Le christianisme romano-africain entre orthodoxie et hétérodoxie

Repères de lecture : Le christianisme a bien pu, bien que nous n’en n’ayons pas la preuve, commencer à s’installer en Afrique du Nord dès la fin du Ier siècle. Ce qui est sûr, c’est qu’il arrive à Carthage par diverses voies, toutes méditerranéennes (Rome, Grèce, Moyen-Orient). La nouvelle religion, celle des débuts, devait peu se distinguer du judaïsme dont elle était issue, si bien qu’il n’y a pas tout de suite eu de véritable concurrence entre les deux doctrines. On pense même que le baptême a pu être, dans un premier temps, uniquement proposé aux juifs. Tant que ces deux branches du monothéisme ne s’occupaient que du religieux et de l’intemporel, ce qui était, en théorie, du ressort de l’Église chrétienne, le pouvoir romain ne se mêlait pas ou peu de leurs affaires. Il faut préciser que la tolérance religieuse va davantage aux Romains – un dieu de plus ou un de moins… – qu’aux deux autres croyances. Lorsque Rome eut décidé, afin de remettre un peu de clarté dans le cortège des religions qui sévissaient en Afrique du Nord, d’instaurer le culte à l’Empereur-Dieu, l’empereur étant présenté comme l’unique représentant – et souverain sur terre – du panthéon païen classique, le monothéisme se posa comme concurrent direct à l’autorité du prince ; les premières corrections/persécutions, appliquées aux chrétiens de Numidie et attestées par l’historiographie, remontent à la fin du IIe siècle, quelques années après celles qui viennent d’avoir lieu en Gaule. Les IIIe et IVe siècles vont être un tournant en ce qui concerne la domination de Rome en Afrique du Nord : la répartition des richesses était si mal assurée par le système économique et politique officiel – il y a pourtant pléthore et abondance -, que les chrétiens, plus solidaires envers les humbles que la plupart des païens, ont pu attirer dans leur Église nombre d’exclus. Un air de rébellion maure va souffler sur l’Afrique du Nord, qui ira de pair avec le premier schisme de l’Église orthodoxe et catholique ; une cassure qui donnera naissance à l’éphémère donatisme, un christianisme politique, radical et dissident.

L’Antiquité tardive en Afrique du Nord

Les IIIe et IVe siècles correspondent à une période charnière pour l’Empire romain. Au Nord, les peuples dits barbares se fédèrent à partir du IIIe siècle, au moment où Rome, faute de moyens humains et financiers, cesse sa surveillance sur le limes germanique. Tout l’Ouest (Gaule, Espagne et Italie du Nord) est ravagé par les Francs et les Alamans, de 242 à 276. A l’Est, c’est vers la fin du IVe siècle que des hordes de Huns venues d’Asie obligent les Wisigoths ainsi que des Alains, les premiers étant installés au Bord de la Mer Noire depuis l’an 200 environ,  à se déplacer en masse sur l’Italie (401), notamment jusqu’à Rome qu’ils saccagent en 410. Cependant, et bien que tout le système politique tendait à s’écrouler de l’intérieur, la vie avant l’invasion de l’Afrique du Nord par les Vandales, au Ve siècle, était encore à la prospérité pour les cités qui continuaient à se développer et que l’on embellissait de plus belle. Les richesses produites ne manquaient pas, bien que le système économique atteignait ses limites d’efficacité, mais elles étaient fort mal redistribuées, au point que des révoltes eurent lieu dans les campagnes maurétaniennes, sous le règne d’Alexandre Sévère (222 à 235).

La mise en concurrence du culte de l’Empereur-Dieu avec le christianisme naissant a aussi contribué à l’affaiblissement de l’Empire : d’abord, une moindre cohésion civique qui auparavant exprimait l’adhésion à la divinité de l’empereur ; ensuite, beaucoup d’objecteurs de conscience refusant de porter les armes, ainsi qu’une perte de l’attrait pour les faits guerriers chez la plupart des citoyens romains. En Gaule, à défaut de régler le désordre social qui ronge la classe des petites gens, le pouvoir, représenté cette fois-ci par le philosophe et empereur Marc-Aurèle, préféra réprimer dans les rangs des chrétiens, en livrant aux lions, en 177, Blandine et Pothin. Les premiers martyrs romano-africains seront mis à mort à Scillium, à la même période en 180 ; Perpétue et Félicité seront martyrisés à Carthage en 203. En fait, les persécutions anti-catholiques vont durer ainsi tout le IIIe siècle, jusqu’au début du IVe quand, en 313, l’Édit de Milan y mettra définitivement un terme.

