Vers la fin de l’indépendance des Numidies

Du premier coup d’Etat fomenté par Jugurtha jusqu’à sa mort, la Numidie indépendante a tout perdu de sa superbe ; si l’on se réfère à Serge Lancel, il ne reste plus grand chose du territoire. Il est possible que Bocchus (roi des Maures) ait hérité, en récompense à sa trahison, la partie ouest allant, au pire, de l’oued el Kebir à la Moulouya. On en était alors revenu à la frontière du temps des premiers royaumes numides quand Massyles et Masaesyles s’affrontaient. Dès cet instant, le royaume maure va prendre en partie le relais de l’histoire des Algériens et Bocchus Ier, Maure et nouveau grand Aguellid des Numides, sera loyal et fidèle à Rome durant toute la fin de son règne. On pense qu’en 82 av. J.-C. il n’était plus de ce monde. Son fils Sosus-Mastanesosus (?), dont le règne reste totalement mystérieux, eut deux fils, le futur roi de la Maurétanie orientale, Bocchus II (dit le Jeune), et Bogud, futur roi de la partie occidentale (Maroc actuel). Notons que l’influence numide restera forte dans toute la partie qui lui aura été retirée.

Du côté numide, Gauda eut deux fils lui aussi, Hiempsal et Masteabar (= Mastanabal II ?). Rien n’est sûr pour le second. A sa mort, vers -88, ils devront se partager le minuscule royaume. On sait tracer approximativement sur une carte de l’Afrique du nord les frontières de la plus belle part dont héritera Hiempsal (= Hiempsal II), avec pour capitale Cirta, mais on ignore ce qu’a bien pu obtenir le frère. J’ouvre une parenthèse pour faire remarquer qu’il est regrettable de l’historien occidental, subjugué par l’histoire de Rome dont il se sent inévitablement l’héritier, qu’il n’ait mis qu’en toile de fond l’histoire de la Numidie, tout comme il l’a fait pour d’autres théâtres d’opérations, déterminantes pour l’avenir du grand Empire. La pauvreté de mes atlas de l’histoire du monde et les lacunes d’Internet le démonstrent ; on ne trouve pas de cartes officielles -donc à peu près fiables- se rapportant à la période située entre le Ier siècle av. J.-C. et le Ier siècle de notre ère. Fermons cette parenthèse. Hiempsal aura un héritier, Juba Ier ; Mastanabal aussi, il s’appellera Massinissa et régnera (Massinissa II) jusqu’à l’annexion de son minuscule royaume (?) par Bocchus le Jeune en -46.

En 49 av. J. -C., une énième guerre civile éclate dans la république romaine et l’Afrique du nord n’est pas en reste puisque, dorénavant, son histoire se lie à celle de Rome. C’est celle de Pompée contre César. Bocchus II avait pris très tôt le parti de César alors que les deux Numidie, dont celle de Juba Ier, se rangèrent du côté de Pompée qui, finalement (-48), sera vaincu en Grèce par les troupes césariennes et tué dans sa fuite pour l’Egypte. Les forces pompéiennes n’avaient pas pour autant plié, elles prirent la province d’Afrique pour bastion de résistance sous la houlette de Caton le jeune. Les guerres qui se poursuivaient pour le pouvoir en Afrique / Numidie incitèrent César à débarquer l’année suivante dans la province romaine d’Afrique. Son allié Bocchus, parti de Maurétanie orientale avec le concours armé d’un condottiere romain, Sittius, envahit facilement le confetti que représentait la Numidie occidentale, marcha sur Cirta qu’il prit aisément, cependant que César écrasait les dernières troupes pompéiennes auxquelles s’étaient associée l’armée de Juba Ier. C’en était fini des royaumes numides, César n’en référa même pas au Sénat. Juba Ier, comme Caton l’avait fait après la défaite d’Utique, dut se suicider.

