Jugurtha : comploteur, rebelle et insoumis

Repères de lecture : Le grand Massinissa est mort et la Carthage punique n’est plus ; Miscipsa va régner et il a deux fils, Adherbal et Hiempsal, héritiers légitimes du pouvoir. Jugurtha, son neveu, va commettre un coup d’Etat contre ses cousins puis déclencher la première guerre entre les Numides et les Romains…

Jugurtha avait neuf ans lorsque Carthage fut détruite. Depuis, Rome occupait une partie du territoire qui deviendra plus tard la Tunisie. Le contexte dans lequel a grandi Jugurtha restait helléno-punique même si cette influence culturelle et linguistique s’atténuait pour disparaître en pays maure ou chez les Gétules (grands nomades des terres intérieures). Grâce à Carthage, la Grèce avait trouvé sa place dans les domaines de l’art, de la musique, de la philosophie et du sport en Berbérie, dans les palais essentiellement et auprès de la noblesse, mais aussi chez quelque élite bourgeoise cultivée. Les habitants des grandes cités numides fortifiées parlaient encore tous couramment le punique ; en général, les ruraux ne s’exprimaient qu’en lybico-berbère. Punique et lybico-berbère partagent une origine sémitique commune et les voyelles écrites font défaut à ces deux langues relativement proches.

De même, les différences cultuelles faisaient contraste entre les villes, où l’on pratiquait le culte punique de Baal Hammon (le maître des brasiers) et de Tanit Péné Baal (Tanit face de Baal), et les villages de campagne, qui passèrent de l’animisme (énergies surhumaines dans les pierres, les eaux, les plantes, les animaux, surnaturel) au culte égyptien d’Ammon. Cette transformation religieuse des campagnes berbères fut traversée par des phases intermédiaires : adoration de petits génies (eaux, sources, montagne…) ; panthéisme à petites divinités locales qui prennent toujours plus d’importance, éliminant peu à peu les moins puissantes ; croyance en un nombre plus limité de dieux (soleil, lune) mais devenus, du coup, omnipotents. Précisons que campagnes et cités divinisaient depuis peu leurs grands aguellids auxquels ils faisaient ériger de grands mausolées.

Jugurtha a précocement perdu son père Mastanabal, frère de Miscipsa qui règne depuis le décès du sien. Miscipsa, à contre-coeur, le recueille à sa cour et lui  fait donner une éducation gréco-punique améliorée, de luxe. L’adolescent, passionné de chasse, révèle immédiatement les qualités idoines pour faire un bon guerrier ; mieux, un grand aguellid – qui sait ? En tout cas, son extrême charisme le fait remarquer de tous. Son principal défaut va, lui aussi, très rapidement se signaler : il est profondément jaloux de ses cousins, Adherbal et Hiempsal, héritiers légitimes du trône. Jugurtha possède un beau physique, il est fort, brave… mais il fera un piètre politique et un médiocre stratège. Lorsque, comme nous le verrons plus loin, il provoquera la grande Rome, son armée fera face à celles des Romains, innombrables, bien mieux organisées, fameusement disciplinées et menées par des hommes riches en expérience tactique et stratégique. Pourtant, il tire une partie de son savoir militaire de ces mêmes Romains.

