Organisation politique et sociale des Numides

Lorsqu’il y en eut un, l’ossature de l’Etat numide devait être constituée d’une confédération de communautés de tailles variables, ce bien avant la fondation de Carthage. Dès la fin du néolithique, la famille et le clan s’étaient érigés en modèles pouvant assurer la continuité et la solidarité des générations. Il y eut certainement très tôt le besoin de former des groupes de clans (tribus) ayant de fortes affinités culturelles et cultuelles, surtout lorsque la menace d’être vandalisés se faisait sentir.

Il faut rappeler que la révolution néolithique a conduit l’homme préhistorique, de plus en plus sédentaire, à accumuler ses premières richesses de cultivateur-éleveur, richesses qu’il fallait désormais protéger. Des villages ont dû se fortifier, des tribus importantes ont pu se former, mais je n’irai pas jusqu’à parler, comme le fait l’historien algérien Mahfoud Kaddache, de cités au sens où nous l’entendons. En tout cas, pas avant que l’histoire ne nous le révèle par la preuve archéologique. Dès le Vème siècle av. J.-C., il est fort probable que des chefs de guerre aient pris, par moment tout au moins, les affaires intertribales en main. Ces aguellids ont pris de plus en plus d’importance au cours du temps, et l’histoire nous en apprend un peu plus à partir du IVème siècle avant notre ère.


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DE LA SOCIETE BERBERE AUX PREMIERS ROYAUMES INDEPENDANTS

Les fouilles archéologiques révèlent, en de nombreuses stations préhistoriques, une accumulation importante de mobilier (outils, armes…). Ceci prouve que plusieurs générations d’hommes ont séjourné en ces lieux, constituant parfois des zones à forte densité de population.

A en croire Hérodote, la famille berbère protohistorique était bâtie en mode patriarcal, c’est à dire constituée d’un homme qui sera le chef de famille, accompagné de ses épouses – la polygamie était fréquente, le célibat fort rare – et de leurs enfants. Les chefs de grande importance devaient même posséder des concubines, en plus de leurs nombreuses épouses. La parenté se faisait par le mâle et, au sens large, la famille s’étendait à tous les descendants mâles d’un ancêtre commun, leurs épouses comprises« , ce que le droit romain nomme agnatus/agnati (parent(s) du côté paternel) et dont dérivent ensuite les mots tels gens et gentiles en latin, thakheroubt en kabyle. Plus tard, les romains ont plus communément utilisé les termes familia , et tribus pour désigner la famille berbère étendue.

Cette parenté de sang était renforcée, dans la vie commune, grâce à une soumission incontestable de tous au plus âgé des hommes de la famille. L’autorité familiale pouvait être représentée par le père, tant qu’il était vivant et lucide, ou l’aîné de ses fils et ainsi de suite. Comme je l’ai dit plus haut, c’est par solidarité mais aussi pour se défendre des pillards qu’ont dû se constituer les premiers villages fortifiés (castella) et commandés, pour l’occasion, par un chef charismatique ou aguellid . Mahfoud Kaddache en fait en quelques sortes des républiques organisées en assemblées de délégués des familles, dans lesquelles les décisions étaient prises en commun. Les anciens, ceux que les textes latins nomment seniores des castella, devaient y jouer un rôle prépondérant. Le codex juriprudentiel local, ou qanoun en Arabe, était édicté au fil du temps et plutôt démocratiquement. L’exécution des lois ou des décisions collégiales était confiée à un magistratus – en latin, genre de maire représentant la communauté des villageois, djemâ – en Arabe.

L’intérêt général primant sur le particulier, il en va de même pour ce qui est du rapport entre les familles ou les clans villageois et la tribu berbère. De telles confédérations nécessitent une soumission de leurs chefs respectifs au chef de leur tribu d’appartenance. Chefs désignés souvent qu’en cas de guerre et qui, individuellement, n’hésitaient pas à contester l’autorité suprême, celle du souverain, pour, au pire, le renverser quand l’opportunité se présentait, ce afin de lui voler la place. Au départ, le rôle de la tribu était une alliance d’ordre guerrier et celle-ci n’intervenait que dans un cadre offensif ou défensif. La superficie d’un territoire devait dépendre du taux de proximité parental d’une part, des affinités culturelles d’autre part.

On pense que les victoires, lors de guerres intertribales (la tribu s’opposait à tout ce qui lui était étranger), ont pu donner des princes, chefs autoproclamés pour la vie. Ainsi, le pouvoir est devenu peu à peu héréditaire, et les légendes protohistoriques indiqueraient le VIIème siècle av. J.-C. comme point de départ d’une aventure qui sera de moins en moins républicaine. Les nationes ou populi ou encore gentes , comme les nommaient les latins, se sont dotés de super-chefs, reguli pour Tite-Live, regesrex ou regulus autrement, car de moins en moins transitoires, de plus en plus monarques absolus. Tout un système a changé. Du conseil démocratique, on est passé au monde des puissants aguellids. Pour nous, il s’agirait de princes ou de rois,  plus péjorativement de roitelets, et nous venons d’évoquer le cas du latin ; en grec, cela donnait basileus ou dynastes ; le Punique disait melek ou mamleket ; quand aux Arabes, ils emploieraient le mot sultan (Ibn Khaldoun).
Si les tribus pouvaient se faire la guerre entre-elles, elles pouvaient aussi s’unir, soit temporellement, soit définitivement. C’est ainsi qu’ont pu se constituer les grands royaumes numides indépendants connus de l’histoire, celui de Siphax puis celui de Massinissa. Mais ceux de la primo-Antiquité nous échappent, même si Polybe nous parle de Lergètes, de Maccéens et de Maurusiens, en plus des Numides masaesyles et massyles.

Pour bien m’accoler à la pensée de Mahfoud Kaddache, je dirai que la royauté des temps protohistoriques n’était que temporaire, et l’aguellid élu par les citoyens n’était qu’un homme parmi les hommes, quand même il était pour tous le meilleur. En tout cas, la guerre, qui l’avait fait capitaine terminée, l’aguellid s’effaçait, laissant la place aux frabriquants de légendes. Peu à peu, la place de l’aguellid s’est faite plus importante et au gré des accroissements territoriaux des tribus faisant alliance sur des durées plus ou moins longues. La souveraineté est devenue héréditaire, le pouvoir accaparé par une famille en général, qui se le transmettait de génération en génération, de père en fils ainé, était de règle. Cette autorité, très souvent contestée par un frère ou un cousin, passait de personne en personne, toujours au sein de la famille quand elle pouvait se maintenir en place. Il en va ainsi de l’histoire de Massinissa comme celle de Jugurtha. Le sceptre et le diadème étaient donc continuellement convoités et l’aguellid n’avait vraiment la main que sur les villes avoisinant sa capital. Les alliances n’étaient jamais sûres, les territoires jamais définitivement acquis.

