Espagne (future Bétique), peu importe ; Hercule est accompagné de guerriers Mèdes, Arméniens et Perses. A sa mort, les Mèdes et les Arméniens se fondirent dans la population libyenne sédentaire pour donner les Maures alors que les Perses le faisaient avec les Gétules non sédentaires, nomades donc ; le noms des Numides vient de la racine grecque nomos, la prairie, et qui donne nomas, le voyageur. Toujours est-il que les Numides eurent un jour la suprématie sur l’ensemble des villes bâties par les Maures.
Il peut paraître étrange qu’Hercule fasse partie des légendes libyco-berbères, mais précisons que les Achéens (Indo-européens et futurs Mycéniens) avaient colonisé la Cyrénaïque vers le XVIIème. La Grèce est donc présente dans la culture locale depuis longtemps. D’autre part, Hercule est le prototype de l’homme idéal construit spécialement pour enjoliver une époque que l’on associait à l’ignorance et à l’absence de vertus morales. Pour finir, Hercule est universelle puisqu’il serait inspiré d’un personnage central de l’Epopée de Gilgamesh.

Un siècle plus tard, le géographe Strabon fait intervenir des Indiens dans l’histoire d’Hercule. Il est clair que l’arrivée par l’Ouest de nouveaux arrivants paraît plutôt illogique et la tentation est grande de chercher les origines des Maghrébins vers l’Est.

Cette origine orientale perçue par les Numides qui se disent volontiers chanani, ou cananéens, est rapportée par le proto-Algérien Augustin de Thagaste (saint Augustin).

Le temps passant, la légende se fait plus forte et l’historien byzantin Procope précisera que les Maures sont les descendants de Cananéens chassés de Palestine au XIIIème siècle par le roi hébreu Josué, soit quatre siècles avant la fondation de Carthage.

De fil en aiguille, les Berbères seront déclarés enfants de Canaan, fils de Cham, fils de Noé, descendants des Philistins, par Ibn Khaldoun au XVIème siècle de notre ère.

Les Berbères selon Ibn Khaldoun :

 » Les Berbères sont les enfants de Canaan, fils de Cham, fils de Noé, ainsi que nous l’avons déjà énoncé en traitant des grandes divisions de l’espèce humaine. Leur aïeul se nommait Mazigh ; leurs frères étaient les Gergéséens ; les Philistins, enfants de Casluhim, fils de Misraïm, fils de Cham, étaient leurs parents. Le roi chez eux portait le titre de Goliath (Djalout). Il y eut en Syrie, entre les Philistins et les Israélistes, des guerres rapportées par l’histoire et pendant lesquelles les descendants de Canaan et les Gergéséens soutinrent les Philistins contre les enfants d’Israël. Cette dernière circonstance aura probablement induit en erreur celui qui présenta Goliath comme Berbère, alors qu’il faisait partie des Philistins, parents des Berbères. On ne doit admettre aucune autre opinion que la nôtre ; elle est la seule qui soit vraie et de laquelle on ne puisse s’écarter.  » Ibn Khaldoun, l’Histoire des Berbères, traduction De Slane, Alger.

David et Goliath Le TitienIl faut attendre le XVIIème siècle pour que l’historien égyptien Mohamed al-Bakri rapporte des légendes locales selon lesquelles les Berbères, chassés par les Hébreux, l’avaient été lors de la défaite de Goliath (Djalout) contre David (XIème -Xème siècle av. J.-C.). Les Berbères se trouvent là des origines philistines. C’est Ifriqos, le fils de Goliath, qui auraient conduit ces groupes venus d’Orient et qui aurait, on le devine, laissé son nom à l’Afrique. Précisons que si la Bible ne fait pas de Goliath un roi mais un guerrier, les chefs de tribus portaient le titre d’Aguellid chez les Berbères, La racine GLD étant la même. On pourrait aller plus loin mais nous nous égarerions en disant que cette racine se retrouve dans les mots latins « GLaDius », le glaive et « GLaDiateur », celui qui le porte. Simple hasard ?
L’étymologie des mots nous aident parfois à avancer, à petits pas incertains, et Mèdes, qui se dit Mazices en latin, préfigure le nom que se donnent certains habitants de l’Algérie : Amazigh au masculin singulier, tamazight au féminin et Imazighen au pluriel.

La quête des origines orientales ne s’arrête pas là puisque les Algériens se trouvent être maintenant et, contre toute évidence scientifique, d’authentiques descendants de Yéménites.

Les archéologues s’accordent aujourd’hui à penser que quelques groupes peu nombreux ont probablement migré d’Est en Ouest vers la fin du IIème millénaire. Mais comme le dit G. Aumassip, le fond biologique du Maghrébin est l’homme de Mechta el-Arbi, très probable descendant de l’Atlanthrope, et qui a subit les apports génétiques des Capsiens et des proto-méditéranéens d’abord, de quelques orientaux ensuite ; fait qui passerait comme mineur aujourd’hui, les Vandales dont on ne parle pratiquement jamais ayant laissé autant leurs marques dans les populations de l’Est algérien que dans celles de Tunisie.

DES CHANGEMENTS PERCEPTIBLES

Aurès algérienLe changement climatique opéré depuis les temps les plus reculés fait du Sahara le plus grand des déserts. Dans la protohistoire, l’aridité est devenue telle qu’elle entraîne la formation d’une barrière écologique qui séparera plus ou moins le Nord du Sud. L’ouverture au monde méditerranéen est dorénavant consommée.

Sahara algérienLa domestication du cheval, monté depuis la fin du néolithique par des cavaliers, et les progrès effectués dans la construction navale vont permettre une pénétration des cultures civilisatrices environnantes (Egyptienne, phénicienne, grecque, romaine puis byzantine) mais aussi un brassage des populations. Cheval au Nord, période caméline au Sud plus tourné vers l‘Afrique Noire. On notera dès ce moment des changements significatifs dans les formes prises par les sépultures et en ce qui concerne la poterie.

L’Âge du cuivre n’est marqué en Algérie que par la présence d’un foyer métallurgique près de Bejaia, au Pic des Singes. On retrouve peu d’objets métalliques, soit qu’il n’y en avait presque pas, soit qu’ils aient été refondus successivement pour d’autres utilisations. C’est dans les tombes qu’il y en a le plus (bracelets et bagues en bronze) alors que les armes sont exceptionnelles (Hache de Karouba près de Mostaganem et poignard de Chénoua près de Tipaza).

LES SEPULTURES

Nécropole occidentale (Tipasa)

Le tumulus, tas de pierres sèches constituant le tombeau en forme de dôme circulaire plus ou moins aplati, est la sépulture traditionnelle de l’Afrique du Nord. On en trouve partout, dans le Sahara, le Tell et l’Atlas.

Bazinas (Tiddis)Le tumulus évoluera en bazina avec un bâti d’enceintes extérieures concentriques. Ainsi, le tumulus néolithique sera pourvu d’un caisson (Aïn Sefra), d’une plate-forme (Djebel Merah), d’une fosse (Boghar). Cette évolution du tumulus conduira aux constructions emblématiques des royaumes numides et mauritaniens (Medracen, Tombeau de Jugurtha…).

Maquette intérieur bazinasSi ces structures sont berbères, il n’en va pas de même avec d’autres sortes de monuments funéraires venus d‘ailleurs durant la protohistoire.
Tout d’abord, les haouanet, caveaux sépulcraux mégalithiques aménagés à flanc de rocher, sortes de grottes artificielles qui seront utilisées encore du IIIème au VIIème siècle chrétiens. On y plaçait le mort et y déposait des offrandes, parfois sur des dalles rajoutées. Elles sont nombreuses en Tunisie du Nord-Ouest et leur nombre diminue en allant à l’Ouest. Leur origine, incertaine quant à la chronologie, est sicilienne.

