La protohistoire algérienne

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Amphores actuelles Kabylie

QUAND SE FAÇONNE UNE IDENTITE

En Algérie, il n’y a pas de rupture franche entre le néolithique et la protohistoire. La désertification du Sahara se poursuit inéluctablement, entraînant de significatifs changements dans l’écologie du Maghreb et dans la répartition des populations. Le cheval et le bateau contribueront à l’essor des échanges commerciaux et culturels, tournés bientôt sur le monde méditerranéen essentiellement. La pierre continuera longtemps à être utilisée et les métaux ne marqueront pas autant qu’ils ne l’ont fait ailleurs un âge particulier. Le chalcolithique ou Âge du Cuivre précède sans aucun doute ceux du bronze et du fer mais les reliques laissées par le temps sont rares. Le sac à outils du protohistorique algérien a peu évolué, les progrès majeurs ayant été faits au néolithique en ce qui concerne la fabrication d’outils miniaturisés et de précision. On y trouve quelques objets nouveaux en cuivre, en bronze ou en fer. La poterie connaîtra toutefois des changements remarquables, dans la forme et l’esthétique. La sépulture subira des apports extérieurs.

Stèle libyque écriture néolithique supérieurL’écriture, dont les débuts remontent au lointain néolithique avec l’invention de signes encore indéchiffrés à l’heure actuelle, se met en place et l’histoire transmise oralement pourra bientôt s’écrire. Si au départ elle permet une bonne gestion économique des biens de la communauté, elle servira un jour à magnifier des chefs, sans doute des rois, et à raconter des histoires légendaires et mythiques avant de devenir l’Histoire officielle. La protohistoire, c’est la naissance des civilisations et la volonté d’étendre sa culture, d’accueillir celle des autres ; l’anthropisation et l’artificialisation de la nature, commencées au néolithique, poursuivent en parallèle la dénaturation de l’homme. L’Algérie entrera dans l’histoire au moment de la construction (légendaire) de Carthage par la reine phénicienne Didon, au IXème siècle avant J.-C., alors que l’Egypte possède un Etat depuis le IIIème millénaire !

DES ORIGINES INCERTAINES

C’est dans la protohistoire que les Imazighen (pluriel d’Amazigh, nom que se donne les Berbères aujourd’hui) cherchent leurs origines. Cependant, les sources écrites que nous étudions ne proviennent que d’historiens qui, dans le temps, restent très éloignés des faits qui se sont déroulés.

Carte Hérodote Vème siècle av JCLe père de l’histoire, Hérodote, n’écrit ses récits qu’au Vème siècle av. J.-C. et se base sur les légendes rapportées ici et là. Il enquête comme le fait un journaliste mais rien n’atteste d’un voyage qu’il aurait effectué dans la partie occidentale de la Méditerranée. Il ne nous apprend qu’une chose bien imprécise : le Nord de l’Afrique est peuplé de Libyens (Lebous), nomades au sud, plus sédentaires au nord. Il assimile ainsi plusieurs populations à celles des Lebou qui habitent entre le golfe des deux Syrtes et le Nil. Peut-être le fait qu’elles parlent déjà une même langue, le tifinagh ou alphabet libyco-berbère était à peu près le même d’Ouest en Est et du Nord au Sud.

Au 1er siècle avant J.-C., Salluste, historien et premier gouverneur de la future Province romaine de Numidie, distinguera les Libyens sédentaires, du Nord et du Nord-Est, des Gétules nomades peuplant le Sud et l’Ouest. La description qu’il donne des peuples autochtones est nettement péjorative : « …peuplades grossières errantes se repaissant de la chair des bêtes sauvages… », Berbères, barbares…
HerculeSalluste dit tirer ses connaissances de livres puniques attribués au roi numide Hiempsal (IIème siècle av. J. -C.) qui font intervenir le mythique Hercule (Héraclès) dans l’histoire des Berbères. Chargé de rapporter les pommes d’or gardées par les Hespérides (filles d’Atlas) dans un jardin qu’on localisera au Maroc ou au Sud de l’Espagne (future Bétique), peu importe ; Hercule est accompagné de guerriers Mèdes, Arméniens et Perses. A sa mort, les Mèdes et les Arméniens se fondirent dans la population libyenne sédentaire pour donner les Maures alors que les Perses le faisaient avec les Gétules non sédentaires, nomades donc ; le noms des Numides vient de la racine grecque nomos, la prairie, et qui donne nomas, le voyageur. Toujours est-il que les Numides eurent un jour la suprématie sur l’ensemble des villes bâties par les Maures.
Il peut paraître étrange qu’Hercule fasse partie des légendes libyco-berbères, mais précisons que les Achéens (Indo-européens et futurs Mycéniens) avaient colonisé la Cyrénaïque vers le XVIIème. La Grèce est donc présente dans la culture locale depuis longtemps. D’autre part, Hercule est le prototype de l’homme idéal construit spécialement pour enjoliver une époque que l’on associait à l’ignorance et à l’absence de vertus morales. Pour finir, Hercule est universelle puisqu’il serait inspiré d’un personnage central de l’Epopée de Gilgamesh.