En 134 av. J.-C., Scipion Emilien, que j’ai évoqué dans l’article précédent, est nommé Proconsul de la province romaine d’Hispanie citérieure. Il a pour mission de soumettre les dernières tribus celtibères encore rebelles à la puissance des nouveaux dominateurs. Quand il débarque à Tarraco (Tarragone), il découvre à sa grande stupeur une armée déconfite. Cet état lamentable est lié à la paresse qui s’est installée depuis qu’il n’y a plus de Carthaginois menaçants, à l’indiscipline qui a gagné l’ensemble des troupes subalternes et à la lâcheté qui explique la mission de Scipion. C’est en chef spartiate qu’il recompose ses troupes (limogeage et exclusion, marches et travaux forcés, humiliations et rabaissement…) et leur rend les qualités qu’elles avaient perdues. Il les renforce en recrutant des mercenaires parmi les populations éloignées de Numance, ville-clé qu’il compte bientôt attaquer et prendre à ces Numanciens qui humilient depuis trop longtemps les meilleurs généraux que Rome envoie. La ville est d’abord coupée de tout ravitaillement et, au besoin, les Romains pratiquent des razzia en basse campagne, détruisant les champs de céréales, environnants. Scipion instaure un blocus total ; encerclement complet de la cité espagnole par un réseau de sept fortins, possédant fossés et palissades de protection, catapultes, balistes…  les Numanciens résistent quinze mois puis faiblissent enfin ; plutôt que souffrir toutes les humiliations, l’asservissement et les mises à mort que leur infligerait le vainqueur, ils s’immolent en un gigantesque incendie qu’ils répandent dans la ville.

Pour en revenir à Jugurtha, il fut envoyé par son oncle Miscipsa à la tête d’un petit corps d’armée, venu rejoindre Scipion pour l’assister dans cette guerre. Son armée n’est pas grande mais elle possède des atoût que les Romains n’ont pas ; elle est légère, rapide au déplacement, composée de soldats vaillants et habiles au combat. Douze éléphants, trois-cents cavaliers (cavalerie légère et d’élite), des archers ainsi que des frondeurs la constituent. Si l’histoire n’a pas retenu le rôle qu’a joué Jugurtha dans cette guerre romaine, retenons que cette période lui a été militairement profitable. Durant toutes les préparations au combat et au siège, il observe, examine, s’informe et apprend énormément. Scipion le remarque pour ses qualités de chef et de combattant, ils sympathisent rapidement et deviennent amis. C’est à peu près à ce moment-là que le général romain lui insuffla l’idée d’assassiner Miscipsa et de devenir aguellid à sa place.

L’occasion du régicide ne se présentera pas et, à la mort de Miscipsa (-121), Adherbal, Hiempsal et… Jugurtha -car Rome le veut pour ce dernier- héritent du royaume. Même tactique qu’à la mort de Massinissa, je ferais remarquer ; le pouvoir est divisé pour mieux le contrôler, à défaut d’imposer une entière domination. Fait important aussi, Rome ne tient pas à ce que Jugurtha s’érige en chef suprême ainsi que l’aurait souhaité feu Scipion Emilien. Mais, celui qui désire depuis une éternité la souveraineté de la Numidie va commencer par faire assassiner Hiempsal puis devoir affronter la réaction d’Adherbal qui s’est immédiatement plaint auprès du Sénat romain. Celui-ci vote la partition de la Numidie en deux : Adherbal garde l’Est et Jugurtha doit migrer à l’Ouest du pays. Mais en 112 av. J.-C. les hostilités reprennent entre les protagonistes. Jugurtha est l’agresseur… ses hommes contraignent Adherbal à se réfugier dans sa capitale, Cirta. Le siège de la ville va durer des mois et, malgré une nouvelle intervention du sénat romain, Adherbal devra capituler. Il meurt sous la torture, Jugurtha est impitoyable. Ce crime ne va pas rester impuni, Rome est outragée.

Le Sénat vote la guerre contre Jugurtha -il en est abasourdi- au début de l’année 111. Le général Calpurnius Bestia embarque pour la province d’Afrique, à la tête d’une armée de quarante mille hommes mais il est très vite séduit par les présents somptueux que lui fait Jugurtha. C’est par le bakchichs que ce dernier comptait installer la paix, après avoir ouvert une terrible boite de Pandore. Le Sénat, pas dupe, convoque sur le champ le trublion à Rome, ce qu’il exécute en donnant l’impression d’être soumis. L’intéressé reste plusieurs mois dans la capitale italienne, le temps de soudoyer une partie des sénateurs en profitant des querelles qui sévissaient entre Optimates, patriciens et populares. Puis il retourne en Numidie après avoir fait de nombreuses promesses pour un changement d’attitude de sa part. La question numide n’était pas pour autant réglée.