Dolmens de Roknia (Guelma)Les dolmens sont également présents au Nord de l’Atlas, sur les parties orientale et occidentale de la côte méditerranéenne ; ils sont absents entre Oran et Alger. A l’est, l’influence est ibérique et la forme est simple; alors qu’à l’Est ils sembleraient être en association avec l’évolution des tumulus en bazinas. Il existe en effet une forme intermédiaire entre le dolmen et la bazina comme à Bou Nouara dans le Constantinois. A Rahouna ou à Ibarissen, une allée couverte mène à la chambre mortuaire.
Allée couverte funéraire (Ibarissen)Aucune datation ne permet d’établir la chronologie exacte d’une telle évolution dans les mœurs relatifs à la mort. Tardivement, certainement, la Grèce marquera de ses styles les tombeaux les plus élaborés et les phéniciens qui arrivent apporteront leur décorations qu’on retrouvera dans certains haouanets de la Kabylie orientale.

LA POTERIE

Poterie funéraire décorée (Tiddis)Au Maghreb, la poterie continuera pendant longtemps d’être modelée par colombins mais la céramique protohistorique gagnera en finesse. Le tour ne fera son apparition que très tardivement. Les changements qui s’opèrent semblent montrer à nouveau une influence étrangère. Le fond des pots n’est plus conique mais plat. On pense que le style vient d’un emprunt fait au Mezzogiorno du Sud de l’Italie et de Sicile. Vase à anse (Tiddis)De nouvelles décorations voient le jour avec cette géométrie typique qu’on retrouve encore aujourd’hui utilisée en Kabylie ainsi qu’un vernis résineux qui couvre les récipients de l‘époque comme ceux d’aujourd‘hui. L’usage qui en est fait n’a pas réellement changé depuis 3000 ans ! On trouve les mêmes plats en terre accrochés aux murs des cuisines par un procédé rudimentaire identique : un trou percé latéralement. Il apparaît donc que, sans âge fixé par une datation au carbone 14, toutes les poteries dont l’origine est incertaine sont au sens large protohistoriques.

Ces ustensiles nous renseignent sur le type d’alimentation de l’époque ; Tadjin kabyle actuelon les retrouve répartis sur toute l’aire de culture sèche des céréales, mil à l’extrême sud, blé au nord. Les Algériens mangeaient du couscous (seksou en tamazight) bien avant l’arrivée des Arabes et, comme l’écrit Gilbert Meynier, « déjà leur vie ressemblait à celle qui allait être la leur pendant des siècles, et au moins pendant toute l’Antiquité, voire au-delà. »

L’IDENTITE PALEOBERBERE

Contrairement à une certaine homogénéité des faciès archéologiques paléolithiques et néolithiques, la protohistoire algérienne montre un développement multi- et pluriculturel en fonction de la géographie, du climat donc et des écosystèmes.

Grâce à la domestication des animaux, comme le cheval surtout (emblème national de l’Algérie d’hier comme d’aujourd’hui), et à la navigation maritime qui permet les échanges sur tout le pourtour méditerranéen, des Algériens vont pouvoir s’expatrier et mêler leur gènes aux populations tant européennes qu’orientales. De même et réciproquement, des apports étrangers se feront au cours des siècles sur le sol berbère. Les brassages biologiques vont tendre à uniformiser un peu plus cette population des plus originale.

La coupure Nord-Sud se manifestera par l’existence de deux peuples très différents au premier abord, les Kabyles au Nord (= Maures à l’extrême ouest) et les Touaregs dans le sud saharien. Pourtant, et bien que rien ne démontre une unité nationale berbère dans la période protohistorique, leur langue et leur écriture seront les mêmes durant des siècles et elles perdurent ici ou là malgré les efforts menés pour une arabisation contrainte. Bien sûr, cette langue a divergé de façon endémique en une multitude de dialectes qui ne permettent plus de bien se comprendre selon qu’on est de l’Est, de l’Ouest ou bien du Sud ; du Punique et du Latin sont venus se rajouter, du Vandale pourquoi pas, au Nord-Est, puis un peu d’Arabe et d’Espagnol… du Turc avec parcimonie mais le Français, fort déformé par ailleurs, beaucoup à vrai dire.

On peut comprendre le casse-tête du choix de la langue nationale qui a pu se poser en vue de l’indépendance. Quelque fut le cas de figure, il me semble qu’il fallait une langue nouvelle pour unifier le pays. Après tout, pourquoi prendre plus le Berbère qui n’existe à vrai dire plus ; l’Arabe, langue magnifique, est un bon véhicule à la fois géographique et culturel. Le tout étant de ne pas oublier ses réelles origines. Je m’inscris donc en faux par rapport à la pensée de Lucien Oulahbib qui, dans Le monde arabe existe-t-il ? dénigre d’une part l’apport de l’islam et de la culture arabo-yéménite (il propose carrément de revenir au christianisme Antique !), et d’autre part, pense que l’Algérien aurait dû être l’idiome national. Or, il n’y a même pas de langue unique en Algérie, les influences de l’histoire n’ont pas été les mêmes sur l’ensemble du pays. Que dire alors de l’ensemble du Maghreb ex-Berbérie ?
Reconstitution d'une carte d'Hérodote
Certes, il y a un parallèle entre nous, Français, et les Algériens. En terme de position propice aux passages migratoires, la géographie permet le transit ; en ce qui concerne les apports linguistiques, culturels et cultuels. Si nous nous référons à nos origines civilisationnelles les plus lointaines, nous aurions tendance à nous sentir Gaulois, Celtes donc. Le Français est une langue qui nous serait étrangère car ni gauloise, ni latine, ni wisigothe, ni franque… Que dire du christianisme qui nous vient d’Orient même s’il est empreint de grec ? Le Français est bien plus que tout cela et pourtant l’on sait à quel point il a été difficile de le recevoir, sachant qu’il fallut attendre François 1er pour qu’il devienne la langue en usage dans l’administration. Qui aurait l’idée saugrenue de nous imposer le Gaulois de la protohistoire ou le franc que les Francs ne parlaient déjà plus avant l’invasion du Vème siècle ? Pour l’Algérien, chez qui l’imaginaire fonctionne en partant de la protohistoire, revenir au Berbère comme langue unificatrice serait pur snobisme et temps perdu. Dès lors, il ne reste plus que l’Arabe qui a conquis la majeure partie de l’Afrique du Nord. Le problème qui se pose alors est  » quel Arabe ?  » puisqu’aucun pays du monde, à part l’Algérie qui en rêve, ne parle celui qu’on dit littéraire ou classique. Pas même l’Arabie heureuse ! Décidément, il n’y a que les Algériens pour s’entêter à être plus royalistes que le roi.

Le néolithique algérien

Repères de lecture :

Néolithique :

Art pariétal de l’Atlas (gravures)

Art rupestre du Tassili (peintures)
– Style des « têtes rondes »
– Style bovidien
– Style équidien (ou cabalin)

Pour la localistion des sites sur la carte d’Algérie, cliquer ici

Troupeau période bovidienne (Iherir)

Gabriel Camps, spécialiste de l’Afrique du Nord et auteur de nombreux ouvrages sur la Berbérie depuis 1960, écrivait : « En moins de deux millénaires, la vie de l’homme allait changer plus profondément que pendant les deux millions d’années qui avaient précédé ce grand tournant de l’histoire. » Il parlait bien entendu de la « révolution » néolithique. L’homme nomade pêcheur-chasseur-cueilleur cède la place à l’éleveur semi-nomade ainsi qu’à l’agriculteur qui s‘est sédentarisé. Le règne des cités va bientôt commencer, l’écriture va poindre de quelque alphabet rudimentaire et l’usage, plus raffiné, de la pierre tire à sa fin, l’âge des métaux n’est plus très éloigné. Le néolithique du sud algérien a 2000 ans d’avance sur le monde méditerranéen et commence vers le VIIème millénaire, plus précisément entre -8000 et -5000 av. J.-C.