La tête ceinte d’une couronne de laurier lors des cérémonies, l’aguellid portait des vêtements de pourpre, à l’instar des grands généraux romains, vainqueurs des barbares. L’histoire n’en fait jamais un despote, tout juste un roi que l’on peut comparer à Louis XIV : monarque absolu avec de nombreuses concubines, ce qui n’arrangeait sans doute pas la transmission du pouvoir dynastique. Nous avons vu plus haut que le pouvoir de décision politique locale, c’est à dire au sein des communautés villageoises éloignées du centre politique, suivait, selon Kaddache, le mode de la représentation démocratique. Il n’y avait pas de chef de village mais une sorte de maire. Quand ces villages avaient fait allégeance à un aguellid, tous devaient reconnaître sa souveraineté. Cependant, ils n’en étaient pas pour autant ses vassaux et étaient suffisamment libres pour créer des envies au sein des cités les plus rapprochées de la capitale, donc souvent administrées par le roi. Doit-on trouver ici, comme Makhfoud Kaddache le suggère, le goût prononcé des Algériens modernes pour la démocratie ? Cela reste discutable…

L’aguellid devait trouver des sources de financement pour pourvoir à son administration et plus son territoire s’étendait, plus les besoins grandissaient. Des agriculteurs, il devait tirer un tribu en nature (blé, orge) et cela devait permettre de nourrir une puissante armée. Les citadins étaient sans doute ses meilleurs contributeurs car ils devaient payer avec de l’argent sonnant et trébuchant. Ouvrons une parenthèse pour rappeler que, si Siphax et Massinissa faisaient battre monnaie dans leur capitale respective, Siga et Cirta, le troc était certainement la règle la plus commune en milieu rural et plus à l’intérieur des terres. Mais il y avait également des droits de douane liés à l’import-export » avec la Bétique ou l’Italie, de possibles péages aux infrastructures routières, diverses taxes… et les fruits des domaines, propriétés royales, dans le cas de Massinissa et de ses successeurs. Jugurtha, comme nous le verrons dans un prochain article, disposait d’un immense trésor, insuffisant malgré ce pouvoir qu’il avait d’acheter les consciences ; butin qui aurait pu lui faire gagner sa guerre contre Rome par ailleurs.

Pour en revenir aux premiers royaumes berbères, c’est à dire au temps où le nomadisme est encore très fortement pratiqué, c’est l’aggrégation politique de familles, de clans et de tribus, due aux guerres et basée sur le modèle villageois d’abord, des villes ensuite, qui a conduit à leur formation. Les légendes portant presque toujours un fond de vérité, on peut croire que le premier royaume numide supposé être serait celui d’un certain Hiarbas et remonterait au VIIème siècle av. J.-C.. Du IVème siècle, on évoque celui d’Ailymas, rois des Lybiens. Puis, de la même époque proviennent les royaumes massyles, d’un siècle plus anciens que les Masaesyles (IIIème siècle). A partir de ce moment-là, on connaît mieux l’histoire : allégeance, alliances et vassalité vis-à vis des deux grands qui ont empêché une grande civilisation de rayonner. La puissance de Carthage va bientôt s’éteindre sous les coups mortels portés par Rome à trois reprises, de -261 à -146 (voir « guerres puniques« ).


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ANNEXES :


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Les Nord-Africains et leurs langues

Si l’historien algérien Mahfoud Kaddache écrit, dans L’Algérie des Algériens« , que la langue punique a certainement fait des progrès parmi les Berbères, j’ose penser que la langue berbère a pu s’enrichir de mots puniques. Ou sémites exogènes tout simplement. Le berbère pouvant être considéré comme faisant partie du groupe chamito-sémitique, il est compatible avec de nombreuses langues du Moyen-Orient.

En fait, les Phéniciens, fondateurs de Carthage, devaient très certainement convoyer, d’Orient en Occident, des personnes en plus de marchandises. D’après Gilbert Meynier, c’est d’ailleurs par ce canal que se seraient implantés les premiers foyers juifs (Cananéens des origines d’après certains historiens) en Afrique du Nord. : Ils étaient mélés à ces vagues phéniciennes qui aboutirent à la fondation des comptoirs qui s’égrenèrent le longs des côtes de l’actuel Maghreb. Les Hébreux et les Phéniciens de la fin du IIème millénaire av. J.-C. avaient des langues, des coutumes et des cultes très proches ; il devaient peu se distinguer en réalité. Le punique, en tant que phénicien modifié par apports étrangers, devint une des langues de l’Afrique du Nord à l’instar du grec. Les stèles, à ex-voto répétitifs, d’El Hofra (banlieue de Constantine) nous apportent un témoignage direct de la symbiose méditerranéenne, notamment punico-numide, qui avait cours au IIIème puis au IIème siècle avant notre ère.

Ces stèles votives étaient destinées à Ba’al Hammon et à Tanit, respectivement dieu et déesse vénérés à Carthage, et les inscriptions qu’elles portent sont en grec et/ou en punique. Or, l’on sait que le grec était, à l’époque, la langue policée utilisée sur tout le pourtour méditerranéen, y compris chez les Numides, tout au moins au sein de l’aristocratie et de l’élite. Il est difficile de dire si les colons grecs, puis italiens, implantés dans les comptoirs carthaginois étaient punicisés ou bien si les puniques s’étaient hellénisés. Les deux sans aucun doute car une stèle montre qu’un certain Abdshihar (nom punique) était fils d’un homme nommé Gaïus (nom typiquement romain), ce qui montre une certaine acculturation. La civilisation de Massinissa  aura profité de tous types d’apports et Cirta, capitale numide massyle, présentait encore, après la chute de Carthage, un melting pot méditerranéen caractéristique de l’ensemble du monde numide ayant eu des contacts portés sur l’extérieur, c’est à dire les centres urbains essentiellement.