Sur le terrain, en Afrique, le conflit est bien réel, il y a  quelques combats ou plutôt des escarmouches. Une guérilla qui ne peut convenir à n’importe lequel des tacticiens romains. Chaque fois qu’il est en mauvaise posture, Jugurtha envoie des promesses de soumission puis se rétracte, ré-attaque. Sa technique est simple : refus du combat suivi d’une attaque générale et surprise, puis retrait total et dispersion de ses soldats. A l’automne, le général Spurius Postumius Albinus (Consul en -110), qui avait promis une victoire en quelques mois seulement, revient à Rome pour s’installer dans ses quartiers d’hiver sans avoir pu mener une véritable bataille.

Pour l’aguellid, la guerre continue, pas de trêve hivernale. Il aurait tort d’ailleurs puisqu’il va gagner sur Aulus, frère de Spurius, une petite bataille à l’issue de laquelle le Romain doit capituler et se soumettre aux conditions de Jugurtha. N’oublions pas qu’en termes de pitié, il n’est pas fervent. Une requête de paix, via un traité, doit être transmise à Rome mais la condition la plus terrible pour l’ensemble des troupes romaines est d’ordre psychologique ; obligation au passage sous le joug. Ce rite militaire de l’Antiquité (2 javelots fichés en terre, un autre faisant portique) nous paraîtra insignifiant mais, pour le soldat romain, supérieurs compris, il s’agit de l’ultime humiliation, du déshonneur absolu, une malédiction en fait. Elle rend tout simplement inapte à la guerre celui qui passe dessous !

Fortement blessés dans leur orgueil, les sénateurs romains nomment le remplaçant de Spurius et d’Aulus ; il s’agit de Quintus Caecilius Metellus qui sera assisté  par le général  Caïus Marius. Quand le consul débarque dans la province d’Afrique, il doit partir de zéro. L’armée qu’il découvre est à peu près dans l’état où se trouvait celle d’Espagne avant l’arrivée de Scipion Emilien à Tarraco ; paresse, désordre… Une fois ses légions refaites, il est prêt pour engager les futures batailles et, surtout, il reste fermé à toutes propositions que lui fait Jugurtha, même quand il s’agit de colossales fortunes. Metellus restera jusqu’au bout inflexible, incorruptible et Jugurtha s’en inquiétera vite. Contrairement à Miscipsa le pacifique, l’aguellid possède une armée régulière composée de fantassins munis de trois javelots et d’un poignard tranchant, d’archers, de frondeurs et d’une cavalerie légère, une autre d’élite pour sa garde rapprochée. Salluste dit des cavaliers numides qu’ils sont braves, agiles, rapides, sobres, endurants. Les soldats numides ne connaissent pas le confort et ne possèdent aucune cuirasse qui pourrait les ralentir ; leur équipement est sommaire. Seul l’aguellid et ses lieutenants portent une bonne protection (casque, cotte de mailles) et ils sont pourvus du célèbre glaive ibérique. Les Romains ayant appris leurs points faibles du temps des guerres puniques, Jugurtha n’utilise plus beaucoup les éléphants.  La rencontre aura lieu près du fleuve Muthul, non officiellement identifié (oued Tessa, oued Mellègue ?), mais Metellus ne le sait pas encore ; la première grande bataille entre des Numides et des Romains va avoir lieu. Engagés dans la montagne, les Romains doivent encore gagner la plaine avant d’atteindre le fleuve. Salluste rapporte le discours qu’aurait prononcé Jugurtha pour haranguer ses hommes, qu’il avait installés stratégiquement sur une des collines :   Souvenez-vous de votre antique valeur, de votre victoire passée (sur Aulus). Défendez votre royaume et votre roi contre la cupidité des Romains. Vous allez affronter un ennemi que vous avez déjà vaincu et fait passer sous le joug. Il a changé de chef, mais non de coeur. Pour ma part, en général soucieux de l’intérêt des siens, j’ai pris toutes les dispositions nécessaires. Vous avez l’avantage du terrain, vous savez que vous allez combattre, ce que l’ennemi ignore. Dans le combat qui va s’engager, vous n’êtes défavorisés ni par le nombre (les tribus renforçaient l’armée régulière en fournissant des contingents), ni par l’expérience militaire.Soyez donc prêts et résolus à assaillir les Romains au signal donné. Ce jour verra la consécration de tous vos efforts et de vos victoires, ou le commencement des pires épreuves.