Pointes de flêches (Atlas)A vrai dire l’assertion « âge de la pierre polie » n’est pas vraie tant l’usage de pierres taillées subsiste encore largement pendant tout le début du néolithique. L’industrie du néolithique algérien consacrée à l’outillage sera surtout marquée par l’apparition d’une « arme de destruction précise » mais à usage de la chasse, l’arc… les pointes de flèches laissées sur place en témoignent. Une place de cette industrie est faite à la poterie et notamment à la céramique ornée. Il est difficile de situer l’installation de l’agriculture en Algérie Ammotragus lervia mouflon à manchettesdans le temps, il manque les traces saisissables. Idem pour l’élevage qui ne viendrait que plus tard. On a néanmoins trouvé des pollens de céréales vieilles de plus de 3000 ans avant J.-C. dans des oasis, ce qui prouve que la phase de sédentarisation est en cours bien avant. La perte de signes d’activités humaines est fréquente en Algérie tant en ce qui concerne la préhistoire que pour ce qui touche au passage de la protohistoire à l’histoire. Toujours est-il que l’hypothèse bien acceptée d’une domestication antérieure du mouflon à manchettes par Alcelaphus buselaphus antilope bubaleles Ibéromaurusiens et de l’antilope bubale par les Capsiens (revoir « Le paléolithique algérien ») conforte les archéologues sur une activité d’éleveurs bien développée dès la moitié du néolithique. C’est sur l’art pariétal (ou rupestre) que repose dorénavant la perception des débuts de l’humanité en cette région du monde.

Site intéressant (cliquer) sur la préhistoire au niveau de l’Atlas.

Atlas et Tassili

L’ATLAS SAHARIEN :

Gravure gazelle (Sedrata)Sur un axe allant de Tindouf à Guelma (voir carte ci-dessus) et passant par Laghouat, une visite de 2000 km de long vous ferait découvrir les merveilles des gravures sur roche de l‘époque. Pas encore de peintures rupestres comme on en trouve par milliers dans le Tassili mais, des Monts du M’Zab à l’est à ceux des Ksour l’ouest, un fourmillement de renseignements sur la faune locale : gravures dans la roche d’autruches, d’éléphants, de rhinocéros mais Gravure sur pierre pachyderme (Tiout)aussi de sanglier dévoré par des lions (Sedrata près de Guelma), de buffles bagarreurs…; le climat n’était pas du tout celui d’un désert comme c’est le cas aujourd’hui mais celui d‘une savane. C’est dans le triangle Djelfa-Laghouat-Messaad du Djebel Amour qu’on trouvera à la fois des traces capsiennes (paléolithiques), celles de culture néolithique et les restes du plus méridional des postes installés par Rome en Numidie, le Castellum Dimmidi, carrément bâti sur une agglomération préhistorique.

D’autres fresques se rapportent à une vie plus pastorale avec des gravures de béliers ornés de bonnets, de plumes, de colliers et paissant paisiblement, d’ânes domestiqués, le plus souvent accompagnés d’un homme, agenouillé, mains tendues en avant, semblant prier. On nomme ces représentation « orants ou orantes » et l’on y voit des scènes sacrificielles.

Paysage du Tassili n'Ajjer photopano.com

LE TASSILI N’AJJER :

Abris-sanctuaire (Tanzoumaïtak)

Plus au sud, le Sahara central nous offre ses galeries d’art se développant à partir du VIIème millénaire avant J.-C. (Hoggar mais surtout Tassili). La densité artistique y est non seulement impressionnante (il suffit de se promener un peu à pieds le long des falaises -sans s’y perdre ! pour rencontrer un dessin forçant le respect) mais révèle surtout une avance de 2000 ans au moins sur l’Afrique méditerranéenne.
Les pollens retrouvés et datés du VIIème millénaire avant notre ère montrent que le climat est loin d’être aride. Les hauteurs de ces massifs, aujourd’hui lunaires, étaient couvertes d’une végétation proche de celle de la brousse avec des feuillus, chênes, tilleuls et noyers, les versants étant peuplés de pins d’Alep, les piémonts de genévriers, de micocouliers et de lentisques. Tout simplement incroyable pour celui qui y est allé. La faune comprend, selon les peintures vieilles de plus de 7000 ans et des ossements trouvés, des animaux typiques à la savane Pierre taillée néolithique saharienafricaine, des bubales, des ânes sauvages, des chèvres, des gazelles et … des poissons. Le bestiaire est aussi varié qu’impressionnant par les dimensions des dessins (girafes de plus de 8 m). La première civilisation saharienne n’aurait rien à envier à celle du Nil néolithique. Les ossements recueillis d’hommes de la plus ancienne période appartiennent au type négroïde uniquement. La rencontre avec le type méditerranéen se fera bien plus tard. Il faut plutôt relier le culturel « tassilien » à celui du Soudan, libyque compris. Si les peintures de chars ne manquent pas côté libyen, le Tassili algérien en présente moins et les fresques sont souvent effacées. Il est à noter également le raffinement et le perfectionnement atteints dans l’art de la fabrication d’outils en pierre, pointes de flèches, couteaux… Les nuclei indiquent la finesse et la qualité du travail dans le prélèvement d’éclats effectué par de vrais professionnels. La beauté réside Nucléus de silex néolithiquedans les couleurs des opales et des silex utilisés ainsi que dans la façon dont les tranchants sont délicatement ciselés ou dentelés. Je projette un voyage spécial pour visiter le musée du Bardo à Alger qui abrite les plus beaux échantillons retraçant l’épopée algérienne, de l’aube des temps à l’Antiquité. Auparavant, je me serais rendu à Mostaganem (site préhistorique de Karouba), au musée Zabana d’Oran et dans la région de Laghouat, dans le Djebel Amour. Inch’Allah.

Comparée à celle du paléolithique (mésolithique compris), la période du néolithique sera courte, je l’ai déjà dit. Pour une compréhension facilitée de cette fresque de près de 8000 ans, les paléontologues l’ont découpée en trois périodes :

– la période dite des « Têtes rondes »,

– la période dite « bovidienne »,

– la période dite « équidienne » ou cabaline par opposition à celle du chameau(*).

(*)Selon Henri Lothe, une quatrième période peut être rajoutée bien que sa durée jusqu’à aujourd’hui peut paraître bien courte comparée à chacune des trois autres, il s‘agit de la période dite « caméline ». Même la période bubale capsienne de la fin du paléolithique est nettement plus longue. (lien à cliquer)

* LE STYLE DES « TÊTES RONDES »

Détail scène période des têtes rondes

L’on ne doit jamais imaginer le passage d’un style culturel à un autre comme une rupture franche et brève. Les Capsiens de la période bubaline (lire Le paléolithique algérien), au nord, n’ont pas disparu subitement pour faire place aux suivants, au sud. On peut concevoir un genre de fondu d’images comme on l’utilise au cinéma pour Reproduction fresque Grand Dieu aux orantes (Sefar)donner l’impression que bien des choses se passent qu’on ne peut dissocier distinctement. Les catégories en paléontologie sont toujours des constructions humaines qui permettent l’entendement. Il est à noter que jusqu’au Capsien, l’homme ne se représentait quasiment jamais. Des gravures d’alors ne figure qu’un bestiaire pictural. Le sacré représenté va d’abord vers l’extérieur de l’homme, l’animal, pour lui revenir peu à peu.
L’art rupestre de la première moitié du néolithique offre la vision d’un monde quasi extra-terrestre, peuplé de personnages étranges évoquant des cosmonautes casqués. Il n’y a ni troupeaux ni scènes de chasse dans les peintures de ce moment. Les têtes humaines sont systématiquement rondes, simples, ornées de motifs géométriques, peintes à l’ocre rouge rehaussé de blanc, de gris-bleu et de jaune.