Le royaume de Juba Ier (Numidie massyle), exceptée la région enveloppant Cirta, fut assez rapidement annexé et joint à la province acquise auparavant sur Carthage, pour former la province romaine d’Afrique proconsulaire ou Afrique proconsulaire tout court. Salluste, qui en fut le premier gouverneur (proconsul), s’ingéniera à la piller avec méthode pendant toute l’année de sa charge. L’autre Numidie, ce qui restait coincé entre le royaume de Bocchus II et  la région immédiate de Cirta, devint une sorte de principauté, remise en remerciement aux mains de Sittius, le condottiere qui avait épaulé le roi maure dans sa précieuse aide apportée à César. Il n’en profitera pas longtemps car il sera assassiné plus tard par Arabion revenu de sa fuite en Espagne pour revendiquer le royaume de son père Massinissa II. Quatre villes, Cirta (Constantine), Rusicade (Skikda), Chullu (Collo) et Milev (Mila) jouirent tout de même et longtemps d’un statut administratif particulier au sein de la future province romaine de Numidie. A partir du fleuve Ampçaga (oued el Kebir), tout devint propriété du royaume de Bocchus le jeune qui, Maurétanie orientale qui prendra le nom de Maurétanie césaréenne bien plus tard.

 

Quand César en eut terminé avec le problème Numide, c’était peu de temps avant sa mort, le royaume déchiqueté avait repris ses marques protohistoriques, celles où le fleuve Ampçaga faisait frontière naturelle et culturelle entre le monde des dolmens, à l’ouest, et celui des tumulus, à l’est. Au sud, le pays des Gétules restait complètement coupé du champ des opérations, ils avaient su préserver leur indépendance et leur liberté avec un penchant nettement affiché pour César dès le début des hostilités. Ils n’avaient pas accepté que le dictateur Sylla leur impose la souveraineté numide. 44 av.J.-C. est l’année où Arabion est tué après avoir tenté de repousser Bocchus plus à l’ouest, en vain ; Brutus, franc républicain qui refusait que Rome devienne empire, donne la mort à son père adoptif Jules César. C’est Octave, futur Auguste, qui fera aboutir le projet de César et qui sera intronisé premier empereur des Romains, en -27.

Les guerres internes se poursuivaient tant à Rome qu’en Afrique du nord quand le dernier prince de la Numidie indépendante est tué. Je parle d’Arabion qui a payé lourdement sa volonté de restaurer l’indépendance de son pays. Dans la lutte de pouvoir qui opposaient, à Rome, les partisans d’Octave et ceux de Marc Antoine, les « maghrébins » qui restaient dans la course, c’est à dire Bocchus, le Maure numidisé, et Bogud, le Maure Marocain, avaient pris respectivement parti pour le futur Auguste et pour Antoine. Erreur de la part de Bogud puisque Marc Antoine se suicida. Une bataille sera décisive qui rendra maître d’une Maurétanie réunifiée et largement agrandie, puisqu’elle s’étend désormais de l’oued el Kebir à l’Atlantique, Bocchus II dont le règne courra jusqu’en 33 av.J.-C.. Rome commençait une invasion lente mais méthodique et, si la Maurétanie n’était considérée comme pas encore vassal mais plus indépendante non plus, elle devenait peu à peu une sorte de protectorat. L’urbanisme se développa de la Tunisie au Maroc grâce à l’arrivée de colons romains qui s’installaient partout, autant de jalons posés pour l’avenir qui se profile. Le commerce connut une formidable expansion, on a retrouvé des pièces en argent, inconnues jusqu’alors des Berbères.

 

 

Losqu’Octave se saisit du pouvoir impérial, il annexe l’Egypte et la Numidie pour en faire des provinces romaines à part entière. La grande Africa vient de naître, sans qu’on puisse en définir de réels statuts. A partir de la mort de Bocchus II (-33), Octave-Auguste dispose d’un immense territoire qu’il peut parcourir à sa guise avec ses armées, mais ne passe pas à la phase finale d’annexion totale de l’Afrique du nord, cela entraînerait de nouveaux soulèvements de tribus berbères, il préfère alors placer sur le trône vacant le fils de Juba Ier, Juba II. Son règne, calqué sur la mode hellénistique de l’époque, prolongera d’un demi-siècle l’histoire prestigieuse de l’Algérie antique (orientale). Bon roi pour ses sujets, il n’en sera pas moins le premier vrai vassal de Rome depuis les débuts de l’histoire algérienne.