Un siècle plus tard, le géographe Strabon fait intervenir des Indiens dans l’histoire d’Hercule. Il est clair que l’arrivée par l’Ouest de nouveaux arrivants paraît plutôt illogique et la tentation est grande de chercher les origines des Maghrébins vers l’Est.

Cette origine orientale perçue par les Numides qui se disent volontiers chanani, ou cananéens, est rapportée par le proto-Algérien Augustin de Thagaste (saint Augustin).

Le temps passant, la légende se fait plus forte et l’historien byzantin Procope précisera que les Maures sont les descendants de Cananéens chassés de Palestine au XIIIème siècle par le roi hébreu Josué, soit quatre siècles avant la fondation de Carthage.

De fil en aiguille, les Berbères seront déclarés enfants de Canaan, fils de Cham, fils de Noé, descendants des Philistins, par Ibn Khaldoun au XVIème siècle de notre ère.

Les Berbères selon Ibn Khaldoun :

 » Les Berbères sont les enfants de Canaan, fils de Cham, fils de Noé, ainsi que nous l’avons déjà énoncé en traitant des grandes divisions de l’espèce humaine. Leur aïeul se nommait Mazigh ; leurs frères étaient les Gergéséens ; les Philistins, enfants de Casluhim, fils de Misraïm, fils de Cham, étaient leurs parents. Le roi chez eux portait le titre de Goliath (Djalout). Il y eut en Syrie, entre les Philistins et les Israélistes, des guerres rapportées par l’histoire et pendant lesquelles les descendants de Canaan et les Gergéséens soutinrent les Philistins contre les enfants d’Israël. Cette dernière circonstance aura probablement induit en erreur celui qui présenta Goliath comme Berbère, alors qu’il faisait partie des Philistins, parents des Berbères. On ne doit admettre aucune autre opinion que la nôtre ; elle est la seule qui soit vraie et de laquelle on ne puisse s’écarter.  » Ibn Khaldoun, l’Histoire des Berbères, traduction De Slane, Alger.

David et Goliath Le TitienIl faut attendre le XVIIème siècle pour que l’historien égyptien Mohamed al-Bakri rapporte des légendes locales selon lesquelles les Berbères, chassés par les Hébreux, l’avaient été lors de la défaite de Goliath (Djalout) contre David (XIème -Xème siècle av. J.-C.). Les Berbères se trouvent là des origines philistines. C’est Ifriqos, le fils de Goliath, qui auraient conduit ces groupes venus d’Orient et qui aurait, on le devine, laissé son nom à l’Afrique. Précisons que si la Bible ne fait pas de Goliath un roi mais un guerrier, les chefs de tribus portaient le titre d’Aguellid chez les Berbères, La racine GLD étant la même. On pourrait aller plus loin mais nous nous égarerions en disant que cette racine se retrouve dans les mots latins « GLaDius », le glaive et « GLaDiateur », celui qui le porte. Simple hasard ?
L’étymologie des mots nous aident parfois à avancer, à petits pas incertains, et Mèdes, qui se dit Mazices en latin, préfigure le nom que se donnent certains habitants de l’Algérie : Amazigh au masculin singulier, tamazight au féminin et Imazighen au pluriel.

La quête des origines orientales ne s’arrête pas là puisque les Algériens se trouvent être maintenant et, contre toute évidence scientifique, d’authentiques descendants de Yéménites.

Les archéologues s’accordent aujourd’hui à penser que quelques groupes peu nombreux ont probablement migré d’Est en Ouest vers la fin du IIème millénaire. Mais comme le dit G. Aumassip, le fond biologique du Maghrébin est l’homme de Mechta el-Arbi, très probable descendant de l’Atlanthrope, et qui a subit les apports génétiques des Capsiens et des proto-méditéranéens d’abord, de quelques orientaux ensuite ; fait qui passerait comme mineur aujourd’hui, les Vandales dont on ne parle pratiquement jamais ayant laissé autant leurs marques dans les populations de l’Est algérien que dans celles de Tunisie.

DES CHANGEMENTS PERCEPTIBLES

Aurès algérienLe changement climatique opéré depuis les temps les plus reculés fait du Sahara le plus grand des déserts. Dans la protohistoire, l’aridité est devenue telle qu’elle entraîne la formation d’une barrière écologique qui séparera plus ou moins le Nord du Sud. L’ouverture au monde méditerranéen est dorénavant consommée.