Période des têtes rondes

En effectuant mes recherches au-delà des livres que je possède, mes mots-clés m’ont conduit à un nombre incalculable de blogues et de sites Internet évoquant une scène rupestre célèbre du site de Séfar et nommée par le découvreur « Le dieu martien .» Rebaptisé par les spécialiste « Grand dieu aux orantes de Séfar » -il en existe plein d’autres (voir dessin ci-dessus), il nourri encore l‘imaginaire de certains qui voient là les preuves que l‘homme vient de galaxies lointaines. Cette propension à renier ses origines probables et à s’en chercher de plus incertaines ne m’atteint guère, j’aimerais les avoir toutes et les honorer pour ce qu‘elles auraient été. Il n’y a pas dans mon esprit un point de l’histoire humaine nommé « ignorance » ou «  Jahiliyyah ».

Abris sous roches (Séfar)

Certaines représentations peuvent paraître plus énigmatiques encore. Les têtes des personnages sont remplacées par celles d’animaux (chacals, chiens, lions, panthères…). Je pense immédiatement à une préfiguration des futures divinités égyptiennes de l’Antiquité pharaonique et je ne suis pas le seul. Certains avancent même l’origine saharienne des premiers Égypto-soudanais -période prédynastique. J’imagine que les traversées Tassili-Haute Egypte n’étaient pas rares et se faisaient dans les deux sens. Si l’élément central et unique de toute cette période était l’humain, l’apparition d’animaux va marquer le début de la période suivante.

* LE STYLE BOVIDIEN

Chêvre allaitant son chevreau (Amguid)

A partir du Vème millénaire, les scènes de chasse viennent rompre la monotonie de l’âge précédent. Les animaux sauvages sont de retour même si l‘antilope bubale antique n‘est plus présente. Les peintures nous indiquent les modes de vie généraux des hommes. C’est la période pastorale des grands troupeaux. Certes, il Boeufs lyres actuelsy a des ovins et des caprins , mais l’animal principal est le bœuf, très proche des grands bovins de la vallée du Nil, ce qui laisse penser à une vague migratoire. La faune représentée montre que le climat est toujours propice à la végétation décrite plus avant. L’hippopotame n’a pas disparu, les nappes d’eau sont donc toujours là.

Phase bovidienne Troupeaux

Concernant cette période bovidienne, il est important de rappeler que toute la symbolique de la création du monde telle qu’on la rencontrera partout ailleurs dans le monde méditerranéen et moyen-oriental repose sur cet animal. Les symboles solaire (cercle) puis lunaire (croissant) ont plus de 5000 ans d’histoire ; ils traverseront la proto-histoire, l’Antiquité et se retrouvent dans nombre de religions afro-asiatiques. Le croissant n’est absolument pas d’origine islamique car bien antérieur dans cette fameuse Jahiliyyah.

Phase bovidienne population blancheLe IVème millénaire marque la présence de populations non noires venues l’on pense de l‘est, sans doute par le Fezzan (désert sub-tripolitaine). Egalement des ethnies à teint plus cuivré provenant probablement du Sahel sub-saharien et ancêtres soupçonnés des Peuls. Les fresques sont exemplaires. Finesse des traits et précision dans les détails sont remarquables. Les femmes portent de somptueux vêtements quand les hommes semblent se contenter de pagnes. C’est vers -3000 avant J.-C. que le bœuf attelé montre qu’il est totalement domestiqué par l’homme.

Idoles à têtes de chouette (Tabarbalet)L’art s’enrichit par la sculpture de la pierre nettement représentative de cette période de « meeting pot » humain ; les bétyles (à têtes de chouettes de Tabarbalet) ou les sculptures en « ronde bosse » ou encore en pain de sucre représentent des bovins (tête de béliers du Touat), des antilopes (Zaouallletaz), Goundi ou rongeur du désert (Erg Admer)des goundis (Erg Admer), petits rongeurs du déserts toujours présents aujourd’hui… Leurs rôles sont ignorés mais on leur prête des propriétés magico-religieuses.

* LE STYLE EQUIDIEN

Fresque équidienne (Tamadjert)

Lorsque les hippopotames et les éléphants disparaissent des représentations pariétales, l’on en déduit que le climat vient de changer et que la savane s‘assèche. C’est la fin de la période bovidienne, l’ère du cheval vient de commencer et nous quittons la préhistoire direction l‘âge des métaux. Nous sommes en -2000 avant le Christ.
Phase équidienne vie quotidienneLe cheval, possiblement nouveau venu d’Egypte où il existe depuis le XVIème siècle avant le Christ, est domestiqué et attelé à un char à deus roues. Selon Hérodote, les libyens (Garamantes) auraient enseigné l’art d’unir le char au cheval aux crétois préhelléniques, dans les temps les plus reculés. D’autres soutiennent le contraire. D’attelé, l’animal est monté mais bien plus tard ; les fresques du Tassili et du Hoggar semblent l’indiquer. Notons au passage le changement de style pour la représentation des hommes ; les têtes, portées par des corps graciles, sont des tiges allongées se terminant en vague crochet. Nous sommes passé des arts premiers à l’art contemporain… bien avant l’heure.
Tumulus néolithique SaharaLes Gétules et les Garamantes continueront leur épopée équidienne mais abandonneront peu à peu le char. Les Garamantes donneront les fiers cavaliers de cette histoire commençante et qui conduit à leurs descendants, les Touaregs. On se doute que la savane est en passe de devenir le plus grand désert du monde. Les « Algériens » de la fin du néolithique possèdent déjà la base d’un alphabet, un des plus anciens ; des caractères libyques gravés sur la pierre témoignent des prémices de Ecriture tifinagh dérivée de l'alphabet libyquel’écriture tifinagh demeurée chez les Touaregs. Les morts ont des sépultures élaborées, les monuments funéraires deviennent des constructions de plus en plus complexes, le tumulus devient fréquent. Fin du néolithique par abandon partiel et très progressif de la pierre et de l’os pour le cuivre, on parle alors du chalcolithique, puis pour le bronze, le fer enfin. Nous sommes aux portes de l’histoire.

Le paléolithique algérien

Repères de lecture :

Paléolithique :
– Site de l’Aïn Hanech –Homo habilis (ou pré-erectus)
– Atlanthrope de Ternifine ou Tighennif (proche de Mascara) –Homo erectus
– Culture atérienne –Homo sapiens (proche de l’Homme de Néanderthal)

Fin du paléolithique à mésolithique :

– Homme de Mechta el-Arbi –Homo sapiens-sapiens
– Culture ibéromaurusienne
– Culture capsienne

Pour la localistion des sites, sur la carte de l’Algérie cliquer ici

Repères chronologiques :

Préhistoire-chronologie-datesPréhistoire-chronologie-détail

Tableau agrandi dans la page « Généralités sur la préhistoire » (cliquer sur l’image)

Spéroïdes du site d'Olduvai (Tanzanie)Lorsque nous parlons des origines de l’homme moderne, Homo sapiens-sapiens, nous évoquons le genre Australopithecus, apparu en Afrique australe il y a plus de 4 millions d’années. Mais l’australopithèque, bien qu’hominidé (ou hominien), n’est pas du genre Homo. De plus, il n’y a jamais eu d’Algériens australopithèques.