 

 

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Les travaux récents de Michèle Costelloni-Trannoy, chercheuse au CNRS, renouvelle la perspective d’ensemble que nous avons de l’histoire de la Maurétanie depuis les synthèses faites par Stéphane Gsell. La mutation fondamentale a eu lieu plus tôt que l’on ne pensait alors. Il y a eu la période durant laquelle les royaumes berbères se déterminaient en toute indépendance, et celle qui connu la main-mise de Rome administrativement. Les temps de Juba II et de Ptolémée (son fils) en sont la charnière. La carte montre des parties laissées à disposition des armées d’Octave-Auguste, zones qui dessinent déjà les limites des futures provinces césarienne et tingitane. Iol (Cherchel) sera bientôt reconstruite en une Iol-Caesarea fortement hellénisée, possédant la quadrature romaine. Quant à la partie occidentale (Maroc), elle est déjà romanisée, l’urbanisme y est florissant et précipitera le contrôle direct de Rome.

Les Berbères seront tiraillés entre la nouvelle amicitia romana et le souvenir d’un glorieux passé, entre la civilisation occidentale et le tribalisme oriental traditionnel. L’histoire a mal tourné le jour où Siphax fût battu en -206 par Massinissa. D’après M. C-Trannoy, seul le monarque masaesyles aurait pu contrecarrer, voire stopper, l’aventure romaine. La descente vers la féodalité était consommée. Même si Massinissa passe pour le grand unificateur de la Numidie, ni lui ni Jugurtha n’auront vraiment mis un terme aux luttes inter-tribales et dont Rome aura su profiter. La diplomatie et la stratégie auront finalement manqué à nos deux héros. Toujours est-il que la période à venir sera une ère de culture, dans les centres urbains au début, dans les zones intérieures et rurales bien plus tardivement et difficilement.

ANNEXES

Juba I parle en maître :

LVII – Juba dépêcha à son tour un appariteur pour dire à Aquinius, devant Saserna : Par ordre du roi, cesse cet entretien. Cet ordre fit peur à Aquinius qui s’en alla, obéissant au roi sans résistance. Un citoyen romain en arriva là ! Un homme à qui le peuple romain avait confié des magistratures ! Faire passer, quand on a encore sa patrie et tous ses biens, l’obéissance à Juba, un barbare, avant la déférence à un ordre venu de Scipion, ou même le désir d’échapper au massacre de ses partisans et rentrer chez soi amnistié ! Et Juba usa de plus de superbe encore, non plus à l’égard de M. Aquinius, simple sénateur d’élévation récente, mais de Scipion que sa famille, son rang, ses titres officiels mettaient hors de pair. Comme Scipion portait le manteau de pourpre, avant l’arrivée du roi, Juba, dit-on, l’entreprit à ce sujet, prétendant que Scipion ne devait pas porter le même vêtement que lui-même. Et il advint que Scipion se rabattit au vêtement blanc, et déféra aux ordres de Juba, ce monstre d’orgueil et de stupidité. Jules César (?), in La guerre d’Afrique, Paris, collection Guillaume Budé, 1949, pp. 53 et 54.

La mort de Juba I :

XCIV – Cependant, le roi, à qui toutes les cité fermaient leurs porte, désespère de se sauver ; à bout d’expédients, il décide avec Petreius qu’ils se battront à l’épée pour se donner l’apparence d’une mort généreuse, et l’épée du robuste Petreius vint aisément à bout du faible Juba. Ensuite, Petreius essaya de s’enfoncer son épée dans la poitrine ; n’y arrivant pas, il obtînt qu’un de ses esclaves le tuât, et cette fois eut satisfaction. Jules César (?), in La guerre d’Afrique, Paris, collection Guillaume Budé, 1949, p. 87.

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