Quand il comprend qu’il est pris dans une embuscade, Metellus n’a plus le choix, il est obligé d’accepter le combat. De la colline, les Numides fondent sur ses soldats en poussant d’effroyables clameurs. La stupeur s’empare des Romains qui tentent de s’organiser en trois lignes, mais les javelots fusent de partout. Les Numides sont insaisissable,s car, dès qu’ils ont tiré, ils se replient rapidement. Metellus est déconcerté par la tactique ; jamais il n’a reçu de coups sans pouvoir les rendre. Sous ces charges répétées, une aile cède et les rangs sont rompus. La situation est critique pour les Latins, leur cavalerie est bien trop lourde, trop lente pour contrer celle des Berbères, plus légère et furtive. En fin de journée, les Numides sont fatigués et ont épuisés leurs javelots. Il leur faut se ré-approvisionner en munitions et se mettre en position défensive pour la nuit, sur la colline. Finalement, le sort de la bataille reste incertain. Metullus a pu ré-organiser quatre cohortes avec deux mille de ses soldats encore assez vaillants, il reprend la colline et en chasse l’ennemi en une belle débandade. La bataille est terminée et les pertes romaines sont considérables, ce qui n’est pas le cas des guerriers numides plus récalcitrants au corps à corps. Pour la seconde fois, Rome est rabaissée par plus petit qu’elle, mais cette fois-ci, elle feindra une victoire pour une démonstration populiste.

Pendant les liesses latines qui durent, Jugurtha recompose une armée plus importante que la précédente. La guérilla par harcèlement est totale mais la tactique exaspère les Romains qui, en contre-partie, pratique la politique de la terreur. Partout, ils conduisent des razzias sensées affamer le peuple, afin de le soumettre, ce qu’ils réussissent partiellement. Aucune des entreprises romaines -entre autres, le siège de Zama– ne réussiront avant l’automne, période de repli au quartier d’hiver pour les légions. Au printemps -108, Metullus décide d’utiliser la ruse, à l’instar de son grand ennemi. Il prévoit d’organiser une trahison qu’il fera partir du camp adverse ; ainsi, il capturerait le fugace rebelle. Peine perdue, car la première tentative échouera. Peut-être qu’en traitant avec Gauda, fils de Mastanabal et demi-frère de Jugurtha ? on l’instituerait Grand Aguellid… Au même moment, Jugurtha réussit à convaincre les habitants de Vaga, une citadelle occupée par une garnison romaine, de se révolter pendant la nuit du culte de Cereres. A l’instant où tous les officiers romains dînent chez les notables locaux et que les soldats vaquent à ne rien faire, le signal est donné. C’est une boucherie innommable qui restera dans les annales de l’histoire…