Si le grec est resté encore longtemps la langue internationale du commerce, le punique était devenu une langue semi-officielle pour l’ensemble des Numides. Qu’elles soient frappées sous Syphax à Siga, capitale des Masaesyles située à 1400 km de Carthage, ou sous Massinissa et ses descendants à Cirta, capitale des Massyles plus tard, les monnaies sont légendées en punique. A Thugga (Dougga en Tunisie), le mausolée, dédié sans aucun doute à Massinissa après sa mort (148 av. J.-C.), porte des inscriptions puniques et lybiques (berbères). Le punique était donc devenue la langue véhiculaire de la culture dans toute l’Afrique du nord orientale. Saint Augustin (Vème siècle après J.-C.) rapporte que le punique était encore utilisé à son époque, soit plus de six siècles après Massinissa. Trois siècles plus tard, les conquérants arabes entendront les Numides s’exprimer encore en punique…

Le petit peuple ne parlait, tout au moins au début, ni grec ni punique mais il utilisait couramment le berbère ou plutôt des parlers lybico-berbères jamais reconnus comme langues officielles. Bien que l’arabe gagne encore aujourd’hui du terrain, on peut toujours entendre les différents idiomes berbères en allant de la Tunisie au Maroc, en passant par l’Algérie et son Sahara ; il suffit de s’enfoncer dans les campagnes profondes. Les origines du berbère sont vagues. On peut penser qu’une langue originale existait chez l’Homme de Mechta el Arbi (paléolithique), langue qui a dû évoluer au contact des Capsiens venus de l’Est de l’Afrique. Puis les Bovidiens du néolithique, arrivés sans doute de l’est eux aussi, ont bien dû enrichir ce parler ancestral. Idem pour les Equidiens. Une parenté a été établie entre le berbère et l’ancien égyptien que l’on retrouve uniquement dans la liturgie des coptes actuels. Mais ces deux langues semblent avoir une origine commune dans les parlers couchitiques de la corne africaine. Dès le début du néolithique, un tronc linguistique commun se serait peut-être développé puis enrichi au gré des apports exogènes, des diversifications locales et par les millénaires qui passeront. Le berbère est bien une langue très ancienne faisant partie du groupe linguistique afro-asiatique (= famille chamito-sémitique). On le parlait mais on l’écrivait aussi.

Le point de départ de l’écriture lybique (état ancien du berbère actuel) est situé par les spécialistes vers le IVème siècle avant notre ère. Tout en parlant la même langue, Massyles, Masaesyles et futurs Touaregs (Garamantes ?) possédaient leur alphabet propre. La stèle funéraire de l’aguellid de Kerfala porte des inscriptions en alphabet occidental (masaesyle) et en alphabet oriental (massyle). S’il existe, en fait, une grande fluidité des écritures, ces dernières se jouent des limites, dans le temps comme dans l’espace, qu’on aimerait bien leur assigner officiellement.

Le lybique, sans être une langue oficielle, était la langue nationale des Numides. Cependant, le punique semble avoir été très employé, le grec beaucoup moins. C’est le punique qui laissera l’empreinte la plus durable tant sur le plan artistique qu’intellectuel et Gabriel Camps écrit que l’Afrique ne fut jamais autant punique qu’après le saccage de -146, ce qui semble confirmé par saint Augustin quand il note Lingua punica id est afra (la langue punique, c’est à dire l’africaine). Mais le punique parlé sous Augustin ressemblait-il au punique usité sous Hannibal ? On peut surtout penser que le lybique fut truffé d’apports puniques et que les punicophones dont parle Augustin n’étaient en fait que de vrais lybicophones voulant se faire passer pour puniques, comme le suggère G. Camps. Se revendicant déjà comme descendants des Cananéens, les Berbères voulurent certainement se trouver ensuite des racines phénico-puniques, tout comme aujourd’hui certains se cherchent des liens génétiques avec les habitants de la péninsule arabique, liens existant de fait mais certainement pas plus importants que l’héritage de Mechta el Arbi, que celui du Capsien et que ceux venant de tous les autres qui suivront.

Depuis 1962, les Algériens se cherchent une langue commune mais, sans vouloir les offenser, je trouve qu’ils sont victimes d’une sorte de schyzophrénie linguistique : l’algérien commun comporte des mots issus de multiples langues passées par-là et ça n’est pas esthétique (!?) ; l’arabe, langue totalement intrusive elle aussi, a du mal à passer malgré une ferme volonté des gouvernements successifs depuis l’indépendance ; les différents parlers berbères le sont de moins en moins -parlés. Il semble que le projet ancien d’arabiser jusqu’à la langue nationale ne soit encore dicté que par des raisons idéologiques tournées vers la religion islamique comme identité. Je possède une méthode pour apprendre les différents dialectes dérivés de l’arabe littéraire et parlés dans quelques pays du Croissant fertile, de la péninsule arabique et du Maghreb ; les Algériens, dont le parler contient énormement de mots français (contrairement à tous les autres), aimeraient parler une langue, l’arabe cristallin du Coran, qu’en fait seule une élite, aussi rare que précieuse, peut pratiquer tant elle est à la fois riche et compliquée ; car même les Arabes de l’Arabie heureuse ne le parle pas couramment ; la majorité n’en a que des notions, souvent vagues. Les Français devraient-ils parler le franc ? ou le pur latin ? Une langue n’est vivante que parce qu’elle évolue, qu’elle change. La notre est un patchwork des régions, qui s’enrichit tous les jours et je ne le trouve pas si laid l’algérien de la rue…

L’empreinte de Carthage sur le monde berbère

Nous avons vu dans l’article précédent (Royaumes massyles et masaesyles) que le monde berbère était certainement ouvert à la civilisation bien avant l’hégémonie carthaginoise. L’organisation de la société berbère a précédé Carthage (Qarth adash ou Ville nouvelle) de quelques siècles au moins. La famille, le village et la tribu, pour ne pas parler de cité au sens grec du terme, étaient des réalités dans le Pays. Cependant, l’influence de Carthage sur le monde numide n’est pas négligeable non seulement sur le plan matériel mais aussi sur le plan culturel et religieux. Nous avons évoqué les implications des Numides dans les guerres puniques. Massinissa en était sorti grand vainqueur pendant qu’il se rendait maître de l’Afrique.