Le premier Algérien est Homo habilis

Crâne d'Homo habilis (Tanzanie)L’Homme apparaît donc avec le premier du genre (Homo), vieux d’environs 1,7 millions d’années pour celui qui a fréquenté l’Afrique du nord… il s’agit d’Homo habilis (l’homme habile de ses mains) ou, selon d’autres paléo-anthropologues. d’un Homo erectus très primitif. Le premier algérien était donc habile et a laissé ses traces -plutôt discrètes puisque nous n’avons aucuns restse de squelettes(*)- dans les hautes plaines de Sétif, à Aïn Hanech (Nord de l’Algérie) mais aussi à Rheggane et près d’Illizi, à Bordg Tan Kena (sud algérien). Ces deux derniers lieux sont de découvertes récentes.

(*) Les illustrations de tous les crânes sont là seulement à titres indicatif et comparatif

Galet aménagé (Illizi)Les outils sont rudimentaires -on parle de pebble-culture– comme les galets aménagés retrouvé dans le Tassili. A Aïn Hanech, on a retrouvé des boules de pierre grossièrement rondes (voir photo ci-dessus de sphéroïdes d‘âge villafranchien tanzaniens) faisant penser aux premiers essais de taille effectués par la main de l’homme. Leurs homologues sont ougandais et tanzaniens (photo ci-dessus, à droite). Peu d’endroits témoignent dans le monde des premiers balbutiements du travail d’êtres humains. Les fouilles, quasiment interrompues pendant les années de sang, ont repris ; de nouvelles découvertes ont lieu.

L’Atlanthrope ou Homo erectus

Crâne d'Homo erectus ou Homme de Tautavel (France)Un million d’années plus tard, un autre type d’homme apparaît (venant de la corne africaine sans doute) qui vivait -on a retrouvé des restes de mandibules dans une sablière à Ternifine (Tighennife)- tout proche de l’actuelle Mascara. Cet homme a eu pour première appellation Atlanthropus mauritanicus mais il s’agit en fait d’un Homo erectus Biface acheuléen époque Antlanthropeassez classique (homme qui se tient debout). La taille de la pierre a évolué, certes, mais elle reste grossière : bifaces primitifs et hachereaux caractéristiques de l’Acheuléen africain. La chasse, par piégeage ou acculement, devait être pratiquée contre des éléphants, des hippopotames, des girafes mais aussi des cerfs et surtout des sangliers. La végétation est encore de type savane tropicale mais va s’aridifier et se refroidir peu à peu. Notons qu’on ne trouve pas trace d’utilisation du feu en Algérie remontant à cette époque, les intempéries ayant certainement lessivé toutes traces de foyers hors abris sous roche. L’homme de cette époque, certainement charognard aux débuts se spécialisera de plus en plus pour la chasse.

La culture atérienne ou l’Homo sapiens

Crâne de l'Homme de Néanderthal (Allemagne)L’équivalent Nord-Africain de notre Homme de Néanderthal ne laissent pas de restes osseux en Algérie et il est possible que l’Homme de Rabat, découvert Trièdre (Illizi)dans les mêmes horizons paléontologiques, serait de cette espèce d’hominidé. On sait qu’avant l’homme moderne (Homo sapiens-sapiens), la vie sociale était déjà organisée et que des cultes religieux étaient pratiqués.

Il y a 100000 ans, Homo sapiens (homme qui sait) apparaît dans le Nord de l’Afrique. On ne le sait pas mais il y a peu de chances pour qu’il soit apparenté à l’Algérien érectus précédent. On trouve des traces vieilles de 60000 ans au sud de Tebessa, dans le gisement de l’oued Djebena près de Bir el-Pointe à soie atérienne (Beni Abbès)Ater (dans les Nememchas). Également à Karouba, près de Mostaganem et dans le Sahel d’Alger.

C’est de Bir el-Ater que sera tiré le nom donné à la culture de ces Nord-Africains : la culture atérienne. Ces hominiens atériens devaient chasser antilopes, buffles, gazelles et chevaux. La chasse des grands animaux devait se faire en groupe, ce qui nécessitait des liens sociaux de plus en plus serrés, allant de paire avec l’évolution du cerveau. On a Biface acheuléen (Tihodaïne)retrouvé des outils perfectionnés comme des grattoirs, des racloirs, des poinçons et un genre de pointes de pierres pour ancêtre de la  flèche ou pointes à soie. Le climat est plus sec et moins chaud ; la végétation est une steppe au sud alors que celle de la zone septentrionale est proche de celle de l’actuel Var.

Grattoir à pédoncule de la période atérienne (Oued DjebbouaC’est à el Guettar, dans le sud tunisien et près de la frontière algérienne, qu’on a trouvé la plus ancienne marque de culte religieux en Afrique du Nord : un amas de grosses boules de pierres déposées près Lame denticulée de la période atérienne (Oued Asziouel)d’une source. Croyance en un génie des eaux peut-être ?

La civilisation atérienne s’éteindra vers – 25000 ans (Falaise de Sidi Saïd près de Tipasa), remplacée peu à peu vers -22000 ans par celle de l’homme de Mechta el-Arbi dit aussi Mechta Afalou.

Falaises rouges (Tipasa)

L’Homme de Mechta el-Arbi ou Homo sapiens-sapiens

Les choses s’accélèrent et nous voilà au IXème millénaire. Homo sapiens (type néanderthal) a encore évolué et s’appelle désormais Homo sapiens-sapiens (l’homme conscient de son savoir). On retrouve ses restes fossilisés à Mechta el-Arbi, tout près de Chelghoum Laïd, à l’Ouest de Constantine ; à Afalou Bou R’mel, non loin de Béjaïa ; à La Mouillah, près de Maghnia, dans l’Ouest algérien. On reconnait chez cet homme du paléolithique moyen les traits caractéristiques de l’espèce Cro-Magnon. L’Homme de Mechta connaît son apogée -10000 ans av. J.-C.

Crâne de l'Homme de Cro-Magnon-40000 ans (France)Au début du XXème siècle, les paléontologues admettaient pour cette génération d’hommes préhistoriques une lignée ibéro-maurusienne (mélange entre des ibères venus de la future Hispanie et les autochtones Nord-Africains). Cette conception est dépassée aujourd’hui sans pour autant certifier d’une descendance berbère de ces hommes robustes rappelant notre Cro-Magnon à nous. Comme il était difficile de leur atribuer un nom, on a conservé l’appellation d’origine en retirant le tiret séparateur ; ibéromaurusiens donc. En Europe, c’est l’Âge du Rennes, en Algérie, on pourrait parler de celui du mouflon tant il y est consommé. Les techniques de la taille de la pierre ou de l‘os, déjà bien évoluées, sont proches bien que le Maghreb ait de l’avance sur l’utilisation du micro-burin : aiguilles et poinçons en os, lames denticulées de silex, couteaux, haches. Les premières représentations de formes ont lieu : triangles, trapèzes, formes animales. L’habitat principal est l’abri sous roches, les grottes. Le nomadisme commence à se restreindre et l’homme de cette époque (semi-sédentaire depuis H. erectus) préfère vivre près de la mer ou des lacs. Il pratique encore la pêche, la chasse (hommes) et la cueillette (femmes, enfants et invalides). L’alimentation est constituée de mouflons, d’antilopes, de gazelles mais aussi de chat et de chacal.