On peut comprendre la réaction de Metellus ; d’abord profondément attristé puis, saisi d’un furieux désir de vengeance, il met à sac Vaga, loi du Talion oblige. Jugurtha, de trahisons en tentatives d’assassinat qui échouent, est très affaibli militairement et politiquement ; ces lieutenants l’ont abandonné, son armée complètement démobilisée, il n’est plus crédible. D’ailleurs, Metellus en profite pour prendre ville sur ville, de gré (Cirta) ou de force (Thala) , obligeant Jugurtha à chercher ses ressources toujours plus loin. Il ira même trouver refuge en Maurétanie, auprès du roi Bocchus Ier (Bocchus le Vieux), son beau-père par alliance. Salluste décrit ce dernier comme un homme cruel, perfide, dissimulateur et versatile. Après maintes tentatives de persuasion de la part de Jugurtha, les deux monarques font alliance et marche sur Cirta afin de la libérer du joug romain. Metellus a été relevé mais élevé au rang des plus grands, il est dorénavant Quintus Caecilius Metellus Numidicus, le vainqueur des Numides. C’est maintenant au tour du général Caïus Marius de prendre la main en Afrique.

Pour commencer, Marius renouvelle entièrement ses cohortes de légionnaires. Celles-ci débarquent fraîches en Afrique, prêtes pour de nouvelles batailles. Pendant que Jugurtha s’épuise à trouver de nouvelles recrues jusque chez les Gétules, une correspondance secrète s’est établie entre Marius et Bocchus. Une entente mutuelle serait-elle possible ? les numides semblent tellement versatiles, si peu fiables… est-ce de même avec un Maure ? Au vu des victoires que remporte le général romain -il regagne les villes perdues par son prédécesseur et en conquiert d’autres comme Capsa (Gafsa), le Maure aurait dû sans doute trahir le Numide, mais c’est son gendre…

D’autres cités moins chanceuses sont pillées, incendiées, ce en fonction du degré de résistance qu’auront opposé les habitants. Les plus terrorisés se rendent les premiers. Jugurtha ne peut se permettre d’attaquer ni même de défendre quoi que ce soit, il ne dispose pas d’assez d’hommes et c’est pourquoi il re-sollicite le roi des Maures, qu’il réussit encore à convaincre. Octobre -106, les deux armées soeurs surprennent les lignes romaines à l’Ouest de Sétif (rien n’est moins sûr) ; l’effet de nombre oblige les Latins au repli sur deux collines toutes proches ; les Berbères, parfaitement synchronisés, encerclent l’ennemi qu’ils bloquent pour la nuit. C’est la liesse, toute la nuit. Dans l’esprit des autochtones la victoire est certaine… Cependant, dès l’aube, les Romains n’ont plus qu’à sonner du cor, tomber de leurs collines et fondre sur l’adversaire qui dort à poings fermés ; l’historique carnage avait entraîné des pertes considérables parmi les Gétules, les Maures et les Numides. Une seconde bataille a lieu trois jours plus tard. Les quatre corps militaires berbères sont mis en déroute ; Bocchus le Vieux et Jugurtha s’enfuient, chacun de son côté, ; le premier retourne dans son royaume, le second se réfugie en Gétulie. C’en est fini de l’insatiable rebelle, il n’y a plus qu’à le cueillir.

De peur d’être frappé d’anathème pour avoir défié la grande Rome, Bocchus ne rejoindra plus jamais Jugurtha. Au contraire, il pactisera immédiatement avec le général romain Lucius Cornelius Sylla et s’engagera à trahir son gendre. C’est donc lui, le souverain de ce tout petit royaume qu’est la Maurétanie, qui remettra le roi Numide au Romain car, effectivement, il réussira un guet-apens, couvrira de chaîne le malheureux perdant et le livrera à Sylla. Nous sommes à la fin de l’été 105, dans quatre ans seulement, le plus illustre des empereurs romains va naître. Quant à Jugurtha, il sera exhibé ainsi que ses fils le jour de la célébration du triomphe de Marius, à Rome. La foule était ivre de joie, car cette guerre longue et difficile, sans honneur pour les Romains (Stéphane Gsell), venait de s’achever après six ans de grande incertitude. L’aguellid qui refusait de fléchir devant plus fort que lui termina tristement dans le trou crasseux du Tullianum, étranglé par le bourreau, puis jeté dans le Tibre.