Quant aux origines du christianisme en Afrique du Nord, elles sont mal connues et l’historien Joseph Cuoq préfère se ranger derrière l’avis d’Augustin de Thagaste : « c’est de toutes les régions (de la Méditerranée) que l’Évangile est venu en Afrique », mais les plus anciennes mentions concernant le christianisme de cette région datent seulement de la fin du IIe siècle, avec les premières persécutions. Augustin évoque le premier évêque connu de Carthage, Agripinus, qui parvint à réunir 70 évêques d’Afrique proconsulaire et de Numidie lors du concile qui se tint entre 218 et 222. On sait que la christianisation avait déjà atteint de nombreuses villes ainsi que les plaines durant le IIIe siècle, et qu’il était une réalité populaire en Afrique du Nord, surtout sur le littoral. Était-il absent dans les coins les plus reculés (montagnes, désert) ? on le pense en tout cas. En 240, le concile africain réunit près de 190 évêques ; de cette époque – il meurt en 220 -, Tertullien est sans doute la première grande stature africaine du christianisme qu’il a longuement théorisé. Devant la crainte que manifestaient les Romano-Africains restés païens, face à l’ampleur prise par la nouvelle religion, il disait. : «Sans recourir aux armes, sans nous révolter, nous pourrions vous combattre, simplement en nous séparant de vous ; car, si cette multitude d’hommes vous eût quittés pour se retirer dans quelque contrée éloignée, la perte de tant de citoyens de tout état aurait décrié votre gouvernement et vous eût assez punis : vous auriez été effrayés du silence de votre solitude, du silence, de l’étonnement du monde, qui aurait paru comme mort ; vous auriez cherché à qui commander ; il vous serait resté plus d’ennemis que de citoyens… Nous ne sommes que d’hier et nous remplissons tout, vos villes, vos îles, vos places fortes, vos décuries, le palais, le sénat, le forum». Cyprien de Carthage, père et docteur de l’Église, sera évêque de la capitale proconsulaire en 249 et connaîtra le martyre en 258 ; il sera décapité sous le règne de Valérien.

La répression sanglante exercée par les Romains n’empêchera pas le christianisme, fort de ses promesses de salut dans la vie éternelle, de s’étendre peu à peu jusqu’aux Maurétanies (Est algérien et Maroc actuel) : la doctrine était séduisante pour les miséreux dont le nombre ne cessait d’augmenter. Les actions caritatives menées par les communautés chrétiennes, au service des nécessiteux, s’avérait plus efficace que le système de redistribution établi sur la traditionnelle relation patron-client de la société païenne. C’est au début du IVe siècle (303 – 305) et sous le règne de Dioclétien qu’aura lieu la plus terrible des persécutions à l’égard des chrétiens, mais qui sera aussi, à l’Est, dirigée contre les Perses manichéens : autodafé des saintes Écritures et peine de mort pour ceux qui n’abjurent pas leur religion et qui refusent de sacrifier aux dieux du panthéon romain. Cela eut pour effet de couper le mouvement chrétien en deux tendances qui ne feront plus que s’opposer : le parti des traditores ou lapsi (ceux qui ont – sensément – failli en livrant les Écrits aux censeurs) et celui des confessores (ceux qui tiennent tête au pouvoir au prix de leur vie). Le schisme n’est pas pour autant consommé entre les “lâches” et les “valeureux”, mais ça ne saurait tarder.