En violet, les territoires occupés par les Carthaginois

Originellement colonie phénicienne, Carthage fut légendairement fondée par la reine Elissa de Tyr (en Phénicie ou actuel Liban) qui, à la suite d’un complot, dut fuir son royaume avant d’aborder la côte de l’Afrique vers 860 av. J.-C. L’archéologie semble montrer que ce n’est pas vers 814 avant notre ère que Didon (la fugitive), nouveau nom qu’avait reçu Elissa, mis la première pierre à son nouvel empire ; Carthage n’aurait été construite qu’au VIIIème siècle. Les Berbères, moyennant redevances sans doute au début, avaient depuis longtemps concédé à la Phénicie de nombreux emplacements côtiers situés tout le long du littoral nord-africain.
Les emplacements les plus propices à l’accostage étaient choisis à l’abri d’un cap faisant rempart contre les vents dominants ou à la faveur d’îles ou d’îlots proches du rivage, à la fois refuges et brise-lames. Ainsi, tous les 40 kilomètres (environ) se trouvait un port d’accostage qui permettrait aux marins carthaginois de s’approvisionner en eau douce. Certains ports, les mieux situés, étaient devenus des comptoirs où les Carthaginois s’installaient avec leur famille et faisaient commerce avec l’Espagne et l’Italie, sans aucun doute avec les autochtones même si rien ne l’atteste définitivement. Dans la langue punique, îles se dit y et cap se traduit par rus. La toponymie reflète donc souvent le choix porté par les anciens phéniciens pour l’établissement de villes portuaires : Yol ou Ile du sable (Cherchell), Ycosim ou Ile des hiboux pour certains, des mouettes pour d’autres (Alger), Ygilgili ou Presqu’île du crâne (Jijel) ou encore Rus Sigan (Rechgoun), Rus Azus (Azzefoun), Rus Uccuru (Dellys), Rus Icade (Skikda)… D’autres villes présentent des toponymes à consonnance punique comme Cartennae (Ténes) ou Cartili (Damous) où l’on retrouve le radical Qarth (ville).

Le témoignage que nous avons de ces villes se réduit à leurs nécropoles desquelles les fouilles ont livré du matériel phénicien daté du VIIIème siècle, puis punique à partir du VIIème siècle, mais la différence de style entre les deux époques n’est pas évidente à faire. Peu d’objets en fait ; il faut dire que la plupart des comptoirs ont disparu sous les fondations des villes ultérieures. Principalement constitué de poteries et de céramiques, le matériel archéologique dévoilé par ces fouilles est représenté par des jarres typiquement puniques, mêlées à de la poterie autochtone de marque protohistorique (jarres à épaulement, patères à large marli), ce qui prouve une certaine cohabitation entre indigènes protoberbères et colonisateurs phéniciens. Des échanges commerciaux locaux devaient avoir lieu ; les Berbères pouvaient proposer du bois, du liège, de la laine, des peaux, du poisson, de l’huile et des céréales contre des outils, des vêtements, des parures, des objets en fer et en bronze. Les produits Carthaginois étaient en majorité de manufacture locale, rarement issus d’entreprises orientales. Au début, le troc étaient de mise puis les Berbères se mirent à frapper monnaie (III-IIème sièle av.J.-C.). Carthage devait sa puissance à son empire commercial qu’elle avait su étendre jusqu’aux côtes de l’Ibérie toute proche mais aussi le long de la côte atlantique maurétanienne. Les Carthaginois peuvent être qualifiés d’impérialistes, non pas à la romaine, c’est à dire conduits par des ambitions d’expansivité territoriale, mais à la phénicienne, de façon tout à fait mercantile. En plus des fruits du commerce, les Carthaginois durent tirer un maximum de profit de l’Afrique du Nord (produits des mines, tributs imposés aux autochtones…), ce qui permit à Carthage de s’enrichir et de pouvoir recruter ses mercenaires parmis les Lybiens et les Numides afin de les utiliser contre les Berbères révoltés ou bien contre les Grecs qui les menaçaient, les Romains ensuite. Si la plupart des sites puniques d’Afrique du nord n’offrent que peu d’indices sur l’époque préromaine, Tipasa (60 km à l’ouest d’Alger) reste le lieu le plus riche de tous. La recherche archéologique permet de tirer quelques conclusions, partielles et provisoires, cela s’entend.

Tipasa renferme des trésors archéologiques datés entre le VIème av. J.-C et le VIème siècle ap .J.-C, soit 12 siècles d’histoire ! Bien que n’ayant jamais trouver d’inscriptions puniques à Tipasa, comme cela est courant dans le reste de la Numidie, l’empreinte carthaginoise reste nettement visible jusqu’au IIème siècle ap.J.-C., soit près de trois siècles après la destruction de Carthage. Un caveau punique de forme cubique, daté du VIème siècle av. J.-C., repose dans la darse du vieux port de la ville. Plus à l’Ouest, à plus d’un kilomètre et demi du port, un ensemble funéraire semblable à celui dont devait provenir celui du port a été mis à jour. Une vingtaines de caveaux ont livré à la fouille un important mobilier funéraire d’origine grecque (attique et ionien) remontant à la même époque ; également des restes de céramiques de tradition punique, datées du IVème au IIème siècle avant notre ère grâce à la découverte d’une céramique à vernis noir importée d’ Italie, nommée céramique campanienne A et considérée comme éléments dateurs les plus fiables par les spécialistes. On peut, à partir des poteries retrouvées à Tipasa, esquisser de proche en proche et sur quelques siècles une histoire locale préromaine. Si les tombes et leur mobilier sont de tradition punique, les rites (orientation, réinhumations, pratique de l’ocre rouge funéraire) sont de tradition lybico-berbère. Ceci atteste encore une fois l’existence d’un substrat autochtone important au sein des comptoirs carthaginois. L’influence culturelle de Carthage, bien que limitée, persistera jusqu’à la fin du Ier siècle de notre ère, soit trois siècles après la chute de la métropole. Elle marquera davantage les villes que les campagnes et les sédentaires plus que les nomades.

Rappelons que Carthage n’a jamais conquis militairement ni dominé politiquement la majeure partie de l’Afrique du Nord. Son terroitoire n’occupait qu’un petite partie Nord-orientale de la Tunisie, plus les comptoirs. La seule ville continentale prise de force par les troupes carthaginoises (Général Hannon, IIIème siècle av.J.-C) est située tout à l’est de l’actuelle Algérie. Il s’agit de l’ancienne Theveste (Tebessa) qui n’appartenait pas aux Numides mais aux Gétules. Notons au passage qu’à l’époque, la domination masaesyle limitait le royaume massyle à sa taille la plus resteinte. C’est aussi à partir de cette date que l’influence punique -mais aussi égyptienne et grecque- s’est faite plus forte. Au Sud de Constantine et à 30 kilomètres au Nord-Est de l’actuelle Batna, les vestiges assez bien conservés d’un grand mausolée berbère (Le Medracen) rapellent cette multiplicité culturelle, ce à un endroit que les Carthaginois ne fréquentaient pas ou si peu. Bâti autour de 300 av. J.-C., il constitue un cylindre de 59 m de diamètre, orné de 60 colonnes à chapiteaux d’ordre diorique (le plus simple des styles architecturaux grecs) et à fûts non cannelés, sur lequel repose un cône aplati à gradins de 20 m de haut. Le profil d’ensemble est celui de la bazina paléoberbère qu’on imagine surmontée, sur sa plateforme sommitale, par un groupe sculpté. Les annelets de chaque colonne ainsi que la corniche rappellent le style de l’Egypte antique. Quant à certaines compositions, elles sont inspirées de celle des stèles du Tophet de Carthage. Le Medracen, comme de nombreux tombeaux berbères, est de tradition protohistorique locale mais sa magnificence lui vient du mélange des styles, notamment grâce à l’apport gréco-oriental venu de Carthage. D’un point de vue religieux, l’empreinte punique fut aussi remarquable, davantage dans les villes que dans les campagnes, il est vrai.