Sahara algérienLa domestication du cheval, monté depuis la fin du néolithique par des cavaliers, et les progrès effectués dans la construction navale vont permettre une pénétration des cultures civilisatrices environnantes (Egyptienne, phénicienne, grecque, romaine puis byzantine) mais aussi un brassage des populations. Cheval au Nord, période caméline au Sud plus tourné vers l‘Afrique Noire. On notera dès ce moment des changements significatifs dans les formes prises par les sépultures et en ce qui concerne la poterie.

L’Âge du cuivre n’est marqué en Algérie que par la présence d’un foyer métallurgique près de Bejaia, au Pic des Singes. On retrouve peu d’objets métalliques, soit qu’il n’y en avait presque pas, soit qu’ils aient été refondus successivement pour d’autres utilisations. C’est dans les tombes qu’il y en a le plus (bracelets et bagues en bronze) alors que les armes sont exceptionnelles (Hache de Karouba près de Mostaganem et poignard de Chénoua près de Tipaza).

LES SEPULTURES

Nécropole occidentale (Tipasa)

Le tumulus, tas de pierres sèches constituant le tombeau en forme de dôme circulaire plus ou moins aplati, est la sépulture traditionnelle de l’Afrique du Nord. On en trouve partout, dans le Sahara, le Tell et l’Atlas.

Bazinas (Tiddis)Le tumulus évoluera en bazina avec un bâti d’enceintes extérieures concentriques. Ainsi, le tumulus néolithique sera pourvu d’un caisson (Aïn Sefra), d’une plate-forme (Djebel Merah), d’une fosse (Boghar). Cette évolution du tumulus conduira aux constructions emblématiques des royaumes numides et mauritaniens (Medracen, Tombeau de Jugurtha…).

Maquette intérieur bazinasSi ces structures sont berbères, il n’en va pas de même avec d’autres sortes de monuments funéraires venus d‘ailleurs durant la protohistoire.
Tout d’abord, les haouanet, caveaux sépulcraux mégalithiques aménagés à flanc de rocher, sortes de grottes artificielles qui seront utilisées encore du IIIème au VIIème siècle chrétiens. On y plaçait le mort et y déposait des offrandes, parfois sur des dalles rajoutées. Elles sont nombreuses en Tunisie du Nord-Ouest et leur nombre diminue en allant à l’Ouest. Leur origine, incertaine quant à la chronologie, est sicilienne.

Dolmens de Roknia (Guelma)Les dolmens sont également présents au Nord de l’Atlas, sur les parties orientale et occidentale de la côte méditerranéenne ; ils sont absents entre Oran et Alger. A l’est, l’influence est ibérique et la forme est simple; alors qu’à l’Est ils sembleraient être en association avec l’évolution des tumulus en bazinas. Il existe en effet une forme intermédiaire entre le dolmen et la bazina comme à Bou Nouara dans le Constantinois. A Rahouna ou à Ibarissen, une allée couverte mène à la chambre mortuaire.
Allée couverte funéraire (Ibarissen)Aucune datation ne permet d’établir la chronologie exacte d’une telle évolution dans les mœurs relatifs à la mort. Tardivement, certainement, la Grèce marquera de ses styles les tombeaux les plus élaborés et les phéniciens qui arrivent apporteront leur décorations qu’on retrouvera dans certains haouanets de la Kabylie orientale.

LA POTERIE

Poterie funéraire décorée (Tiddis)Au Maghreb, la poterie continuera pendant longtemps d’être modelée par colombins mais la céramique protohistorique gagnera en finesse. Le tour ne fera son apparition que très tardivement. Les changements qui s’opèrent semblent montrer à nouveau une influence étrangère. Le fond des pots n’est plus conique mais plat. On pense que le style vient d’un emprunt fait au Mezzogiorno du Sud de l’Italie et de Sicile. Vase à anse (Tiddis)De nouvelles décorations voient le jour avec cette géométrie typique qu’on retrouve encore aujourd’hui utilisée en Kabylie ainsi qu’un vernis résineux qui couvre les récipients de l‘époque comme ceux d’aujourd‘hui. L’usage qui en est fait n’a pas réellement changé depuis 3000 ans ! On trouve les mêmes plats en terre accrochés aux murs des cuisines par un procédé rudimentaire identique : un trou percé latéralement. Il apparaît donc que, sans âge fixé par une datation au carbone 14, toutes les poteries dont l’origine est incertaine sont au sens large protohistoriques.