Donatistes et Circoncellions

Une “guerre de clocher” entre les différents territoires va se déclencher à partir de la dernière persécution : les diocèses numides seront constamment en rivalité avec ceux de l’ancienne capitale punique pour ce qui relèvera des nominations d’évêques en Afrique du Nord. En 305, les élections épiscopales de Constantine ne font déjà plus consensus et, en 312, la consécration du diacre Cécilien comme évêque de Carthage à la place de Mensurius (un traditor), qui vient de décéder, va être remise en cause par 70 évêques de Numidie, tous réunis à Carthage la même année. Se réclamant tous du mouvement des confessores, ils dénonçaient non seulement la présence de traditores – dont Mensurius lui-même – à l’élection générale, mais aussi le non respect de la tradition qui aurait voulu que l’élection soit validée par le primat de Numidie, un confessor. La réélection désigna Marjorin (Marjorinus), que destituera l’empereur Constantin l’année suivante pour remettre en place Cécilien.

La dissidence va s’organiser sous la houlette de Donat, alors évêque des Casae Nigrae (El Mahder, au Nord-Est de Batna) ; c’était un homme déterminé à en découdre une bonne fois pour toute avec les impurs, les apostats… C’est lui qui conduira le “Parti des martyrs” pour prendre de facto à son compte le siège carthaginois. Les donatistes sont déboutés lors d’un concile réuni à Arles en 314. Il sera fait appel devant la juridiction impériale mais Constantin donna finalement et solennellement raison à Cécilien, la justice ayant réussi à prouver l’inanité de l’accusation d’apostasie portée contre les catholiques non dissidents. Les donatistes étaient accusés de diffamation, mais aussi de contenir en leurs rangs de véritables traîtres à l’Église ; l’accusation inversée – ce qui ne risquait pas de calmer les choses -, le risque d’un schisme irréversible augmentait encore dans les années 317 à 319 : Constantin déclara les donatistes hors-la-loi, puis d’ordonner leur bannissement et la saisie de leurs biens, basiliques comprises. Les partisans de Donat en profitèrent pour mieux se plaindre à l’entour de la persécution soutenue par la “Grande Église” et menée contre eux ; ils ne faisaient que suivre, en cela, la tradition du martyre des premières communautés. On ne sera donc pas étonnés de voir qu’ils gagnèrent en popularité, effet inverse de ce qu’escomptaient obtenir les autorités.

En 321, alors que les troubles prennent une ampleur inquiétante pour la stabilité municipale en général, Constantin doit opter pour le rétablissement de la liberté religieuse pour tous, par un édit de tolérance. L’empereur, qui avait, malgré quelques hésitations, marqué son penchant pour les catholiques, renonça même, en 330, à faire expulser les donatistes d’une église qu’il avait pourtant fait bâtir pour les premiers, dans la ville de Constantine ; il leur en promit tout simplement une autre. Le donatisme progressait, jusqu’à gagner la plèbe qui, en ce IVe siècle plein d’injustices sociales, se plaignait de plus en plus de conditions de vie très insuffisantes. Un an avant la mort de Constantin Ier (†337), le concile général de l’Église donatiste réunit à Carthage 270 de ses évêques venus surtout de Numidie, là où les “hérétiques” étaient les mieux implantés et les plus actifs : la puissance du mouvement schismatique ne fera ainsi qu’augmenter jusqu’au siècle d’Augustin d’Hippone (ou de Thagaste par la naissance) . Mais on verra qu’à son époque, les Vandales apporteront en Afrique du Nord orientale une nouvelle hérésie (au sens grec du terme : choix) chrétienne, l’arianisme.

Vers 340, sous le règne de Constant, fils de Constantin, des bandes de miséreux, plus ou moins organisées, se mettent à parcourir les campagnes pour revendiquer leur droit à plus de dignité, en l’occurence de pouvoir travailler et nourrir leurs familles ; pour ce faire ils terrorisaient les propriétaires de grands domaines agricoles qu’ils n’hésitaient pas à tuer dans certains cas. Ces agitateurs, nommés circoncellions parce qu’ils rodaient autour des fermes et des greniers à blé pour, disait-on, les piller, n’étaient pas des brigands contrairement à ce qu’à pu en dire Augustin de Thagaste ; Serge Lancel écrit à leur sujet : «ce sont des employés intérimaires de l’agriculture ou des nundinae (marchés ruraux périodiques), chez qui l’instabilité sociale favorise les excès et les déviations de l’exaltation religieuse ». Les plus contestataires d’entre-eux, ceux qui formaient déjà un mouvement en totale dissidence avec le système économique, ne tardèrent pas à s’allier aux schismatiques qui l’acceptèrent dans un premier temps ; les donatistes comprendront bien vite qu’ils ne seront quand même rien moins que des alliés encombrants. Mahfoud Kaddache en a dit ceci : « l’action des circoncellions apparaît comme la revendication d’une plus grande justice sociale. Ils se recrutaient dans la plèbe rurale, plutôt que dans celle des villes. (…) On peut affirmer que les circoncellions constituaient, au IVe siècle, une sorte de prolétariat agricole de condition libre. (…) Ce fut une “véritable tentative de révolution sociale tendant à la libération des opprimés, esclaves ou mains-d’oeuvre de condition libre au chômage” ».