Pour remercier Bocchus Ier de son engagement pour Rome, le Sénat le fit ami et allié du peuple romain ; il reçut également une partie de la Numidie allant au moins jusqu’à l’embouchure du Chelif, selon Houaria Kadra qui a travaillé à partir de l’oeuvre de Salluste (Jugurtha : Un Berbère contre Rome), peut-être davantage d’après Serge Lancel (jusqu’à l’oued Soummam ou plus encore, jusqu’à l’oued Ampçaga). L’aire restante, bien réduite dans tous les cas, revenant à Gauda, demi-frère de celui qui fut un véritable cauchemard pour Rome mais qui deviendra l’emblème de la résistance pour tous les Algériens contemporains. Dès lors, Rome contrôle dans sa quasi intégralité l’actuelle Tunisie, et se dessinent, dans la tête d’Octave, les futures frontières africaines du Nord : en partant d’Est en Ouest, la zone du Constantinois, par la présence du fleuve Ampsaga qui représentait déjà une frontière naturelle dans la préhistoire (Capsien et Ibéromaurusien), marquera la limite de l’Africa romana (Africa vetus ou proconsulaire et Africa nova) avec la Césaréenne et, plus à l’Ouest, le fleuve de la Moulouya séparera cette dernière de la Tingitane. Mais cela ne se réalisera qu’après la disparition du dernier des rois numides ; l’Afrique du Nord sera alors rendue punico-gréco-romaine, tout en conservant un fond ancestral qui fait encore de nos jours la véritable identité amazigh ou berbère.

ANNEXES

La capture par traîtrise de Jugurtha par Salluste :

Au point du jour, à l’annonce de l’approche de Jugurtha, Bocchus, accompagné de quelques amis et de Sylla, s’avance à sa rencontre comme pour lui faire honneur et gagne un monticule bien en vue de ceux qu’il avait apostés. Le Numide, entouré d’un grand nombre de ses familiers, s’y rend également sans armes, comme convenu et, sitôt le signal donné, il est assailli de tous les côtés à la fois par les hommes en embuscade. Tous ses compagnons massacrés, lui-même est livré, chargé de chaînes, à Sylla, qui le conduit à Marius.

La Guerre de Jugurtha, p. 113.

Le message de Jugurtha par Mohammed Cherif Sahli :

Malgré son génie et son dévouement, Jugurtha n’avait pu assurer à son peuple une existence libre et heureuse. Mais son épopée ne fut pas vaine. Tombé en pleine lutte, il reste pour nous l’émouvant messager de cette grande espérance du coeur humain, qui se nomme liberté. De génération en génération, de siècle en siècle, son message a été le credo du peuple, le mot des patriotes.

Avaient-ils renoncé à la liberté, ces hommes du sud ou de la montagne, qui jamais ne connurent le joug romain ? Et les rudes compagnons de Mazippa et de Tacfarinas, qui au début de l’ère chrétienne, tinrent si longtemps en échec les forces de l’occupant ? Et le donatistes ? Et les circoncellions ? Derrière les schismes religieux, il y avait une révolte nationale.

Jamais le souvenir du grand chef ne s’effaça de la mémoire de ses compatriotes. Dans le jardin public de Sétif, on peut voir encore, gravé sur une stèle de l’époque romaine, le nom de Jugurtha donné à un enfant. Exemple touchant de la piété populaire. Et, de nos jours, ce nom mêlé à Massinissa, et à celui de tant d’autres serviteurs du pays, se retrouve sur toutes les lèvres. Si Jugurtha revenait au monde, il se réjouirait de constater l’étonnante jeunesse de son peuple et de voir, comme jadis, le fellah tracer son sillon et semer la vie, en écartant avec dédain les inertes prestiges de l’orgueil romain. Et dans l’âme des nôtres, il ne reste de ce douloureux passé qu’un mot vide de substance, une épave roumane.

Le message de Jugurtha, Alger, Editions en-nahdha, 1947, p. 100.

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