Dans les campagnes, les lieux de cultes prolongent ceux de la préhistoire et de la protohistoire (Lire les articles précédents). On les trouve sur les hauteurs et ce sont souvent des grottes mais aussi des pierres ou des arbres que l’on assimile depuis longtemps aux forces de la nature. Les animaux tels le lion, le taureau ou le bélier sont très représentés. Les offrandes étaient de simples objets (chiffons noués, lampes à huile, poterie…). Si l’on se réfère à Hérodote, au Vème siècle avant notre ère, les Berbères offraient des sacrifices au soleil et à la lune qu’ils adoraient. Ibn Khaldoun le rappelle sept siècles après l’avènement de l’islam, il décrit les Berbères comme des « adorateurs du soleil, de la lune et des idoles« . Toujours d’après Hérodote, les dieux grecs Triton, Athena et Poséidon auraient des origines lybico-berbères anciennes. Les Numides devaient prier de nombreuses divinités (pluie, fécondité…) ; dans « Jugurtha, un Berbère contre Rome« , Houaria Kadra, en se basant sur Nicolas de Damas (Ier siècle ap. J.-C.), décrit une très ancienne tradition appellée nuit de l’erreur et qui s’est certainement perpétuée jusqu’à nos jours par endroits (Stéphane Gsell, Jean Servier). « Les hommes et les femmes prenaient séparément leur repas du soir puis on éteignait les lampes. Les hommes allaient alors rejoindre les femmes et chacun d’eux prenaient possession de celle sur laquelle il tombait« . L’érotisme et le libertinage avait sa place dans la vie des Berbères (érotisme non dyonisiaque mais pudique, que jai pu observer chez les Touaregs en 1991).

Dans les ville puniques ou bien influencées par Carthage, ce sont des divinités phéniciennes que l’on vénère. Ba‘al Hammon et sa parèdre Tanit prédominent sur l’ensemble du panthéon punique. Souvent représenté par le disque solaire et le croissant lunaire, Ba’al Hammon est le dieu de la fécondité et des récoltes. Il deviendra plus tard le Saturne africain des Berbères sous influence romaine. Sur le tard, il s’imposera dans un culte hénothéiste qui préfigurait en quelque sorte les monothéismes d’hier et d’aujourd’hui. Quand il est représenté en sa personne, ce qui est rare, c’est un dieu barbu bénissant de la main et reposant sur un trône. Hormis la tiare qu’il porte et les sphinx qui ornent les accoudoirs du siège, il fait penser aux statues de Zeus (Jupiter) voire aux représentations que se font de Dieu nombre d’humains actuels. Atavisme tenace… Sur les monnaies, il porte des cornes de bélier. Tanit, grande déesse mère de Carthage (Oum en Punique), assure la fertilité et promet nourriture comme naissances. Elle est le plus souvent représentée par un(e) orant(e). Sinon, elle porte un voile, siégeant également sur un trône ou bien elle est figurée par une femme soutenat ses seins ou allaitant un nourrisson. Des sacrifices d’enfants (molek) étaient organisés en leur honneur. Les restes des victimes étaient placés dans des nécropoles munies d’une fosse (tophet) en leur centre. En Algérie, ce type d’ossuaires puniques à ex-voto, innombrables en Tunisie, a été mis à jour à Calama (Guelma), à Aïn Nechma, à Hippone (Annaba), à Khemissa et surtout à el Hoffrah, dans la banlieu de Constantine (Cirta), capitale de Massinissa à l’extrême fin du IIIème siècle av.J.-C.

Nous verrons dans le prochain article (Les Nords-Africains et leurs langues) comment des stèles votives, découvertes dans ce dernier lieu au XIXème et au XXème siècle, nous en apprennent davantage sur les cultes punico-berbères des grandes villes de l’époque mais aussi et surtout sur l’emploi des diverses langues de l’Antiquité (grec, punique, latin et lybico-berbère) en fonction de contextes donnés.

Royaumes massyles et masaesyles

Oued el Kebir (Antique Ampsaga)

On fait débuter l’Antiquité de l’Algérie vers le milieu du Ier millénaire en se basant sur les textes d’Hérodote (environ 450 av. J.-C.). Hérodote est considéré comme le père de l’Histoire mais, n’ayant jamais mis les pieds en Afrique du Nord, tout juste à Cyrène (Libye orientale), on est en droit de se réserver quant à l’exactitude des faits mis en valeur. Toujours est-il que cet historien, conformément à d’anciens textes égyptiens, nommait Libyens, ou Lebous, tous les hommes blancs non grecs et non phéniciens vivant à l’Ouest du delta du Nil. Il distinguait simplement les nomades des sédentaires.

HomèreAvant Hérodote, nous disposons des récits d’Homère (poète du VIIIème siècle avant notre ère) qui donnait du Maghreb une vision pastorale carrément idyllique et paradisiaque : les brebis mettaient bas trois fois l’an et les agneaux naissaient prêts à être mangés (avaient des cornes dès la naissance). Nul ne manquait de viande, de fromage et de lait. Pourtant, Salluste, historien romain du Ier siècle avant notre ère, n’en dit pas tant de bien ; pour lui, la Libye est une terre de sauvagerie. Homère racontait non pas l’Histoire mais des histoires et il est difficile d’en distinguer le vrai du faux. Cependant, on ne saurait le rejeter complètement, la guerre de Troie ayant bien eu lieu.

Pour Ménandre d’Ephèse (Grec du IIème siècle av. J.-C.), le pays libyen s’étendait du Golfe des Syrtes jusqu’aux colonnes d’Hercule ( futur Gibraltar), sans précision, mais depuis le Vème siècle, on entendait par Libyens seulement les autochtones au contact des comptoirs carthaginois, c’est-à-dire ceux qui étaient sous contrôle punique ; les autres, plus à l‘ouest, sont des Numides. Les Romains, quant à eux, préféraient employer le terme d’Afri pour désigner ces mêmes Libyens. On ne sais toujours pas, au juste, d’où provient ce nom, sans doute berbère, peut-être celui que se donnait une tribu ou bien une communauté de plusieurs d’entre-elles installées au Nord-Ouest du Maghreb. En tout cas, le continent africain lui doit son nom.