Deux meneurs aux noms berbères, Axido et Fasir, vont conduire une révolte paysanne mémorable, d’une extrême violence, dirigée contre les propriétaires terriens les plus riches ou jugés trop injustes envers leurs employés. Les créanciers seront contraints, sous peine de torture et de mise à mort, de détruire les reconnaissances de dettes, les maîtres à affranchir leurs esclaves. Débordés par ces révoltés sanguinaires qui se réclament d’eux, les donatistes en sont amenés à faire appel à la force publique – à celle du comte d’Afrique notamment – pour s’en débarrasser. Mais les donatistes n’ont jamais été bien claires quant à leur relation au mouvement circoncellion. La preuve en est que, vers le milieu du IVe siècle, ils feront des insurgés leur bras armé dans la rébellion schismatique. Pour plus de précision, on pourra lire “Une tentative de révolution sociale en Afrique”, de la Revue des Questions Historiques (format HTML, mais il existe aussi en PDF, sur Google). En 347, l’ampleur de la révolte est telle que Constant doit envoyer, en Afrique, des légats chargés de rétablir l’unité religieuse en imposant la fusion des deux Églises qui s’opposent depuis le début, rappelons-le, à cause d’une histoire de pureté et d’apostasie ; rien de théologique en tout cas. En vain. La querelle s’amplifie encore au point de déclencher une guerre religieuse responsable de massacres en série de part et d’autres. La véhémence des coups portés est partagée, bien que les catholiques ne sont pas majoritaires ; les bandes donatistes ravagent la région de Césarée / Cherchell et celle de Tipasa. La sévère répression qui va suivre se conclura par l’exil de Donat – qui meurt en 355 – et à la cessation du mouvement, au moins provisoirement.

Le nouvel empereur n’est pas chrétien, il s’agit de Julien l’Apostat. De 360 à 363, il rétablit les donatistes dans leurs droits, ce qui leur permet à nouveau de prospérer et de gagner le cœur de plus de la moitié de la population ; il n’y a plus guère d’évêques catholiques en Numidie, encore moins en Maurétanie. On pourrait croire qu’à partir de ce moment-là le donatisme avait toutes les chances de l’emporter en Afrique du Nord, mais c’est sans compter sur la verve d’Augustin, qui vient, en 391 d’être nommé dans l’évêché catholique d’Hippone (Annaba). Ce docteur et Père de l’Église va transférer le débat sur une voie beaucoup plus théologique ; le fait est totalement nouveau. Cela n’empêchera pas l’intransigeance et l’intolérance des donatistes qui sévirent un peu plus. En cette fin de siècle, la répression contre le mouvement donatiste ira de plus belle et Augustin, qui vient d’être fait évêque d’Hippone en 395, sera le premier à légitimer la persécution des derniers donatistes encore vaillants : confiscation de tous leurs biens à partir de 411, leurs propriétés étant alors transférées aux catholiques. Le sac de Rome par les Wisigoths a lieu en 410 et les Vandales sont aux portes d’Hippone en 429. Un an plus tard, Augustin rend l’âme dans sa ville assiégée par les barbares.