Ces ustensiles nous renseignent sur le type d’alimentation de l’époque ; Tadjin kabyle actuelon les retrouve répartis sur toute l’aire de culture sèche des céréales, mil à l’extrême sud, blé au nord. Les Algériens mangeaient du couscous (seksou en tamazight) bien avant l’arrivée des Arabes et, comme l’écrit Gilbert Meynier, « déjà leur vie ressemblait à celle qui allait être la leur pendant des siècles, et au moins pendant toute l’Antiquité, voire au-delà. »

L’IDENTITE PALEOBERBERE

Contrairement à une certaine homogénéité des faciès archéologiques paléolithiques et néolithiques, la protohistoire algérienne montre un développement multi- et pluriculturel en fonction de la géographie, du climat donc et des écosystèmes.

Grâce à la domestication des animaux, comme le cheval surtout (emblème national de l’Algérie d’hier comme d’aujourd’hui), et à la navigation maritime qui permet les échanges sur tout le pourtour méditerranéen, des Algériens vont pouvoir s’expatrier et mêler leur gènes aux populations tant européennes qu’orientales. De même et réciproquement, des apports étrangers se feront au cours des siècles sur le sol berbère. Les brassages biologiques vont tendre à uniformiser un peu plus cette population des plus originale.

La coupure Nord-Sud se manifestera par l’existence de deux peuples très différents au premier abord, les Kabyles au Nord (= Maures à l’extrême ouest) et les Touaregs dans le sud saharien. Pourtant, et bien que rien ne démontre une unité nationale berbère dans la période protohistorique, leur langue et leur écriture seront les mêmes durant des siècles et elles perdurent ici ou là malgré les efforts menés pour une arabisation contrainte. Bien sûr, cette langue a divergé de façon endémique en une multitude de dialectes qui ne permettent plus de bien se comprendre selon qu’on est de l’Est, de l’Ouest ou bien du Sud ; du Punique et du Latin sont venus se rajouter, du Vandale pourquoi pas, au Nord-Est, puis un peu d’Arabe et d’Espagnol… du Turc avec parcimonie mais le Français, fort déformé par ailleurs, beaucoup à vrai dire.

On peut comprendre le casse-tête du choix de la langue nationale qui a pu se poser en vue de l’indépendance. Quelque fut le cas de figure, il me semble qu’il fallait une langue nouvelle pour unifier le pays. Après tout, pourquoi prendre plus le Berbère qui n’existe à vrai dire plus ; l’Arabe, langue magnifique, est un bon véhicule à la fois géographique et culturel. Le tout étant de ne pas oublier ses réelles origines. Je m’inscris donc en faux par rapport à la pensée de Lucien Oulahbib qui, dans Le monde arabe existe-t-il ? dénigre d’une part l’apport de l’islam et de la culture arabo-yéménite (il propose carrément de revenir au christianisme Antique !), et d’autre part, pense que l’Algérien aurait dû être l’idiome national. Or, il n’y a même pas de langue unique en Algérie, les influences de l’histoire n’ont pas été les mêmes sur l’ensemble du pays. Que dire alors de l’ensemble du Maghreb ex-Berbérie ?
Reconstitution d'une carte d'Hérodote
Certes, il y a un parallèle entre nous, Français, et les Algériens. En terme de position propice aux passages migratoires, la géographie permet le transit ; en ce qui concerne les apports linguistiques, culturels et cultuels. Si nous nous référons à nos origines civilisationnelles les plus lointaines, nous aurions tendance à nous sentir Gaulois, Celtes donc. Le Français est une langue qui nous serait étrangère car ni gauloise, ni latine, ni wisigothe, ni franque… Que dire du christianisme qui nous vient d’Orient même s’il est empreint de grec ? Le Français est bien plus que tout cela et pourtant l’on sait à quel point il a été difficile de le recevoir, sachant qu’il fallut attendre François 1er pour qu’il devienne la langue en usage dans l’administration. Qui aurait l’idée saugrenue de nous imposer le Gaulois de la protohistoire ou le franc que les Francs ne parlaient déjà plus avant l’invasion du Vème siècle ? Pour l’Algérien, chez qui l’imaginaire fonctionne en partant de la protohistoire, revenir au Berbère comme langue unificatrice serait pur snobisme et temps perdu. Dès lors, il ne reste plus que l’Arabe qui a conquis la majeure partie de l’Afrique du Nord. Le problème qui se pose alors est  » quel Arabe ?  » puisqu’aucun pays du monde, à part l’Algérie qui en rêve, ne parle celui qu’on dit littéraire ou classique. Pas même l’Arabie heureuse ! Décidément, il n’y a que les Algériens pour s’entêter à être plus royalistes que le roi.

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