Libye d'Hérodote

Au fur et à mesure des incursions -rares- des armées grecques et romaines ou de voyageurs étrangers, les Grecs puis les Romains ont fini par distinguer trois types de Libyens (ou plutôt Berbères), selon qu’ils sont au Nord-Ouest du Maghreb et jusqu‘à son centre pour certains, les Maures (sédentaires) ; au Nord-Est, les Numides (semi-sédentaires) ; au Sud-Est, les Gétules et les Garamantes (nomades rencontrés plus tardivement). L’ensemble trouvant sa cohérence, à défaut d’unité, dans le commun apport anthropo-génétique fait à l’Homme de Mechta el Arbi pendant des milliers d‘années.Comptoirs phéniciens et Carthage

L’histoire des Berbères ne commence vraiment à être connue qu’à partir du moment où ils entrent en contact avec les Phéniciens, c’est-à-dire lors de la Seconde Guerre punique (-219 à -201). Entre la fondation de Carthage (IXème – VIIIème siècle av. J.-C. selon des historiens ou en -814 selon la légende) et ce moment, le flou persiste, si bien qu’on ne peut voir dans ses débuts qu’un prolongement de la protohistoire. Les sources anciennes sont trop imprécises, comportent de graves lacunes et la documentation archéologique fait défaut. Nonobstant, nous en savons suffisamment pour affirmer que les Berbères d’Afrique du Nord avaient développé une culture évoluée et qui leur était propre, notamment une langue originale parlée encore dans certaines contrées reculées de l’ensemble du Maghreb. Nous déduisons une structure sociale dans laquelle prévalaient les tribus (du latin tributes) fondées sur le patriarcat (comme sur tout le pourtour méditerranéen) et l’endogamie (encore très actuelle au Maghreb, contrairement à la France devenue exogamique).

Par contre, il est difficile d’affirmer quoi que ce soit sur l’organisation politique de ces tribus. Sans doute y eut-il très tôt des Etats pour administrer des groupements de communautés agricoles mais l’on ne sait rien de tel qui soit avéré avant le IVème siècle av. J.-C.. Dès le IIIème siècle, l’histoire est formelle : trois royaumes existent bel et bien ; à l’Ouest de l‘oued Moulouya (Maroc), celui des Maures dont on ne sait pas grand-chose avant Bocchus ; à l’Est de l’oued el Kebir et au contact de Carthage, celui des Numides massyles ; entre les deux, le royaume des Numides masaesyles.

LE ROYAUME DES MAURES :

A l’époque d’Hannibal, le royaume des Maures – Ce nom étant déjà mentionné lors des guerres puniques – s’étendait donc de l’Atlantique à la Mulucha (Oued Moulouya). Beaucoup plus tard, la Maurétanie empiètera sur l’Algérie jusqu’à l’Ampsaga (oued el Kebir). Cependant, il n’est pas rare de voir s’appliquer la définition latine, à savoir que nos Numides occidentaux deviennent d’un coup d’authentiques Maures. Encore bien plus tard, avec l’avènement de l’islam, le terme Maures englobera l’ensemble des Berbères et des Arabes, souvent confondus avec les Sarrasins (venus de Syrie, donc absolument pas arabes ?) dont-ils ne sont pourtant pas le synonyme.

LES ROYAUMES NUMIDES :

Medracen entre Batna et Aïn Kercha

Si vous cherchez dans une bonne encyclopédie ou dans un bon dictionnaire des explications sur les Berbères, les Numides, les Maures, les Gétules (un peu les oubliés de l’histoire) ou les Garamantes (totalement disparus ou Touaregs ?), vous ne trouverez pas grand-chose pour vous éclairer. Nous leur donnerons une origine libyenne mais sans plus.

 

Certains sites Internet donnent une image flouée en rejetant presque les Maures à l’océan, la Numidie couvrant l’intégralité de l’Afrique du Nord. En fait, le véritable cœur de la Numidie serait le territoire des Massyles mais je ne sais si c’est par pure convention. En tout cas, les frontières entre royaumes Masaesyles et Massyles ne cesseront de changer, tantôt à l’avantage des premiers (fin du IIIème siècle av. J.-C.), tantôt en faveur des seconds (première moitié du IIème siècle avant notre ère).

Par ailleurs, en tombant sur des sites prosélytes, vous risquez d’être très mal informés, l’idole Massinissa – Puissant roi berbère sur lequel je reviendrai plus tard – apportant la modernité à un peuple inculte ; car ce qu’a écrit Polybe, historien grec du IIème siècle av. J.-C., n’est pas totalement vrai, l’agriculture existait déjà dès la fin du néolithique. Tout au plus, les Phéniciens auraient introduit la charrue en métal qui remplaça plus tard la charrue de bois rudimentaire. L’ère Massinisenne créera toutefois un essor très significatif de l’agriculture numide. On sait l’élevage encore plus précoce (ovins, bovins, caprins) mais la culture du blé, de la fève, du pois chiche, des figues et des dattes, est attestée, est donc bien berbère avant Massinissa. Les Phéniciens auraient très certainement apporté l’olivier du Moyen-Orient.

Le royaume des Masaesyles :

Royaumes Maures et Numides

L’immense royaume du roi Syphax était-il totalement unifié ? Allait-il de l’oued Moulouya jusqu’au cap Bougaroun (à l’ouest de Skikda) comme l’écrivit Strabon ? Toujours est-il que nous ne connaissons bien qu’un seul roi, Siphax qu‘ont décrit grecs et latins (Polybe, Tite-Live, Appien d’Alexandrie surtout), ignorant par-là même son ascendance généalogique, contrairement à celle des dynasties massyles. Monnaie SyphaxDe la période précédant Syphax, il reste peut-être le fameux Medracen (IIIème siècle av. J.-C) situé entre Batna et Aïn M‘lila, aux confins du pays Gétule. Le territoire couvrait, c’est sûr, les deux tiers de l’Algérie actuelle ainsi qu’un frange marocaine et possédait deux capitales : Siga (Takembrit), capitale originelle et administrative située à l’Ouest d’Oran, près de l’embouchure de la Tafna, et Cirta (Constantine), à l’extrême Est de son royaume quand il eût conquis une partie du territoire des Massyles.

Car c’est en profitant d’une querelle entre princes massyles pour la succession du roi Capussa qu’il aurait écarté du pouvoir le jeune Massinissa (-205) et aurait annexé une bonne frange de son royaume, en faisant son ennemi juré. Nous y reviendrons car cela a orienté la Berbérie vers une progressive vassalisation, l’union des Numidies auraient été préférables…

Monnaie en bronze représentant SiphaxEn nous replaçant dans le contexte, les comptoirs phéniciens sis en bord de mer (Portus Divinis / Mers el Kebir, Yol / Cherchel et Saldae / Bejaïa) mais aussi à l’intérieur, comme le confirme la présence de ruines d’un centre commercial, près de Tiaret, indiquent des échanges importants avec l’Italie et l’Espagne. On pense que ces pôles commerciaux bénéficiaiten d’un statut d’extraterritorialité mais les sources textuelles font cruellement défaut. Monnaie à l'effigie de Vermina (Masaesyles)Les vestiges révèlent des importations d’amphores et de céramiques italiques, et de l’export de blé sans aucun doute, d’ivoire et de coquilles d’œufs d’autruches.