La révolte des fils de Nubel le Maure

Il y a eu des révoltes qui n’avaient qu’un caractère social ; d’autres peuvent faire penser à la manifestation d’un fort désir d’indépendance politique des tribus berbères à l’égard des autorités romaines. Mais cette résistance à l’emprise étrangère sera, comme ce fut le cas avec Jugurtha, sapée par les luttes internes de pouvoir, pas seulement inter-tribales, familiales surtout. Le schéma est à peu près le même pour la série de révoltes conduites dans la deuxième moitié du IVe siècle contre Rome et qu’on attribue aux fils du grand chef d’une confédération tribale, Nubel (ou Nuvel), issu de la tribu des Iubaleni, romanisé depuis son arrière-grand-père – il portait le titre de regulus (petit roi) – et mort vers 370. A cette date, il laisse des biens importants (un grand domaine au col des Beni Aïcha) ainsi qu’une grande postérité ; on connaît sept de ses enfants : l’aîné, Firmus, était chrétien ; le cadet, Sammac, possédait une immense propriété à Petra, dans la vallée de la Summam ; Mazuca habitait un fundus (domaine foncier) dans la région de l’oued Chélif ; Dius, dont on sait qu’il combattit au côté de Mascizel  ; Gildon, resté païen ; Mascizel (ou Mascezel), converti au christianisme à la cour de l’empereur Honorius ; Cyria, certainement une fille. L’influence du père, de son vivant, s’étendait de la zone montagneuse des Bibans (Sud-Est de Bejaïa) jusqu’aux confins de l’Ouarsenis, en passant par le Haut-Chélif, de l’intérieur des terres jusqu’au littoral.

La révolte, qui va commencer en 371, est due à un différent entre Firmus et Sammac pour la succession du père qui venait de décéder. On peut penser logiquement que la seigneurie tribale était échue à l’aîné, Firmus, mais ce n’est pas ce que décida Romanus, le comte d’Afrique, commandant en chef des armées d’Afrique du moment, à qui incombait de régler les problèmes d’héritage au sein des familles berbères romanisées qui jouaient un grand rôle dans la stabilité politique des régions ; il opta pour Sammac et contraria tellement Firmus, en l’empêchant de plaider sa cause à Rome ,que celui-ci entra presque immédiatement en sécession. Après s’être allié à des bandes de circoncellions – ceux-ci provenaient d’une douzaine de tribus maures et numides, selon l’historien romain Ammien Marcellin  – et aux représentants du clergé donatiste sur une bonne partie du pays, il va conduire une révolte comme il n’y en avait plus eu depuis Tacfarinas, un mouvement défiant l’autorité suprême, celle de l’empereur Valentinien. Les succès de Firmus sont fulgurants : de la Césaréenne aux Kabylies, des villes sont enlevées, mises à sac, à l’exemple de Cartenæ / Ténès, d’Icosium / Alger, de Cæsarea / Cherchell et de Rusicade / Skikda. Tipasa, assiégée par Firmus, échappa au massacre, comme certains disent, protégée quelle était sans doute par sainte-Salsa, une martyre des premières persécutions.

Valentinien n’en resta évidemment pas là ; en 373, il envoya en Afrique le généralissime Flavius Theodosius (Théodose l’Ancien, père du futur empereur Théodose dit le Grand) qui débarqua avec ses troupes à Igilgili (Jijel, à l’Est de Béjaïa), bien décidé de mater la rébellion aussi vite qu’il l’avait fait ailleurs, en Bretagne et en Rhénanie. La campagne dura en fait deux ans, avec d’âpres combats, l’autorité politique des instances romaines définitivement sapée en Maurétanie césaréenne, la famille Nubel complètement déchirée : Gildon s’est rallié aux Romains contre son frère Firmus, Sammac a été liquidé par ce dernier, dont la vigueur guerrière n’est pas émoussée, et Mazuca a peut-être été tué lors d’un combat. Combien de temps Firmus aurait-il pu tenir tête au colonisateur s’il n’avait été trahi et poussé au suicide par un de ses fidèles, Igmazen ? Nul ne le sait. Toujours est-il que les trahisons entre frères berbères ont toujours bien servi les ambitions de Rome sur la région. De la fratrie des Nubel, il ne reste plus que Gildon et Mascizel.