Usage d'ocres (actuel)Culture ibéromaurusienne :

Tardivement, l’usage d’ocres (jaunes et rouges) pour le badigeonnage des corps, des cadavres et des outils est démontré. L’homme est fondamentalement religieux et commence à prêter des vertus aux objets, aux plantes, aux animaux et… à lui-même. Si l’Homme de Mechta n’est pas un artiste accompli, on a retrouvé quelques parures peu sophistiquées et à usage présumé religieux (pierres, coquillages, os, plumes d’autruche). A Afalou Bou R’mel ou à Columnata en Oranie, la présence de sépultures remonte à 22 – 24000 ans (archaïques) et vers -9000 elles sont plus élaborées (dépôts d’offrandes), annonçant surtout les futurs monuments funéraires (amoncellement de pierres, d’ossements, et premières nécropoles). Il est possible que l’Homme de Mechta el-Arbi ait pu subsister jusqu’au néolithique et que leurs descendants aient pu peupler les Canaries, donnant le peuple des Guanches.

Site ibéro-maurusien de Columnata (Sidi Hosni en Oranie)

La culture capsienne

Les Capsiens (fin paléolithique)

Les Capsiens ne gagnent la zone littorale que très tardivement, débordant sur l’aire ibéro-maurusienne

C’est au VIIIème millénaire que la future culture méditerranéenne trouve vraiment sa source première. En effet, une autre vague civilisationnelle, dont les traces ont été découvertes à Gafsa (Capsa romaine) en Tunisie, s’installe sur les ruines du monde atérien sans le supplanter totalement puisqu‘il perdurera très longtemps encore. Comme Ginette Aumassip l’a écrit : Le substrat reste ce probable descendant de l‘Atlanthrope qu‘est l‘homme de Mechta el-Arbi . Les Capsiens, de grande taille, moins robustes donc plus graciles, plus élancés et plus fins que les prédécesseurs atériens, provenaient peut-être du Proche-Orient via la Basse -Egypte.

Pelorovis antiquus ou bubaleOn ne retrouve leurs traces en Algérie qu’à l’intérieur et dans la partie orientale du pays à El-Outeb, à Relilaï, à Dra Mta el Ma el Abiod ; ces sites montrent la présence d’escargotières et de cendrières, ou ramâdiyyât, avec déchêts de cuisine. On peut y lire l’alimentation de l’époque : énormément de mollusques, du cheval, du mouflon, du sanglier, du zèbre et une espèce d’antilope à grosse tête ou antilope bubale (Alcelaphus buselaphus).

N.B. : Ne pas confondre la bubale et le bubale, grand bovin (Pelorovis antiquus) tellement représenté dans les gravures rupestres qu’on qualifiera cette période de période bubaline.

Pendeloque en os poli du Capsien supérieur (Mechta el-Arbi)C’est dans l’art de l’ornement que se distinguent les Capsiens qui inventent une véritable stylistique décorative : coquillages perforés, coquilles d’œufs d’autruches (utilisées jusqu’aux puniques !), coquilles d’oursins, vertèbres perforées, dents, pierres, carapaces de tortues, perles naturelles ou en os… mais aussi des outils comme des fines lamelles de silex. Les Capsiens utilisent leurs déchêts industriels comme Gravure sur pierre fin paléolithique capsienbijoux (colliers et bracelets de perles en poteries cassées). La gravure sur pierre (Khanghet el-Mouhaad) annonce l’art pariétal ; la sculpture sur pierre apparaît un peu plus tardivement (El-Mekta). Vers la fin du Capsien et à l’orée du néolithique, les ocres seront utilisées pour souligner les contours de ces gravures pariétales.

Les sépultures profitent de l’art ornemental (tapisserie de végétaux, de vanneries, enduits au kaolin). La céramique a fait ses premières apparitions dans le Tassili n’Ajjer dès le VIIIème siècle (av. J.C.). Beaucoup plus tard, on en relève la présence sur le littoral mais elle est encore lourde et grossière, peu décorée (Tiaret).

Le religieux se développe autant que le culturel, sans pour autant avoir la preuve d’une religion à proprement parler. On remarque la pratique de l’ablation des incisives supérieures, mais aussi parfois inférieures, dès l’adolescence. On peut penser que le sacrifice d’une partie du corps aussi précieuse -l’heure de la médecine n’ayant pas encore sonné- reste de l’ordre du sacré et ces rites de passage de l’enfance à l’âge adulte restent encore aujourd’hui imprégnés dans nos esprits et dans nos mœurs.

Nous sommes au mésolithique transitoire ; ce mélange entre cultures ibéromaurusienne et capsienne, qui représente déjà le fond du peuplement maghrébin algérien, annonce la révolution néolithique marquée par l’art rupestre au Tassili n’Ajjer. A la question que nous pouvons légitimement nous poser : les Ibéromaurusiens et les Capsiens ont-ils eu des liens serrés au point d’instituer des mariages communs ? L’historien ne peut encore le dire mais rien ne nous empêche d’y croire avec une certaine force de conviction.

Art rupestre période des têtes rondes (Tassili)

Jahiliyya, état d’ignorance et de sauvagerie antéislamique ?

Drapeau algérienComment et quand commence l’Algérie ? Certainement pas avec l’Antiquité, les Etats modernes n’existaient pas à cette période. Mettre une date de début, fixer tel événement comme avènement ne sont pas choses aisées.

Lorsque les colons français ont occupé l’Afrique du Nord à partir de 1830, leurs fantasmes les ont poussé à se voir comme les héritiers de Rome en Afrique du nord. Cette vision d’une continuité Mosquée de Mila 2civilisationnelle européenne fait bondir les historiens qui y voient une absurdité et un anachronisme liés aux nationalismes d’une époque d’une part et à l’expansion du capitalisme de l’autre. Les archéologues du XIXème siècle portaient grand soin aux traces laissées par leur soit-disants ancêtres, beaucoup moins aux sites islamiques post-romains (photo Mosquée de Mila). A cette conception française idéologique de l’histoire succèdera une vision non moins idéologique et marquée par le sceau du nationalisme algérien cette fois. On verra pourtant que Rome est en fait l’héritière llibyco-amazigh et punique en Algérie : il n’y a pas que des ruines romaines.

Le Front de Libération Nationale (FLN) , qui a pris le pouvoir en 1962, a fait du 1er novembre 1954 le point zéro de la libération du pays. Selon les manuels Messali Hadjd’histoire, rien ne laissait penser à une volonté d’indépendance très antérieure à 54 : Messali Hadj , le Mouvement pour le triomphe des Chefs FLN 54libertés démocratiques (MTLD) et pas mal de chefs historiques du FLN de 54 sont ignorés volontairement. L’histoire officielle n’est jamais objective, ceci est valable pour tout le monde.

Houari Boumedienne, après avoir éliminé ses opposants (Boudiaf, Ben Bellah…), imposa au peuple algérien une identité basée sur l’islam d’un côté, la langue arabe de l’autre, en prenant appui sur une vision dérivée des conceptions des Oulémas. Contrairement aux Egyptiens ou les Tunisiens qui tiennent compte de leur Antiquité et la portent avec fierté, les Algériens ont cherché à faire coincider le début de leur histoire avec l’avènement de l’Islam en Afrique du Nord, pas avant. La Jahiliyyah, ou état d’ignorance païen et de sauvagerie anté-islamique, ne prendrait que quelques pages dans un livre d’histoire. L’‘isti’mâr (colonisation) était Cavalier Arabe ?décrite de façon monocorde, voire monotone, qu’elle soit romaine , venue des Rûm (Bysantins) ou bien française. Cela est un autre contresens anachronique comme seuls les idéologues peuvent en faire.

Messali Hadj faisait déjà commencer l’histoire du pays à partir de l’islamisation seulement, en opposition avec les thèses de l’historien algérien Ahmed Tawfiq al Madani qui faisait amplement référence à la période anté-islamique ou encore contre les revendications berbéristes de Mabrouk Belhocine. Avant l’Arabe, le Berbère. Si la tentation était grande de faire de chaque Algérien un authentique descendant de Yéménites, la réalité est toute autre, ils sont tout au plus des Berbères arabisés (Cf. Le monde arabe existe-t-il ? : Histoire paradoxale des Berbères de Lucien Oulahbib), tout comme nous sommes des Gaulois romanisés puis germanisés. Les invasions arabes pour l’Algérie sont comparables, en taille, aux invasions germaniques pour la France, elles n’ont pas déplacé les hordes innombrables que l’on croît.