Les quelques fouilles faites autour de l’ancienne Siga (Takembrit) révèlent d’innombrables pièces de monnaie, de bronze et d’argent, à l’effigie de Siphax (barbu) et de son fils Vermina (imberbe) ; ce qui laisse supposer qu’on y battait monnaie et que Siga était bien la véritable capitale du royaume. Notons au passage que le revers des pièces montre toujours un cavalier sur une monture au galop. La cavalerie massaessyles était le point fort des armées de Siphax.

La seconde guerre punique se déroulait non loin de Siga puisque c’est en Ibérie méridionale toute proche que Romains et Carthaginois étaient à l’affrontement. Siphax ne pouvait facilement rester neutre dans ce conflit et il était conscient qu‘un déséquilibre des forces entre Rome et Carthage pourrait bien être fatal à son royaume. En -210 et bien qu‘engagé dans l‘alliance carthaginoise, il proposa de s’allier avec Rome afin de se défaire de la tutelle punique. Mais en -206, il était toujours allié de Carthage qu’il craignait plus que tout. Vae victis

SophonisbéC’est dans le but de s’assurer définitivement cette alliance que Carthage proposa à Siphax, déjà plusieurs fois père, un mariage avec la jeune et très belle Sophonisbé, fille d’Hasdrubal, un général carthaginois. La belle avait été promise à Massinissa avant que celui-ci ne soit évincé du pouvoir par Syphax. Allié de Carthage pour le meilleur et pour le pire, ce dernier choisit en définitive le mauvais côté : Scipion l’Africain sera supérieur aux armées alliées qu’il vainquit en -203 près de Cirta. Siphax, fait prisonnier par Masinissa qui tint enfin sa revanche, fut remis à Scipion qui venait de gagner la seconde guerre punique, et termina ses jours en exil en Italie. S’en sera quasiment fini du prestigieux royaume des Masaesyles… et d’une possibilité de freiner le rouleau compresseur romain.

La mort de SophonisbéMassinissa le Massyles entra en vainqueur dans Cirta, pardonna à Sophonisbé en l’épousant et après lui avoir promis de ne point la remettre aux Romains. Mais Scipion, pas d’accord, lui intima de lui la livrer comme prisonnière politique ; préférant la mort à la captivité, c’est en reine qu’elle mourut , une coupe de poison à la main ; scène reprise maintes fois par les peintres occidentaux.

Vestiges du tombeau de Beni Rhenane (Siga-Tachembrit)

Non loin de Takembrit (Siga), à Beni Rhenane, deux séries de fouilles (en 1960 et en 1977) ont permis de mettre à jour Tête sculptée portant diadème (tombeau de Ben Renane)le soubassement ainsi qu’une partie du premier niveau d’un monument qui ne pouvait être qu’un mausolée (dit mausolée-tour) destinée à une personnalité des plus importante (Siphax ou Vermina ?). Les pierres taillées qui jonchent le sol montrent que le bâtiment faisait trois étages, sans doute surmonté d’un pyramidion ou d’une sculpture magistrale selon quelques uns. On se réfère en partie au mausolée d’époque punique découvert à Sabratha en Libye. Si la politique archéologique s’améliore dans un proche futur, il est fort probable qu’un progrès considérable peut être fait pour reconstituer le puzzle de l’histoire des Masaesyles.

Syphax n’entrevoyait pas le rôle qu’aurait pu jouer son royaume en Stèle menhir d'Aïn Khanga (Sila - sud Constantine)Méditerranée occidentale, la partie était serrée : dans le cas où Rome perdait, Carthage l’aurait soumis un peu plus, ce qu’il ne supportait pas ; si Rome l’emportait, il devinait très bien le futur qui en découlerait, c’est-à-dire celui qui aura bien lieu avec la fin des guerres puniques. Le jeu des alliances avec les belligérants romains et/ou carthaginois, défavorable à Siphax, arrangera pour un bon moment son concurrent Massyles ; durant un demi-siècle, Massinissa le Berbère régnera en bon roi, apportant paix, progrès agricole et économique, de la Moulaya (au Maroc) aux frontières de ce qui reste alors de la colonie carthaginoise.

Pour mémoire, en -202, la victoire romaine à l’issue de la célèbre bataille de Zama (au Sud d’el Kef en Tunisie) entraîne pour l’ennemi (Hannibal) la perte de nombreux comptoirs puniques, notamment ceux d’Espagne, et une démilitarisation imposée par Rome.

Le royaume des Massyles :

On peut dire qu’en comparaison à l’histoire de la Numidie occidentale mal connue, celle de sa cousine orientale nous serait presque familière. Il faut tenir compte du fait qu’elle est plus proche du théâtre des opérations impérialiste de Rome et néanmoins en contact direct avec Carthage, dont le cœur économique et culturel bat encore pour quelques temps. L’influence hellénistique, on le verra, y était également encore plus forte qu’à l’Ouest.

Dynastie massyles

C’est vers -212 que Massinissa, le fils du roi massyles Gaïa, avait fait ses preuves d’excellent guerrier au côté des armées carthaginoises engagées contre Rome en Espagne. Il avait même joué un rôle dans la mort du père de Scipion l’Africain. Si vers -206/-205 Siphax penchait vers Carthage, Massinissa proposait déjà son aide à Rome au cas où celle-ci s’engageait sur le sol africain. A la mort de Gaïa, les rivalités entre prétendants au trône – Capussa, Lacumazes et Massinissa – avaient fini par pencher en faveur du dernier. Malheureusement, comme nous l’avons vu plus haut, Siphax avait profité de ce moment de vacance du pouvoir massyles pour en écarter Massinissa et, cela est moins sûr, pour annexer la région de Cirta (Constantine) qu’il aurait alors pris comme deuxième capitale.

Comprendre les guerres puniques

Toujours est-il que l’année -204 fût celle du débarquement romain sur les côtes tunisiennes -à Utique non loin de Carthage- mais aussi le moment de la conquête ou de la reconquête (?) de Cirta occupée par Siphax. Chose faite en -203. Pour avoir participé bravement à la bataille de Zama contre Hannibal (-202), Massinissa reçut de Scipion l’ensemble du royaume de son père Gaïa, ainsi que toutes les villes prises par Rome sur les terres carthaginoises ou masaesyles, ce qui agrandissait pas mal le minuscule territoire originel en doublant au minimum sa superficie.