La paix va durer jusqu’en 395, quand Théodose Ier meurt en laissant un empire devenu impossible à gérer ; l’Illyricum est alors partagé entre les deux fils de Théodose, Honorius et Arcadius. Honorius, en Occident, reçoit le Diocèse de Pannonie, territoire allant des Alpes à l’actuelle Serbie. Arcadius, en Orient, reçoit les Diocèses de Dacie et de Macédoine, regroupant les actuelles Grèce et Macédoine. Stilicon (Flavius Stilicho, un général romain d’origine vandale) en occupe la régence. Entre temps, Gildon, qui avait été fait,  et ce fut une première pour un Berbère, comte d’Afrique (387), devait naturellement faire allégeance à Honorius qui détenait la clé de tout l’Occident, mais, sans doute pour montrer un esprit d’indépendance politique, il fit comprendre qu’il serait l’allié officiel d’Arcadius, prince de Constantinople. Il faut dire que Gildon avait offert sa fille Salvina en mariage à Nebridius, le neveu même de l’impératrice d’Orient. Par contre, Mascizel, le frère qui lui restait, venait de se convertir au christianisme à Rome, à la cour d’Honorius. Le défi que lança Gildon contre Rome déclencha une nouvelle guerre. Pour marquer sa volonté de s’affranchir de l’autorité de l’envahisseur, il s’allia également aux donatistes, réduisit le nombre de bateaux chargés de blé en partance de Carthage pour l’Italie, avant de les stopper complètement en instaurant le blocus général. Stilicon dépêcha en Afrique 5000 légionnaires de toutes origines, placés sous le commandement de Mascizel. Battu lors de la bataille d’Ardalio, entre Théveste (Tébessa) et Ammædera (Haïdra), Gildon meurt, on ne sait avec certitude comment : exécution ou suicide, peu importe. De même, on ne sait ni comment ni pourquoi Mascizel, à son retour pourtant victorieux à Rome, mourut très bizarrement noyé. Il faut dire que son élimination par le pouvoir romain est fort probable puisque des puissants Nubel il ne restait plus aucun représentant susceptible de réclamer un trône en Afrique du Nord.

Enfin, le donatisme, lui aussi vaincu avec, symboliquement, la mort d’un de ses plus violents représentants, Optat de Timgad, est sur le chemin de sa décadence. Vers 420, Gaudentius, le dernier  évêque donatiste, s’enferma dans la basilique de la ville et menaça de s’y laisser brûler vif. D’abord persécutés par les catholiques, les adeptes schismatiques, ainsi que les précédents, subiront la répression d’autres chrétiens dits hérétiques : les arianistes vandales qui viennent d’envahir une partie de l’Ancien monde.

Une hérésie en cache une autre : l’arianisme

L’évêque dissident Donat avait fait clairement comprendre que le pouvoir impérial n’avait pas à s’occuper des affaires religieuses ; il était donc pour la séparation des pouvoirs du profane, le politique, et du sacré, l’Eglise. Le schisme, d’ordre éthique et politique plus que théologique tout compte fait, a été consommé dès lors que les catholiques prirent la voie opposée ; ils choisirent le mélange des genres parce qu’il confère un plus grand pouvoir d’emprise et de contrôle sur le peuple. On comprend que les circoncellions d’Afrique du Nord, qui étaient de simples ruraux, aient pu facilement adopter la religion du parti donatiste : elle permettait de se sentir plus Maure que Romain finalement. En ce qui concerne l’opposition entre les catholiques orthodoxes et les adeptes d’Arius (les Vandales, les Alains et quelques Suèves égarés) qui viennent de surgir, elle  relevait de l’exégèse et de la philosophie, une question d’interprétation des Écritures.

Arius était un prêtre qui professait vers 320 à Alexandrie une doctrine philosophique s’appuyant sur les Évangiles. Pour Arius dont la théorie se basait sur les travaux de Paul de Samosate et d’Origène, les personnes constituant la Trinité ne devaient pas être confondues : elles ne se valent pas. Dieu le Père est incréé, non engendré, mais Il a engendré le Fils qui peut être, tout au plus, considéré comme un dieu secondaire, très inférieur à la  seule et unique divinité, Dieu, dont la présence du Christ ne fait que témoigner. Ce courant de pensée, déclaré hérétique depuis le concile de Nicée (325), est né en réaction contre des théories « monarchianisantes » qui, dès le IIe siècle, tendaient à absorber la personne du Fils dans celle du Père ; une thèse qui opposera un temps les chrétiens d’Orient au christianisme Occidental. A partir de 359, date de la prise de position officielle par l’empereur Constance, publiée à Sirmium, l’affaire sera réglée partiellement par adoption, aux conciles de Séleucie et de Rimini, du concept d’égalité entre le Père et le Fils selon les Ecritures, non en substance, il faut le préciser.