L’ancrage arabo-islamique en Algérie est indéniable, l’arabe étant devenu langue du sacré et langue de haute culture depuis le début, même dans les zones berbérophones les plus reculées comme la Kabylie. Ceci dit, l’Arabe littéraire est quasiment inconnu, le classique peu pratiqué et l’arabe trivial (simplifié à outrance) se mélange à d’autres sources linguistiques.

Une crise sur la langue a toutefois éclaté mais la tendance berbériste a très vite été écartée dans les Amazighitéannées 1950. Durant la guerre d’indépendance, il n’était pas bien vu de clamer sa berbérité immédiatement assimilée à de la traitrise pro-colonialiste. La question s’est à nouveau posée dans les années 80 et la berbérité, ou amazighité, officiellement reconnue en 1995 avec la création du Haut Commissariat à l’amazighité. On peut cependant se poser la question sur cette nouveauté quant à son utilité dans le machivélique diviser pour mieux régner. En tout cas, le fait berbère (maure ou libyque) tire son essence dans la préhistoire.

Les ancêtres des Algériens, non arabisés et non islamisés, ont vécu dans des sociétés régies par des Etats forts, possédaient une véritable culture, faisaient commerce avec le Proche-Orient, l’Afrique noire et, plus généralement, avec tous les pays bordant la mer Méditerranée. Ils étaient sous influence punique par Carthage -donc phénicienne- romaine par Rome ensuite ; leur organisation politique, économique, sociale, culturelle et religieuse s’en est faite sentir. Fait important : leur langue est sémite dès l’origine, très proche du phénicien, de l’hébreu, de l’araméen et… de l’arabe. Aujourd’hui, un effort est fait côté algérien et le spécialiste de l’Antiquité punique, Mohamed Hassine Fantar, écrit : « tout au long des siècles ou la romanité s’est affirmée dans les provinces, l’africitas n’a cessé elle-même de marquer de son empreinte les diverses manifestations sociales et culturelles qui se sont épanouies sur cette terre, pour aboutir à l’harmonieuse symbiose caractéristique de toute les riches civilisations.

Tout en concervant une ponne part du substrat mauro-libyco-berbère originel, ce peuple complexe vécut une symbiose avec le monde méditerranéen. Dans cette histoire algérienne, il y a les ruptures : passage du paganisme au christianisme, de ce dernier à l’islam, de l’occupation ottomane à aujourd’hui, de la colonisation française à l’indépendance ; l’Algérie n’est pas figée en un modèle immuable. Ruptures, certes, mais continuités sans aucun doute également.

Etoile de David chez les bédouins d'Afrique du NordLes peuples autochtones ne passaient certainement pas brusquement d’un style à l’autre. Il devait y avoir adaptation dans le temps et les nouveautés ne l’étaient pas tant que cela. L’interdit, au moins partiel, de la consommation de porc remonte à l’Antiquité lointaine ; le symbole lunaire du croissant de l’islam lui est bien antérieur et les Berbères portaient un culte particulier à la lune et au soleil ; le dieu Saturne Marie chez les bédouins en Afrique du Nordafricain romanisé n’était autre que le dieu punique Ba’al Hammon ; de l’Ishtar (ou Ashtar) babylonienne, on passait facilement à l’Astaré grecque puis à la Venus romaine. On peut même soutenir un certain syncrétisme, mariage d’une croyance à l’autre qui perdure encore aujourd’hui (voir photo des bijoux bédouins d’Afrique du Nord)

En matière d’agriculture aussi il y a continuité. La vigne et le blé sont cultivés depuis l’Antiquité et l’Afrique du Nord a longtemps été le grenier à blé de l’ensemble du pourtour méditerranéen, notamment celui de l’Empire romain. Le couscous dans sa forme actuelle existait bien avant la conquête arabe. Certains historiens affirment que ce plat est berbère et que ce sont les Arabes qui l’ont importé et diffusé par la suite.

Les moeurs également ont peu changé malgré l’arrivée de l’islam : la patrilinéarité, l’endogamie et ses tabous, la suprématie des mâles et le machisme méditérranéen… ne sont pas de facture typiquement arabe. L’influence juive y est forte depuis la plus haute Antiquité, les juifs ayant suivi l’implantation des phéniciens depuis la reine Didon, fondatrice mythique de Carthage, il y a près de 2900 ans. On verra qu’une grande partie des juifs d’Afrique du Nord (et même ceux originaires d’Hispanie) étaient (et sont pour ceux très peu nombreux qui y restent encore actuellement fondus discrètement dans la population) tout aussi algériens que les autres. J’y reviendrais en seconde partie du blogue, inch Allah

Comptoirs phéniciens

On est donc loin de cette Jahiliyya ignorante et barbare décrite par de trop nombreux algériens aujourd’hui ; de la Mausolée royal de Maurétanie (Tipasa) 2sauvagerie, il y en aura durant toute la période islamique et elle n’est pas le propre du paganisme ni du christianisme. Tout au long de ce blog, j’aborderai l’évolution du territoire algérien depuis la préhistoire, des origines de l’homme à l’Antiquité. Je parlerai des royaumes maures (Ouest) et numides (Est), indépendants au début (Cf. Massinissa, Jugurtha, Tacfarinas), avec leurs caractéristiques propres et en tenant compte de l’influence phénicienne due à Carthage. Les ruines, bazinas précoces typiquement libyco-berbères et tombeaux plus tardifs en forme de dôme, sont à découvrir au nord de Timgad (Medracen), près de Constantine (la Souma du Khroub), en Oranie à Takembrit (tombeau de Beni Rhenane) pour la période mauro-numide et près de Tipasa (le mausolée de Maurétanie, très mal nommé tombeau de la chrétienne) plus tardivement.

Suivra la romanisation de l’Afrique qui se fera en deux temps (46 et 27 Av. J.C.). L’épisode Juba II (prince numide du royaume de Maurétanie, vassal de Rome) évoquera le raffinement atteint dans l’art, l’architecture et les sciences entre 23 av. J.-C. et 24 Ap. J.C., suivi de celui, plus court, de son fils Ptolépée (mort en 40).

Thermes romano-africains de Dougga en TunisieDu Ier au IVème siècle de notre ère, l’Afrique du Nord sera profondément marquée par les Romano-Africains, bien différents des colons que seront plus tard les Français. Rome apportera son administration, son armée et ses cadres militaires, ses normes et sa rationnalité.

C’est pendant la période romano-africaine que les villes ont connu le plus grand essort comme Tipasa, Cherchell, Djemila, Timgad, Tiddis, Tebessa, Sétif, Hippone, Khamissa, Madaure, Lambèze, Zanna, Tigzirt, où l’on retrouve le plus souvent des ruines antérieures aux Romains. Ces derniers y ont exporté leur façon d’y vivre avec leurs théâtres, leurs thermes, leurs marchés, leurs jeux du cirque, leur Mosaïque romaine de Cherchell en Algériedécorum… Art, littérature et culture sont foisonnants tant dans l’espace privé que dans la sphère publique. Les dieux locaux seront quelque peu romanisés mais le Saturne africain n’est autre que le vieux Ba’al Hammon aux origines punico-babyloniennes. La littérature et la philosophie algériennes seront marquées au IIème siècle par Apulée de Madaure (Lucius Apuleius, vers 125-170) dont l’oeuvre majeure est  indiscutablement les Métamorphoses ou L’Âne d’or, en onze livres.