Une petite précision quand même : avant que Carthage n’étendent, au IIIème siècle av. J.-C, son territoire en actuelle Tunisie, il est probable que celui-ci comprenait un des berceaux de la dynastie massyles. Dans tous les cas, les limites sud de la Massylie ne dépassaient pas la ligne Constantine – M’daourouch (Madaure).

Le règne du Grand Massinissa :

Après la défaite du général carthaginois Hasdrubal à Zama, Massinissa voyait donc son royaume s’agrandir à l’ouest et au sud. Tout son règne a consisté ensuite à reprendre à l’Est et au Sud-Est des territoires sur les Carthaginois qui ne pouvaient intervenir sans l’aval de Rome. Ce n’est qu’en -150 que Carthage, ne recevant jamais l’autorisation de se défendre, intervint, en vain puisque les Caryhaginois perdirent l’ultime bataille contre le Numide déjà âgé de Quatre-vingt-huit ans.

Guerres puniques

La troisième et dernière guerre punique allait éclater l’année suivante, qui allait voir se réaliser le célèbre citation delenda Carthago est de Caton l’Ancien. Est-ce à croire que Rome désirait couper l’herbe sous les pied de Massinissa qui rêvait d’unifier la quasi-totalité du Maghreb (Maurétanie exceptée) ? En aurait-il eu les moyens d’ailleurs ? le temps ? Il s’éteint à quatre-vingt-dix ans alors que la destruction de Carthage n’a pas encore eu lieu. Rome partagea le pouvoir royal entre ses trois fils légitimes ; à Micipsa l’administration et la capitale du royaume ; à Mastanabal la juridiction ; à Gulussa le commandement des armées.

Monnaie à l'effigie de MassinissaTous les écrits qui nous sont parvenus sur ces événements décrivent un roi charismatique. De haute taille, infatigable guerrier, exceptionnellement fort et vigoureux. Nous disposons de nombreuses pièces de monnaie frappées à son effigie qui le montrent fier, au port altier. Tout porte à croire qu’il disposait d’une grande autorité naturelle. A un point que ces pièces ont même été retrouvées hors Numidie, deux siècles après qu‘elles n‘aient plus cours et tellement usées par les manipulations qu’on pense qu’elles servaient à faire des vœux sur le compte du grand aguellid.

Massinissa selon Appien :

« Massinissa fut un homme à tous égards favorisé par la fortune, qui lui accorda de recouvrer le royaume de ses pères, dont les Carthaginois et Syphax l’avaient dépouillé, et de lui donner une très grande extension, depuis la Maurétanie, voisine de l’océan, jusqu’au royaume de Cyrène, vers le milieu du continent. Grand bronze à l'effigie de Massinissa (éléphant au revers)Elle lui permit aussi de mettre en culture un immense territoire alors que, dans l’ensemble, les Numides se nourrissaient de plantes sauvages, faute de pratiquer l’agriculture, de laisser à ses héritiers de grands trésors ainsi qu’une nombreuse armée bien entraînée et de régler leur compte à ses ennemis : de sa propre main il captura Syphax et il provoqua la ruine de Carthage, à bout de forces quand il l’abandonna aux Romains. Physiquement, c’était un homme de haute taille, plein d’une grande vigueur, même dans son extrême vieillesse, et qui jusqu’à sa mort prit part aux combats, montant à cheval sans l’aide d’un écuyer. Voici la meilleure preuve que je donnerais de sa vigueur : alors que des enfants lui naissaient et lui mouraient en grand nombre, il n’en avait jamais moins de dix en vie et il laissa, à quatre-vingt-dix ans, un enfant de quatre ans ! » Appien, Histoire romaine, VIII, Le livre africain.

Amphore de Rhodes trouvée dans la Souma el KhroubLes cinquante années de règne de Massinissa ont été marquées par un développement inouï de l’agriculture, il faut le reconnaitre. Massinissa avait mis au point un système de grands domaines royaux produisant à grande échelle le blé traditionnel des Berbères ainsi que la vigne actuelle que les Phéniciens avaient implanté au détriment de la vigne sauvage. A notre connaissance, point d’interdit strict sur la consommation de vin en Numidie ; seule Carthage semblait devoir se restreindre. Cette économie florissante enrichit notablement l’Afrique du Nord dont le vaste territoire recèle quantité de cette monnaie massyles ; le troc a sans doute reculé et les villes se sont agrandies (Cirta/Constantine, Madauros/M’daourouch, Thubursicum/Khamissa, Thibilis/Announa, Thagaste/Souk Ahras…) et certainement multipliées. La Numidie s’est peu à peu transformée en grenier à blé de Rome en pleine expansion, blé exporté jusqu’en Grèce et ses îles. L’ivoire de Gétulie était célèbre dans l’Antiquité.

Médaillon en argent doré représentant Poseïdon (Souma el Khroub)Les relations entre la Numidie et le monde helléniste apparaissent comme une sorte de jumelage culturel, économique, artistique… au point qu’une importante colonie grecque s’installa très tôt à Cirta. Les successeurs de Massinissa ont poursuivi l’œuvre du grand homme et, comme le disait l’historien Stéphane Gsell : au second siècle et même au milieu du premier, la Numidie fit plus de progrès sous ses rois que la province sous le gouvernement de la République romaine.

Souma (la tour) du KhroubNous ne savons pas où fut enterrée la dépouille de Massinissa. Il existe bien un mausolée-tour, la Souma, en très mauvais état près du Khroub, à une quinzaine de kilomètres au Sud de Constantine, et qui était autrefois attribué à Massinissa ; cependant, les datations restant incertaines, un dépôt de vin contenu dans des amphores oblige à reculer la date jusqu’à Micipsa son fils. Mausolée-tour théorique (Souma d'el Khroub et alter)On le compare au mausolée de Dougga en Tunisie et, comme lui, il a été bâti par des artisans locaux sous la férule d’un architecte numide. Mausolée lybico-punique à DouggaLes restes, parsemés tout autour, trahissent encore l’influence grecque. Une fouille bâclée et datant de la première guerre mondiale avait vaguement mis à jour du mobilier funéraire sans pousser au-delà les investigations. Une équipe d’archéologues allemands a repris les travaux et a révélé un véritable trésor archéologique : des armes, les fragments d’une côte de maille, un heaume conique de tradition anatolienne, un écusson figurant le dieu Poséidon…

Mausolée tour La Souma d'el Khroub

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