A l’avènement de Julien l’Apostat, en 362 précisément, la liberté religieuse étant restaurée, la doctrine d’Arius essaya bien de reprendre sa place originelle, en vain si ce n’est la conversion par l’évêque goth Ulfila des Wisigoths et des Vandales, installés près de la mer Noire. Au Ve siècle, les Wisigoths convertirent à leur tour les Suèves et, probablement, les Burgondes, pendant leur domination en Hispanie et en Gaule. Dans la partie Est de l’Afrique du Nord, la répression conduite par les Vandales victorieux fut terrible pour les victimes, catholiques et donatistes confondus.

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9 Commentaires (+ vous participez ?)

  1. BOUMAZA, Nadir
    Avr 09, 2013 @ 10:59:42

    Bonjour, il est regrettable que ce site de si bonne facture manque aussi cruellement de donner citations et références. La difficulté de formaliser les sources et références n’empêche nullement d’en donner une indication minimale toute incomplète fût elle. Votre site n’en serait que revalorisé.

    Réponse

    • Hamadi Ben Jaballah
      Avr 09, 2013 @ 19:09:48

      Merci infiniment pour le simple fait de poser la question que vous posez…Prière de bien vouloir me tenir au courant de vos activités scientifiques .

      Réponse

    • alzaz
      Avr 25, 2013 @ 09:51:12

      Bonjour
      Je donne mes références bibliographiques dans une page à part, en invitant l’intéressé à ce procurer les livres s’il veut approfondir le sujet. Mon blog n’est qu’un simple organe de vulgarisation qui ne s’adresse pas aux spécialistes. Je ne suis pas historien de formation, mais biologiste. Ayant vécu longtemps en Algérie, après l’Indépendance, je me suis penché sur l’histoire antique de cette région très récemment ; en faire profiter les autres me paraissait opportun.
      Voilà. Sans prétention aucune et bonne lecture…

      Réponse

  2. Ben Jaballah Hamadi
    Juin 12, 2012 @ 06:58:00

    MERCI POUR LA GÉNÉROSITÉ DE L ESPRIT .Le donatisme ,un mouvement religieux ou un mouvement de résistance au colon?Dans ce cas,le célèbre Saint Augustin,qui mérite effectivement d’être connu comme penseur et reconnu comme enfant de cette terre ,n’aurait-il pas manqué l’essentiel?:Mal comprendre les finalités d’un mouvement de libération?Merci d’avance..

    Réponse

    • alzaz
      Juin 12, 2012 @ 15:28:07

      Effectivement, une multitude d’erreurs ont été commises de Massinissa à nos contemporains. Que voulez-vous, c’est l’histoire, et elle est sensée ne jamais se répéter. Saint-Augustin n’a pas compris le donatisme, c’était son idéologie à lui de faire comme il a fait. Et il a fait très bien par ailleurs, si l’on ne retient que l’oeuvre philosophique. Théologiquement parlant, il n’a pas fait suffisamment pour que les monastères se développent en Afrique du Nord. Ce qui expliquerait en partie la disparition du christianisme en fort peu de temps, en ce lieu. Ce n’est pas le cas en ce qui concerne le monde arabo-oriental.

      Réponse

  3. La roche aux loups
    Mai 29, 2011 @ 03:15:00

    J’ai le temps de lire d’autres articles d’ici là. J’ai une bonne copine algérienne, je l’aiguillerai ici en temps voulu.

    @+.

    Franck.

    Réponse

  4. larocheauxloups
    Mai 28, 2011 @ 06:37:09

    Quel article passionnant! Merci pour toutes ces précisions sur l’histoire de l’Afrique du nord qu’on connaît si mal aujourd’hui sur le versant nord de la Mediterrannée.

    Un blog à dévorer d’urgence et à plein crocs! :)

    Franck.

    Réponse

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