Du IVème au VIIIème siècle, le christianisme va peu à peu remplacer le culte païen polythéiste mais ses origines en Afrique du Nord remonte au IIème siècle. Citons Tertullien (Quintus Septimus Florens Tertullianus, vers 150-240, téologien et Père de l’Eglise) et Cyprien (Thascius Caecilius Cyprianus, né vers 200 et décédé en martyr le 14 septembre 258, évêque de Carthage). Le religieux de l’époque chrétienne fut marqué par des événements assez particuliers, pour ne pas dire singuliers, comme le donatisme qui s’attaqua à l’orthodoxie de l’Eglise catholique, mais aussi comme ce très bref accident qu’a été l’arianisme vandale.

Augustin de Thagaste (saint-)Signalons la personnalité d’Augustin de Thagaste (Souk Ahras), évêque d’Hippone (Annaba) qui connut la fin de l’Empire romain d’occident avec l’arrivée des Vandales à laquelle il ne survivra pas. Précisons que les troupes vandales qui ont déferlé jusqu’à la partie la plus orientale du Maghreb pour s’y installer un temps n’étaient pas importantes en nombre. Bysance, de l’Empire romain d’Orient, tentera bien une reprise en main de l’ancien territoire au IVème siècle mais ne réussira temporairement que dans la partie tunisienne.

La fin de Rome en Afrique marque le renouveau de l’architecture préromaine dans les villes qui continuèrent à rester, au moins un temps, le centre des activités culturelles, religieuses et artistiques.

Statue de la Kahena à Khanchela dans les Aurès algériensY a-t-il eu rupture ou glissement du passage du christianisme à l’islam ? La conquête du Maghreb par les Arabes n’a pas été aisée. J’évoquerai les résistances qui leur ont été opposées par les Berbères maures et kabyles et je citerai, en transition avec la deuxième partie du blog sur les juifs d’Afrique du Nord, le combat mené par la Kahena, juive ou chrétienne (?) issue de la tribu des Djerawa, qui a bien failli stopper l’avancée des troupes musulmanes, affaiblies par la mort de leur chef Oqba Ibn Nafaa vaincu et tué par les armées berbères de Koceila, et changer le cours de l’histoire algérienne.

Grand archéologue italien, Andrea Carandini disait un jour, qu’en visitant les musées, on a l’impression que les anciens ne faisaient que sculpter, composer des mosaïques et peindre des parois, des vases et des murs.

La Jahiliyya ou l’avant-islam

Aljazaïr

Bonjour,

Mon 1/5 d’algérianité m’a un jour gratouillé et il m’a pris l’envie de retrouver ces radicules lointaines, greffées par la force des choses à mes racines européennes et françaises. Internet, c’est magique pour remonter le temps et, en fouillant bien grâce aux bons mots-clés, j’ai retrouvé quelques anciens camarades de classe que je croyais à jamais perdus. J’ai vite répondu par l’affirmative à la première invitation lancée à mon encontre, visa, paperasse, passeport etc. En avion, ça va vite, c’est pas cher et depuis, j’y retourne presque tous les ans si mon budjet me le permet. De fil en aiguille, ce blog est né lorsque je me suis rendu compte que je connaissais quasiment mieux que beaucoup d’Algériens l’histoire de leur pays. Même l’élite vit sur ses prejugés, croit savoir ne sachant que ce que les historiens français du XIXème siècle ont bien voulu raconter, peu objectivement en vérité. Pour ce qui est de l’histoire depuis la Révolution algérienne, je ne l’aborderai qu’en l’effleurant pour les besoins de cohérence du blog. Mais ce dernier s’intéressera principalement à la période anté-islamique de l’Algérie, une unité de temps appelée Jahiliyya par la plupart des musulmans.

Jahiliyya, c’est l’état de bête dans lequel nous étions censés nous trouver avant l’avènement de l’islam. Pour le non musulman, il se trouve encore placé dans cet état d’ignorance et de barbarie, ce quel que soit le degré d’évolution atteint par sa civilisation. Pour sortir de la Jahiliyya, il faut connaître le Coran. Autrement dit, les pays musulmans sont au bon niveau, exemptés de barbarie et possédant le Savoir suprême, puisque leurs habitants vivent selon la sunna (tradition du Prophète) et les Hadîths. (propos sur les paroles et les actes du Prophète). Or, ceux qui, durant une décennie de meurtres, ont le plus revendiqué leur islamité, ne sont pas les moins sauvages et les mieux placés question érudition ! Je crois qu’au contraire, la Jahiliyya est le terme adéquat pour les caractériser, dans les faits c’est évident. Le mot peut s’appliquer secondairement à celui qui ne connaît pas, ou mal, sa propre histoire, qui n’est pas l’histoire arabe, je le montrerai.

Kef Mektouba de Ksar El Hamar

Les algériens sont très divisés sur le début de leur histoire. Le grand nombre est certain qu’elle commence vaguement à partir de Mahomet (Mouhammad) vers la fin du VIIème siècle ; une partie soutient qu’elle débute en 1962 avec l’indépendance ; les autres en 54, début des Evènements nommés plus tard guerre tout simplement ; peu pensent au massacre de Sétif en 1945, quelques-uns ont des noms en tête, Abdelhamid ibn Badis, El Bachir al Ibrahimi, Tayeb el Oqbi , Larbi Tébessi, Ferhat Abbas, les oulémas(1) étant bien loin.

Beaucoup de sites se consacrent à l’histoire partant de la conquête française, de 1830 jusqu’à nos jours ; d’autres traitent la période d’avant 1830 en de trop courts chapitres. Si Jahiliyyah signifie éthymologiquement ignorance, cela prend son sens le plus absolu quand on imagine le manque à gagner culturel qui consiste à vouloir ignorer une période aussi longue puisqu’elle couvre à peu près 2 millions d’années. Le premier Algérien est au moins homo habilis dont on a retrouvé les traces en bordure d’anciens lacs et de la mer. Donc, bien avant les peintures rupestres du néolithique. Elle se poursuit communément à celle des tunisiens (Numides de Numidie) et des marocains (Maures de Maurétanie), mais pas que… il y a de l’Afrique de l’Est et du Moyen-Orient, mêlé d’Occident, dans l’histoire algérienne d’avant l’islam, une histoire d’une richesse exceptionnelle dont se prive tout un peuple.

Enfin (si Dieu me prète vie), j’enchaînerai sur la partie qui me semble être la clé de voute si l’on veut comprendre ce qui fait peut-être défaut aujourd’hui à l’Algérie ; je veux parler du judaïsme tu ou nié par trop d’Algériens et qui existe depuis les temps davidiens, persistant dans sa forme la plus réduite encore aujourd’hui. Des juifs -peu en vérité- se fondent intégralement dans la population qui les a assimilés sans le savoir, les croyants bons musulmans comme eux. La majeure partie des juifs a quitté le pays à partir des Evènements, et définitivement après la Guerre des six jours. Mon avis personnel, et je ne suis pas israélite, va dans le sens d’une grande perte pour la vitalité du pays. La perte d’éléments différents des autres dans une société entraîne un appauvrissement général de celle-ci et cela se traduit par un affaiblissement culturel, politique, économique et social. L’uniformité a montré ses limites par bien des fois ; connaître l’histoire et être tolérant voire ouvert à l’altérité sont deux atouts manquants dans le jeu de carte de l’Algérie, c’est un pays qui a perdu la main mais qui peut la reprendre.

Bonne lecture

Peintures rupestres Tassili

(1) (pluriel de l’arabe ‘alim) personne versée dans le ‘ilm (science des textes sacrés) et habilitée à commenter ceux-ci. Docteurs de loi, savants de l’Islam.

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